Histoire

J’ai lu pour vous CLEMENCEAU de Michel WINOCK

Je ne remercierai jamais assez Michel WINOCK de m’avoir fait découvrir le Tigre vendéen, le plus farouche défenseur de l’héritage révolutionnaire, communard, anticolonialiste, journaliste, bouffeur de curés, tombeur de ministère, père-la-victoire, meilleur ennemi de FERRY et de JAURES, premier et dernier homme d’État Français : Georges CLEMENCEAU !

Le verbe haut, l’orateur redouté sur les bancs de l’Assemblée Nationale puis du Sénat, fut haï par la droite cléricale, avant de l’être par la gauche !

50 années de vie publique menée au pas de charge…

 

J’ai lu pour vous CLEMENCEAU de Michel WINOCK

Tout commença en 1870, dans une capitale assiégée par les Prussiens. Clemenceau n’est que maire d’arrondissement, mais il mène le combat contre le pouvoir bourgeois capitulant de Thiers. Car Clemenceau est autant de gauche que patriote, comme le fut avant lui Blanqui. La commune, curieuse période où se côtoient la naissance du communisme et le nationalisme acharné, une synthèse que seul Chevènement a depuis réitéré.

Clemenceau est de gauche, mais il n’est pas socialise. Il s’opposera même toute sa vie aux idéaux portés par Jaurès. Car le socialisme est, pour lui, une sorte de niveleur de l’individu, un collectivisme fou où l’homme est fondu dans une masse informe, sans saveur. Il est d’une gauche dite républicaine, une gauche réformiste, qui vise à améliorer le monde réel, sans chercher des utopies, des chimères.

La question coloniale du gouvernement BRISSON (1885)

(voir aussi l’article de Salah Gelmriche dans le monde de 2012)

La célèbre citation de Jules FERRY est une bonne entrée en matière pour planter le décor du drame qui se joue sur les bancs de l’assemblée.

Jules FERRY défend alors la politique coloniale dans ces termes (termes qui aujourd’hui l’auraient envoyé devant un Tribunal mais qui à l’époque constituaient l’Épiméthée) :

« Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder […] : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. […] Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. […] Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.
Jules FERRY. 28 juillet 1985

CLEMENCEAU lui répond alors dans un phrasé remarquablement moderne :

Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! […] Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France, dans la patrie des droits de l’homme ! […] Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. […] N’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie. CLEMENCEAU 30 juillet 1885.

Ou encore

« Races supérieures, races inférieures, c’est bientôt dit ! Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation, et de prononcer : homme ou civilisation inférieurs. Race inférieure, les Hindous ! Avec cette grande civilisation raffinée qui se perd dans la nuit des temps ! Avec cette grande religion bouddhiste qui a quitté l’Inde pour la Chine ! Avec cette grande efflorescence d’art dont nous voyons encore aujourd’hui les magnifiques vestiges. Race inférieure, les Chinois ! Avec cette civilisation dont les origines sont inconnues et qui paraît avoir été poussée tout d’abord jusqu’à ses extrêmes limites. Inférieur, Confucius ! »

« Et vous verrez combien de crimes atroces, effroyables, ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium, qu’il répand partout, qu’il impose si ça lui plaît. « 

Cette joute verbale qui enflamma le palais Bourbon, notamment sur la question du Tonkin, vit la naissance d’un autre monstre politique, futur grand contradicteur du Tigre : Jean JAURES.

Si CLEMENCEAU défendit une telle position anticolonialiste, (presque isolée à l’époque), c’est qu’il se disait avant tout héritier des Lumières : il mettait la liberté en haut de l’échelle des valeurs, au-dessus du bonheur. Et cette liberté était pour lui universelle, elle valait pour les grévistes de Carmaux comme pour les Africains ou les Tonkinois. Or, il constatait avec horreur la dérive de ses amis républicains vers le camp des hommes d’affaires ; car nul doute que l’aventure coloniale, enveloppée par FERRY dans des atours civilisateurs, avait en fait des visées bien financières !

Mais CLEMENCEAU s’oppose à la colonisation également pour des raisons politiques :

« Au lieu de se perdre dans des rêves coloniaux, n’y a-t-il pas une grande œuvre humaine à accomplir : l’idée d’augmenter la somme de savoirs, de lumière dans notre pays et de développer le bien-être, d’accroître la liberté, le droit ; d’organiser la lutte contre l’ignorance, le vice, la misère ; d’organiser un meilleur emploi des forces sociales ; vous ne trouvez pas que tout cela puisse suffire à l’activité d’un homme politique, d’un parti ? »

Et pourtant, CLEMENCEAU perdit son siège de député… Privé de tribune, il s’en créa une, en devenant journaliste, un journaliste ancré à gauche, mais qui rejetait toujours l’utopie du collectivisme ; un journaliste volontiers polémiste, attaquant sans relâche le gouvernement.

La tentation du BOULANGISME

Aujourd’hui un peu oublié, le général BOULANGER fut un météore dans l’histoire de France qui secoua les fondations de la troisième république. Après des débuts vaguement républicains, il est proposé comme ministre de la guerre par CLEMENCEAU lui-même ! ce dernier regrettera ce soutien. Il se lança dans une sorte de programme populiste, faisant le tribun aux quatre coins de la France, dérivant de la gauche vers un nationaliste belliqueux. Son programme en deux mots aux législatives de 1889 : dissolution (de la IIIème république) et constituante. Soutenus par les monarchistes et les bonapartistes, il n’aura pas le culot de saisir le pouvoir qui lui tendra très brièvement les bras. CLEMENCEAU se mettra alors en travers de sa route qui terminera piteusement dans un cimetière belge, dans une mare de sang.

J'ai lu pour vous CLEMENCEAU de Michel WINOCK

L’affaire DREYFUS et l’antisémitisme

L’époque était antisémite. L’exposition, en première page, d’un Juif caricaturé faisait rire mais, en aucun cas, n’entraînait son auteur vers les tribunaux. Ainsi parlai Jean JAURES :

 » Il apparaîtra de plus en plus que le socialisme, luttant, à la fois, contre la juiverie financière qui opprime les intérêts, et contre le capitalisme clérical qui opprime à la fois les intérêts et les consciences, est le seul parti de la liberté. »

Jean Jaurès, « Industrie et cléricalisme », La Dépêche de Toulouse, 21 juin 1892 :

Comme JAURÈS, CLEMENCEAU n’est pas au début de l’affaire, convaincu de l’innocence du capitaine DREYFUS. JAURÈS ira même jusqu’à condamner la clémence de la sentence ; une telle trahison aurait mérité selon lui la mort.

CLEMENCEAU, quant à lui, est un défenseur du droit et, dans le cas d’espèce, le droit de la défense, qui n’a pas eu accès aux pièces de l’accusation, a été bafoué. Ce fut lui qui entraîna les ZOLA, les JAURÈS les MILLERAND, dans le combat pour la révision du procès.

Le sénat

Il faudra attendre 1902, pour voir CLEMENCEAU de nouveau assis (ou plutôt debout) dans une assemblée. Ce fut le sénat (dont il avait alors toujours combattu la pertinence) qui lui ouvrit ses portes, avec les compliments de JAURÈS qui voyait ainsi un homme de gauche de talent pénétrer le bastion de la réaction.

L’anticlérical

Pendant toutes ces années, le meilleur ennemi de CLEMENCEAU fut l’église et les congrégations qui gravitaient autour. Il prononça alors quelques fameux discours, dont les extraits suivants donnent une bonne idée son anticléricalisme :

« Le jour où votre religion serait atteinte dans sa liberté légitime, vous me trouverez à côté de vous pour la défendre, au point de vue politique, bien entendu, car au point de vue philosophique, je ne cesserai d’user de ma liberté pour vous attaquer… »

Plus savoureuse :

« même quand j’aurai un pied dans la tombe, j’aurai l’autre dans le derrière de ce voyou ».

« la métaphysique est en l’air, laissons-là ! »

Plus agressive :

«Je dis qu’il n’y a pas de liberté de la servitude et que pour que la liberté soit, il faut que les organes d’oppression théocratique cèdent la place à la liberté ».

Pour CLEMENCEAU, il ne faut pas dire « j’ai la liberté de croire en Dieu », car dès que l’on croit en Dieu, on n’est plus libre, on s’enferre, de notre plein gré, et on donne la clé aux curés.

La séparation de l’église et de l’Etat

Sur l’initiative du républicain socialiste, Aristide BRIAND, l’assemblée s’enflamme sur la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le petit père COMBES défend une approche du type concordat sans-pape, CLEMENCEAU résume sa position dans l’Aurore de juillet 1885 : divorçons ! Rien n’arrêtera plus la machine laïque qui inscrira dans la constitution la séparation définitive du spirituel et du temporel. Les curés seront chassés des écoles pour laisser aux enfants le soin de choisir librement leur propre chemin sans subir l’influence, pour ne pas dire le diktat, du clergé, qui avait, pendant des siècles et des siècles, profiter de la candeur de ces éponges juvéniles pour imposer leur dogme.

Le ministre (1905)

Enfin, en 1905, on offre à CLEMENCEAU un portefeuille ministériel. L’idéologue fait place au pragmatique, mais au cœur d’une troisième république où la durée de vie d’un ministère dépasse rarement quelques mois. CLEMENCEAU durera quatre ans, comme ministre des affaires étrangères puis président du Conseil.

Les mains dans le cambouis (en tant que ministre de l’intérieur, il dut faire intervenir la troupe contre des grévistes pour faire respecter l’ordre républicain), CLEMENCEAU s’écarta encore un peu plus des idéaux socialistes révolutionnaires incarnés, dans l’HUMANITE, encore par JAURÈS. CLEMENCEAU dira de lui :

« Il est facile de reconnaître un discours de JAURES, il ne parle qu’au futur ! »

Comment dire mieux que le socialisme est pour lui une utopie, une promesse d’un lendemain meilleur, toujours repoussé par les affres de la réalité.

Son bilan social est plutôt maigre. Pourtant, on peut mettre à son crédit quelques avancées sociales comme la journée de huit heures.

CLEMENCEAU, COURRIÈRES et JAURES

Mars 1906, CLEMENCEAU a 65 ans, il est ministre de l’intérieur pour la première fois mais radical de gauche, depuis toujours… La vie ouvrière était difficile sous cette IIIème république, notamment dans les mines du nord (on se reportera à l’article du petit-père COMBES sur GERMINAL de ZOLA), où les grèves se multipliaient : le 10 mars, mille mineurs périrent dans la catastrophe de COURRIÈRES, des sacrifiés, victimes de la course à la rentabilité, au profit. La région entra en ébullition.

CLEMENCEAU n’était pas homme à se dérober. Il partit pour Lens, Arras et se rendit seul au siège de la CGT, épicentre de l’anarchisme révolutionnaire, qui ne connaissait qu’un mode d’action : la violence. On lui parla de gréves, de vengeance suite au décès des camarades. CLEMENCEAU confirma la légitimité du droit de grève, de l’ordre public.

Miracle ! Après deux semaines d’errance dans le noir et la poussière, 13 hommes, 13 morts-vivants percèrent la couche de gravas pour gagner la lumière. L’évènement galvanisa le bassin houiller, plongeant la région entière dans la grève. CLEMENCEAU fit intervenir la troupe. Excités par les révolutionnaires, les ouvriers provoquèrent les soldats à coups de projectiles improvisés. CLEMENCEAU tint bon et s’adressa, en ces termes, aux grévistes :

Vous êtes derrière une barricade, moi je suis devant. Votre moyen d’action, c’est le désordre. Mon devoir, c’est de faire de l’ordre. Mon rôle est de contrarier vos efforts. Le mieux pour chacun de nous est d’en prendre son parti. CLEMENCEAU

Ces efforts furent récompensés. Les rêves insurrectionnels de la CGT s’envolèrent et le 20 mai, son parti, les radicaux l’emportèrent aux législatives.

Ces évènements confirmèrent l’émergence politique de son meilleur ennemi : Jean JAURES, député de CARMAUX. Pourtant les deux étaient d’accord sur à peu près tout : ils étaient dreyfusards ; ils étaient laïcs, républicains, farouches opposants à toutes formes de monarchie, de retour à l’Empire. Mais le premier (CLEMENCEAU) était réformiste, opposé au collectivisme, et le second (JAURES) révolutionnaire favorable à l’abolition de la propriété privée :

Il n’y a entre les classes d’autre arbitrage que la force, parce que la société est l’expression de la force. Entre le capital, qui prétend au plus haut dividende, et le travail, qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y aura toujours une guerre permanente. La grève n’en est qu’un épisode. Le combat continue, incessant, silencieux, dans l’atelier comme hors de l’atelier. JAURES

Le palais BOURBON fut ainsi, à partir de 1906, le siège d’un des plus grands moments parlementaires, un duel mirifique entre le lyrisme de JAURES et le verbe tranchant de CLEMENCEAU, entre le révolutionnaire et le garant de l’ordre public mais aussi entre deux hommes de talent qui se respectaient, attachés, chacun à sa façon, aux valeurs héritées de la révolution française :

La rue ne vous appartient pas, Monsieur Jaurès, elle appartient à tout le monde… CLEMENCEAU.

JAURES lui répondit en annonçant un projet de loi porté par la SFIO, visant à la la fin de la propriété privée. CLEMENCEAU, bien sûr, ne pouvait l’accepter. Il lui opposa le caractère chimérique de l’idéal révolutionnaire : un doux rève fait pour émouvoir les masses déshéritées, les rassembler dans un combat stérile, perdu d’avance ; car, pour CLEMENCEAU, « idéal », il n’y avait pas, seulement de l’utopie.

CLEMENCEAU, la SFIO et la CGT (1908)

Les législatives d’octobre 1908 voient le triomphe des radicaux. Armand Fallières, Président de la République, charge CLEMENCEAU de former le nouveau cabinet. Président du Conseil, il conserva bien entendu l’Intérieur.

Ce qui était encore le département de la Seine-et-Oise (ce qui explique le n°78 aujourd’hui pour les Yvelines) fut, en mai 1908, le théâtre d’agitations sociales sans précédent. Dans la commune de Draveil, deux grévistes furent tués lors des manifestations, ce qui attira, sur le premier flic de France, les foudres des socialistes. CLEMENCEAU, garant de l’ordre et de la sécurité, prit l’initiative d’incarcérer une trentaine de dirigeants de la cgt (créée à Limoges en 1895), syndicat aux visions, jusqu’à lors, clairement révolutionnaires.

CLEMENCEAU, né (sur le plan politique) à l’extrême gauche (il fut un proche de Proudhon et de Blanqui lors de la Commune), apparaît comme dérivant progressivement vers le centre, se démarquant ainsi des socialistes de la SFIO de JAURES. CLEMENCEAU rejetait en effet toute idée de collectivisme. Les masses étaient, pour lui, « haïssables », car porteuses d’un pouvoir destructeur incontrôlable. Il s’en méfiait comme de l’eau qui boue… La rupture avec JAURES était, dès lors, inévitable : il lui répondit ainsi :

« C’est vrai le préjugé de l’ordre, je l’ai […] mais rien ne peut se modifier, rien ne se peut créer si l’ordre légal n’est pas maintenu. »

Pour CLEMENCEAU la légitimité résidait dans l’escarcelle des élus du peuple, et sûrement pas dans celle des manifestants ou des grévistes. Sa réputation de « briseur de grèves » était faite.

La menace allemande

Très tôt CLEMENCEAU a senti monter la puissance militaire Allemande et le désir d’en découdre outre-Rhin. Les chamailleries à propos du Maroc entre les deux nations ennemies n’étaient qu’un prélude. Il écrit dans son journal :

« La situation extérieure me paraît, chaque jour, plus inquiétante. Nous avons quelques chances de sauver encore la paix. Mais, pour cela, nous devons disposer d’’une armée forte. Je suis pour le rétablissement du service à trois ans. L’effort allemand nous oblige à augmenter nos effectifs…. Et surtout pas de dispense ! La même corvée pour tous ! »

Là-encore, l’affrontement avec JAURÈS était inévitable. Ce dernier, profondément pacifiste, à la limite de la naïveté, préconisa au contraire un allégement du service. Il préférait la constitution d’une armée strictement portée sur la défense du territoire. Il fondait ses espoirs sur le SPD, le parti sociabilise allemand, convaincu qu’une alliance internationale des prolétaires était la meilleure garantie pour la paix… Malheureusement, le SPD vota les crédits militaires au Bundestag. Le 31 juillet 1914, quelques jours avant les premières offensives, JAURES tombait sous les balles de VILLAIN. CLEMENCEAU ne pouvait que rendre hommage à son plus farouche adversaire :

« Hier, un misérable fou assassinait Jaurès, au moment où il rendait, d’une magnifique énergie, un double service à son pays, en cherchant obstinément à assurer le maintien de la paix et en appelant tout le prolétariat français à la défense de la patrie. Quelque opinion que l’on puisse avoir sur ses doctrines, personne ne pourra contester à cette heure où toute dissension doit demeurer silencieuse, qu’il a honoré son pays par son talent, mis au service d’un haut idéal et par la noble élévation de ses vues. » Bel hommage.

Le père la victoire

Si l’on encore de l’impact de CLEMENCEAU sur la victoire française, l’hommage de GUILLAUME II, le KAISER est de nature à dissiper les derniers doutes :

« La cause principale de la défaite allemande ? Clemenceau. Non, ce ne fut pas l’entrée en guerre de l’Amérique, avec ses immenses renforts. Aucun de ces éléments ne compta auprès de l’indomptable petit vieillard qui était à la tête du gouvernement français. Si nous avions eu un Clemenceau, nous n’aurions pas perdu la guerre.»

Citons également le New-York Times : « CLEMENCEAU est le plus grand homme d’état français.  »

CLEMENCEAU fut appelé à la présidence du Conseil par le président de la République POINCARÉ qui pourtant n’était pas de ses intimes… Sa politique se résuma ainsi : la guerre, rien que la guerre mais toute la guerre. S’il fallait se battre dos aux Pyrénées, on se battrait dos aux Pyrénées…. Et sinon en était chassés, on se battrait sur l’eau. Comme le dira Churchill plus tard : failure is not an option.

La popularité de CLEMENCEAU ne fut jamais aussi haute, le TIGRE passant un tiers de son temps sur le front, les bottes dans la boue, alors, qu’à cette époque, il était inconcevable d’apercevoir un général hors de son état-major.

Soucieux de la morale des troupes, il s’attacha à améliorer le quotidien du poilu. Il transforma l’industrie en industrie de guerre, au service de l’effort de guerre. Il fit venir des Italiens pour compenser la main-d’œuvre mobilisée.

Son défit principal fut le maintien des effectifs décimés par la furie allemande, libérée par la paix russe séparée de Brest-Litovsk. Il en appela aux colonies, en attendant les américains. Paris était alors déjà sous les feux de la grosse BERTHA et Ludendorff annonçait déjà la victoire finale à son Kaiser. CLEMENCEAU plébiscita le commandement unique de l’ensemble des forces alliées et imposa finalement Foch. Il n’aimait pas PÉTAIN, trop défaitiste…

Le couple qu’il forma alors avec le président de la république POINCARÉ fonctionna, les deux hommes ayant la même vision de la conduite du conflit (ils s’étaient réunis en 1913 pour soutenir le principe du service militaire obligatoire sur trois ans). Toutefois, POINCARÉ, une fois le reflux allemand entamé, serait bien allé jusqu’à Berlin. CLEMENCEAU imposa la paix pour économiser le sang de ses poilus.

Le traité de Versailles

Un bémol dans ce tableau idyllique : les conditions drastiques, dont CLEMENCEAU fut le promoteur, inscrites dans le traité de Versailles au titre des réparations de guerre, furent pour beaucoup dans la montée du sentiment antifrançais outre-Rhin, puis celle nazisme. Un des premiers meeting d’Hitler, dès 1922, fut consacré au fameux Traité et fut l’occasion de dénoncer ce Diktat français…

CLEMENCEAU contre Keynes

Le principal opposant au traité de Versailles fut l’économiste britannique John Maynard KEYNES. Il faisait partie de la délégation anglaise et préférait ménager l’Allemagne l’Allemagne. Il ne fut pas écouté ce qui le poussa à publier Les Conséquences économiques de la paix. Les thèses développées dans cet ouvrage furent éminemment prophétiques. Il souligna notamment que

  1. l’impact sur l’économie allemande du coût des réparations de guerre n’était pas considéré ;
  2. ce coût était disproportionné au regard des dommages subis, notamment par la France ;
  3. ce coût allait mettre à genoux l’économie allemande et aurait un impact sur l’économie mondiale ;
  4. ce cout générerait un esprit de revanche outre-Rhin qui a annoncerait la prochaine guerre.

Bref, KEYNES en était persuadé : l’Allemagne ne paierait pas parce qu’elle ne pourrait pas payer. KEYNES vit juste. Son livre eut un succès mondial. Chez nous, il déclencha les foudres de la presse. Pourtant, force fut de constater que la fragile république de WEIMAR ne put jamais sortir de la nasse inflationniste qui réduisit l’économie allemande, dès le début des années 20, à un niveau proche de zéro. Faute de moyens, l’Allemagne arrêta les paiements, ce qui déclencha l’invasion de la Ruhr, décidée par POINCARÉ en 1923. Le sentiment anti-français fut alors à son comble.Les groupuscules nationalistes qui pullulaient un peu partout, notamment en Bavière, soufflèrent sur les braises ouvrant, progressivement la porte du pouvoir à Hitler. Dans Mein KAMPF (1923), il déclina les objectifs principaux de sa politique. En tête de liste, figura l’annulation du Traité de Versailles.

La fin de vie

CLEMENCEAU consacra les dernières années de sa vie aux voyages culturels. Il pensa un moment à la Présidence de la république mais fut battu par Paul DESCHANEL (que l’on retrouva errant, complètement hébété, sur une voie ferrée en pyjama). Il découvrit l’Égypte, l’Inde et fut reçu comme un chef d’État aux États-Unis. Pourtant, le congrès américain avait refusé de signer le traiter de Versailles et mis en sommeil l’aventure de la société des nations initiée par son président (WILSON).

Il connut enfin l’amour (le vrai bien, que platonique) avec une journaliste d’une quarantaine d’années avec qui il entretint un échange épistolaire (600 lettres au moins !).

Il écrira, à sa demande, un DÉMOSTHÈNE.

CLEMENCEAU ET MONET

Il perdit ses amis un à un, dont Claude MONET, « sa vieille barbe », « son vieux débris ». Une perte irremplaçable pour le vieux tigre fatigué… Il l’avait connu à Paris, dans ses jeunes années, alors que le peintre était inconnu. Il vit, le premier, le génie dans son œuvre. Lorsque le peintre fut atteint de cataracte, il lui envoya ses meilleurs médecins puis poussa MONET dépressif à poursuivre sa série des Nymphéas. Il lui ouvrit les portes de l’Orangerie pour lui permettre d’exposer son œuvre.

Il conserva un œil discret sur la politique. Il voulait léguer à la France, la sécurité, l’assurance d’une Allemagne assagie, bien enfermée dans ses frontières.

CLEMENCEAU ET FOCH

Il se brouilla avec FOCH, bien qu’il l’ait nommé Maréchal de France dans les dernières heures de la grande guerre. Le vieux militaire avait souhaité annexer la Rhénanie, mais le Tigre imposa l’arrêt des hostilités aux portes de l’Allemagne pour éviter trop de sang coulé.

CLEMENCEAU ET BRIAND

Président du conseil lors de la bataille de VERDUN, BRIAND fut pourtant écarté des négociations de paix par CLEMENCEAU. Les deux hommes ne s’entendaient pas. Bien qu’il ratifia le Traité de Versailles, il en tint grief au père la victoire, faisant son possible pour faire échouer sa candidature à la présidence de la république, lors du scrutin de 1920.

CLEMENCEAU plutôt que FERRY

Je terminerais en me demandant pourquoi diable HOLLANDE a-t-il choisi FERRY pour symboliser sa présidence ? Il avait à sa disposition tout ce qu’incarne la gauche républicaine dans la personne du Tigre et lui a préféré le colonialiste convaincu de la supériorité de la race blanche, qui n’aurait sans doute pas fait rougir un DIEUDONNE….

Pauvre France…

ARTICLE publié dans le monde du 17/05/2012

Salah GUEMRICHE

Que n’a-t-on chanté la continuité républicaine, le 8 mai, en voyant Nicolas Sarkozy et François Hollande côte à côte devant la flamme du Soldat inconnu ! Une semaine après, le 15 mai, le nouveau président de la République française délivrait un autre signe symbolique en rendant hommage à la mémoire de Jules Ferry (et de Marie Curie). Pourquoi, donc, et en quoi Jules Ferry constituerait-il un symbole de continuité républicaine ? Parce que le fondateur de l’école « gratuite, obligatoire, laïque », invoqué et revendiqué par la droite comme par la gauche, est celui-là même qui inspira à Nicolas Sarkozy son envolée sur « le drame de l’homme africain (qui) n’est pas assez entré dans l’histoire », et à Glaude Guéant sa profession de foi : celle d’une hiérarchie des civilisations, martelée le 4 février dernier à l’Assemblée nationale, devant un parterre d’étudiants de l’UNI (Union nationale interuniversitaire, proche de la branche « extrême » de l’UMP). Pour être précis, Claude Guéant avait déclaré : « Contrairement aux socialistes, je pense que toutes les civilisations ne se valent pas ! « 

De là à donner raison à ceux pour qui Jules Ferry était loin d’être socialiste, il n’y a qu’un pas, franchissable à souhait, si l’on se réfère au fameux discours prononcé le 28 juillet 1885 à la tribune de la Chambre des députés, attribuant avant l’heure un « rôle positif (à) la colonisation », discours que d’autres, 120 ans plus tard, considéreront comme la première leçon du droit d’ingérence : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures (…) qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Tel est le lien instauré, comme par inadvertance, entre l’ancienne présidence de la République et la nouvelle : Jules Ferry, symbole de la continuité républicaine.

Quand on sait ce que Charles-André Julien disait de ce discours (« le premier manifeste impérialiste qui ait été porté à la Tribune ! »), il y a en effet de quoi s’émouvoir devant cet hommage que le deuxième président socialiste de la Ve République a, le jour même de son investiture, rendu à Jules Ferry. Evidemment, ce que l’école de la République doit à l’homme reste un inestimable acquis historique, mais je n’arrive pas à me défaire de cette référence : Ferry me fait penser à Voltaire, sempiternellement encensé pour sa « tolérance » par les démocrates de tout poil, faisant ainsi l’impasse sur sa passion antijudaïque qui l’amène à avouer que, même pour taper sur les Juifs, c’est « à regret (qu’il) parle des Juifs »…

L’autre hommage, à Marie Curie, s’explique plus aisément : symbole de l' »immigration positive », la Nobel de physique (1903) puis de chimie (1911), est l’une des deux seules femmes, nous rappelle l’historien de l’Education, Claude Lelièvre, figurant sur la  » liste des 22 personnages considérés comme « constitutifs d’une culture et d’une conscience nationales », cités dans les programmes de 1995 pour l’école élémentaire », liste élaborée par le ministre de l’éducation nationale de l’époque, un certain François Bayrou. La deuxième femme n’est autre que… Jeanne d’Arc. Autrement dit une figure de légende, un personnage formaté du roman national pour (é)lecteurs en mal d’identité.

Mais pourquoi Jules Ferry ? Et pourquoi pas, malgré tout, Georges Clemenceau, lui qui, deux jours après le fameux discours du premier théoricien du droit d’ingérence à l’Assemblée nationale, donnera cette réplique cinglante, à la même tribune : « Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry, et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure !… » C’est ce qu’aurait dû faire exactement Claude Guéant, le 4 février 2012 : « regarder à deux fois avant de (se) retourner » vers son auditoire de la même Assemblée nationale, et de décréter que « toutes les civilisations ne se valent pas »…

Jules Ferry versus Georges Clemenceau. Les mots du premier figurèrent longtemps dans les manuels scolaires ; les mots du second, eux, furent jugés par les historiens institutionnels nuls et non avenus. Pourtant, celui qui les prononça fut président du Conseil, et même, 105 ans avant Claude Guéant, ministre de l’intérieur. On le surnommait le tombeur de ministères, celui notamment de Jules Ferry, mais pour l’histoire, il restera le Tigre. Et si la « mémoire ouvrière » a retenu de lui la répression féroce d’une grève de mineurs dans le Pas-de-Calais, on a tendance à oublier qu’il fut aussi un des plus sûrs défenseurs de Dreyfus et un farouche adversaire de la censure.

Quant à la violence et aux crimes, dénoncés par Clemenceau et que la loi du 23 février 2005 tentera, mais en vain, de faire passer en pertes et profits sur le compte des « bienfaits de la colonisation », voici le conseil délivré le même jour par le Tigre à l’adresse des députés partisans de Jules Ferry : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé… ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! (…) Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’Homme ! Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles… »

127 ans après, d’autres citoyens, ayant voté pour François Hollande, n’auront pas compris non plus que le 15 mai 2012 soit honorée la mémoire de celui qui aura inspiré le retour en grâce de la thèse de l’inégalité des civilisations. Inégalité qu’un autre Ferry, piètre coïncidence patronymique, confirmera du haut de sa chaire virtuelle, se disant, bravache, « prêt à parier qu’en leur for intérieur, nos éléphants du PS pensent exactement la même chose ! » (Le Figaro, 8-2-12). Avant le jour de l’investiture, il restait à espérer qu’au moment de prononcer l’éloge de Jules Ferry, le président de la République française, François Hollande, aura une pensée, voire un mot, pour le « tombeur des ministère « . Cela fut le cas : après avoir évoqué Clemenceau et sa furieuse opposition au volontarisme colonial de Jules Ferry, le chef de l’Etat a rassuré son monde en qualifiant ce volontarisme de « faute morale et politique ». Dont acte.

Salah Guemriche, auteur de « Alger la Blanche, biographies d’une ville », (Perrin) « Dictionnaire des mots français d’origine arabe, (Points-Seuil), 2012

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