J’ai lu pour vous Le Bleu est une couleur chaude de Julie MAROH

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Le bleu est une couleur chaude

Encore bouleversé par le film d’Abdellatif Kechiche (La vie d’Adèle), je suis resté, de longues minutes, scotché devant l’affiche du film, placardée sur les murs du VICTORIA. Des cheveux bleus, l’adolescence, deux regards complices tournés vers le même horizon, la joie de vivre, tout y était. Et même plus…

En caractères minuscules, juste sous le nom des actrices, une mention discrète à une BD inconnue avait été glissée. Si je me souviens bien, elle disait à peu près ceci : « Adaptation libre de l’ouvrage de Julie MAROH : Le bleu est une couleur chaude ». Pourquoi une telle discrétion ? Pourquoi Kechiche n’en avait-il pas parlé à Cannes ? Le lendemain, j’achetais la BD.

Il faut que je dise, avant tout, que je ne suis pas très BD. Je préfère un bon livre. Mais là !Ce n’est pas une BD, c’est bien plus que cela. J’ai été ému par le film de Kechiche, mais c’est la BD qui m’a fait pleurer !

En deux mots

« Plutôt que mourir à petit feu, mieux vaut vivre intensément ! » Je crois que tout est dit dans cette citation. J’ai vécu, tout au long des 150 pages grises et bleues, dans la peau fragile d’une adolescente innocente (Clémentine alias Adèle dans le film), qui apprend à se connaître, qui découvre ses premières pulsions, ses premières attirances pour les femmes, une attirance bien-entendu douloureuse, car à l’encontre la bien-pensance qui l’entoure.

Clémentine est un personnage incomplet. Une sorte de demi-être qui, pour « être » complètement, doit trouver son autre moitié. « Une fille, ça sort avec les garçons » dit-elle. Alors, elle fait une tentative du côté masculin. Un échec bien sûr. Elle sait maintenant que la réponse sera féminine. Mais les interdits de la morale, hérités de siècles de christianisme, l’inhibent, dans un premier temps, l’empêchent de concrétiser son attirance pour les femmes. Pourtant, cette moitié manquante devient de plus en plus vitale (au sens premier du terme).

Son attirance pour les femmes s’est révélée par hasard, au milieu de la grand-place, alors que son regard errait au hasard sur les passants, et qu’il s’est arrêté sur une jeune fille, Emma, aux cheveux bleus. Était-ce normal ? Était-ce horrible ? Je l’ai vue intérioriser cette souffrance, chasser ses rêves qu’elle croyait honteux, tenter de repousser le souvenir de l’inconnue au plus profond de son être, puis éviter le regard des autres, chercher dans les révisions du bac un dérivatif… « Ça me fait vraiment paniquer, je n’ai pas le droit d’avoir ces pensées. Je me sens perdue et je ne peux pas parler de trucs aussi tordus avec mes amis… » Je savais que toutes ces tentatives seraient vouées à l’échec.

Et puis, en une seule réplique perdue au milieu de la page 85, son seul ami, Thomas, un gay assumé, lui montera le chemin à suivre : « Clém, ce qui est horrible, c’est que des gens s’entre-tuent pour du pétrole ou commettent des génocides, et non pas de vouloir donner de l’amour à une personne. Et ce qui est horrible, c’est qu’on t’apprenne que c’est mal de tomber amoureuse d’elle juste parce qu’elle est du même sexe que toi. »

J’ai chuchoté, sous les cheveux bleutés d’Emma. Je l’ai priée, pages après pages, d’aider cette pauvre Clémentine en complète désespérance. Et elle m’a écouté. Lesbienne assumée, la belle inconnue ira chercher Clémentine à la sortie du lycée et la réconciliera avec la vie.

Le dessin

Un dessin à la fois sobre et chargé d’émotions, qui nous emmène à notre insu dans les bars gay, qui nous piège dans les méandres de l’amour entre femmes, jusque dans la chambre-à-coucher ; un trait léger et appuyé à la fois pour nous raconter le déchirement, la mise à l’écart de la morale publique. Voici donc le plus bel hymne à la tolérance. La meilleure réponse aux homophobes, même si le texte ne se veut pas militant.

Un message pour les moralistes

Notre lourd passé de nation chrétienne nous a enfoncé dans le crâne des modèles de « famille-type » qu’il est temps maintenant de faire exploser. Combien de temps encore le Vatican s’encrera dans ces dogmes antédiluviens (lire notamment le machisme de Saint-Paul), s’accrochera à des écrits de deux millénaires pour expliquer aux jeunes d’aujourd’hui comment se comporter ? Que les femmes vivent entre elles ! Et que les prêtres se marient ! Ils sont prêtres, mais avant tout des hommes, avec leurs passions et leurs pulsions. L’intériorisation maladive de ces pulsions, l’abstinence forcée, conduira toujours aux excès que l’on sait et que le Vatican à toutes les peines du monde à condamner. Et surtout, que la morale (toujours empreinte de chrétienté, y compris chez les laïcs) cesse de nous expliquer « la normalité ». Il n’y a pas de normalité, juste des hommes et des femmes.

La scéne de la rencontre dans la BD

La scéne de la rencontre dans la BD

Des divergences entre le film et la BD pour mieux lire KECHICHE

Le personnage d’Emma

Dans la BD, Emma est hésitante, frileuse à l’idée de se livrer totalement. Elle ne voit dans la démarche de Clémentine qu’une amourette en « attendant le vrai amour » (hétéro sans doute). Elle ne veut pas froisser sa compagne du moment, prisonnière a priori d’un amour passé. Elle est submergée parle doute lorsqu’il s’agit de concrétiser l’attirance qu’elle éprouve pour Clémentine / Adèle.

Dans le film, Emma n’a pas froid aux yeux. Elle se fiche du regard des autres. Elle est le guide de la relation. Elle ne se pose aucune question et ne surmonte aucune peur lorsqu’il s’agit de passer à l’acte.

Le personnage de Clémentine / Adèle

Dans la BD, elle est certes tiraillée, mais prend vite conscience de son penchant pour les femmes (elle ne concrétise pas avec un flirt masculin de passage). Elle devient vite entreprenante, notamment pour s’engager dans la relation avec Emma.

Dans le film, elle est effacée, ballottée par des sentiments contradictoires. Elle subit son destin, se laisse guider par sa muse. Elle parvient, mais au prix d’une victoire de haute lutte sur ses interdits, à se livrer à Emma.

Les parents de Clémentine / Adèle

Une scène centrale de la BD a disparu du film : Emma est surprise nue devant le frigidaire surveillé bizarrement par la maman insomniaque de Clémentine / Adèle. S’en suit une dispute d’une violence extrême, qui met en lumière l’homophobie du père notamment. Clémentine / Adèle est brisée.

Rien de tout ça dans le film. Le côté populaire des parents est souligné par les spaghettis (chez Emma on mange des huitres et on boit du bon vin). Mais pas de découverte surprise ! KECHICHE n’a pas voulu s’attarder sur la polémique. Pour la Clémentine / Adèle du film, la famille, mais aussi les amis, semblent devenus secondaires dès lors que l’histoire d’amour a commencé. Le meilleur ami (et le seul) gay disparait assez rapidement. Il est présent jusqu’à la fin dans la BD.

La trame

Dès la première page de la BD, comme je l’ai déjà dit, on connait l’issue tragique. L’histoire est une narration posthume tirée du journal intime de Clémentine / Adèle.

Peut-être en est-il de même pour le film ? Seuils les prochains épisodes le diront…

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