La Boétie Philosophie Précurseur des lumières

J’ai lu pour vous Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie

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La Boétie

 

On ne retient souvent d’Étienne de La Boétie que son amitié avec celui qui reste l’écrivain-philosophe français du XVIème siécle : MONTAIGNE.

Pourtant, Étienne de La Boétie mérite d’être connu pour lui-même, pour ses écrits, et notamment pour son Discours de la servitude volontaire (1548), une pièce maîtresse, avant-gardiste, qui annonce les soubresauts révolutionnaires du XVIII ème siècle. Son amitié avec un homme trop célèbre a sans doute nuit à sa postérité…

Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie

L’époque

On est alors en plein dans la Monarchie (le pouvoir d’un seul) de droit divin (François Ier) et à la veille des guerres de religions qui ensanglanteront la France jusqu’au règne de Henri IV. La monarchie n’est pas encore absolue, mais le Roi est réputé infaillible et surtout dispose de ses sujets, terme qui prend ici son plein sens : un sujet est une personne dépendante, soumise à une autorité. Cette situation dure depuis plusieurs siècles et malgré l’écrasante majorité que constitue les sujets, elle risque de durer encore longtemps…

Le constat

La France est essentiellement rurale. 99% de la population est constituée de serfs, des paysans soumis à l’autorité d’un noble. Les serfs, armés de leur seule force de travail, font fructifier les biens du Seigneur. En échange, comme Tocqueville le montrera dans L’ancien régime et la révolution, le Seigneur lui assure la protection (en entretenant une armée) et exerce la justice.

Étienne de La Boétie s’étonne de constater que le serf donne bien volontiers au Seigneur sa force de travail, sans recevoir (ou presque) en échange. Le Seigneur a un besoin vital du serf : ce dernier lui procure les moyens de sa subsistance. Sans les bataillons de serfs, le Seigneur ne pourrait ni se nourrir, ni entretenir sa petite armée.

L’inverse n’est pas vrai : le serf pourrait très bien se passer du Monarque. Il subvient à ses besoins et pourrait vivre en complète autonomie.

Alors pourquoi, depuis des siècles, le serf s’enferme-t-il dans cette « servitude volontaire »? Pourquoi accepte-t-il le joug d’un seigneur qui lui demande tout sans rien lui donner en échange ?

Étienne de La Boétie remarque qu’il suffirait que le serf renonce à cette servitude pour que la Monarchie, privée de ses moyens de subsistance, s’écroule aussi facilement qu’un château de cartes. C’est à cette question que La Boétie s’intéresse dans le Discours de la servitude volontaire.

L’origine du pouvoir d’un seul : l’oubli et l’habitude

La Boétie constate le caractère temporel, éphémère, circonstanciel de la monarchie. Il montre que ce système n’a pas toujours existé. Aussi s’interroge-t-il sur les raisons qui ont fait, qu’un jour, le plus grand nombre a accepté de se soumettre à un seul, jusqu’à oublier que, dans un passé immémorable, il fut libre. Pour La Boétie le passage de la liberté à la servitude a été accidentel. Il coïncide avec la naissance de l’État.

Des générations de sont succédé. La notion de liberté s’est diluée dans le passé, jusqu’à complètement disparaître. Toute trace libertaire a été effacée de la mémoire de l’homme ; Au XVIème siècle, plus personne ne se souvient des communautés anciennes où la décision était collégiale, où le chef répondait de ses actes.

Cet oubli garantit au tyran une certaine tranquillité : Depuis son plus jeune âge,le serf s’est habitué à la servitude. L’obéissance, la soumission sont intégrés à son mode de fonctionnement, à ses us et coutumes, aussi profondément que ses besoins naturels, comme boire ou manger. Aussi sûrement qu’il n’arrêtera pas de manger, le serf ne se rebellera pas contre son Seigneur. Cela a toujours été ainsi et le sera encore pour longtemps.

C’est une sorte d’endoctrinement. Brillamment secondé par un Clergé qui promet tous les malheurs au pauvre pécheur (et se rebeller contre le roi de droit divin est bien entendu un péché), le Seigneur n’autorise au Serf que l’apprentissage de l’obéissance. Le Serf ne connait ainsi que la servitude. Il ne cherchera pas autre chose, notamment la liberté, car il n’a aucune idée qu’autre chose puisse exister.

On retrouve le même mode d’apprentissage dans les religions où l’enseignement est strictement limité aux écritures : hors de ces écritures il n’existe rien. Le doute ainsi n’est pas permis et la voie à suivre unique. Le par-cœur est de rigueur ! La tête bien pleine ne se pose pas de question. Elle récite. Elle est privée d’esprit critique. Et le clergé peut dormir sur ses deux oreilles.

La monarchie est-elle éternelle ou comment le système s’est-il organisé pour se survivre à lui-même ?

Tout d’abord, c’est par le divertissement que le Tyran parvient à endormir le bas-peuple. Théâtre et jeux, tout y passe. Durant ce bonheur éphémère, le peuple oubli qu’il est esclave. Le Tyran distribue quelques friandises (dont les serfs sont d’ailleurs les producteurs). Il va même faire passer cette distribution comme des largesses de sa part.

Il théorise aussi l’importance du maintien de l’ordre public. Il utilise les peurs distillées par la religion : tout crime contre le Monarque de droit-divin devient ainsi un crime contre Dieu lui-même. Au nom de l’ordre public, le recours à la violence est légitimée par me Monarque. Il peut ainsi interdire des manifestations ; il peut faire arrêter des sujets trop agités et ainsi tuer dans l’œuf toute ébauche de révolution.

La bourgeoisie éclairée

L’apparition d’une nouvelle classe, que l’on appela la Bourgeoise, va tout changer. C’est une classe citadine, constituée d’un personnel ouvert aux écrits, souvent aussi instruits que les Nobles et parfois aussi riches.

Et, pour La Boétie, les vieux outils qu’utilise le Monarque depuis des siècles, ne marchent plus ! Il est alors contraint d’utiliser un nouveau stratagème, plus sournois encore…

Le Tyran va rendre complice de ses crimes les êtres illuminés en les associant au pouvoir. C’est d’autant plus facile que l’appât du gain en fait des proies faciles. Les instruits perdent à leur tour leur liberté en échange de menus privilèges. Les bourgeois sont parfois anoblis. Ils ont à leur tout tout intérêt au maintien du statu-quo. La pyramide tyranoïde s’est mise en place.

Le remède au mal : La désobéissance civile

« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ». Tout est dit dans cette formule célèbre. Le tyran tient son pouvoir du consentement du peuple. Il est d’autant plus fort que le peuple est servile. Si ce dernier ne sert plus, la tyrannie, privée de sa force, s’écroule.

La postérité du Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie

Il faut voir du côté de Tocqueville. Dans l’Ancien Régime et la révolution, il montre comment les Nobles attirés par la cours de Versailles ont confié à la Bourgeoise le pouvoir régalien, tout en conservant leurs privilèges. Aussi les privilèges, acceptés jusque-là en raison des missions exercées par la Noblesse (défense et justice), sont-ils apparus insupportables aux yeux bourgeois. La révolution n’était plus très loin.

Avertissement au lecteur de Michel de Montaigne
LECTEVR, tu me dois tout ce dont tu iouis de feu M. Eſtienne de la Boëtie : car ie t’aduiſe que quant à luy, il n’y a rien icy qu’il euſt iamais eſperé de te faire voir, voire ny qu’il eſtimait digne de porter ſon nom en public. Mais moy qui ne ſuis pas ſi hault à la main, n’ayant trouvé autre choſe dans ſa Librairie, qu’il me laiſſa par ſon teſtament, ancore n’ay-ie pas voulu qu’il ſe perdiſt. Et, de ce peu de iugement que i’ay, i’eſpere que tu trouveras que les plus habiles hommes de noitre ſiecle font bien ſouvent feſte de moindre choſe que cela : i’entens de ceux qui l’ont prattiqué plus ieune, car noſtre accointance ne print commencement qu’environ ſix ans avant ſa mort, qu’il avoit faict force autres vers Latins & François, comme ſous le nom de Gironde, & en ay ouy reciter des riches lopins. Meſme celuy qui a eſcrit les Antiquitez de Bourges en allegue, que ie recognoy : mais ie ne ſçay que tout cela eit devenu, non plus que ces Poëmes Grecs. Et à la verité, à meſure que chaque faillie luy venoit à la teſte, il ſ’en dechargeoit ſur le premier papier qui luy tomboit en main, ſans autre ſoing de le conſerver. Aſſeure toy que i’y ay faict ce que i’ay peu, & que, depuis ſept ans que nous l’avons perdu, ie n’ay peu recouvrer que ce que tu en vois, ſauſ vn Diſcours de la ſervitude volontaire, & quelques Memoires de noz troubles ſur l’Edict de Ianuier, 1562. Mais quant à ces deux dernieres pieces, ie leur trouve la façon trop delicate & mignarde pour les abandonner au groſſier & peſant air d’vne ſi mal plaiſante ſaiſon. A Dieu.

De Paris, ce dixieme d’Aouſt, 1570.

Extrait du Discours de la servitude volontaire

Etienne de la Boétie

Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire. Grand’chose certes, et toutefois si commune qu’il s’en faut de tant plus douloir et moins s’ébahir voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d’un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu’il est seul, ni aimer les qualités, puisqu’il est en leur endroit inhumain et sauvage. La faiblesse d’entre nous hommes est telle, [qu’]il faut souvent que nous obéissions à la force, il est besoin de temporiser, nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d’Athènes aux trente tyrans, il ne se faut pas ébahir qu’elle serve, mais se plaindre de l’accident ; ou bien plutôt ne s’ébahir ni ne s’en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver à l’avenir à meilleure fortune.

Etienne de la Boétie

Fils d’un lieutenant du sénéchal du Périgord, d’une famille de magistrats, Étienne de La Boétie appartient à cette bourgeoisie cultivée sur laquelle la monarchie s’est appuyée dans ses efforts pour affermir son pouvoir contre les restes de la féodalité. Après des humanités classiques, il étudie le droit à Orléans, où professait entre autres Anne du Bourg, protestant qui fut brûlé à Paris en 1559. L’école de droit était, alors, en même temps une école de philosophie (en particulier averroïste) et constituait un foyer actif pour la diffusion de l’humanisme et même de la Réforme. Conseiller à la cour de Bordeaux à vingt-trois ans, il a pour collègue Montaigne et se distingue par sa fidélité aux thèses modérées de Michel de L’Hospital. Il meurt en 1563 à trente-trois ans.

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