fY en n’a pas un sur cent et pourtant ils existent…

La belle chanson de Léo Ferré commençant par ce vers ainsi que les cours de Michel Onfray sur les vertus du fédéralisme et ses principaux penseurs ne pouvaient que me donner envie d’en savoir plus sur l’anarchisme, trop souvent présenté comme un nihilisme.

Une dérive dans la brocante d’Annecy par une belle journée de septembre m’a fait tomber sur le « Que sais-je ? » consacré à l’anarchisme au papier jauni par les années et chargé d’annotations de son précédent lecteur. Que peut-on espérer de mieux pour trois euros ?

Les origines de l’anarchisme

Fondements historiques : La Révolution française a accouché d’un Etat qui s’appuie sur les principes abstraits de liberté, d’égalité et de fraternité, mais qui permet dans les faits l’épanouissement du libéralisme, de la libre entreprise, de la propriété privée, de l’esclavage social.
Pour résoudre cette contradiction, les contre-révolutionnaires ont proposé un Etat hiérarchisé reflétant la société traditionnelle instaurée par la Providence. Inversement, d’autres ont voulu changer la société pour qu’elle soit conforme aux principes de l’Etat, de la Révolution. Moïse Hess dira « Les tyrans ont changé, mais la tyrannie est restée. » Pour Marx, l’opposition entre l’Etat et la société transparaît dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui protège la liberté, la propriété privée, la sûreté et l’égoïsme. Marx et le socialisme veulent dépasser ce dualisme et réconcilier Etat et Société. L’anarchisme part du même constat mais propose une autre voie : reconstruire la société en congédiant l’Etat.

Fondements philosophiques

Le premier courant dans lequel l’anarchisme puise son inspiration est le rationalisme français qui reconnait à l’homme les droits inaliénables affirmés dans la Déclaration de Droits de l’Homme, liés à sa spécificité qu’est la raison. L’individu est tiraillé entre deux intérêts contradictoires : le bonheur général et l’instinct de conservation qui semble avoir pris le dessus. L’Etat doit donc viser, sur la base d’un Contrat social (fictif et jamais signé), dont le concept revient à Rousseau, à mettre en commun les forces de tous pour défendre les libertés individuelles de chacun. Mais pour le courant anarchiste, si les individus sont libres, ils peuvent rompre le Contrat social lorsqu’ils se sentent lésés. Au final, il ne reste que la libre association entre individus, répondant aux besoins du moment, révocable à tout instant. L’individualisme rationaliste porte en lui l’anarchie.
Le deuxième courant est l’idéalisme allemand. Hegel considère que la réalité objective n’est qu’une création de l’Esprit ou que sujet et objet qui semblent séparés se retrouvent dans l’Idée Absolue ou l’Esprit. Si l’Esprit peut être considéré de nature divine dans une approche transcendantaliste, il est pour la gauche hégélienne, tenante d’une interprétation immanente, l’esprit humain parvenu à la pleine conscience de soi-même. Ce point de vue permet d’envisager la souveraineté du Moi et l’anarchisme. Il constitue une alternative à l’interprétation marxiste d’Hegel qui conduit au matérialisme historique et dialectique.
Enfin, malgré ses positions anticléricales affirmées, l’anarchisme trouve dans certains enseignements de Jésus et notamment dans sa phrase « Rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » une invitation à un dépassement de l’Etat au profit de l’individu.

Les théoriciens de l’anarchisme

William Godwin (1756 – 1836)

Né à Wisbeach en Grande-Bretagne, pasteur et fils de pasteur, William Godwin découvre Rousseau, Mably et Helvetius. Il quitte son ministère, puis s’enthousiasme pour la Révolution française. Il écrit son grand livre en 1793, « An inquiry concerning political justice and its influence on general virtue and happiness », qui déclenche débats et polémiques, avant de sombrer dans l’anonymat et la misère.

Sa doctrine utopiste, fruit de réflexions théoriques sans contact direct la réalité, se fonde sur la souveraineté et la sagesse de la raison « Man is a rational being. » Les fondements de la société s’opposent à l’exercice de la raison individuelle : L’Etat, démocratique ou non, et le droit dispensent de tout jugement. La propriété privée réduit l’activité du pauvre à la satisfaction de ses besoins immédiats et celle du riche à la gestion de ses biens. Le mariage affaiblit la réflexion par les instincts et les sentiments. Considérant que l’Etat a été rendu nécessaire pour protéger les hommes de leur propre méchanceté, le triomphe de la raison les libèrera et rendra l’Etat superflu. Il propose une société faite de petites communautés, de tailles compatibles avec la pratique de l’équité et de l’entraide, où l’on ne visera plus l’accumulation de richesses inutiles mais où la demi-heure de travail quotidien sera une récréation. Les conflits entre les membres de la société seront jugés par l’usage de la raison, non de la loi. La violence et la contrainte seront devenues inutiles à l’encontre d’individus dont la raison aura pris le dessus sur les instincts.

Max Stirner (1806 – 1856)

Né à Bayreuth en Allemagne, de son vrai nom Johann Caspar Schmidt, Max Stirner étudie la philosophie et assiste aux cours d’Hegel. Il n’obtient pas son diplôme de professeur d’Etat et doit se résigner à enseigner dans une institution privée à Berlin. Là, il fréquente le cercle des « Libres » où il croise les frères Bauer et Engels. En 1844, il publie son ouvrage principal « L’unique et sa propriété », puis tombe dans l’anonymat et la misère.
Il invite à une révolte intérieure visant la prise de conscience de notre unicité et la réappropriation de notre moi. Pour cela, il faut lutter contre toutes les aliénations qui s’opposent à notre liberté absolue et à l’affirmation de notre originalité. Ces aliénations ont pour principales origines : l’Etat qui veut assujettir l’individu et limiter son activité pour son propre dessein et l’humanisme feuerbachien qui invite chacun à tendre vers un homme idéal au mépris de l’unicité du moi et de la jouissance personnelle issue de sa réappropriation. Stirner veut donc remplacer la société qui exploite les individus par une association au service des individus.

Pierre-Joseph Proudhon (1809 – 1864)

Né à Besançon dans une famille modeste, il décroche néanmoins son baccalauréat et suit des études d’économie politique. Après plusieurs publications dont « Qu’est-ce que la propriété ?», il publie en 1843 son premier grand ouvrage « De la création de l’ordre dans l’humanité » puis en 1846 « Système des contradictions ou philosophie de la misère. » Elu député en 1848 il est condamné à la prison pour ses attaques contre le Prince-Président (Napoléon III). Il y écrit « Confessions d’un révolutionnaire. » Il est à nouveau condamné pour « De la justice dans la révolution et dans l’Eglise » mais gracié par l’empereur.
Il aborde l’anarchie d’un point de vue pratique avec comme guide la justice qui revêt un aspect transcendant. Il condamne la propriété privée, « La propriété c’est le vol », à laquelle il substitue la possession c’est-à-dire une propriété relative liée à l’usage. Attaché à l’autonomie individuelle, il rejette l’Etat dans la mesure où il est édifié sur des bases juridiques qui échappent au pouvoir des individus : « Le gouvernement de l’homme par l’homme c’est la servitude. » Contrairement à Hegel, il ne défend pas un dépassement des contradictions sociales dans l’Etat, mais l’atteinte d’un équilibre grâce à la justice. Dans ces conditions, l’Etat, se dissout dans l’organisme économique : c’est l’anarchie positive. Proche du peuple Proudhon défend les valeurs des petites-gens, telles que les bonnes mœurs ou la famille et accuse la bourgeoisie de les remettre en cause. Si Marx et Proudhon partent du même constat de départ, le premier propose l’abandon de l’individu au profit du collectif dans une démarche abstraite alors que le second prône une évolution sociale conservant les prérogatives et l’autonomie de chacun.

Michel Bakounine (1814 – 1876)

Né à Priamoukhino en Russie dans une famille aristocratique, de père diplomate en poste en Italie, Bakounine quitte l’armée, où il était officier, pour la vie de bohème et s’initie à l’hégélianisme. Il est à Berlin en 1840 et à Paris en 1844 où il rencontre Marx et Proudhon. En 1848, il revient à Paris, trop tard pour participer aux barricades mais il prend part à d’autres soulèvements, notamment à Dresde où il est arrêté. Richard Wagner qui était avec lui réussi à fuir. Il est ramené en Russie, condamné à l’emprisonnement à perpétuité. Bakounine écrit alors au souverain une confession troublante dans laquelle il fait amande honorable. Sa peine est commuée en résidence surveillée en Sibérie. Il s’évade, revient en Europe, adhère à la Première Internationale, dont Marx le fera expulser, et rédige un « catéchisme du révolutionnaire. » Pendant la guerre de 1870, il prend parti pour la France et écrit « L’Empire knouto-germanique. » La fin de sa vie sera faite d’errance afin d’échapper à ses créanciers.
Sa pensée, d’inspiration hégélienne, part de l’accession de l’homme animal au statut d’humain grâce à l’Etat et à la religion. Mais ces deux instances étant devenues superflues, il faut lutter contre elles et contre les esclavages dont elles sont porteuses pour arriver à une humanité libérée, correspondant à la vraie nature de l’homme. Il est de ce fait résolument athée et opposé à l’Etat dont le pouvoir vient de Dieu : « Le tournant de l’histoire sera le moment où l’homme prendra conscience que le seul Dieu de l’homme est l’homme lui-même », « Si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut et doit être libre : donc Dieu n’existe pas. » Il vise la liberté de tous dont dépend la liberté de chacun, « Je ne suis humain et libre moi-même qu’autant que je reconnais la liberté et l’humanité de tous les hommes qui m’entourent. » Bakounine défend une organisation de la société du bas vers le haut, fondée sur la libre association et s’oppose à la propriété privée des moyens de production et de la terre. Alors que Proudhon défend une anarchie positive et apaisée, Bakounine est favorable à la révolte violente contre l’Etat et inspirera les activistes anarchistes de la fin du XIXe siècle.

Léon Tolstoï (1828 – 1910)

Né à Iasnaïa Poliana en Russie dans une famille aristocratique, Tolstoï étudie auprès de maîtres étrangers et parle plusieurs langues. Il entre dans l’armée, connait le succès littéraire avec Guerre et Paix et Anna Karénine avant une prise de conscience en 1874, qui le fait opter pour une vie frugale visant à revenir aux enseignements chrétiens originaux, dénaturés par les dogmes des Églises.
L’Etat, avant tout l’Etat tsariste, fondé sur la force et la hiérarchie, est par nature contraire aux enseignements chrétiens. Il se maintient par quatre moyens : l’hypnose que génère le patriotisme associé à la religion, la corruption légalisée grâce aux impôts lui permettant de disposer de fonctionnaires à sa solde, l’intimidation, le service militaire obligatoire.
Il fonde sa morale sur l’amour altruiste, la non-résistance au mal par la violence, sans pour autant renoncer à toute lutte. Il invite à renoncer à la richesse, générant la domination du possédant, et à opter pour une société où chacun doit travailler selon ses possibilités et recevoir selon ses besoins. Sa pensée est proche de celle de Gandhi bien que le seul contact entre les deux hommes soit une lettre d’encouragement de Tolstoï en 1910, deux mois avant sa mort.

Conceptions générales de l’anarchisme

On distingue :

1. L’anarchisme individualiste, représenté par Proudhon et Stirner, qui défend la propriété privée, sous une forme plus ou moins atténuée ;

2. l’anarchisme communiste qui la rejette.

Leur point commun reste de façon indéfectible le maintien de l’autonomie individuelle.

Conceptions politiques

L’anarchisme rejette le Contrat social virtuel et non révocable imaginé par Rousseau au profit de contrats réels, non limités en nombre ni en modalités, répondant aux besoins des individus. Cette idée débouche sur des fédérations concentriques et de plus en plus larges, formées sur la base de la volonté individuelle des membres qui les constituent. La Commune de Paris proposant une organisation autonome fut fondée sur le principe fédéraliste dont Proudhon pensait que le succès dépendait de sa généralisation. L’isolement de Paris suite aux soulèvements avortés dans d’autres grandes villes est une hypothèse crédible de l’échec de la Commune qui reste une référence dans le mouvement anarchiste.

Le fédéralisme et l’utopie

L’organisation de la société sur la base unique de contrats librement consentis ne prévoyant pas de sanction en cas de non-respect mais conduisant à un isolement social de ceux qui manquent à leur parole peut s’envisager dans une société rurale. Dans une société urbaine, spécialisée, où les relations sont rarement bipartites et souvent complexes, un tel système parait difficilement applicable. Sur le plan politique la Société des Nations et l’Organisation des Nations Unies, fondées comme des associations d’Etats sans aucun abandon de souveraineté, ont bien des difficultés à obtenir des résultats.

L’antidémocratisme

Le fédéralisme anarchiste rejette la démocratie, soit comme Stirner qui y voit l’abolition de la monarchie au profit de la démocratie comme le passage d’un esclavage extérieur à un esclavage intérieur dont chaque individu reconnait la légitimité, soit comme Proudhon qui s’oppose à l’uniformisation des individus par le biais du bulletin de vote.

L’antisocialisme

L’anarchisme rejette le socialisme, soit comme Stirner, parce qu’il abolit la propriété privée, soit comme Proudhon, parce qu’il associe les individus de façon anonyme dans la masse du prolétariat s’opposant ainsi au fédéralisme. Le socialisme semble correspondre à la réponse du peuple à la domination du capital dans une société industrielle, le fédéralisme dans une société rurale et artisanale.

Conceptions sociales
L’associationnisme de Stirner, consistant dans l’association momentanée et volontaire d’individualités, est compatible avec la propriété privée, la circulation de l’argent et l’organisation du travail qui vise l’expression de la spécificité de chacun. L’amour abstrait d’un homme normatif, vite changé en haine lorsqu’on s’aperçoit que l’individu réel ne lui correspond pas, est remplacé par un amour intéressé consistant à voir en autre une source de satisfaction égoïste. Marx reprochera à l’associationnisme d’être une réinterprétation du monde réel.

Le mutuellisme de Proudhon

vise une organisation de la société dans laquelle les individus sont affranchis de l’Etat et du capital qui les étouffent et corrompent leurs rapports. Il crée la « Banque du Peuple » prêtant à un taux de 0,5 ou 0,25 % correspondant à ses frais de fonctionnement. Ainsi, un fermier qui achètera sa terre pourra rembourser son crédit en 30 ans. De même, une coopérative ouvrière, constituée de membres intéressés aux bénéfices, pourra acheter son usine et la rembourser sur une longue durée. En contrepartie, elle s’engagera à commercialiser ses produits, de la meilleure qualité possible, au prix de revient, sans fausser la concurrence. Cette expérience, dont les coopératives et des sociétés de secours mutuel sont les héritières, avorta au bout de deux mois suite à une condamnation de Proudhon.

L’anarchisme communiste de Bakounine et de Kropotkine

tout en gardant comme base la liberté individuelle, défend l’abolition de la propriété privée, l’expropriation violente des possédants par les non-possédants, la redistribution à chacun selon ses besoins au nom du droit à l’aisance pour tous. Il entrevoit, grâce au progrès technique, l’amélioration des conditions de travail dont la durée sera limitée à 5 heures par jour pour les adultes de 20 à 50 ans, la mise à profit du temps libéré pour la diffusion des connaissances scientifiques et de la culture conduisant ainsi à la fin des différences entre manuels et intellectuels et entre classes sociales.

Conceptions morales

L’égoïsme

Le contresens consistant à confondre l’individualisme avec le rejet de toute morale est courant chez les adversaires de l’anarchisme. Au contraire, Godwin défend une vertu quasi-puritaine, Proudhon une morale familiale et nationale, Stirner invite à se réapproprier son Moi pour en dégager l’unicité en congédiant les esclavages. Les différentes formes de l’anarchisme répondent, par une revendication de l’individualité de chacun, à un glissement vers une société industrielle déshumanisante. Elles se fondent non-pas sur le renoncement à toute vertu mais sur un mélange de sens moral, de tolérance et de courage qui invite chaque homme à s’affranchir par son travail.

L’entraide

En se fondant sur les travaux de Darwin qui a identifié un instinct d’entraide au sein d’espèces animales, Kropotkine affirme qu’il existe chez l’homme un sentiment d’entraide qui se transforme sous l’effet de la réflexion en sentiment de justice puis de morale. Ce point de vue conforte l’anarchisme en attribuant l’origine de la morale à la nature humaine et non à une transcendance. En revanche, elle s’y oppose en remettant en cause l’unicité du moi par l’affirmation de cette nature humaine.

La Première Internationale

Le socialisme et l’anarchisme sont à l’origine de la Première Internationale au sein de laquelle ils s’affrontèrent,

  • l’un défendant une doctrine autoritaire et centralisatrice ;
  • l’autre un fédéralisme anti-autoritaire.

Mais les débats avaient commencé avant sa création.

Stirner et Marx

En réponse à Stirner, qui l’accuse d’escamoter l’homme réel au profit d’un homme abstrait dépouillé de son unicité, Marx reproche aux philosophes anarchistes

  • d’être les produits d’une société où le travail intellectuel et le travail manuel sont dissociés ;
  • d’oublier l’origine politique et sociale de leurs idées et
  • de postuler la souveraineté de la conscience, sans référence à la réalité et à l’histoire, interdisant ainsi toute projection dans l’avenir.

Proudhon et Marx

Marx et les hégéliens reprochent à Proudhon

  • de fonder son anarchie sur la justice, considérée comme une nouvelle transcendance et
  • de renouer avec l’aliénation religieuse sous une nouvelle forme.

L’autre point de désaccord porte sur la question de la séparation des aspects économique et politique de la société. Alors que la conception mutuelliste de Proudhon plaide pour une telle séparation, ces deux aspects sont pour Marx indissociables, la révolution économique et sociale passant nécessairement par la conquête du pouvoir politique.

La Première Internationale est fondée à Londres en 1864 sur la base d’une idée des délégués français emmenés par Tolain. Elle est d’inspiration proudhonienne. Ces statuts assujettissent notamment l’aspect politique à l’émancipation économique (voir annexe). Mais l’affrontement entre mutuellistes proudhoniens et collectivistes marxistes, notamment autour du sujet de la propriété privée, tournera à l’avantage définitif de ces derniers au congrès de Bruxelles en 1868. Puis, Marx et les communistes autoritaires, prônant la centralisation, s’opposeront aux communistes anti-autoritaires, défendant la libre association et le fédéralisme, représentés notamment par Bakounine. Ce dernier sera exclu de l’Internationale en 1872 au congrès de La Haye et le siège du mouvement s’installera à New York. Après ce triomphe du Marxisme, l’anarchisme survivra principalement dans ses fédérations espagnole, italienne et jurassienne.
Le succès du marxisme en Allemagne et en Angleterre (alors que l’Anarchisme se diffusait mieux en France, en Italie et en Espagne) peut s’expliquer par la plus forte industrialisation des premiers, justifiant une opposition resserrée au capitalisme. Toutefois, l’hypothèse d’une mentalité individualiste des pays latins ne peut être écartée.

La propagande par le fait

A la fin du XIXe siècle, l’Europe connait une vague sans précédents d’attentats anarchistes. Contrairement à l’attentat politique qui vise l’élimination d’un tyran contre lequel le crime est le seul recours, l’attentat anarchiste frappe les représentants les plus emblématiques de la société, sans ressentiment personnel, ni considération pour la vie humaine, afin de créer un climat révolutionnaire : c’est la propagande par le fait. Nietchaïev, révolutionnaire proche de Bakounine, est l’un de ses principaux représentant, proposant même une alliance avec les bandits, purs de toute dégradation par les lois de la société. Le terrorisme anarchiste revêt un certain romantisme mais n’a jamais menacé l’équilibre politique. Après l’assassinat du président de la république Sadi Carnot par un anarchiste italien en 1894, des lois, dites « lois scélérates », sont votées pour interdire la presse anarchiste.

Le syndicalisme révolutionnaire

Après son échec dans la Première Internationale et parallèlement à celui de la propagande par le fait, l’Anarchisme s’inscrit à partir de 1895 dans le syndicalisme qu’il affranchit de l’influence des partis politiques pour concentrer son action contre le patronat sur le terrain économique. Il est à l’origine en 1892 de la création des Bourses du Travail, sous l’impulsion de Fernand PELLOUTIER. Ces structures se consacrent à l’organisation syndicale mais aussi à l’émancipation des ouvriers par la diffusion de la culture et de l’enseignement au point d’être qualifiées d’« Université de l’ouvrier. » Toutefois, certains rejettent cette voie d’émancipation par soi-même et optent pour « l’action directe » c’est-à-dire violente.
La grève générale qui ponctuera la IIIème république est aussi un apport de l’anarcho-syndicalisme. Elle est l’association volontaire d’individualités combattant sur le terrain social pour une émancipation et contre l’ennemi héréditaire de l’Anarchie qu’est l’Etat, dans la mesure où ce dernier soutient systématiquement le patronat sous son masque démocratique.
A la veille de la première guerre mondiale, l’anarchisme s’est fondu dans le syndicalisme révolutionnaire en renonçant à une partie de son intransigeance et notamment à la violence, mais en lui apportant des idées nouvelles, telles que la séparation entre action sociale et action politique et l’émancipation des travailleurs par l’éducation.

ANNEXE

Extrait des statuts de la Première Internationale
« Considérant que l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ; que les efforts des travailleurs pour conquérir leur émancipation ne doivent pas tendre à constituer de nouveaux privilèges, mais à établir pour tous les mêmes droits et les mêmes devoir […] »
« Considérant que l’assujettissement du travailleur au capital est la source de toute servitude : politique, morale et matérielle ; que pour cette raison, l’émancipation économique des travailleurs est le grand but auquel doit être subordonné tout mouvement politiqu
e. »

Considérations du lecteur

La frontière entre l’anarchisme et le libéralisme moderne n’apparait pas toujours de façon très marquée.
Dans le monde du travail, les relations de gré à gré sont omniprésentes : un contrat de travail est un accord entre deux personnes, révocable de façon trop difficile pour les libéraux, trop facile pour la gauche.

Les libéraux sont opposés à l’assistanat, les anarchistes invitent chacun à s’émanciper par son propre travail en laissant libre cours à sa liberté individuelle et à l’expression de sa personnalité. Les libéraux rejettent l’intervention de l’Etat dans l’économie, les anarchistes sont favorables à la séparation entre le domaine économique, où ils proposent de mettre en place une organisation fédéraliste et mutuelliste, et le domaine politique. L’idée de Proudhon concernant le prêt sans intérêt par le biais d’une banque associative ne va pas à l’encontre, pour peu qu’elle soit économiquement viable, des idées libérales de libre entreprise. Les parachutes dorés qui suscitent aujourd’hui tant d’indignation ne sont pas le résultat d’une loi votée par un pouvoir transcendant mais la conséquence d’un contrat librement établi entre un dirigeant et une entreprise, détenue par des actionnaires qui ont mis en commun leur argent, de façon libre et révocable. Cette société emploie des salariés qui ont signé de leur plein gré un contrat de travail qu’ils peuvent rompre avec un minimum de démarches.
Les libéraux sont certes attachés à l’Etat comme garant de la sécurité, grâce à la police et à l’armée. Mais les anarchistes s’ils veulent étendre le système fédéraliste, dont Proudhon pensait que le succès dépendait de la généralisation, doivent logiquement s’opposer, par un moyen efficace, au sein de leurs bastions, au retour du pouvoir et de l’Etat transcendant. La Commune, d’inspiration proudhonienne, a montré que l’anarchie n’excluait pas la violence à titre défensif.
La différence fondamentale qui sépare le libéralisme et l’anarchisme parait résider dans la conception de la propriété privée. Sa suppression complète ou sa transformation en droit d’usage exclut en effet la possibilité d’accumulation des fortunes susceptibles de constituer une dissymétrie entre les détenteurs du capital ou de l’outil de travail et les salariés. L’anarchisme communiste de Bakounine, qui prévoit que chacun reçoive selon ses besoins, s’écarte encore du libéralisme favorable à une rétribution de chacun selon son mérite. Mais cette divergence ne tient-elle pas davantage au caractère communiste de la doctrine qu’à son aspect anarchiste ? En particulier, ne rend-elle pas nécessaire une autorité qui estime les besoins et partage les richesses, puisque la répartition n’est plus le résultat d’un échange librement consenti ?
Le risque d’une confusion entre libéralisme et anarchisme parait donc réel. Dans une société où la barrière des classes sociales est difficilement franchissable, il est aisé et profitable pour les possédants de tenir aux salariés un discours du type « travaillez et vous serez récompensés comme nous l’avons été et nos pères avant nous » qui cache une idéologie de type aristocratique ou visant à conserver un état de fait reconduit au fil des générations. Les médias qui braquent les projecteurs sur quelques individualités qui sont parvenues à une ascension sociale spectaculaire démontrent, si cela était encore nécessaire, la médiocrité de ceux qui restent en bas, n’ayant pas su saisir les chances qui leurs étaient offertes.
Anarchistes et libéraux sont d’accord pour congédier l’Etat en tant qu’acteur économique et social, les uns en vue de l’émancipation et du bonheur des masses exploitées, les autres en vue d’un profit, sensé irriguer indirectement l’ensemble de la société, sans soucis des inégalités consubstantielles au système et donc souhaitables. Si on oublie de penser la propriété privée et son statut, l’anarchisme peut ainsi apparaitre comme une arme à double tranchant, utilisable par ceux qui occupent le bas de l’échelle pour légitimer leur volonté d’ascension et par ceux que la vie a placé en haut, pour légitimer leur position.
Enfin, une question centrale se pose : comment passer d’une société hiérarchisée à une société horizontale de type fédéraliste sans conquête d’un pouvoir contraire aux principes anarchistes et avec des conceptions qui sont, dans une certaine mesure, acceptables par les deux systèmes. Michel Onfray nous propose une solution intéressante : la capillarité. Il s’agit de créer des micro-communautés mettant en œuvre le principe du fédéraliste qui progressivement s’étendraient par l’épanouissement visible de ses membres. A méditer …

 

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