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La laïcité en danger

À ceux qui croient que les Catholiques sont par essence « tolérants », je dis qu’ils le sont devenus le jour où ils n’eurent plus d’autres choix. Ce fut autour de 1789. Avant, régnaient l’Inquisition, « la question » et la mort pour les récalcitrants…

La conversion de Constantin

312 après Jésus-Christ. Constantin, Empereur romain visionnaire, constatant que son empire partait en miettes, eut l’idée de fédérer son peuple dispersé, autour d’une idée montante, une idée simple qui avait déjà, à multiples reprises dans l’histoire de l’homme, montrer sa redoutable efficacité : la religion. Car, quoi de mieux que la religion pour tenir les âmes en laisse ? John Locke le dit (bien plus tard) mieux que moi : « un athée qui serait raisonneur, violent et puissant, serait un fléau aussi funeste qu’un superstitieux sanguinaire. Il est bien plus raisonnable et plus utile de sacrifier aux faunes, aux sylvains, aux naïades que de se livrer à l’athéisme, car partout où une société est établie, une religion est nécessaire ; les lois veillent sur les crimes connus et la religion sur les crimes secrets. » Seule la religion permet de policer la vie privée, jusque dans la chambre à coucher où trône un crucifix. Il suffit de maintenir le peuple dans l’ignorance et de lui inculquer la mauvaise conscience, de lui fourrer dans la tête l’idée d’un péché originel, un péché dont il n’est pas responsable (c’est Ève qui a fauté !) mais dont il ne pourra jamais se débarrasser, de le tenir par la peur insupportable de l’au-delà, par la peur d’un châtiment final, d’une addition à payer après la mort, et le voilà docile, prêt à mourir pour une chimère, pour un Dieu pour un Roi ou un Sultan.

L’empire de Constantin devint catholique et intolérant pour plusieurs siècles. Car, quoi de moins intolérant qu’un monothéisme ? Avec leurs farandoles de Dieux, les Romains n’avaient-ils pas anticipé le risque de conflits inter-confession ? Chacun avait son Dieu, voire plusieurs, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Les monothéismes triomphants et belliqueux

Avec le monothéisme est né la guerre de religion et la notion de « guerre juste » apportée par Saint-Augustin. On retrouve le même concept dans les autres religions du Livre, par exemple (il y en a beaucoup d’autres), dans la Sourate 5, versets 33-35 du Coran :

« La récompense de ceux qui font la guerre à Allah et à son apôtre et qui s’évertuent au scandale sur la terre sera seulement d’être tués ou d’être crucifiés, ou d’avoir les mains et les pieds opposés tranchés, ou d’être bannis de leur pays. Cela sera pour eux opprobre dans la [vie] immédiate et, en la [vie] dernière, ils auront un tourment immense. » Le prophète, lui-même, annonçait « celui qui change de religion, tuez-le ! » Dès que l’on organise une communauté, fut-elle fraternelle, elle devient, presque naturellement, sectaire, l’ennemi de ses voisines. Si nous sommes dans le vrai, c’est que les autres sont dans le faux ! Et on découpa, on trancha au nom de Dieu. L’ancien testament est, à ce titre, un chef-d’œuvre d’intolérance (voir l’article sur les murs de Jéricho).

Collusion entre spirituel et temporel

Les religieux (le clergé) et les souverains (le roi de droit divin) se sont ainsi entendus pour exercer, à leur profit souvent matériel, leur pouvoir sur le peuple. Ils n’ont pas tardé à comprendre l’intérêt commun qu’ils avaient à s’allier. Ils ont brûlé à tours de bras les hérétiques sur l’autel de leur tolérance. Rappelons, à ce propos, un fait historique qui illustre parfaitement l’ambiance de cette belle époque pré-révolutionnaire. Nous sommes en 1766, le chevalier de La Barre, un aristocrate baptisé, chante sous les toits des chansons impies, paillardes, irrespectueuses envers la religion. Une procession passe et il refuse d’ôter son chapeau et ne s’agenouille point devant les représentants de l’église ! On l’arrête ; on procède à des fouilles et on trouve chez lui, un exemplaire du dictionnaire philosophique de Voltaire ! La tolérance chrétienne se met alors en route. On le soumet à la torture ordinaire et extraordinaire ; on lui coupe la main, puis la langue. La tolérance n’ayant pas de limite, on le décapite puis on le brûle avec son livre. Voilà à quoi ressemble la religion lorsqu’elle a le pouvoir. A cette époque, le Roi était le représentant de Dieu sur terre. Il détenait « la vérité ». Celui qui contestait une décision royale, contestait directement une décision divine ! Pendant des siècles et des siècles (14 tout de même de Clovis à Louis XVI), le mécanisme fonctionna fort bien. On s’habitua, dans les campagnes, à cette « servitude volontaire ».

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen

Mais Louis IV, en transformant la noblesse d’épée en noblesse de robe introduisit le premier grain de sable. Les nobles choyés de Versailles conservèrent leurs privilèges, mais furent, d’un coup, déchargés des tâches qui, jusque-là, leur incombaient : la justice sur leur terre et la sécurité des paysans. Ce fut la haute-bourgeoise qui prit le relais et, immanquablement, s’éleva, tout près de la noblesse, tant en termes pécuniaires qu’en termes de raison. Cette haute-bourgeoise trouva ainsi injuste de constater le train de vie de cette classe privilégiée qui ne faisait rien. Tout était en place pour une Révolution, la séparation forcée des deux compères qui pendant des siècles avaient asservi les âmes.

Robespierre savait que la bête était coriace. À tel point qu’il imposa, en préambule de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen l’incroyable mention, dans un contexte on ne peut plus antireligieux, à « l’Être Suprême » : « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés ; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, et au bonheur de tous. En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être Suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen. » Voit-on poindre ici l’idée de laïcité ? En effet, nul ne sait qui est cet « Être suprême ». Chaque citoyen peut donc choisir. Toutefois, on présuppose son existence. L’athéisme n’est pas une option reconnue dans les droits ainsi préambulés.

Séparation de l’Église et de l’État

Condorcet écrivit « La Constitution, en reconnaissant le droit à chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de France, ne permet pas d’admettre dans l’instruction publique un enseignement qui donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. » Les révolutionnaires s’étaient emparés du pouvoir et, à force de têtes coupées, avaient réussi la séparation du sabre et du goupillon. On établit une constitution civile du clergé (1790). Les prêtres furent rémunérés (donc contrôlés) par l’État et devaient jurer fidélité à la Nation. Les voilà simples fonctionnaires ! Mais la bête bougeait encore. Avec le concordat (1801) puis la restauration (1812), celle qu’on avait jetée par la fenêtre revint par la porte. En 1800, Victor Hugo prononça un discours à l’Assemblée : « Deux censures pèsent sur la pensée, la censure politique et la censure cléricale ; l’une garrotte l’opinion, l’autre bâillonne la conscience. […] Je veux, je le déclare, la liberté de l’enseignement, mais je veux la surveillance de l’État, et comme je veux cette surveillance effective, je veux l’État laïque, purement laïque, exclusivement laïque. […] J’entends maintenir, quant à moi, et au besoin faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire séparation de l’Église et de l’État qui était l’utopie de nos pères, et cela dans l’intérêt de l’Église comme dans l’intérêt de l’État. […] Je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre, je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. […] Je veux l’enseignement de l’Église en dedans de l’église et non au-dehors. […]. En un mot, je veux, je le répète, ce que voulaient nos pères, l’Église chez elle et l’État chez lui. » Tout était à refaire.

L’école de Jules Ferry

« Vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose délicate et sacrée, qui est la conscience de l’enfant ! » Car rien n’est plus facile que de modeler l’esprit d’un enfant. Les religieux l’ont compris, depuis des siècles, en prenant en charge l’enfant dès son plus jeune âge. En lui enfonçant dans le crâne un principe unique, en privilégiant la tête bien pleine (de fables) à une tête bien faite (de raison), ils font de lui un être docile, un perroquet capable de réciter des cantiques, mais incapable d’esprit critique.

Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État

Le petit-père Combes, auquel ce blog est dédié, porte la loi qui, en quelques articles, établit la laïcité à la française . Le Sénat et la chambre des députés ont adopté, le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit :

  • Titre Ier : Principes.
  • Article 1 : La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.
  • Article 2 : La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.

Il a fallu donc trois révolutions, des milliers de morts, un combat acharné de la raison pour en arriver là. Et en terre d’islam ?

Mustafa Khemal dit « Attaturk »

Le seul pays musulman qui (failli) connaître un destin similaire, qui a (presque) réussi à se débarrasser du carcan de la religion, fut incontestablement la Turquie de Mustafa Khemal. Formé à l’école coranique, où il trouva à la fois inutile et insupportable l’apprentissage des versets du Coran, il fut avant tout une gloire militaire, avant de devenir le Président de la Turquie. Admirateur de la révolution française, de Montesquieu et de Napoléon, il fit (brièvement) de son pays un état Laïque : « Depuis plus de cinq cents ans, […] les règles et les théories d’un vieux cheikh arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la Constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. L’Islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies. »

Et aujourd’hui ?

La laïcité est en danger. De l’extrême droite, qui en fait un porte-drapeau anti-Islam (c’est-à-dire le contraire de son principe qui veut que tous les cultes soient possibles sans en reconnaître aucun), à l’extrême gauche qui au nom de la tolérance accepte toutes les dérives, elle vit des heures difficiles. La Boutin, ancienne ministre, annonçait, il n’y a pas si longtemps, « qu’il existe des lois supérieures à celles de la république ! »

Les prédicateurs musulmans rêvent d’inscrire l’islamophobie dans la colonne des délits de notre droit pénal, au même titre que le racisme ! Cela permettrait de ne prévenir toute critique envers l’Islam, quelle qu’elles fussent.

Malraux pensait que le XXIème siècle serait religieux où ne serait pas. Il a eu malheureusement raison, pour des siècles et des siècles.

Plébiscite en faveur de l’inscription de la loi de 1905 dans la constitution

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(2 commentaires)

  1. Effectivement.On voit bien que les religions sont faites (et ont été construites) pour proposer une réponse aux angoisses existentielles ! C’est trop beau. elles promettent de résoudre tout ce qui nous fait peur, la mort, la perte des êtres chers…

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  2. Concernant le sens de la vie nous pouvons également écouter Hubert Reeves qui écrit en conclusion de son livre "la première seconde", mélangeant avec bonheur, poésie et lucidité : "Ce repas convivial prenait sa place comme un moment béni de l’histoire de l’univers. Il allait bientôt se terminer comme la vie de chacun d’entre nous, comme le soleil, comme les étoiles, comme peut-être l’univers lui même. Pourtant, de tels instants ne suffisent-ils pas à justifier l’aventure du cosmos ? La sagesse ne serait-il pas de nous en convaincre ?" Joël

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