J’ai lu pour vous la politique de l’oxymore de Bertrand MEHEUST

La pression qu’exerce notre société sur l’environnement laisse entrevoir deux issues :

  • soit les technologies d’ajustement permettront à l’humanité de poursuivre sur sa lancée moyennant une certaine modération ;
  • soit elle connaîtra une catastrophe dont l’ampleur et la durée défient l’imagination.DSC_0011.JPG

Dans certains domaines, comme le sauvetage de certaines espèces animales, le point de non-retour est vraisemblablement dépassé, ailleurs la situation pourrait encore être infléchie.

Trois niveaux sont à considérer :

  • le social-historique, c’est-à-dire la politique où tout est a priori possible, les seules contraintes étant les conséquences du passé,
  • la nature, constituée de phénomènes qui nous sont intérieurs ou extérieurs, sur laquelle nous n’avons pas de prise ;
  • et enfin, la nature-culture constituée de la réalité qui est un enchevêtrement des deux autres niveaux.
J'ai lu pour vous la politique de l'oxymore de Bertrand MEHEUST

Première partie

Toute société cherche à persévérer dans son être – Il ne faut pas se méprendre sur la nature du récent intérêt pour les questions d’environnement que manifestent les acteurs de la société capitaliste. Ni la taxe carbone, ni le Grenelle de l’environnement ne les résoudront. Il s’agit là d’une absorption de ce sujet par le capitalisme pour faire admettre que la croissance est compatible avec l’écologie et commercialiser de nouvelles marchandises : techniques d’isolation, agro-carburants…

Ce phénomène illustre le principe dont l’histoire a démontré la véracité et selon lequel « un univers mental cherche toujours à persévérer dans son être et ne renonce jamais de lui-même à lui-même si des forces extérieures considérables ne l’y contraignent pas. ».

A ceux qui objectent, malgré les leçons du passé, que cette affirmation est un axiome, on peut répondre que prétendre que la technologie va résoudre les problèmes environnementaux en est un autre qui conduit à un pari qui a pour enjeu les conditions de survie de l’humanité.

Le concept de saturation

Le concept de saturation, introduit par SIMONDON, apporte un éclairage intéressant sur notre société : il affirme que lorsqu’un système physique, biologique, sociale ou autre arrive au bout de ses possibilités, il est dit saturé et se restructure à un niveau supérieur. La mondialisation qui consiste a fabriquer moins cher dans les pays émergents peut être vue comme une réaction à la saturation de la société libérale occidentale. Mais lorsque notre monde fini connaîtra la saturation après avoir épuisé toutes les solutions pour la retarder, il n’y aura pas de nouveau « contenant » permettant un autre bond.

L’auto-régulation limitée

Notre société libérale et démocratique possède une confiance aveugle dans sa capacité à s’auto-réguler et en l’occurrence à répondre aux défis écologiques grâce à ses capacités d’innovations technologiques.

Cette foi en elle-même, relayée par les médias, s’accompagne de la certitude d’être sur la seule voie possible. Mais le doute est permis. On peut entrevoir certaines de ses faiblesses en imaginant les difficultés insurmontables auxquelles conduiraient des catastrophes, telles qu’une occupation militaire étrangère, une guerre civile ou un cataclysme naturel de grande envergure dans une région industrialisée. L’approvisionnement de la population serait alors quasi-impossible. Mais ces dangers considérés comme non imminents sont éludés et la pression de confort sur la biosphère est posée comme donnée non négociable.

La démocratie et la vie

L’avènement de la démocratie s’est accompagné des notions d’individualisme et d’égalité qu’elle suppose, d’une augmentation de la pression de confort qui rend tout retour en arrière inimaginable. Or, sans vouloir le réserver aux occidentaux, notre standard de vie ne pourra pas se généraliser à tous les habitants de la planète qui pourtant y aspire, au rythme de l’avancée de la démocratie. Il viendra un moment où il faudra choisir entre notre conception de la démocratie et la vie.

Foi folle en la technologie
Il est fou de croire que nous pourrons, par la technologie, remodeler la nature puis corriger les effets néfastes de notre action par une technologie plus avancée encore et ainsi de suite à l’infini. Notre intelligence, produit de la nature (et à ce titre moins complexe) ne le permettra pas.

La puissance technologique de notre société constitue en fait son principal handicap. Elle nous habitue au confort en échange d’un renoncement à toute quête de sens. Elle nous donne aussi confiance dans la capacité de notre système libéral à réagir. Or cette capacité ne s’applique qu’à son champ d’actions, non à sa propre remise en cause. La puissance technologique est donc un « atout handicapant » qui,

  • d’une part, nous empêchera vraisemblablement de prendre conscience de la réalité du danger pour réagir à temps
  • et, d’autre part, impliquera une inertie dans la mise en œuvre des décisions.

Le diktat de l’économie

En outre, nos choix en matière d’écologie ne sont pas fondés sur le caractère bon ou mauvais des alternatives possibles, mais sur des considérations économiques et sur l’équilibre atteint par la pression des groupes de pression en présence : la teneur en OGM nécessitant un étiquetage ou les seuils de radioactivité admissibles sont fixés sans lien avec les effets qu’ils peuvent causer. Ces pratiques pernicieuses conduisent, pour satisfaire des besoins immédiats, à utiliser de faibles doses de produits toxiques permettant de limiter leur impact à court terme mais rendant incontrôlables les effets de leur accumulation à long terme. Si la préoccupation environnementale l’avait emporté sur les considérations économiques, notre société aurait su limiter drastiquement les besoins en pétrole. Or, de toute évidence, seule la baisse des réserves nous conduira sur cette voie.
L’économie et la bourse qui en est le centre névralgique sont en train de s’approprier le futur. Sur le plan économique, le crédit endette les générations futures et les rendent prisonnières du système actuel. La crise des subprimes montre qu’elle peut également générer d’autres formes de pollution : l’émission de titres frelatés incorporés dans des placements financiers, à l’insu de leurs détenteurs.

Une société saturée

Notre société est aujourd’hui en voie de saturation. Les interstices, les vides, les périodes de latence et de silence ont presque disparu laissant la place à une musique diffusée en continu sur les ondes, une réglementation toujours plus prescriptive et punitive, une urbanisation bannissant les espaces vierges, à des volumes de déchets croissants, qu’ils soient matériels ou psychiques, comme la publicité. La saturation concerne aussi les désirs. L’abondance de marchandises retire à l’homme le plaisir d’obtenir ce qu’il convoitait et plus généralement de vivre. La saturation entraine l’humanité vers une catastrophe psychique de dépression de la même façon qu’une terre surexploitée et sur fertilisée devient stérile après avoir connu des rendements jamais atteints. De plus, le phénomène étant mondial, il n’existe pas de base saine d’où pourrait partir un mouvement inverse. Le processus de saturation semble donc bien irréversible et constituer la culture de la sortie de la culture : il s’impose partout dans le monde comme un phénomène naturel qui façonne les hommes. Face à ce désastre annoncé, le développement durable semble être la seule solution, bien que non-satisfaisante. Il semble en effet impossible de renoncer à notre confort et d’opter dans la décroissance. Mais il est également illusoire de croire que nous serons en mesure de stabiliser pour des millénaires notre pression sur l’environnement grâce au remplacement de la consommation de biens matériels par des liens immatériels.

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Seconde partie : La politique de l’oxymore

Les sociétés ont toujours connu des tensions entre plusieurs pôles : Apollon et Dionysos dans la Grèce antique, le Roi Soleil et la nuit mystique dans le France de l’Ancien Régime. Elles produisaient des oxymores à leur insu, afin d’assurer leur stabilité et leur cohérence. Aujourd’hui, les oxymores sont devenus des outils du pouvoir, créés au profit de l’idéologie et de l’ordre. L’exemple le plus frappant reste le nazisme, dont le seul nom associe les concepts opposés de nationalisme identitaire et de socialisme internationaliste.
Dans « le nouvel ordre écologique », Luc Ferry tente de rapprocher le nazisme et l’écologie fondamentale. Ils partageraient les mêmes conceptions obscurantistes sur la nature et la tradition. Mais c’est oublier que le nazisme était passionné de technique moderne. L’Allemagne nazie est à l’origine de l’invention des fusées, des autoroutes, de la voiture comme produit de masse, de la politique spectacle. Au début de la guerre, ses soldats étaient dotés des meilleurs équipements. La dimension archaïsante du régime n’était qu’un contrepoids à sa passion de la modernité. Contrairement à la thèse de Ferry, le nazisme est une théorie de l’arrachement et de la rupture. Après la tentative suicidaire de l’Allemagne nazie de s’approprier le monde et la nature humaine, le néolibéralisme emprunte la même voie mais de façon plus lente et sournoise.
Dans notre société traversée par de fortes tensions, les hommes de pouvoir sont passés maîtres dans l’utilisation des oxymores, étymologiquement « folie aiguë.» Pour mieux désorienter les esprits et faire admettre le système néolibéral, dirigé de façon impersonnel par les marchés incarnés dans la main invisible, ils font

  • étalage de sollicitude pour les plus pauvres, leur faisant savoir qu’ils peuvent s’enrichir en travaillant quand l’essentiel de la richesse est héritée ;
  • pour les écologistes en utilisant à tout propos le mot durable ;
  • aux humanistes en prétendant remettre l’individu au centre ;
  • aux ennemis des sectes, en faisant dénoncer leurs méfaits par les médias qui ont formaté les esprits.

L’hypocrisie de la langue

Une langue libérale nouvelle était déjà apparue pour masquer les réalités qui pourraient déranger : un noir est appelé un black, une apparence est devenue un look, la politique est maintenant la gouvernance, la rigueur s’est transformée en gestion rationnelle du budget de l’état. « Comme la banquise porte la marque des variations climatiques, la langue porte la marque des affaissements de la civilisation.»

La théorie de Simondon ne conçoit pas, lorsqu’un système sature, une évolution continue en direction du progrès mais le jaillissement de quelque chose de nouveau, bon ou mauvais, après une descente vers l’abîme. Impossible donc de prévoir le type d’humanité qui sortira de la crise devenue inévitable. L’idée d’un déménagement de l’humanité vers un autre monde, qui doit nécessairement inclure le déménagement de l’ensemble des espèces dont elle dépend, ne peut répondre à un problème dont la solution doit être trouvée dans les prochaines cinquante années. Le système libéral présenté par ses thuriféraires comme l’unique solution pour les hommes de vivre en harmonie va finalement conduire l’humanité à la ruine.
Il y aura, à n’en pas douter, des tentatives, techniques et politiques, pour changer de trajectoire. Mais la crise parait inévitable et il convient de réfléchir dès aujourd’hui à l’après et à la reconquête pour que les acquis de notre monde ne soient pas perdus.
Enfin, à ceux qui présentent les tenants de la décroissance comme des ennemis de l’histoire et du progrès, il convient répondre qu’au contraire leur conception de l’histoire s’étend sur des millions d’années alors que les néo-libéraux vivent dans l’instant.

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Commentaires du lecteur

L’auteur défend la thèse selon laquelle la pression que l’humanité exerce sur la biosphère rend inéluctable une catastrophe écologique qui remettra en cause sa survie ou tout au moins dégradera radicalement ses conditions d’existence.

Dans les pays développés, le formatage des esprits par la combinaison étroite du confort, de l’avancée technologique, de la démocratie et du système libéral nous rend incapables de voir l’ampleur du problème contre lequel nous sommes en fait totalement désarmés.

En outre, les hommes de pouvoir ne gèrent qu’un futur immédiat et ne préparent pas la société à ce défi. Enfin, les pays émergents ne visent qu’à accéder au mode de vie des pays développés ce qui ne ferait que précipiter la catastrophe.

Tout d’abord, sur le plan logique, l’interprétation de la façon dont la société capitaliste s’empare du problème de l’écologie me gène un peu. Pour l’auteur, il s’agit de la manifestation du principe selon lequel un univers mental cherche à persévérer dans son être. Mais cet argument semble exclure toute possibilité de désaccord : soit on approuve la thèse de l’auteur, soit on est le jouet de la lutte de la société pour persévérer dans son être. Dans les deux cas, il a raison.

  • d’une part, sur le fait que la société capitaliste a la faculté de tout transformer en marchandise, l’écologie ne faisant pas exception et ;
  • d’autre part, qu’une société vise sa reproduction à l’identique et l’expansion de sa puissance, autrement dit, selon les termes de Spinoza, cherche à persévérer dans son être.

Mais pour autant il peut exister des désaccords légitimes hors du cadre de ce principe de réaction. En outre, ne pas vouloir lâcher la proie pour l’ombre n’est pas forcément blâmable.

Les parallèles avec le nazisme, ceux de Ferry comme ceux de l’auteur, paraissent disproportionnés. A vouloir dénoncer le nazisme partout où il n’est pas on risque de ne pas voir que l’extrême droite d’aujourd’hui masque le goût rance de sa potion magique nationaliste en lui ajoutant un peu de socialisme et que ce nouveau cocktail remporte un franc succès.
Par ailleurs, les changements qu’il faudrait opérer dans les sociétés développées pour éviter ou atténuer la catastrophe sont radicaux. L’histoire nous montre que les révolutions n’accouchent pas de sociétés paisibles mais de systèmes chaotiques et meurtriers qui finissent parfois par s’apaiser. Les tumultes de la Révolution Française ont fini par laisser émerger notre démocratie, ceux de la Révolution Russe de 1917 et de la Révolution Chinoise de 1949 se font encore sentir.
L’auteur est conscient de cela lorsqu’il écrit : « A mon avis, le théoricien de la démocratie libérale est en retard d’une révolution : il est pré-jonassien comme d’autres sont pré-kantiens. Il reste prisonnier d’une façon de penser qui fait de la démocratie une sorte d’idéal formel intemporel, et qui place la réalisation de cet idéal au-dessus de la vie. » Autrement dit, le choix qui s’offre à nous est de renoncer à la démocratie qui conduit à la catastrophe pour un système qui reste à définir et qui permettrait peut-être de nous éviter le pire si son pouvoir est à la fois autoritaire pour imposer la décroissance, éclairé, honnête et mondial. Autant dire que pour opter pour la seconde alternative le péril doit être certain.

D’une façon générale, l’idée de décroissance me parait un peu inquiétante. On a tendance à penser qu’il y a quarante ans, les gens ne vivaient pas si mal. Un retour au niveau de vie des années 1970 pour que l’humanité retrouve une perspective d’avenir ne devraient pas nous effrayer. Seulement ce retour ne se ferait pas par le même chemin. Les enfants ne redeviendraient pas bien élevés, Citroën ne refabriquerait pas de 2CV et les Pink Floyd ne se reformeraient pas. Le point d’équilibre correspondrait à une tout autre réalité quotidienne.

Car si la population des vieux pays industrialisés pourrait accepter de revenir sur ses pas de quelques décennies, ce n’est sûrement pas le cas des habitants de la planète qui on vu leur conditions s’améliorer – précisons qu’il ne s’agit pas ici d’être cynique, ni de nier la terrible misère qui règne dans bien des régions du globe, mais de prendre en compte le constat que la population des pays émergents, ne serait-ce qu’en Chine, a connu une évolution positive.

En conséquence ce niveau mondial moyen risquerait de correspondre à une situation bien peu désirable. La recherche et les techniques médicales couteuses, certes réservées aujourd’hui aux pays riches, devraient être abandonnées. L’éducation et la culture, moins prioritaires que l’alimentation, seraient également les victimes de la décroissance. Ce recul global risquerait même, à terme, de priver les dirigeants des données scientifiques nécessaires sur l’état de la planète pour prendre les bonnes décisions. Autrement dit, le diagnostic nécessite un niveau technologique impliquant une forte pression environnementale.

Mais le pire me parait être l’absence de toute perspective de progrès. On peut défendre l’idée de partager nos richesses avec les pays pauvres. Mais dans le choix de la décroissance l’objectif serait de partager et de ne jamais plus progresser. Enfin, sur le plan politique, des guerres et des soulèvements contre les autorités seraient inévitables au vu des sacrifices demandés à certains et le totalitarisme ne pourrait que s’imposer.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’analyse des techniques consistant dans la fabrication d’oxymores, c’est-à-dire dans l’alliance de termes ou de concepts contradictoires destinées à désorienter ou tromper l’auditeur, qui croit y trouver une nouvelle réalité, est éclairante et utile au quotidien. Elle s’inscrit dans un cadre plus vaste de volonté de cacher les réalités peu présentables derrière des mots qui sonnent. La phrase « Comme la banquise porte la marque des variations climatiques, la langue porte la marque des affaissements de la civilisation.» dit tout.

Conclusion

En conclusion et après ces commentaires, le problème du risque de catastrophe écologique majeure dans le siècle à venir reste entier. Certains scientifiques et non des moindres remettent en cause non pas la réalité mais l’origine humaine du réchauffement climatique. Il semble aussi que sur ce point la pensée unique fasse des dégâts en rendant impossible tout débat apaisé et constructif. Mais si le problème est réel, aucune solution ne semble aujourd’hui se dessiner. Soit nous continuons, persuadés jusqu’au dernier moment que rien ne va se passer ; soit nous optons pour ce qu’on pourrait appeler une « vie de fourmi » c’est à dire où chacun a sa place et où les générations successives répètent inlassablement les mêmes tâches avec comme seule satisfaction d’avoir optimisé la durée de survie de l’espèce qui tôt ou tard est condamnée à disparaître.

Mais avant de choisir cette solution, il faut avoir à l’esprit que les fourmis sont programmées pour mener spontanément une telle vie, pas les hommes.

 

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