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Résumé – Les règles de la méthode sociologique – Émile Durkheim

Préface de la première édition de 1895

L’ouvrage vise à établir une méthode rationnelle permettant d’examiner les faits sociaux, de mettre en évidence entre eux des rapports de causes à effets en s’affranchissant des préjugés et du cadre de la psychologie.

Préface de la deuxième édition de 1901

La préface de la deuxième édition est destinée à préciser certains points pour répondre notamment aux objections émises lors de la première parution


cropped-capture-d_c3a9cran-2016-03-01-c3a0-14-41-281.pngDu même auteur

Le crépuscule des idéaux

Le roman inspiré de MEIN KAMPF, racontant l’irrésistible ascension d’Hitler. Le crépuscule des idéaux,  référence littéraire sur l’origine du nazisme, grand prix des lecteurs, vous propose une plongée dans l’Allemagne de 1919, dont vous ne sortirez pas indemnes.3e-500x500

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Introduction

Tout d’abord, la proposition consistant à étudier les faits sociaux comme des objets conduit à les aborder de l’extérieur. En effet, la complexité des liens entre la psychologie d’un individu et ses actes, la place qu’occupe les préjugés ou prénotions, mais surtout la multiplicité des individus prenant part à un fait social rendent vaine toute introspection.

Par ailleurs, comme la vie n’est pas réductible aux atomes qui constituent son support, les faits sociaux ne sont pas réductibles à la psychologie des membres d’une société. En cela, la sociologie est une science distincte de la psychologie et possède ses propres lois.

Enfin, la définition d’un fait social comme manière de faire ou de penser susceptible d’exercer sur les consciences particulières une influence coercitive a été jugée soit trop réductrice, soit trop générale. Une définition est néanmoins nécessaire avant d’engager l’étude d’un fait social afin de pouvoir en établir l’origine et les conséquences. Pour clarifier le propos, précisons que la sociologie s’intéresse aux contraintes morales exercées depuis l’extérieur. Elle exclut ainsi les contraintes physiques et les habitudes personnelles ou héréditaires qu’un individu s’impose à lui-même. Dans un certain sens, il s’agit de la science des institutions considérées comme contraintes exercées par la collectivité sur l’individu.

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Chapitre Ier : Qu’est-ce qu’un fait social ?

Tous les jours, nous agissons, pensons ou sentons selon des principes qui nous sont extérieurs, que nous avons trouvés en l’état dès notre naissance, que nous n’avons ni fabriqués, ni choisis : la monnaie, les pratiques commerciales, l’alphabet, la langue, les lois, des règles techniques… et qui, lorsqu’on essaie de les transgresser, offrent une résistance, soit par l’invitation, soit par la punition. Il s’agit là de faits sociaux. Ils peuvent également prendre des formes plus passagères, telles que les grands mouvements d’enthousiasme, d’indignation ou de pitié produits par une foule, qui ne sont pas réductibles à la somme des sentiments de chacun des membres qui la constitue, dont les consciences individuelles pourront être, après-coup, les premières surprises du comportement du groupe.

Les fait sociaux présentent nécessairement un caractère général dans la mesure où ils s’imposent à tous, mais cette propriété n’est pas suffisante pour les caractériser. On peut également les approcher en les désignant comme des manières d’agir de sentir ou de penser qui se diffusent à l’intérieur d’un groupe tout en restant indépendantes des formes individuelles qu’elles prennent.

Une règle de droit existe ainsi indépendamment des jugements particuliers qui sont rendus. La diffusion des faits sociaux est alors due à leur première propriété, leur caractère obligatoire. Un fait social peut présenter la forme d’une manière d’être. Toutefois, il s’agit-là de la conséquence de la cristallisation d’une manière de faire. Par exemple, la répartition d’une population dépend du droit, les voies de communications, dépendent des flux de transports et de migrations, les types architecturaux sont le fruit de traditions séculaires.

On peut donc donner la définition suivante :

Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles.

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Chapitre II : Règles relatives à l’observation des faits sociaux

La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses.

Pour faire face aux diverses situations dans lesquelles il se trouve, l’homme a besoin de se représenter les phénomènes qui l’entourent. Ces représentations n’ont qu’un but pratique et ne reflètent pas la réalité. L’alchimie et l’astrologie sont ainsi destinées à fournir des réponses pratiques encore inaccessibles à la chimie et à l’astronomie. Il s’agit là de prénotions.

En sociologie, nous raisonnons sur les idées que nous nous faisons de l’État, de la justice et de toutes les fonctions nécessaires à notre société, sans examiner la réalité de ces choses.

Ces représentations ont acquis une autorité liée à leur répétition et semblent résister lorsque nous voulons aller à leur encontre. Ainsi, tout concourt pour que nous les prenions pour la réalité. Le progrès constant de l’humanité défendu par Compte ou la définition de l’essence de la vie sociale par la coopération des individus soutenue par Spencer sont des exemples de prénotions qui ne s’appuient sur aucun fait social.

Les notions de souveraineté, de liberté politique, de démocratie, de communisme sont couramment utilisées suivant le sens commun et sans avoir été définies. Mais c’est dans les réflexions sur la morale que ce caractère idéologique est le plus marqué. Tous les systèmes recherchent une idée supérieure dont les règles juridiques et morales ne serait que la déclinaison dans différentes circonstances.

L’examen ne porte pas sur les règles elles-mêmes mais sur un hypothétique principe censé les contenir. Il en va de même de l’économie politique, étudiée sans avoir été définie. Les économistes postulent la loi de l’offre et de la demande qui correspond à l’intérêt optimal de chacun sans l’avoir constatée réellement.

Il faut donc, pour adopter une démarche scientifique, revenir à l’observation des phénomènes sociaux de l’extérieur, en tant que choses.

Le premier corollaire à la première règle est le suivant : il faut écarter systématiquement les prénotions.

Cet affranchissement nécessite un effort, tant nous sommes attachés à nos croyances politiques, religieuses et morales. Tout mysticisme et tout sentiment doivent être mis de côté.

Par ailleurs, il est indispensable de donner du phénomène étudié une définition précise à partir des critères extérieurs.

En effet, les caractéristiques plus profondes ne peuvent être découvertes qu’après analyse. Cette règle consiste donc dans :

Ne jamais prendre pour objet de recherche qu’un groupe de phénomènes préalablement définis par certains caractères extérieurs qui leur sont communs et comprendre dans la même recherche tous ceux qui répondent à cette définition.

Par exemple, l’étude peut porter sur une société partielle d’individus consanguins unis par des liens juridiques qu’on appelle famille. L’étude des faits qui sont punis est l’objet de la criminologie. Mais il convient de ne pas exclure du champ de la réflexion des actes punis sous prétexte qu’ils le sont dans une société jugée primitive ou pour de mauvaises raisons. Un tel retrait avant toute réflexion ne pourrait être qu’arbitraire.

Le sociologue n’a pas le choix et doit retenir comme critère de définition des faits étudiés un caractère superficiel car, comme dans toute science, il doit partir de données sensibles.

« La science, pour être objective, doit partir, non de concepts qui se sont formés sans elle, mais de la sensation. C’est aux données sensibles qu’elle doit directement emprunter les éléments de ses définitions initiales.» Émile DURKHEIM

Enfin, les recherches scientifiques doivent être établies non-pas sur des pratiques flottantes mais sur des faits consolidés. La règle suivante peut donc être établie :

Quand le sociologue entreprend d’explorer un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s’efforcer de les considérer par un côté où ils se présentent isolés de leurs manifestations individuelles.

Ainsi pour aborder les crimes, on s’appuiera sur les pratiques et lois du milieu ; pour les croyances populaires, sur les dictons et proverbes.

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Chapitre III : Règles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique

La science ne fait-elle que décrire des phénomènes sans les juger, leur usage étant laissé à notre appréciation ou est-elle susceptible d’éclairer nos choix ? La première hypothèse suppose un concept supérieur guidant notre conscience dans l’usage de la science, la seconde, une différence entre le normal et le pathologique c’est à dire la possibilité de définir une norme.

En médecine, la définition du sain et du pathologique est complexe : on serait tenté de supposer que l’état maladif provoque l’affaiblissement ou la mort d’un organisme. Mais des états sains, comme la vieillesse ou l’enfance, correspondent à un affaiblissement et a une mortalité beaucoup plus forte que certaines maladies. La transposition de ces notions aux faits sociaux ajoute une difficulté : la taille plus réduites des échantillons.

La méthode invite, dans une première étape, à partir des formes les plus générales que nous observons, sans considération de valeur, à définir un état moyen correspondant aux caractéristiques de la majorité des sociétés d’une même espèce sociale. Cet état sera qualifié de normal et tout écart avec cette référence de pathologique. L’état normal d’une forme d’organisation ou d’un organisme permet leur meilleure adaptation au milieu et favorise leur survie puisque, par définition, il se diffuse mieux que les états pathologiques.

Cependant, il arrive que dans des espèces sociales en évolution qui n’ont pas atteint leur état de stabilité, un phénomène persiste par habitude alors que ses causes ont disparu. A l’issue de la première étape précitée une vérification de la pérennité des causes qui ont donné naissance à un phénomène répandu dans un type social doit être effectuée afin de pouvoir le qualifier définitivement de normal.

Ces considérations permettent d’énoncer les trois règles suivantes :

  1. un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution.
  2. On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré.
  3. Cette vérification est nécessaire quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n’a pas encore accompli son évolution intégrale.

Un crime normale

L’application de ses règles aux crimes, c’est à dire aux actes qui offensent certains sentiments collectifs, doués d’une énergie et d’une netteté particulières, montre qu’un certain taux de criminalité est normal puisque présent dans toutes les sociétés.

L’absence de crime supposerait que les exigences collectives aient pénétré toutes les consciences. Mais dans ce cas, les sentiments de la société seraient ré-étalonnées. De simples fautes morales, qui ne diffèrent du crime que par le degré, puisqu’elles offensent dans une moindre mesure des sentiments collectifs, seraient alors perçues comme des crimes.

De plus les différences entre les individus ne permettent pas d’envisager un partage de toutes les valeurs d’une société, condition nécessaire à l’absence de faute morale. En outre, une telle uniformité interdirait toute évolution morale conduisant certains actes à perdre leur caractère criminel pour se banaliser et inversement. Enfin, si le crime est considéré comme normal, il convient de s’interroger sur le rôle de la peine…

Ainsi, le sociologue doit accepter ce que lui apprennent les faits sur le caractère normal ou non des phénomènes. L’homme d’État doit, quant à lui, viser à rétablir, lorsqu’il est menacé, l’état normal défini comme la généralité, plutôt que de viser une perfection abstraite.

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Chapitre IV : Règles relatives à la constitution des types sociaux

Pour l’historien, chaque peuple a son propre système de valeurs et sa propre organisation alors que pour le philosophe, ces systèmes reflètent un principe unique s’appliquant à l’humanité. Une position intermédiaire consiste à définir des espèces sociales permettant d’y ranger les sociétés.

Pour différencier ces espèces, l’examen exhaustif des sociétés étant impossible, il convient de s’attacher à leurs caractères les plus essentiels dans une démarche de morphologie sociale et en particulier de trouver la société la plus simple ayant existé.

LA HORDE

La horde, dont l’existence primitive non-observée mais déduite de l’examen de clans qui en sont des regroupements, répond à ce critère. On observera des sociétés dites polységmentaires simples constituées d’une juxtaposition de clans. Leurs assemblages constitueront des sociétés polységmentaires simplement composées s’assemblant en société polységmentaires doublement composées. Ce processus est complexe et des sociétés de degrés différents peuvent également s’assembler, comme cela s’est produit dans l’Empire Romain.

En second lieu, il convient de différentier le degré de coalescence qui existe entre les groupes qui forment la société de degré supérieur. Chez les tribus germaniques, chaque segment garde une autonomie alors qu’à Rome, l’unité politique est totale.

La règle de classification peut ainsi s’énoncer :

On commencera par classer les sociétés d’après le degré de composition qu’elle présentent, en prenant pour base la société parfaitement simple ou à segment unique ; à l’intérieur de ces classes on distinguera des variétés différentes suivant qu’il se produit ou non une coalescence complète des segments initiaux.

L’existence des espèces sociales s’impose du fait qu’il n’existe qu’un nombre limité de possibilités de combinaisons, qui constituent ces espèces, entre les hordes puis entre les sociétés polysegmentaires des différents degrés.

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Chapitre V : Règles relatives à l’explication des fait sociaux

Certains sociologues pensent que chaque fait social correspond à un besoin. Mais le besoin et le fait social n’étant pas de même nature, le second ne peut engendrer le premier. Le fait social étant une force, à laquelle nous sommes soumis, seule une autre force peut le créer.

Ainsi, pour rendre à un gouvernement l’autorité nécessaire, il ne suffit pas d’en sentir le besoin. L’indépendance entre les fonctions, c’est-à-dire les services qu’il rend, et les causes d’un fait social s’illustre par le fait que certains d’entre-eux ne servent à rien. D’autres sont des règles restées identiques, mais dont l’utilité a évolué au cours du temps.

Toutefois, il ne faut pas nier le rôle que peut avoir le besoin humain sur le développement, non la création, d’un fait social.

Ainsi, la division du travail social était un besoin dans une société toujours plus dense. Ce besoin a « fécondé » le germe de la spécialisation pour aboutir à la société que nous connaissons.

Enfin, si leur utilité les faisait sortir du néant, les fait sociaux devraient présenter une diversité infinie, correspondant à toutes les solutions trouvées pour atteindre leur but. Mais les invariants mis en lumière par l’étude des sociétés contredisent cette hypothèse et montrent qu’ils sont le résultat de causes efficientes.

La règle suivante peut ainsi être énoncée :

quand on entreprend d’expliquer un phénomène social, il faut rechercher séparément la cause efficiente qui le produit et la fonction qu’il remplit.

Enfin, il est légitime de poursuivre en cherchant la fonction et les effets du phénomène une fois trouvée sa cause. On constatera souvent une interdépendance entre cause et effets : l’utilité d’un fait social déjà créé assure fréquemment la pérennité de sa cause. En effet les phénomènes parasites étant souvent coûteux, seuls les faits générant un bénéfice pour la société perdurent et avec eux la cause qui les produit.

Les sociologues, tels que Compte et Spencer, expliquent les faits sociaux par la psychologie individuelle dont la civilisation ne serait que le développement. Mais, à nouveau, le pouvoir qu’ils exercent sur nous montre qu’ils ne sont pas de la même nature que notre volonté. Il convient de ne pas confondre les contraintes qu’ils exercent sur nous, depuis l’extérieur avec notre propre capacité à nous dominer. Les premières contrôlent la seconde.

Si la vie sociale n’émane pas des individus, elle ne peut venir que de la société, qui constitue une conscience collective, un être psychique, non-réductible aux consciences individuelles de ses membres.

Les causes des faits sociaux qui s’imposent aux individus doivent donc être recherchées dans cette entité émergente. La formation de la société par l’association de ses membres est elle-même un fait social qui échappe à la psychologie individuelle : un homme nait dans une société et une culture qui s’imposent à lui et qu’il lui est difficile de quitter. En outre son appartenance à la société est, a priori, sans but fixé, puisqu’il ne sait pas ce qu’elle attendra de lui dans l’avenir.

La contribution des individus dans les faits sociaux consiste en des états très généraux et des tendances vagues. Ainsi, le sentiment éprouvé face à des forces qui nous dépassent donnera lieu à l’institution religieuse et à ses règles complexes. Les sentiments réciproques entre personnes de même sang débouchera sur le droit de la famille. Les individus sous l’emprise de ses faits sociaux finiront par considérer qu’ils constituent des tendances naturelles. Mais les différences qui existent dans l’organisation des différentes sociétés montrent que ce que les sociologues prennent pour des dispositions innées, telles que le sentiment religieux ou la piété filiale, sont des conséquences de faits sociaux et non l’inverse.

Par ailleurs, aucun lien n’a pu être mis en évidence entre la race, qui est un caractère organico-psychique, et la forme d’organisation d’une société. Des similitudes existent entre des sociétés composées d’individus de races différentes, de même que des différences sont constatables entre des sociétés composées d’individus de même race. Ce constat est une preuve de plus que l’origine des faits sociaux n’est pas à rechercher dans la psychologie individuelle.

Nous pouvons ainsi énoncer la règle suivante :

La cause déterminante d’un fait social doit être cherchée parmi les faits sociaux antécédents, et non parmi les états de la conscience individuelle.

En outre, la conséquence c’est-à-dire la fonction d’un fait social ne peut être que de nature sociale. Ainsi :

La fonction d’un fait social doit toujours être recherchée dans le rapport qu’il soutient avec quelque fin sociale.

La société est constituée d’éléments qui, en s’associant, en forment le milieu interne au même titre que les éléments anatomiques forment un organisme. A ce titre :

L’origine première de tout processus social de quelque importance doit être recherchée dans la constitution du milieu social interne.

Les constituants du milieu social sont de deux natures :

  1. les choses passives, produits de l’action sociale antérieure, littérature, arts, droits, mœurs ;
  2. le milieu humain qui contient les forces motrices.

Au sein du milieu humain, deux séries de caractères sont capables d’exercer une influence sur le cours des phénomènes sociaux :

  1. le nombre des unités sociales, c’est-à-dire le volume de la société ;
  2. la concentration de la masse, c’est-à-dire la densité dynamique ou encore le degré de coalescence des segments sociaux, que la densité matérielle de la population ne reflète qu’imparfaitement.

On constate que l’intensité de la vie sociale est une fonction croissante de chacun de ces facteurs. Ils conditionnent également la vie des sociétés de plus petites tailles, telles que la famille, les corporations professionnelles, etc, même si chacune d’elles reste sous l’influence du milieu général.

Le milieu social n’est pas un fait ultime.

Il est le résultat de causes inhérentes à la société et liées à ses interactions avec les sociétés voisines. Il ne peut être qualifié de fait primaire que parce qu’il permet d’expliquer un grand nombre d’autres faits.

Si on exclut le volume et la densité dynamique de la société comme facteurs d’intensification de la vie sociale, rien n’explique le mouvement de la société.

On doit alors postuler une force motrice, fondée par exemple sur le progrès ou la recherche du bonheur, qui permettrait à la société d’avancer sur un chemin déjà déterminé par les éléments accumulés dans le passé.

Or ce type de liaisons causales, ne laissant aucune place à des causes concomitantes, est démentie par l’expérience qui montre que si le passé est explicable, le futur est imprévisible et non-tracé à l’avance.

En outre, les fondements de la force motrice, partagés par chaque société, devraient conduire vers un but commun. Or, la diversité des sociétés montre que les institutions doivent être jugées au cas par cas, en fonction du milieu social. Celles qui conviennent à l’une seront néfastes à l’autre et inversement.

Les sociétés ne reflètent donc pas divers états d’avancement de groupes humains poussés vers un but commun.

Il existe deux façons de concevoir la vie sociale.

  1. Pour les uns, dont Hobbes et Rousseau, elle est une contrainte de nature artificielle, élaborée par les individus eux-mêmes, pour permettre la vie en commun ;
  2. Pour les autres, dont Spencer, inspirés par les théoriciens du droit naturel, elle est l’émanation des penchants naturels des individus.

Les règles établies dans le cadre de la nouvelle théorie renvoient dos-à-dos ces conceptions et affirment que le fait social émane directement « des entrailles même de la réalité » et de l’être social qui émerge de l’association des consciences.

En réconciliant les aspects « contraignant » et « naturel » du fait social, elles fondent l’esprit de discipline comme condition de la vie en commun.

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Chapitre VI : Règles relatives à l’administration de la preuve

Les phénomènes sociaux n’étant pas reproductibles par la volonté de l’observateur, celui-ci doit se résoudre à relier chacun d’eux à ses causes par une méthode expérimentale d’induction ou méthode comparative.

Le sociologue doit ainsi s’appuyer sur le principe de causalité et prendre pour base la proposition : à un même effet correspond toujours une même cause.

Ainsi, si un fait semble avoir de multiples causes, il conviendra de chercher un élément commun, qui en est la cause véritable, à moins que ce fait puisse lui-même avoir, malgré les apparences, plusieurs natures différentes. Il existe par exemple plusieurs nature de crimes ou de suicides.

En sociologie, certaines méthodes sont impraticables comme celles consistant à comparer dans plusieurs sociétés une caractéristique, toutes les autres étant supposées stables. La méthode sociologique par excellence est celle des variations concomitantes qui consiste à examiner dans un nombre suffisant de cas le parallélisme de variation de deux phénomènes sans tenir compte de l’état des autres phénomènes.

Si le résultat est positif, la preuve d’une relation causale sera considérée comme acquise et ce, même si dans quelques cas particuliers, le parallélisme des variations n’est pas constaté. Il arrive en effet que certains phénomènes annexes n’aient pas permis à la chaine causale de fonctionner ou de donner des résultats sous la forme attendue. Une interprétation est ensuite nécessaire pour rechercher le lien causal, le confirmer par de nouvelles observations et vérifier sa compatibilité avec les lois déjà établies. Si ces investigations ne donnaient pas de résultats concluants, il conviendrait de chercher un phénomène amont, conditionnant ceux qui présentent une évolution parallèle.

L’examen des variations concomitantes de deux phénomènes permet de limiter le nombre des observations par rapport aux méthodes s’appuyant sur des faits ponctuels. Ces variations doivent en outre être observées sur des plages aussi étendues et continues que possible. Plus l’assiette de l’observation dans l’espace et le temps est grande, plus la preuve est solide.

Des phénomènes généraux comme le suicide peuvent n’être observés que dans un seul pays. En revanche, pour des institutions ou des règles morales, l’observation devra concerner plusieurs sociétés et être élargie aux sociétés antérieures dont elles sont les héritières.

On ne peut explique un fait social de quelque complexité qu’à la condition d’en suivre le développement intégral à travers toutes les espèces sociales.

Résumé – Les règles de la méthode sociologique – Émile Durkheim

Conclusions

La sociologie est indépendante des

  • courants philosophiques, dont elle ne partage pas la subjectivité ;
  • doctrines politiques, dont elle ne partage pas l’objectif de changer les sociétés.

Il s’agit d’une science utilisant de façon légitime, au même titre des autres sciences, le principe de causalité, pour expliquer les phénomènes sociaux en qualité de choses, c’est-à-dire de forces qui ne peuvent être engendrées que par d’autre forces et ne peuvent être réduits à la somme de leur composants.

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Annexe : « L’état actuel des études sociologiques et France »

Émile Durkheim fait, dans cet article paru en 1895, un point sur l’état de la sociologie de son temps les orientations de ses grands courants, apportant un éclairage complémentaire sur le contexte dans lequel s’inscrit son travail.

Le groupe anthropologique et ethnographique, dont le principal représentant est Letourneau, s’intéresse à l’articulation supposée entre race et civilisation. Ces sources sont essentiellement des récits de voyage et des documents ponctuels n’ayant pas fait l’objet d’approfondissement. Letourneau semble accorder sa préférence à des sociétés primitives au détriment des civilisations brillantes qui nous ont précédés et dont l’expansion prouve la supériorité sociale. Il projette ainsi ses préjugés sur son travail. Ses conclusions sur les qualités des civilisations primitives ont été récupérées par certaines tendances du socialisme contredisant toutefois la pensée de Marx qui n’invite pas à faire demi-tour vers des formes antérieures de sociétés, mais à avancer vers l’avènement d’une société nouvelle comme aboutissement de l’histoire.

Le groupe des criminologistes, emmené par Tarde et Lacassagne. Ce dernier défend la thèse de l’origine biologique du crime mais qui, tel un microbe, nécessite un milieu favorable à son développement, jouant le rôle de bouillon de culture. Le crime dépendrait aussi de causes cosmiques, climatiques, saisonnières, etc. Tarde défend, quant à lui, une origine sociale du crime et pose que « tout fait social est un produit de l’imitation.» Ce qui, d’après lui, motive l’imitation est, dans une faible mesure, la logique et l’utilité, et pour l’essentiel le prestige de ceux dont les usages sont imités. Cette théorie ne s’intéresse qu’à la propagation des faits et des usages mais reste incapable d’en expliquer la genèse qu’elle attribue au hasard.

Le groupe des universitaires partagent une formation commune qui explique certaines similitudes de pensée. Leurs précurseurs, Espinas et Fouillée, se sont intéressé aux généralités de la sociologie. Une partie de leurs successeurs ont limité leurs travaux à l’étude du problème de la morale. Richard tenta de dépasser l’opposition entre,

  • d’une part, les utilitaristes, voyant dans la morale un ensemble de règles utiles à la société pour contenir les égoïsmes individuels
  • et, d’autre part, les métaphysiciens, la concevant comme un devoir désintéressé s’imposant aux individus.

Il posa donc la question centrale : quelles sont les influences sociales qui ont fait naître l’idée de droit et qui en ont permis le développement ? Il conclut que le droit est issu de la solidarité sociale : les individus, pour que leurs conflits ne dégénèrent pas en guerre, acceptent de les soumettre à des arbitres, volontaires pour jouer ce rôle dans le but de faire cesser les injustices subies par les offensés.

Cette vision ne fait appel ni à l’égoïsme ni à la métaphysique et réconcilie justice et charité puisque la société est bienveillante envers celui qui a été lésé.

Durkheim se situe dans ce dernier groupe par son origine universitaire et son intérêt pour les phénomènes moraux.

Sa méthode a pour première caractéristique l’objectivité qui impose le rejet des idées qui n’ont pas été établies de manière scientifique et qui sont à l’origine de théories contradictoires.

Elle impose avant tout de considérer les faits sociaux comme des choses, de les étudier de l’extérieur sans vouloir les déduire des états mentaux qui leur auraient donné naissance.

A ce titre, la morale doit être étudiée telle qu’elle existe, d’abord dans le droit, puis dans les maximes populaires ; les religions à partir de leurs manifestations. Cela revient à procéder de la même façon que les physiciens ou les chimistes qui s’intéressent aux phénomènes, non à l’idée que les hommes s’en font. La nature de chose des pratiques juridiques, morales, économiques, pédagogiques, etc, est prouvée par le fait qu’elles nous contraignent et nous opposent une résistance lorsque nous voulons les changer. Leur caractère immatériel n’enlève rien à leur nature.

Cette méthode a permis d’abandonner l’explication des faits sociaux d’abord par l’utilité qu’ils présentent ou le besoin qu’ils satisfont :

  • le mariage par la jalousie sexuelle,
  • la religion par la peur de la mort,
  • la société par l’idée de coopération.

Les faits sociaux ne peuvent avoir été créés que par des choses non par des désirs qui ne sont pas de même nature. Ils sont en effet des choses de nature sociale, irréductibles aux phénomènes psychologiques des individus. Leurs causes doivent donc être recherchées parmi les choses sociales. L’autorité qu’ils nous imposent témoignent qu’ils sont de nature différente et supérieure à celle de notre psychisme. Ainsi, le règne social possède sa propre réalité et doit être étudié de façon spécifique.

La sociologie doit s’employer aujourd’hui à déterminer les faits dont le rôle est majeur dans l’évolution de la vie sociale. Sans prétendre l’avoir expliqué, l’évolution sociale semble conditionnée par les deux paramètres que sont :

  • la somme des sociétés c’est-à-dire le nombre d’unités sociales qui la constituent
  • et sa densité dynamique.

Commentaires du lecteur (un peu en vrac) :

D’accord, le titre n’est pas très glamour et le propos un peu théorique. Mais c’est quand même un ouvrage de référence de la sociologie moderne qui se lit relativement bien.

Concernant l’explication des faits sociaux, le parallèle entre l’évolution des sociétés et l’évolution des espèces animales est très tentant.

Un caractère physiologique chez les animaux survient de façon fortuite par mutation génétique. Il convient d’insister sur cet aspect strictement contingent qui est souvent mal compris. Si ce caractère nouvellement apparu constitue un avantage pour ceux qui en sont porteurs, leur descendance qui en est également dotée sera favorisée et il se rependra. L’espèce se sera ainsi adaptée en deux étapes :

l’apparition fortuite d’un caractère

puis sa validation par les conditions de vie.

Dans la description de Durkheim, un fait social apparait pour des raisons purement sociologiques sans rapport avec son utilité, de la même façon qu’un caractère physiologique apparaissait pour des raisons de hasard génétique.

Puis, si ce phénomène présente un intérêt, il sera conservé grâce aux effets dont il est à l’origine. S’il ne sert à rien, il pourra être conservé ou disparaitre en fonction des coûts qu’il entraîne pour la société.

L’une des principales idées des Règles est la dualité entre l’univers de la psychologie individuelle et l’univers des faits sociaux, comparable à celle qui existe entre la chimie et la biologie. Ils s’agit de notions de natures différentes, qui ne peuvent interagir que de façon dissymétrique, les faits sociaux s’imposant aux consciences.

L’article de 1895 réfute la thèse de Tarde concernant le rôle de l’imitation dans la diffusion des fait sociaux. La théorie des mèmes, c’est-à-dire des réplicateurs que constituent les mèmes ou gènes culturels, semble réhabiliter le rôle de l’imitation. En outre, cette théorie montre que les mèmes sont soumis, comme les autres réplicateurs que sont les gènes, à une sélection naturelle de type darwinien qui conditionne leur règle de diffusion (cf. La théorie des mèmes de Susan Blackmore et Le gène égoïste de Richard Dawkins).

Remarque : L’auteur utilise indifféremment :

fait social et phénomène social,

type social et espèce sociale.

« La seule raison que nous ayons de croire que la vie est bonne est qu’elle ait duré et se soit généralisée. Nous n’avons de même aucune raison scientifique d’admettre que telle forme biologique ou sociale est supérieure à telle autre ; c’est que l’une s’est développée de plus en plus, tandis que l’autre a régressé.»Émile DURKHEIM

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Les Allemands, Les modernes, Philosophie, Société

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