Depuis bien longtemps (depuis que l’homme a inventé les dieux, c’est-à-dire depuis que l’homme est homme), la morale est descendue du ciel, d’un au-delà inaccessible. Elle fut, pendant des siècles, sans discussion, gravée une fois pour toutes dans le marbre des livres saints. Des individus, plus malins que les autres, que l’on appela sous nos latitudes « les prêtres ou les curés », s’intronisèrent « seuls interprètes des lois divines ». Ils furent nos premiers et grands moralistes. Et le sont encore.

Les fondements de la métaphysique des mœurs de KANT


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Le but du jeu

Avec les lumières du XVIIIème siècle, cette morale indiscutée fut remise en question : en effet, certains (D’HOLBACH, l‘abbé MESLIER eurent l’audace de postuler que Dieu n’existait pas. D’autres (VOLTAIRE, KANT) plus tempérés, avancèrent qu’il ne s’occupait guère des affaires humaines. Bref, on ne pouvait plus se contenter d’une morale venant du ciel. Il fallait une morale humaniste, qui viendrait d’ici-bas, une morale faite par les hommes pour les hommes.

Kant en 1785, dans Le fondement de la métaphysique des mœurs, s’attela à cette tâche originale.

En partant du principe que l’homme était (partiellement) libre, et donc qu’il avait la possibilité de faire le bien ou le mal, la nécessité de consignes, de règles de morales, devenaient à ses yeux évidents pour assurer un minimum de paix en société : ces règles sont les fameux impératifs.

L’homme partiellement libre

Pour montrer la liberté de l’homme, Kant est parti de la philosophie grecque (notamment celle de Platon) en distinguant deux mondes :

  1. le monde sensible, d’une part, qui subit les lois naturelles (comme la pierre qui tombe ou l’homme qui recherche naturellement le bonheur) ;
  2. le monde intelligible, d’autre part, accessible à l’homme par sa raison. Dans ce monde, l’homme a la possibilité de faire le bien ou le mal.

L’homme appartient à ces deux mondes. Il est à la fois libre et prisonnier. D’où la nécessité de fonder une morale. Cette morale doit être construite en utilisant la seule raison de l’homme.

Le terrain de jeu

Une fois le but du jeu établi, Kant s’est interrogé sur le terrain de jeu. Il s’est, cette fois-ci, inspirée d’Aristote qui distingue trois types d’études :

  1. l’étude de la nature (Phusis en grec), c’est-à-dire la physique ;
  2. l’étude de : la morale (moralitas en latin qui signifie un comportement approprié) ; ou de l’éthique (ethos en grec qui signifie à peu près la même chose) ;
  3. l’étude de la raison (logos en grec qui regroupe la raison, langage, et raisonnement), c’est-à-dire la logique.

Seul le troisième type d’étude peut se passer entièrement de l’expérience (étude non-empirique). Il est le seul, dans le vocabulaire de Kant, qui soit entièrement « pur » ; le seul qui puisse poser des principes « a priori » (ce sera l’objet de La critique de la raison pure, qui commencera par ces mots : » Comment les jugements synthétiques (relié les événements entre-eux) a priori sont-ils possibles ?)

Les règles du jeu

Mais revenons au Fondement de la métaphysique des mœurs. Kant ne s’intéresse qu’au deuxième type d’étude (la morale), comme il le fera dans la Critique de la raison pratique. Son idée est d’établir les règles du jeu, une morale contraignante.

Pour cela, il rejette d’emblée les enseignements de l’expérience : plus on vieillit, plus on doute de l’existence de la morale (on voit le mal partout). Pour fonder la morale sur un socle qui soit assez solide pour résister à l’usure du temps, il faut faire appel à notre seule raison !

L’action bonne

Kant, à partir d’exemples, cherche à distinguer les actions humaines que l’on peut qualifier de « bonnes », de celles qui sont à l’évidence moins bonnes.

Si une action est intéressée (et elle l’est souvent en raison de notre penchant naturel à favoriser notre « cher moi » comme le dira Freud), elle ne peut être qualifiée de « morale ». Par exemple, un chauffeur de taxi qui vous transporte, même s’il vous rend service, ne fait pas une action « morale », car elle est intéressée. De même, la bienfaisance, si elle est exercée (inconsciemment) pour notre satisfaction personnelle (soulagement de notre mauvaise conscience ou de la douleur que nous ressentons à voir un être souffrir) n’est pas morale. Enfin, l’action réalisée par crainte d’un châtiment n’est pas non-plus morale, car intéressée (le christianisme est ici visé).

De même l’intelligence, la beauté, et toutes les autres qualités d’un individu, peuvent être utilisées à bon ou à mauvais escient. Ainsi, l’intelligence d’un tyran n’en fait pas un homme « bon ». Ces actions ou ces qualités (depuis la nuit des temps qualifiés de nobles) ne sont donc pas morales « a priori ».

La loi universelle

Une action n’est bonne que si les principes qui la guident ont une valeur universelle. La loi universelle regroupe les lois que nous souhaiterions élever « en loi pour tout le monde » : « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ! » Par exemple, « ne pas tenir une promesse », parce que ça nous arrange, peut être une maxime individuelle. Mais nous ne voudrions pas la voir généraliser en maxime universelle, car, à terme, la méfiance serait reine et la société s’éteindrait. « Ne pas tenir une promesse » ne relève donc pas de la loi universelle.

Les impératifs

Comme nous l’avons vu, l’homme est partiellement libre, notamment d’être bon ou mauvais. Il a tendance à mettre, par nature, son intérêt personnel au-dessus de tout. Il faut donc accommoder la nature humaine à la morale. Elle ne peut donc être que contraignante. C’est un impératif (dans le vocabulaire de Kant). On distingue :

  1. Les impératifs catégoriques qui doivent être respectés sans discussion. Ils peuvent aller à l’encontre de nos inclinaisons naturelles (par exemple « tu ne coucheras pas à la femme du voisin ») ; (on est proche des dix commandements de la bible) ;
  2. Les impératifs hypothétiques : les actions réalisées en vue d’un objectif :
  • atteindre le bonheur (assertorique) ;
  • réaliser un projet (problématique).

La morale fait partie des impératifs catégoriques.

L’homme comme une fin en soi

Kant distingue les hommes, des choses et des animaux. Ces deux derniers obéissent à des lois de la nature. Il les qualifie de « moyens ». L’homme, en revanche, est un « fin ». On retrouve ici des idées chrétiennes. Il dira : « agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. ».

Des lois débarrassées de leur essence divine

En opposition aux morales alors bien établies, Kant souhaite que l’homme fasse sa propre loi (autonomie : nomos est la loi en grec). Ce principe sera rigoureusement celui poursuivi par les membres de l’assemblée constituante de 1789, puis de l’assemblée nationale : des lois faites par les hommes et pour les hommes.

Une loi universelle

Pour savoir si un principe ou une action est morale, il suffit de se demander si son extension à l’ensemble de l’humanité est souhaitable : l’action de mentir pour gagner de l’argent, par exemple, ne peut être étendu, car elle provoquerait une méfiance générale à la fin de la société.

Chacun doit donc porter ses propres maximes qu’il les juge apte à k’ universalisation. Le tissu de ces maximes constituent les lois qui fixent des objectifs communs à tous. C’est « le règne des fins ».

Dans ce règne :

  • les inclinaisons des hommes ont un prix ;
  • les fins (dont l’homme fait partie) n’ont pas de prix, mais une « une dignité ». L’homme n’a ainsi pas de prix ;
  • Les lois (la moralité) ont une dignité. Elles sont universelles et définissent une fin.

Une action morale est en définitive une action faite pour respecter une loi, de manière gratuite et désintéressée. Une action trouve sa moralité dans la pureté de l’intention.

Remarque du petit-père COMBES :

  1. il n’ a pas et il n’y aura jamais d’action entièrement pure et désintéressée ;
  2. la morale kantienne ressemble à la morale chrétienne sans dieu.
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Joindre la conversation 7 commentaires

  1. […] voilà donc très loin de la Critique de la Raison Pratique de Kant ou de la tradition chrétienne qui faisaient de l’altruisme le pilier de la moralité et qui […]

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  2. […] une vision originale des Lumières alors toutes puissantes (Diderot, D’Alembert, Voltaire, Kant,…) en leur conférant, pour la première fois, un côté […]

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  3. […] la Critique de la raison pure Kant avait posé le problème ainsi : « Les jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? » […]

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  4. […] KANT (1781) vit les choses différemment en partant du principe de causalité (déjà énoncé par ARISTOTE), qui stipule que « rien n’arrive sans raison » : […]

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  5. […] Kant (1781) saw things differently starting from the principle of causality (already stated by Aristotle), which states that « nothing happens without a reason » […]

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Kant, Les Allemands, Les Chrétiens, Les lumières, Philosophie

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