De très nombreuses années furent nécessaires pour que la communauté scientifique accepte l’impossibilité de la génération spontanée des êtres vivants.

L’AVENTURE DU VIVANT de Joël de ROSNAY

Partie 1 – Qu’est-ce que la vie

 1. Les anciennes théories de l’origine de la vie
De très nombreuses années furent nécessaires pour que la communauté scientifique accepte l’impossibilité de la génération spontanée des êtres vivants. Les travaux de Joblot et ceux de Spallanzani au XVIIIe siècle n’y suffirent pas et il fallut attendre 1862 pour que Pasteur réalise sa célèbre expérience qui mis fin au débat en montrant que ce que l’on prenait pour l’apparition spontanée de la vie était toujours dû à une contamination extérieure par des germes préexistants. Peu avant, en 1859, la parution de « L’origine des Espèces » de Darwin donna à la biologie la dimension temporelle qui lui manquait.

Après ces deux avancées majeures, l’origine de la vie devint une question centrale qui donna lieu à plusieurs hypothèses. Parmi celles-ci, la théorie de la « panspermie » affirme que des germes ont été apportés sur terre par des comètes, sans toutefois expliquer leur survie pendant le transport. Notons toutefois que des molécules organiques ont été détectées dans le noyau de la comète de Halley en 1986. La théorie du « hasard créateur », très répandue aujourd’hui, soutient quant à elle que le temps a permis la rencontre fortuite des molécules nécessaires à la fabrication des organismes les plus simples tels que les virus et les bactéries. La combinaison des mutations et de l’évolution darwinienne a ensuite permis l’émergence du monde du vivant. Ce principe est résumé par George Ward, prix Nobel de médecine en 1967 : « avec le temps, l’impossible devient possible, le possible probable et le probable virtuellement certain ».

2. Le monde mystérieux des microbes

Les êtres vivants supérieurs sont le résultat de la complexification d’organismes unicellulaires dont la taille peut varier de 0,1 à 100 microns, appartenant au règne animal s’ils sont hétérotrophes, c’est à dire qu’ils se nourrissent d’organismes qui leur sont extérieurs et au règne végétal s’ils sont autotrophes, c’est à dire qu’ils constituent grâce à la chlorophylle et à l’énergie lumineuse la matière et les aliments nécessaires à leur vie.

La paramécie, d’une taille de 100 microns, est le plus gros et le plus perfectionné de ces organismes. Elle se reproduit par division cellulaire et possède un système digestif, des cils permettant son déplacement et un organe rythmant la circulation de son fluide corporel. Certains organismes unicellulaires appartiennent à la fois aux règnes animal et végétal, disposant de chloroplastes et de moyens de prélever les aliments dans le milieu. Un de ces être étranges est le chlamydomonas, mesurant une dizaine de microns, doté de flagelles pour la mobilité et de moyens de reproduction sexuée. Les bactéries sont quant à elles les plus petits organismes unicellulaires autonomes, d’environ 1 micron, tantôt germes pathogènes, tantôt alliées de notre organisme. Il existe des bactéries mâles et femelles dotées de moyens de reproduction sexuée. Enfin, les virus, de taille d’environ de 0,1 micron sont des structures capables d’injecter, tels des seringues, leur ADN dans des cellules, comme les bactéries, pour se reproduire grâce aux infrastructures de l’hôte avant de le faire éclater pour répandre une centaines d’exemplaire de virus de deuxième génération qui iront chacun recommencer le processus dans d’autres cellules. A titre d’exemple, le virus du sida s’attaque aux globules blancs, laissant sans défense l’organisme infecté. Lorsqu’ils sont en milieu inhospitalier et notamment privés d’humidité, les virus se cristallisent, sans vie, et attendent des jours meilleurs.

Ce tour d’horizon des micro-organismes illustre les trois fonctions de base des êtres vivants :

• l’auto-conservation ou la possibilité de se maintenir en vie par la nutrition, l’assimilation et des réactions énergétiques,
• l’auto-reproduction ou la possibilité de propager la vie grâce à la reproduction,
• l’auto-régulation ou la possibilité de se gérer soi-même par la coordination de l’ensemble des réactions.

L’unité de base capable de réaliser ces trois fonctions est la cellule. Les protéines y occupent une place centrale en jouant, selon leur nature, les rôles de briques de la structure cellulaire, de moyens de communication internes et vers les autres cellules ou encore de supports du message génétique.

 3. Comment fonctionne une cellule

L’auto-conservation des êtres vivants se caractérise par le travail qu’ils accomplissent et par le maintien de leur intégrité. L’énergie nécessaire provient toujours, directement ou non, du rayonnement solaire.

Les plantes élaborent, grâce à la photosynthèse, le glucose et la matière organique dont elles ont besoin. Pour cela, elles utilisent le carbone et l’oxygène du dioxyde de carbone de l’air et puisent dans le sol l’azote et l’eau, dont seul l’hydrogène sera utilisé. La lumière procure l’énergie nécessaire à ce processus : dans les chloroplastes, les photons solaires excitent les électrons de la chlorophylle qui, en revenant à leur état initial, cèdent leur énergie au procédé de fabrication d’adénosine triphosphate (ATP). La molécule d’ATP constitue une réserve d’énergie facilement libérable pour les activités cellulaires telles que la synthèse du glucose, par perte d’une fonction phosphate. L’adénosine diphosphate (ADP) ainsi obtenue pourra à nouveau stocker de l’énergie sous forme d’ATP par réaction inverse. Ainsi, outre l’énergie du soleil, la photosynthèse consomme du dioxyde de carbone et de l’eau dont elle rejette l’oxygène à l’atmosphère. La synthèse du glucose s’écrit : Energie + 6CO2 + 6H2O -> C6H12O6 + 6O2.

La respiration des êtres vivants, incluant une phase de fermentation, constitue le processus inverse. Elle a lieu dans les organites appelés mitochondries. Après la phase de digestion des aliments, les nutriments subissent une fermentation produisant de l’énergie sous forme d’ATP et dégageant du dioxyde de carbone. Les atomes d’hydrogènes libérés par le processus et les électrons excités puis revenus à leur état initial après fabrication d’ATP se combinent avec l’oxygène puisé dans l’air pour donner de l’eau. La réaction bilan de dégradation du glucose s’écrit : C6H12O6 + 6O2 -> 6CO2 + 6H2O + Energie. Comme pour la photosynthèse, l’énergie produite par cette réaction est stockée grâce à l’excitation d’électrons qui restituent leur énergie au processus de fabrication de l’ATP.

Le cycle de la vie est donc entretenu par le soleil dont l’énergie électromagnétique est transformée en énergie chimique par la photosynthèse, puis en énergie biologique par la respiration. Ce processus est rendu possible par la circulation d’électrons à différents niveaux d’énergie faisant dire à Szent Gyögyi que la vie est « un petit courant électrique alimenté par le soleil ».

L’auto-reproduction est assurée par la transmission du code génétique permettant la synthèse des protéines à partir des vingts acides aminés existant. La structure de ces protéines est codée dans les deux brins des molécules d’ADN, au moyen de quatre bases ou nucléotides : Adénine (A), Guanine (G), Cytosine (C) et Thymine (T). Lors de la division cellulaire, les deux brins se détachent pour former deux nouvelles molécules d’ADN dans chacune des deux cellules filles où le second brin se reconstitue par complémentarité des bases nucléiques : A s’associe à T et C s’associe à G.

Ce mécanisme permet la copie des informations avec une grande fidélité de cellule en cellule. Le message génétique est dupliqué de l’ADN sur l’ARN messager constitué d’un seul brin de nucléotides. Au niveau des ribosomes, les acides aminés se positionnent, les uns à coté des autres, dans l’ordre codée sur l’ARN messager, grâce à l’ARN de transfert constitué de triplets de nucléotides. Chacun de ces triplets, associé à l’acide aminé qui lui correspond, s’assemble sur l’ARN messager selon la règle de complémentarité précitée. Enfin, pour former la protéine codée, chaque acide aminé relie sa fonction acide à la fonction amine d’un de ses deux voisins et sa fonction amine à la fonction acide de l’autre.

L’autorégulation des cellules est due à des systèmes complexes qualifiés de cybernétiques dans la mesure où ils gouvernent le fonctionnement de la cellule en assurant la coordination et la régulation des réactions chimiques qui s’y produisent.

La synthèse de certaines substances à partir de la lecture de gènes de structure peut ainsi être ralentie, accélérée ou bloquée par l’action de grosses molécules appelées répresseurs, produites par des gènes régulateurs. Les rétroactions de ce type s’effectuent, dans la cellule, sur la base de différents paramètres tels que la concentration des produits fabriqués.

Les cellules ainsi que les organismes entiers sont des systèmes complexes dotés d’homéostasie, propriété consistant étymologiquement à rester soi même c’est à dire à maintenir constants certains paramètres essentiels à la vie par la régulation des phénomènes chimiques. Dans la cellule, les informations nécessaires sont portées par des molécules dont la forme spécifique est reconnue par le processus qu’elles régulent. A l’échelle d’un organisme, les systèmes nerveux, hormonal et immunitaire assurent cette régulation.

Partie 2 – D’où vient la vie ?

1. Les nouvelles approches des origines de la vie

Dans les années 1920, Teilhard de Chardin présentit que la matière de l’univers parcourait une longue chaine de développement orientée vers l’augmentation de la complexité, des particules élémentaires jusqu’aux groupes humains en passant par les atomes, les molécules, les cellules, les organismes individuels et les hommes. A la même époque, le biologiste russe Oparine conçut une réponse à l’énigme de l’apparition de la vie qui ne pouvait être spontanément issue de la matière et dont l’existence et le développement nécessitaient des molécules produites par des êtres vivants : chlorophylle, ATP, ADN, sucres… L’hypothèse consistait dans le fait qu’alors que l’atmosphère de la Terre primitive était constituée de méthane, d’ammoniac et de vapeur d’eau, l’action du rayonnement solaire sur ces substances permit la synthèse et l’accumulation à la surface du globe de molécules organiques. S’ensuivit l’apparition de la vie sous forme d’organismes simples tirant leurs aliments de la soupe primitive riche en matière organique.

Des expériences furent conduites en laboratoire dans les années 1950 pour reproduire le processus d’apparition de telles molécules organiques. En recréant la soupe primitive et l’atmosphère de la Terre peu après sa formation puis en leur fournissant de l’énergie sous forme d’étincelles électriques, en substitution des sources de l’époque constituées de la foudre et de l’activité volcanique, Miller obtint des acides aminés. Le protocole fut amélioré notamment en accélérant dans un cyclotron les électrons destinés interagir avec la soupe primitive. De l’acide cyanhydrique et du formaldéhyde, synthétisés par les expériences précédentes et dont on avait décelé la présence dans les comètes, furent ensuite ajoutés aux conditions initiales supposées. Outre des acides aminés, ces expériences permirent de produire plusieurs composés organiques comme l’urée, des acides gras, l’adénine, du ribose, du désoxyribose.

Ainsi, sur la Terre primitive, ont été conservées les molécules les plus stables ou celles que le hasard avait placées dans des milieux plus hospitaliers tels que des crevasses, à l’abri des radiations solaires. En l’absence d’oxygène dans l’atmosphère, la longévité des molécules organiques n’était pas, comme aujourd’hui, limitée par l’oxydation ce qui laissait le temps pour des rencontres fortuites entre molécules conduisant à des composés plus complexes.

2. Des prototypes de cellules

Les synthèses de molécules organiques vont se multiplier grâce notamment à des conditions favorables telles que les propriétés catalytiques de certains milieux liées à la présence de métaux ou à leur capacité à orienter favorablement les molécules. En 1978 et 1980, Lahan et Orgel synthétisent, indépendamment, des chaines d’acides nucléiques composés des 4 nucléotides en présence d’argile en faisant alternant les périodes sèches et humides. Ces chaînes de 20 à 40 unités, dans un ordre certes aléatoire, catalysent en outre la formation de chaines plus longues. Il s’agit de l’ébauche des molécules support du code génétique.

Parallèlement, des propriétés spécifiques à ces molécules sont découvertes. On constate que certaines macromolécules se replient sur elles-mêmes, par formation de ponts chimiques entre certains groupements, permettant à des radicaux peu actifs isolément de se regrouper et de former un site actif. Les ancêtres des enzymes sont apparus. Certaines molécules telles que les porphyrines ou l’ARN ont la propriété d’autocatalyse : les premières molécules favorisent la synthèse des suivantes. D’autres, appelées molécules conjuguées et comprenant la plupart des molécules organiques à l’exception des sucres et des graisses, sont dotées de liaisons doubles entre certains de leurs atomes, qui permettent la circulation d’énergie sous forme d’électrons. On a également constaté que les molécules de lipides étaient dotées de deux groupements, l’un hydrophile, l’autre hydrophobe. Elles permettent ainsi que former des espaces isolés du milieu par orientations du groupement hydrophile vers l’extérieur et du groupement hydrophobe vers l’intérieur. Combinées à des protéines dotées de propriétés d’imperméabilité à l’eau, elles expliquent la formation des premières membranes indispensables à la vie cellulaire.

Par ailleurs, la vie se caractérise par des réactions chimiques coordonnées dans un espace isolé du milieu. Deux pistes concernant cet isolement ont été mises à jour. Oparine a observé le phénomène de coacervation consistant dans l’agglomération en agrégats, ou coacervats, de macromolécules de la soupe primitive en milieu argileux. Fox a montré, quant à lui, que des macromolécules peuvent se regrouper et former des globules creux ou microsphères. Un de ces types de microgouttes, peut-être les deux, qui ont par ailleurs été recréés en laboratoire, a vraisemblablement été à l’origine des premières cellules. Une fois le milieu intérieur délimité par une membrane, des échanges sélectifs se sont produits, alimentant des réactions chimiques internes, balbutiement du métabolisme. Lorsque les substances issues de ces réactions étaient en quantité trop importantes les premières cellules se sont divisées. Mais en l’absence d’instruction ou de plan, toutes les cellules primitives n’étaient pas identiques. Seules les mieux dotées en éléments chimiques ont été favorisées au détriment des autres dans un processus de sélection naturelle avant l’heure.

Précisons que l’émergence de telles structures est compatible avec le deuxième principe de la thermodynamique dans la mesure ou elles constituent, comme les êtres vivants, des systèmes ouverts traversés par des flux de matière et d’énergie qui permettent une diminution locale d’entropie au prix de son augmentation globale liées notamment aux réactions chimiques qui s’y déroulent.

3. Le jaillissement des êtres vivants

Pendant les deux milliards d’années qui suivirent la formation de la Terre les grandes fonctions de la vie se mettent en place :

• L’amorce des fonctions vitales : le processus de fermentation fournit de l’énergie en utilisant les grandes quantités de glucose et d’ATP de la soupe primitive. La réaction dégrade schématiquement chaque molécule de glucose en deux molécules d’alcool éthylique et deux molécules de dioxyde de carbone. Son bilan énergétique est positif : décharge de deux molécules d’ATP en ADP puis recharge de quatre molécules d’ADP en ATP. De telles réactions se sont produites dans le milieu alors dépourvu d’oxygène avant de se concentrer dans les microgouttes et qu’apparaisse la respiration des organismes. Les microgouttes contenant les catalyseurs les plus efficaces permettant d’accélérer la vitesse de fermentation ont drainé les plus grandes quantités de matières nutritives au détriment des autres qui ont disparu.

• L’origine du code génétique : la synthèse de l’ARN est réalisée en laboratoire dès la fin des années 1950, à partir d’une séquence originale et de nucléotides. Mais la question de l’origine du code reste entière. En 1986 sont découvertes les propriétés catalytiques de l’ARN qui montrent que les premières chaines de nucléotides synthétisées ont pu catalyser la synthèse des suivantes. Après perfectionnement des propriétés catalytiques par mutation et sélection naturelle, des molécules composées de plusieurs acides aminés se sont positionnés, selon leur forme, sur le relief de la chaine d’ARN. Parmi ces chaines d’acides aminés, celles catalysant leur propre formation, incluant la duplication des molécules d’ARN, ont été sélectionnées : les enzymes sont apparus. Leurs propriétés de catalyse deviendront prédominantes par rapport à celles de l’ARN. Le code génétique est ainsi né des propriétés de catalyse de l’ARN puis de la sélection naturelle qui donne l’avantage aux séquences de nucléotides permettant de produire des enzymes favorisant leur duplication.

• Photosynthèse et respiration : les organismes hétérotrophes appauvrissent le milieu en éléments nutritifs et l’enrichissent en dioxyde de carbone. La sélection naturelle va permettre l’apparition des organismes autotrophe, capables grâce à la chlorophylle et au rayonnement solaire de fabriquer leurs aliments à partir du dioxyde de carbone. Ce processus de photosynthèse produit l’oxygène qui permettra à son tour l’apparition de la respiration. L’utilisation de cet l’oxygène assurera une dégradation des aliments beaucoup plus complète que la fermentation et une production d’énergie supérieure. Un équilibre et une interdépendance entre les autotrophes et les hétérotrophes va ainsi s’instaurer, les uns consommant ce que les autres dégagent.

• Les racines de l’évolution biologique : les organites de certaines cellules tels que les mitochondries ou les chloroplastes sont vraisemblablement issues de micro-organismes vivant en symbiose avec d’autres cellules dans lesquelles elles ont fini par pénétrer, du fait de la convergence de leurs intérêts à conserver un environnement commun favorable. Le fait que ces organites aient été un jour des cellules à part entière explique qu’ils aient un ADN propre.

Partie 3 – Où va la vie ?

1. La révolution biologique : espoirs et menaces

Depuis la révolution de la biologie cellulaire, entre 1955 et 1985, pour la première fois dans l’Histoire, l’évolution biologique n’est plus seulement déterminée par les mutations génétiques et la sélection naturelle mais aussi par l’homme qui a appris à lire et à écrire dans le langage des protéines et de la génétique. Il a également compris une partie des mécanismes de communication internes et externes des cellules par l’intermédiaire de macromolécules jouant le rôle de signaux ou de récepteurs et interagissant du fait de leur forme comme une clé dans une serrure.

Les recherches sur le cancer portent sur cette communication. Lorsque nous nous coupons, l’absence de contact entre les cellules situées de chaque coté de la plaie les conduit à fabriquer des substances appelées facteurs de croissance, reconnus par des récepteurs placés à la surface de cellules qui leur ordonnent de se diviser. Lorsque la cicatrisation est complète, les cellules sécrètent une autre molécule qui inhibe la division Mais les cellules cancéreuses continuent à proliférer, comme les cellules embryonnaires indifférenciées du début de la vie. En outre, elles ne meurent pas après quarante divisions environs comme les autre cellules.

Les biologistes ont découvert les gènes responsables de la duplication cellulaire. Ces gènes peuvent être modifiées par mutation ou introduction dans une cellule d’un virus possédant un ADN très proche. La division cellulaire incontrôlée pourra alors résulter, dans la cellule infectée, soit de la fabrication non régulée de facteurs de croissance, soit de récepteurs défaillants détectant abusivement des facteurs de croissance, soit de la production de transmetteurs internes à la cellule déclenchant sa division sans que l’ordre en ait été donné par les récepteurs. Le défaut de retrouvera sur les cellules filles dont le patrimoine génétique est identique et une réaction en chaine s’ensuivra. A ces mécanismes qui produisent des cellules normalement éliminées par l’organisme s’ajoutent d’autres causes échelonnées dans le temps sur plusieurs années voir plusieurs dizaines d’années, liées principalement aux modes de vies, à l’alimentation et à l’environnement.

2. Les outils de la révolution biologique

Il est possible aujourd’hui de réaliser un clonage génétique c’est à dire de greffer une séquence d’ADN, apportée par un vecteur, dans une cellule capable d’exprimer le gène correspondant, c’est à dire de produire rapidement la protéine souhaitée : l’insuline, l’hormone de croissance… Les outils nécessaires sont des protéines telles que les enzymes capables d’isoler puis de coller une séquence sur une molécule d’ADN destinée à être insérée dans une cellule. Les techniques actuelles permettent également de diriger les mutations en modifiant les caractéristiques des sites actifs des enzymes pour augmenter leur pouvoir catalytique. Avant l’avènement de cette mutagenèse dirigée, les protéines étaient exposées aux rayons X qui modifiaient leur structure à l’aveugle.

Parmi les outils les plus remarquables des biotechnologies on peut noter :

• Les anticorps monoclonaux découverts en 1975 par hybridation de lymphocytes B, qui produisent des anticorps spécifiques à un antigène mais ne se reproduisent pas in vitro, avec des cellules cancéreuses de myélome, capables de proliférer hors d’un organisme. Alors que les lymphocytes fabriquent, pour un antigène donné, différents anticorps destinés à ses différents déterminants génétiques, c’est à dire à ses différentes caractéristiques permettant de le reconnaitre et de l’éliminer, il devint possible d’isoler et de cloner en laboratoire les lymphocytes produisant les anticorps destinés à chaque déterminant génétique. Les anticorps monoclonaux issus de ces lymphocytes permirent alors d’isoler et de travailler sur les déterminants génétiques pris isolément.

• Une sonde d’hybridation est une séquence de nucléotides marquée par isotope radioactif ou par un enzyme qui s’accroche à une séquence complémentaire d’ADN lorsque celle-ci est sous forme de brin unique. Elle recherche la séquence complémentaire comme un mot clef dans un texte contenant des millions de mots. Ces sondent peuvent notamment être utilisées pour détecter la présence de gènes pathogènes.

Les progrès de la biologie permettent aujourd’hui de travailler sur les mécanismes internes du vivant, en partant de l’infiniment petit pour produire des structures macroscopiques alors que l’ingénierie traditionnelle travaille la matière par des actions extérieures en avançant vers la miniaturisation.

D’une façon générale, ces progrès sont liés à ceux de l’informatique qui permet de modéliser en trois dimensions les molécules dont les caractéristiques dépendent de leur forme et qui rend possible l’accumulation et l’utilisation rapide de données génétiques infiniment nombreuses sous forme de banques.

3. L’industrie du vivant

Les biotechnologies permettent de produire industriellement des substances utiles à la société grâce à l’application intégrée des connaissances et des techniques de la biochimie, de la microbiologie, de la génétique et du génie chimique. Elles utilisent les micro-organismes en associant la reprogrammation de leur ADN à leur extraordinaires capacités de reproduction. Depuis le début des années 1980, les biotechnologies ont connu une croissance exponentielle et permettent aujourd’hui une maitrise des procédés dans les domaines de :

• l’industrie pharmaceutique notamment avec le développement de vaccins ou de protéines curatives,
• l’agroalimentaire en particulier avec les OGM ou les produits de traitement des récoltes destinés à les protéger contre les parasites,
• l’environnement avec la création de bactéries capables de traiter par dégradation certains polluants,
• l’énergie avec la fabrication de bio-carburants,
• la chimie avec la fabrication par bio-synthèses de matières premières.

Il est devenu possible, grâce à l’informatique, de déterminer la séquence d’ADN à modifier pour obtenir telle ou telle structure dans une protéine et, grâce aux sondes d’hybridation ou aux anticorps monoclonaux, de faire de la dissection moléculaire. Mais ces avancées considérables ont fait surgir des problèmes éthiques inconnus jusqu’alors.

4. L’homme ingénieur de l’homme

Des perspectives prometteuses existent aujourd’hui concernant les thérapies par modification des gènes. Le principe consiste dans l’introduction dans la moelle osseuse de cellules préalablement prélevées et traitées par substitution de leurs gènes défaillants par des gènes sains, pour qu’elles donnent naissance à des cellules non porteuses des pathologies initiales. Il est également envisageable de traiter les cellules sexuelles pour éviter la transmission aux descendants d’une maladie génétique. Mais que penser de l’utilisation des connaissances désormais disponibles pour choisir le sexe, les capacités, le caractère ou la couleur des yeux de ses enfants ? Le choix du sexe ne risque-t-il pas de déstabiliser l’équilibre de la société en terme de parité entre hommes et femmes ? Doit-on permettre que soit réalisé un screening des gènes d’un postulant à une embauche pour que l’employeur connaisse ses capacités.

La reproduction in vitro est devenue courante depuis le premier bébé éprouvette en 1978. Mais au delà de permettre à des couples stériles de procréer, est-il acceptable, comme cela est aujourd’hui possible, de fabriquer deux jumeaux à partir d’un embryon de quatre cellules ? En outre des questions telles que le devenir des embryons congelés qui n’ont pas été implantés ou l’utilisation par sa femme du sperme d’un homme décédé ne sont pas tranchées.

Le grand chantier à entreprendre (au moment de la parution du livre) est le déchiffrage des 3 milliards de caractère du programme génétique de l’être humain (achevé en 2003) afin de mieux connaitre le phénomène du vieillissement ainsi que les séquences liées à différentes maladies telles que le cancer, les maladies génétiques ou auto-immunes.

L’histoire du vivant nous conduit de son apparition jusqu’à sa modification par l’homme. Les enjeux scientifiques, philosophiques et sociétaux qui découlent de ces nouvelles possibilités doivent faire l’objet d’un large débat nécessitant préalablement une information accessible. Il en va de l’avenir de la vie sur la Terre dont nous sommes des héritiers.

 

 

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  1. […] la définition du vivant donnée par Joël De Rosnay, dans l’aventure du vivant. Est vivant ce qui rassemble trois propriétés […]

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