f4Helvétius fait partie de la confrérie des philosophes des Lumières ; il a publié son œuvre majeure (qui finit sur le bûcher malgré le privilège royale dont elle bénéficiait), De L’Esprit, peu avant la Révolution (1752).


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Il est donc contemporain des Voltaire, Diderot, d’Alembert, Montesquieu, Buffon et des autres. Toutefois, il s’en distingue, comme nous allons le voir, sur beaucoup d’aspects.

Il n’était pas comme D’HOLBACH ou DIDEROT, un athée furieux. On le caserait plutôt dans la colonne des Déistes (comme Voltaire) ; ceux qui n’excluent pas l’existence de Dieu, mais qui en font un Dieu-flou, insaisissable, loin du dogme chrétien. Ce Dieu serait, certes, à l’origine de l’Univers, mais tellement inaccessible que l’on ne pourrait compter sur lui pour comprendre le monde en général et l’homme en particulier. Comme Laplace l’avait proposé à Napoléon, Helvétius donne une explication du monde « ne faisant pas appel à cette hypothèse » que l’on appelle Dieu.

La morale fondée que l’homme « tel qu’il est »

Pour fonder sa morale, Helvétius observe ses semblables :

« Il existe en chacun de nous le désir de plaisir. » Claude-Adrien HELVETIUS.

L’homme est gouverné, pour notre philosophe, par son intérêt et seulement par son intérêt. Même dans ses actions qui, à première vue, paraissent « désintéressées », par exemple la charité, se cachent, quelque part, de l’intérêt (dans notre exemple le besoin de soulager sa conscience ou l’espoir d’un ticket pour le Paradis).

« L’intérêt ferait nier les propositions de géométrie les plus évidentes et croire les contes religieux les plus absurdes. » Claude-Adrien HELVETIUS.

Il est en cela l’héritier des moralistes du siècle précédent et notamment de La Rochefoucauld qui déjà avançait que :

« L’intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé. » La Rochefoucault.

Le principe majeur qui orientera donc son œuvre consiste à dire qu’une action peut être qualifiée de « morale », si elle respecte la nature humaine et si elle procure la plus grande somme de bonheur au plus grand nombre. Peu importe si l’homme cherche, par vanité ou orgueil, à faire sa fortune personnelle : si dans le même temps, il entraîne dans son sillage des bienheureux, son action pourra être qualifiée de « morale ».

Nous voilà donc très loin de la Critique de la Raison Pratique de Kant ou de la tradition chrétienne qui faisaient de l’altruisme le pilier de la moralité et qui bannissaient l’intérêt personnel de tout le champ des actions morales. Pour Kant, une action « intéressée » ne pouvait être morale. Pour Helvétius, il ne peut tout simplement pas y avoir d’action désintéressée.

En cela Helvétius est un précurseur de l’utilitarisme anglo-saxon (Utilitarisme : doctrine qui considère l’utile comme ce qui peut apporter l’agréable. La vie humaine doit être fondée sur une arithmétique des plaisirs), à commencer par BENTHAM :

 » La morale n’est rien de plus que la régularisation de l’égoïsme. » Jérémy BENTHAM

et bien entendu Adam SMITH :

“ Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme” Adam SMITH.

Kant, avec sa morale de l’intention, aurait finalement construit une morale théorique pour un homme qui n’existe pas !

Helvétius rejoint ROUSSEAU

Comment, avec un tel tableau sinistre de l’homme, peut-on préserver l’intérêt général ? Comme ROUSSEAU dans son Contrat Social, Helvétius répond par la loi : cette dernière doit être le garant de l’intérêt général. Elle doit être construite de telle sorte que l’homme ait plus d’intérêt (on flatte ainsi la nature de l’homme) à la respecter qu’à la transgresser.

Bien que servant son propre intérêt, par exemple son enrichissement, l’action de l’homme peut être bénéfique à tous. La loi doit donc encourager les actions bénéfiques au plus grand nombre et peu importe si, en premier lieu, elle bénéficie à un seul. En un mot :la loi doit encourager l’intérêt particulier au service de l’intérêt général.

L’utilitarisme d’Adam SMITH, qui débouchera sur le système libéral britannique,est décidément derrière la porte :

“ Tout pour nous et rien pour les autres, voilà la vile maxime qui paraît avoir été, dans tous les âges, celle des maîtres de l’espèce humaine” Adam SMITH

On comprend aussi pourquoi dans les sociétés anglo-saxonnes aujourd’hui, on n’hésite pas à revendiquer sa réussite ; à montrer, avec fierté, les files de zéros sur sa fiche de paye. Faire de l’argent, outre-manche n’est pas une action immorale, car cette fortune a bénéficié à tous. Et on comprend également pourquoi l’inverse est vrai en France, hermétique à l’utilitarisme, restée aux idéaux révolutionnaires et à la haine du bourgeois, où l’on maudit un Xavier NIEL qui a, dans l’inconscient collectif, servi avant-tout son intérêt particulier.

La guerre froide ? Helvétius contre Marx

L’ancienne URSS fut l’image d’une société aux antipodes des principes de Helvétius. L’intérêt particulier y était diabolisé : seul comptait l’intérêt général. Aussi les différences entre individus furent-elles gommées ; ce fut le règne de l’uniforme et de la Trabant (chaque individu est au service de la collectivité), de la chasse au Bourgeois (celui qui avait réussi), des plans quinquennaux (dont l’objectif était la victoire de l’idéal socialiste)… Peu importait la misère individuelle tant que la Nation était grande. Chaque individu, dans son Kolkhoze, ne tirait aucun avantage au travail. Ces Kolkhozes furent des chef-d’œuvre d’improductivité. Lorsque Lénine, conscient du problème, introduisit une dose de libéralisme dans l’économie en lançant en 1921 la NEP, la Nouvelle Politique Économique, la productivité, par miracle, redémarra. Cette NEP donnait au paysan le droit de vendre directement ses produits et donc d’en tirer un bénéfice personnel. Il se remit donc naturellement au travail. Cette NEP fut abandonnée par Staline en 1925. L’URSS, en niant l’existence d’un désir individuel et naturel au plaisir, s’écroula.

A l’inverse, les États-Unis furent (et sont toujours) le champ d’exploration de ses principes. On y glorifie la réussite personnelle, on s’affiche sans honte au volant d’une grosse berline. Comme Smith l’avait anticipé, la réussite de quelques-uns (Ford par exemple) a permis l’enrichissement global du pays et donc une augmentation générale du niveau de vie, même si les disparités (acceptées outre-atlantique) persistent.

La lutte contre le changement climatique : un exemple qui donne raison à Helvétius

Tout le monde s’inquiète du changement climatique.En effet, il peut à terme avoir des conséquences désagréables sur notre confort, notre intérêt. En revanche, personne ne souhaite laisser sa voiture au parking, préfère les vacances à la mer et à la montagne, mange des fruits du bout du monde, veut le dernier gadget électronique fabriquer à Taïwan. Renoncer au chauffage, à la voiture climatisée ? Jamais ! Nos politiques, qui savent (ils ont lu Helvétius) que notre Moi est piloté en priorité par son « intérêt personnel », nous caressent dans le sens du poil. La croissance, c’est de l’emploi, du pouvoir d’achat, de l’intérêt personnel. La lutte contre le changement climatique heurte de plein fouet cette logique : elle suppose le renoncement au confort, au pouvoir d’achat, aux ananas « par avions » … Bref, elle n’est pas compatible avec notre Moi. Voilà pourquoi elle est si compliquée à mettre en œuvre ; Seule la loi (au sens international du terme) pourrait prendre en compte l’intérêt général. Mais ces lois (en fait ces protocoles) sont établis par les politiques, ceux-là mêmes qui flattent en permanence notre Ego pour se faire réélire. En relisant Helvétius, on comprend mieux pourquoi la baisse des températures n’est pas pour demain !

Helvétius pas très catholique

La morale de notre ami ne peut que se heurter à la morale de son époque : la morale chrétienne, qui met l’amour du prochain, le renoncement de soi, le dépouillement au centre des vertus morales. En quoi de tels commandements (Kant parlera d’Impératifs Catégoriques) ont-ils fait le bonheur des hommes. Il n’y a qu’à visiter une église pour constater que les tableaux, les vitraux et les enluminures sont couverts de visages tristes, tiraillés par la douleur. Personne n’y sourit, ne se réjouit de vivre. On y glorifie le malheur, la misère, la mort avant la mort.

Helvétius ne croit pas à de telles vertus prétendument universelles : la preuve, chaque Nation, en fonction de son histoire, dispose d’un catalogue de vertus bien différentes les unes-des- autres.

Helvétius rapporte du bout du monde l’exemple de la polygamie, crime au combien condamnable dans sa société occidentale. Pour quelle raison faut-il ainsi enfermer l’homme dans l’institution du mariage qui lui interdit toute expression de ses sens les plus naturels ? Une telle camisole de pseudo-vertu provoque en lui de la frustration, puis du mensonge et de la violence, en tout cas du malheur pour lui et sa compagne. Il aurait pu citer l’exemple des prêtres pédophiles (il y en avait aussi à son époque), aveuglé par la religion, réussissant pour un temps à enfermer leurs sens au plus profond d’eux-mêmes, et qui finalement, après des années d’efforts surhumains, n’ont pu empêcher leur libération explosive sur des êtres sans défense, faisant le malheur de tous. En quoi la chasteté est-elle une vertu ?

Helvétius pas très Kantien

Depuis Saint-Augustin, l’homme naît pécheur (héritier du péché d’Eve ayant conduit l’homme hors du jardin d’Eden), ce qui fit dire à Kant qu’il est fait d’un bois courbe, la rectitude étant l’image de la vertu.

Helvétius pense au contraire que l’homme naît ni bon, ni mauvais. Il est un peu comme n ordinateur sur lequel aucun logiciel, bienveillant ou malveillant, n’aurait encore été installé. Il rejoint Rousseau qui pensait que c’est la société et les progrès techniques qu’elle engendre qui le convertissent au vice.

Pour Helvétius, la morale Kantienne est et restera à jamais théorique (aucune action n’est jamais complètement désintéressée). Kant était un idéaliste qui avait créé un système moral pour une espèce qui n’existait pas : l’homme désintéressé.

En conclusion

Kant intitulait son œuvre de morale La Critique de La Raison Pratique. C’est fut un gros mensonge. Sa morale ne s’adressait qu’aux hommes désintéressés, c’est-à-dire à personne. Elle n’avait rien de pratique et peu de raison. Au contraire, Helvétius s’est attaché à écrire un livre directement applicable à l’homme, le vrai, celui qu’il avait devant lui. Cet homme devait être respecté dans sa nature égoïste si on voulait faire de lui, avec l’aide de la loi, un homme social, respectueux de l’intérêt général.

Lettre de Voltaire à Helvétius

Lettre à M. Helvétius

Mon cher philosophe, vous avez raison d’être ferme dans vos principes, parce qu’en général vos principes sont bons. Quelques expressions hasardées ont servi de prétexte aux ennemis de la raison. On n’a cause gagnée avec notre nation qu’à l’aide du plaisant et du ridicule. Votre héros Fontenelle fut en grand danger pour les Oracles,et pour la reine Méro et sa sœur Énegu ; et quand il disait que, s’il avait la main pleine de vérités, il n’en lâcherait aucune, c’était parce qu’il en avait lâché, et qu’on lui avait donné sur les doigts. Cependant cette raison tant persécutée gagne tous les jours du terrain. On a beau faire, il arrivera en France, chez les honnêtes gens, ce qui est arrivé en Angleterre. Nous avons pris des Anglais les annuités, les rentes tournantes, les fonds d’amortissement, la construction et la manœuvre des vaisseaux, l’attraction, le calcul différentiel, les sept couleurs primitives, l’inoculation ; nous prenons insensiblement leur noble liberté de penser, et leur profond mépris pour les fadaises de l’école. Les jeunes gens se forment ; ceux qui sont destinés aux plus grandes places se sont défaits des infâmes préjugés qui avilissent une nation ; il y aura toujours un grand peuple de sots, et une foule de fripons ; mais le petit nombre de penseurs se fera respecter. Voyez comme la pièce de Palissot est déjà tombée dans l’oubli ; on sait par cœur les traits qui ont percé Pompignan, et l’on a oublié pour jamais son Discours et son Mémoire. Si on n’avait pas confondu ce malheureux, l’usage d’insulter les philosophes dans les discours de réception à l’Académie aurait passé en loi. Si on n’avait pas rendu nos persécuteurs ridicules, ils n’auraient pas mis de bornes à leur insolence. Soyez sûr que, tant que les gens de bien seront unis, on ne les entamera pas. Vous allez à Paris, vous y serez le lien de la concorde des êtres pensants. Qu’importe, encore une fois, que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par frère Kroust et par frère Berthier ? Le grand point est que ceux avec qui vous vivez soient forcés de baisser les yeux devant le philosophe. C’est l’intérêt du roi, c’est celui de l’État, que les philosophes gouvernent la société. Ils inspirent l’amour de la patrie, et les fanatiques y portent le trouble. Mais plus ces misérables sentiront votre supériorité, plus vous aurez d’attention à ne leur point donner prise par des paroles dont ils puissent abuser. Notre morale est meilleure que la leur, notre conduite plus respectable, ils parlent de vertu et nous la pratiquons – enfin notre parti l’emporte sur le leur dans la bonne compagnie. Conservons nos avantages ; que les coups qui les écrasent partent de mains invisibles et qu’ils tombent sous le mépris public. Cependant vous aurez une bonne maison, vous y rassemblerez vos amis, vous répandrez la lumière de proche en proche, vous serez respecté même de ces indignes ennemis de la raison et de la vertu : voilà votre situation, mon cher ami. Dans ce loisir heureux, vous vous amuserez à faire de bons ouvrages, sans exposer votre nom aux censures des fripons. Je vois qu’il faut que vous restiez en France, et vous y serez très utile. Personne n’est plus fait que vous pour réunir les gens de lettres ; vous pouvez élever chez vous un tribunal qui sera fort supérieur, chez les honnêtes gens, à celui d’Omer Joly. Vivez gaiement, travaillez utilement, soyez l’honneur de notre patrie. Le temps est venu où les hommes comme vous doivent triompher. Si vous n’aviez pas été mari et père, je vous aurais dit : Vende omnia quae habes, et sequere me ; mais votre situation, je le vois bien, ne vous permet pas un autre établissement, et qui peut-être même serait regardé comme un aveu de votre crainte par ceux qui empoisonnent tout. Restez donc parmi vos amis ; rendez vos ennemis odieux et ridicules ; aimez-moi, et comptez que je vous serai toujours attaché avec toute l’estime et l’amitié que je vous ai vouées depuis votre enfance.
Voltaire (1694-1778), Lettre à M. Helvétius, 15 septembre 1763.

Tiraillé entre la critique acerbe de Michel ONFRAY, persuadé que le psychanalyste de Vienne n’était qu’un imposteur « parce qu’il couchait avec sa sœur et consommait de l’héroïne » et l’idolâtrie béate de Luc FERRY, qui préfère s’intéresser à l’œuvre de Freud et peu importe si  » sa grand-mère faisait du vélo « , il m’est apparu évident que la lecture directe de l’œuvre serait nécessaire à la forge de ma propre conviction.femme1.jpg


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  1. […] Les moines ont la triste singularité de se priver de plaisir sans faire moins de crimes. Helvétius. […]

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  2. […] « L’intérêt joue toutes sortes de rôles, même celui du désintéressé » Helvétius […]

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  3. […] mûr de la Monarchie de droit divin. Il fréquenta les plus sulfureux esprits de son temps, comme Helvétius (De L’esprit) ou Rousseau, mais aussi les Encyclopédistes comme Diderot ou […]

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  4. […] (par opposition à l’obscurantisme) et les furieux de la laïcité : d’Holbach, Helvétius, Sade, Diderot, d’Alembert et les autres. Leur travail d’usure du dogme religieux […]

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  5. […] comme l’ont montré les utilitaristes anglais du XVIIIème comme Bentham ou Smith, ou même Helvétius en France, l’homme doit être intéressé à respecter cette Loi nouvelle qui semble entraver […]

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