On a lu pour vous Manifestes du surréalisme d’André Breton (1896 – 1966)

Aux environs de sa vingtième année, l’homme abandonne son imagination et la liberté d’en faire usage au profit d’une attitude réaliste et étriquée. Seul les fous échappent à l’étouffement de l’imagination par la logique

Premier manifeste du surréalisme

Aux environs de sa vingtième année, l’homme abandonne son imagination et la liberté d’en faire usage au profit d’une attitude réaliste et étriquée. Seul les fous échappent à l’étouffement de l’imagination par la logique. Plus encore que le matérialisme, qui n’exclut pas une certaine hauteur, le réalisme est insupportable et contraire à toute élévation intellectuelle et morale.

Freud a montré que des forces invisibles légitiment l’exploration humaine par d’autres voies que la logique. Son travail conduit à s’interroger sur le rêve : n’est-il pas tout aussi réel que ce que nous percevons à l’état de veille ? Comment conclure à la discontinuité qui semble séparer les rêves alors que leurs causes profondes sont inconnues ? L’état de veille correspond, lui-même, à des capacités humaines limitées puisqu’il ne peut expliquer les émotions qui s’y produisent et dont les raisons peuvent être liées à celles des rêves. On ne doit pas avoir de mépris pour le merveilleux dont s’éloigne l’enfant sortant de l’univers des comptes de fées. Il devrait y avoir un merveilleux pour adultes.

On a lu pour vous Manifestes du surréalisme d’André Breton (1896 – 1966)

L’expérience surréaliste peut consister dans la vision d’images absurdes, lors d’un rêve ou d’un état de relâchement, dont l’acuité permet à celui qui en fait l’expérience de les restituer parfaitement par le dessin ou les mots. Certains connaissent un foisonnement d’idées qu’ils éprouvent le besoin d’écrire. André Breton et Philippe Soupault se sont livrés à des expériences de «pensée parlée» consistant à écrire sans que l’esprit critique n’intervienne, des pensées qui leur sont passées par la tête. Les résultats obtenus contenaient de fortes analogies de style, les principales différences ne consistant que dans l’humeur de chacun.

En hommage à Apollinaire, inventeur du terme, ils décidèrent d’appeler «surréalisme» plutôt que «supernaturalisme» ce nouveau mode d’expression et de lui en donner la définition suivante :
Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale.

Sur le plan philosophique

Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie. Ont fait acte de SURREALISME ABSOLU MM. Aragon, Baron, Boiffard, Breton, Carrive, Crevel, Delteil, Desnos, Eluard, Gérard, Limbour, Malkine, Morise, Naville, Noll, Péret, Picon, Soupault, Vitrac.

De nombreux autres artistes tels que Sade, Chateaubriand, Poe, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Jarry, Saint-John Perse ont pu être surréalistes mais en conservant des idées préconçues et en se livrant à un certain filtrage que les surréalistes doivent abandonner.

Secrets de l’art magique surréaliste

André Breton donne quelques conseils pour s’adonner au surréalisme dans différents domaines :

  • composition surréaliste écrite : écrire sans réfléchir et abondamment. En cas de rédaction trop suivie, choisir une lettre au hasard comme initiale du prochain mot et repartir ;
  • pour ne plus s’ennuyer en compagnie : prendre l’air absent et dire « des banalités révoltantes » en cas de sollicitation ;
  • pour faire des discours : promettre à la veille d’une élection sans vouloir tenir quoi que ce soit, porté par la revendication générale ;
  • pour écrire de faux romans : utiliser pour les personnages des noms disparates caractérisés par leurs seules majuscules. « Il se comporteront avec la même aisance envers les verbes actifs que le pronom impersonnel il pleut, y a, faut, etc. » Peu importe l’intrigue et sa conclusion. Ce faux roman passera pour véritable.

Second manifeste du surréalisme

Le second manifeste s’ouvre sur un article d’une revue psychiatrique destinée aux médecins aliénistes d’asiles reprochant l’incitation au meurtre de ces mêmes médecins proférée par André Breton dans son roman Nadja. S’ensuit un compte rendu d’une réunion de la société médico-psychologique dénigrant le surréalisme et souhaitant une meilleure couverture des risques encourus par les aliénistes.

Le surréalisme vise à libérer la pensée de l’homme du carcan des vieilles antinomies, à passer outre les contraires, le beau et le laid, le bien et le mal, en prenant appui sur la résistance de l’idée du choix. Son dogme est donc la révolte absolue, l’insoumission totale, le sabotage en règle. L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut, dans la foule.
Le surréalisme s’insurge contre la société occidentale en tant qu’appareil de conservation sociale fondé sur la logique. Il conteste la croyance dans la supériorité du sens des actes accomplis à l’état de veille par rapport à celui des actes rêvés. Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion.
André Breton règle ensuite ses comptes avec ceux qu’il juge avoir trahi le surréalisme : Artaud, Carrive, Delteil, Gérard, Limbour, Masson, Soupault, Vitrac. Il affirme en outre que contrairement aux reproches qui lui sont faits, le surréalisme n’est pas une secte mais qu’il est ouvert à tous ceux, quelle que soit leur extraction, qui refusent le pli.
Malgré les critiques de certains de ses anciens compagnons, André Breton revendique une attitude artistique politique, considérant que tout système idéologique est légitime à agir dans la sphère sociale.

L’ambition du surréalisme est d’élargir la méthode dialectique à d’autres domaines que les problèmes sociaux traités par le matérialisme historique : l’amour, le rêve, la folie, l’art ou la religion. Mais les tenants du matérialisme historique sont sceptiques vis-à-vis du surréalisme. Il eut été utile que ceux qui délaissèrent le surréalisme pour la cause révolutionnaire expliquassent les raisons de leur choix.

Mais il convient de rappeler que ceux-ci n’ont pas quitté le mouvement surréaliste mais en ont été exclus. Par ailleurs, malgré sa proximité avec le marxisme, le surréalisme n’entend pas prendre parti dans les conflits interne qui l’agitent. Le problème de l’action social n’est, je tiens à y revenir et j’y insiste, qu’une des formes d’un problème plus général que le surréalisme s’est mis en devoir de soulever et qui est celui de l’expression humaine sous toutes ses formes.
Le surréalisme se répand dans la société car l’homme réalise progressivement l’émotion qu’il suscite et que ne lui procurait pas les formes d’art traditionnelles.
Le surréalisme n’est pas prêt à renoncer à ses moyens d’expression propres sous la pression des partisans exclusifs de la révolution prolétarienne. La production artistique n’est en effet pas uniquement le reflet des grands courants déterminant l’évolution économique et sociale de l’humanité. Elle est aussi un phénomène individuel. En outre, il n’existe pas encore d’art prolétarien dans la mesure où les artistes sont des bourgeois. Il ne pourra apparaître qu’après une longue et pénible mutation de la société permettant de résoudre les problèmes matériels quotidiens de l’existence. La culture atteindra alors un dynamisme encore inconnu.
Par ailleurs, le surréalisme doit se fonder davantage qu’il ne le fait aujourd’hui sur l’inconscient qui intervient en permanence et à son insu dans l’expression de l’auteur. Celui-ci ne doit pas se contenter du pittoresque d’un récit surréaliste mais tenter d’apercevoir ce qui le sous-tend dans les profondeurs de son esprit. Sans renier sa proximité avec le marxisme, le surréalisme se fonde également sur le freudisme auquel il entend contribuer : la pratique de l’auto-observation par des artistes peut apporter des éléments de grande valeur pour compléter ceux déjà fournis par les médecins lors du même exercice. Le surréalisme impose aussi à l’artiste d’étudier en lui le mécanisme de l’inspiration qui relie l’émotion souterraine et son expression. Les pratiques telles que l’écriture automatique ou les récits de rêves, échappant aux freins que sont la volonté de signifier et l’idée de responsabilité, permettent de recherche ce lien. Elles montrent que la vie que nous menons n’est pas celle que nous pensions et permettent d’accéder à une vérité que nous n’osions pas côtoyer.
Le surréalisme est aujourd’hui contaminé. Certains parmi les premiers compagnons de route, tel Desnos, se sont écartés des pratiques artistiques surréalistes. Ils se sont livrés à des activités journalistiques les conduisant à refuser de prendre parti entre marxisme et anti-marxisme. Ils ont même eu la grossièreté de baptiser un bar «Maldoror». En revanche, avec Tristan Tzara, le rapprochement est possible après les malentendus.
Le surréalisme présente des analogies avec l’alchimie. Il recherche sa pierre philosophale qui libérera l’imagination de l’homme après des siècles de domestication. Il doit en outre rester occulte et éviter l’approbation du public qui doit demeurer à l’écart par la pratique de la provocation. Il doit appeler à la renaissance de sciences décriées telles que l’astrologie et la métapsychique. Il a d’ailleurs montré une nouvelle possibilité de la pensée consistant dans sa mise en commun avec des pratiques telles que le cadavre exquis.
La pratique du surréalisme réclame une fidélité parfaite. L’homme est maître de son destin et, par elle, peut en vivant dangereusement accéder à la beauté qui donne à la vie sa valeur.

Commentaires du lecteur

Le premier manifeste trouve chez Freud la caution scientifique de la démarche surréaliste : une logique invisible sous-tend ce que nous prenons absurde. Le surréalisme se propose d’exprimer cette matière brute, sans la dénaturer. Les secrets de l’art magique surréaliste montrent avec humour que la dérision voire le canular ne sont pas proscrits.
Dans le second manifeste, André Breton prend des positions politiques en faveur d’un changement radical de la société. Sa quasi-invitation à tirer au hasard dans la foule surprend. L’interprétation de cet appel au meurtre peut être multiple, ce qui en fait son danger.
Le caractère alchimique du surréalisme affirmé dans le second manifeste peut également poser question : que penser sur le plan politique d’un mouvement proche du marxisme, visant donc le progrès social, qui veut travailler à l’abri du peuple en le tenant à distance par la provocation. N’y a-t-il pas là quelque mépris du prolétaire mêlé d’une volonté de revêtir l’habit à la mode du révolutionnaire. Cette position semble d’ailleurs une évolution par rapport aux thèses du premier manifeste qui pouvait être vu comme une explication de la démarche surréaliste et une invitation faite à chacun de le pratiquer.
Le surréalisme s’affirme comme un mouvement s’inspirant à la fois du freudisme et du marxisme. Il entend toutefois, contrairement aux auteurs freudo-marxistes, rester fidèle à l’orthodoxie des deux pensées.
Enfin, André Breton est très violent avec ceux qu’il considère l’avoir trahi. Il n’a pas de mots assez durs pour critiquer non seulement les hommes mais aussi la qualité de leur travail. Le surréalisme apparait non comme un groupe d’amis explorant, chacun à sa manière et à son rythme, un nouveau continent artistique mais comme un mouvement exigeant une fidélité exclusive et dont les dirigeants peuvent accepter comme exclure.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :