Comment est né le sentiment religieux ? Quelles sont les toutes premières religions de l’humanité ? Comment sont apparues les notions de sacré, de sacrifice, de salut, de prière, de rites, de clergé ?

Voici quelques-unes des questions délicates auxquelles se confronte Frédéric LENOIR, philosophe, historien des religions et ancien directeur du Monde des religions, dans son petit Traité de l’histoire des religions… Un projet ambitieux, avec un style clair et un soucis du détail, qui nous fait voyager à travers le temps et l’espace, des grottes du paléolithique jusqu’aux dérives fanatiques de l’état islamique.

Aux origines religieuses de l’humanité

Frédéric LENOIR part d’un constat fondamental : toutes les civilisations humaines, séparées par des océans ou des millénaires, ont toutes en commun d’avoir élaboré une religion. Le sentiment religieux, la propension à bâtir un panthéon, un « au-delà », un clergé, des rites semblent faire partie de l’homme, inscrits dans son ADN. Lorsqu’il y a « société humaine », il y a également religion. L’homme est un animal religieux.

Frédéric LENOIR constate la surprenante similarité des différents cultes. On retrouve ainsi un certain nombre d’invariants :

  • la survie l’âme ;
  • l’existence d’esprits et de causes surnaturelles aux événements naturels ;
  • la possibilité d’entrer en contact avec ces forces surnaturelles pour améliorer la vie ici-bas.

Pour quelle(s) raison(s) ?

Frédéric LENOIR, en explorant les premières heures de l’humanité (celles qui ont laissé des traces sur les murs des cavernes ou dans les ensembles funéraires comme Carnac) donne une première réponse : les plus anciennes (-100 000 ans) sépultures mises au jour par les fouilles ne laissent aucun doute quant à leur organisation religieuse : des objets sont disposés autour des corps, comme pour les accompagner dans un « au-delà ».

 » [..] pour se rassurer face aux aléas, aux menaces, aux dangers que la nature fait peser sur lui, pour exprimer en même temps le sentiment d’admiration qu’il éprouve devant cette grandeur, cette majesté, l’homme va donner une substance au monde invisible « . Frédéric LENOIR

Le lumineux

Rudolf Otto (XIXème siècle), un théologien luthérien, fut le premier penseur à mettre en avant l’idée d’une dimension sacrée inhérente à l’homme : le lumineux.

 » Le lumineux jaillit de l’expérience d’une frayeur pleine d’une horreur interne qu’aucune chose créée, même la plus menaçante et la plus puissante, ne peut inspirer. Cette frayeur se manifeste face au mystère : les phénomènes naturels étranges que l’on ne s’explique pas, des comportements animaux tel un hululement de chouette la nuit, probablement la mort elle-même. » Rudolf Otto

L’animisme

Du chasseur-cueilleur au sédentaire : quand Dieu prit forme humaine

Le chasseur-cueilleur, humble et faible face à une nature souvent hostile et imprévisible, a divinisé le monde, faisant d’une montagne, le refuge des dieux, d’un arbre étrange, le sanctuaire du démon, d’un étang lugubre, le repos des esprits… Les dieux prirent la plupart du temps une forme animale (animisme), donnant à ces premiers cultes l’apparence d’un immense bestiaire. Le chamane, sorte d’intercesseur avec le monde invisible, symbolisait sur les parois des cavernes les esprits (les animaux) avec lesquels il souhaitait entrer en communion. Ces cavernes étaient dédiées au culte, jamais à l’habitat, ce qui montre une très ancienne séparation du spirituel et du temporel.

Après avoir « enchanté » la nature, déifié les choses et les animaux, l’homme a commencé à maîtriser son environnement, en inventant l’outil, le feu, la culture, l’élevage.

 » L’homme ne se voit plus comme un élément parmi d’autres dans l’univers, puisqu’il le maîtrise : il se place au centre de cet univers. Le sentiment religieux se métamorphose. Les esprits de la nature, les seuls que pouvait concevoir l’homme du Paléolithique, cessent de dominer l’ensemble du paysage religieux, la religion s’anthropomorphise, elle se modèle à l’image de l’homme, et les premiers dieux émergent, créés à cette image ». Frédéric LENOIR

L’homme prit conscience de sa singularité, de sa supériorité. Il commença à cultiver la terre, dominer l’animal, puis la nature en général : logiquement Dieu ne pouvait avoir d’autres formes qu’humaine. Dieu devint anthropomorphe.

L’invention de l’agriculture : et Dieu devint une femme

La fécondité de la terre, question de survie pour l’agriculteur du paléolithique, fut la qualité première recherchée dans la divinité : elle prit donc naturellement le sexe féminin.

L’invention du rite

Malgré ses progrès, l’homme continuait à redouter la nature imprévisible, hostile et ingrate. Il la contemplait avec humilité. Mais, dans le même temps, il constatait que sa place était particulière : il avait donc un rôle à y jouer : maintenir l’équilibre. Il inventa le rituel, sorte de marché gagnant-gagnant avec la nature : l’homme se confondait en offrandes, en espérant avoir en retour une nature clémente. Et pour que le marché fusse efficace, il fallait que le don soit significatif : il commença à sacrifier une part de sa récolte, puis la plus belle bête du troupeau et enfin, ultime sacrifice, un semblable, voire ses enfants.

L’invention du panthéon

L’homme créa une société de plus en plus hiérarchisée (la hiérarchie est née avec la spécialisation des tâches qu’imposa l’agriculture : voir brève histoire de l’humanité de Yuval Hariri). Dans chaque civilisation le sentiment religieux est apparu naturellement. Il en fut de même de la hiérarchie. Dans chaque groupe humain, a émergé un chef, dont la fonction fut de diriger plusieurs castes :

  • celle des ouvriers ou des paysans, située tout en bas ;
  • celle des guerriers, de statut intermédiaire.

Tout cet ensemble constituait une œuvre originale dans la nature, une œuvre capable de la dominer : cette hiérarchie, l’homme la prolongea au-dessus de sa tête, au dessus du chef, avec de petits et de grands Dieux, et tout en haut, un Dieu suprême, le créateur.

L’invention du péché et du clergé

Les dieux avaient pris forme humaine. Ils empruntèrent également à l’homme ses caractères : les dieux devinrent jaloux, colériques, envieux, bien loin encore du Dieu des Chrétiens qui ne sera qu’amour et charité.

Le récit du Déluge raconté dans la Bible est un récit copié de traditions sumériennes (4ème millénaire). Il décrit un Dieu irascible qui va éradiquer l’humanité sur un coup de colère ! Le Dieu de l’Ancien testament est un dieu jaloux, rancunier et colérique.

Les dieux peuvent ainsi châtier, s’ils sont contrariés, par exemple, si l’homme leur manque de respect. Les événements naturels, sécheresses, inondations, sont interprétés comme autant de signes négatifs venant du ciel, des signes qu’il convenait d’interpréter pour identifier la faute qui en était à l’origine et l’offrande qui calmerait la fureur divine. Le sorcier, le chamane, l’ancien constituèrent alors une ébauche de clergé.

Lorsque Dieu changea de sexe

Vers 4000 avant Jésus-Christ, en Mésopotamie, se créent les premières villes, dirigées exclusivement par les hommes, la femme étant cantonnée aux travaux ménagers. Aussi, le même schéma fut-il utilisé pour peupler le ciel : Vénus s’effaça progressivement pour laisser la place à Mars. Par ailleurs, le Dieu de la famille la plus puissante devint le Dieu le plus puissant de la cité.

La hiérarchie des dieux, le monothéisme et l’intolérance

Les guerres incessantes entre ces cités, vont révéler la supériorité de certains Dieux sur d’autres : ceux qui permettent la victoire. Enki devint le Dieu-suprême de la Mésopotamie. L’intolérance va naître de ces monothéismes.

L’invention du clergé

Les rites, les cultes se complexifièrent. Le commun des mortels ne fut plus capable de déchiffrer les signaux venus du ciel. Il lui fallait dorénavant un intercesseur, un professionnel capable de traduire ces signaux : le prêtre, le curé, l’imam… La religion se centralisa, autour d’un temple, devenu la maison du Dieu et celle de ses serviteurs.

La police de la morale

 » La centralisation de la religion a un autre effet ; la moralisation de la vie sociale et publique. C’est à partir des temples où se construit le dogme que les premiers codes moraux sont formulés. Toutes les contraintes, tous les interdits sont en effet censés avoir été promulgués par les dieux qui ont en même temps indiqué aux hommes la conduite juste. » Frédéric LENOIR

Cette police, la religion l’exercera jusqu’au XVIIème siècle en Europe, en instaurant des tribunaux d’inquisition, en brûlant à tours de bras Au moyen-orient, elle l’exerce encore.

La sabre et le goupillon

Une alliance de fait s’établit entre les puissants et le clergé. Les prêtres confortèrent la légitimité des Rois et, en retour, ces derniers diffusèrent le message religieux et octroyaient des privilèges aux membres de ce clergé. Le Roi devint de droit divin, et par conséquent incontestable et incontesté. Le Clergé fut doté de privilèges et s’enrichit ostensiblement. Luther le premier condamna ce train de vie outrageant du Clergé et en particulier la pratique des indulgences. Il prôna un retour au contact direct avec Dieu, en se débarrassant du Clergé.

Les livres sacrés

Les premiers textes ont été essentiellement religieux. L’écriture fascina par son intemporalité, son côté magique, parfaitement adapté pour inscrire le message dans la durée.

L’histoire des religions

Frédéric LENOIR décrit avec précision et une savante concision l’émergence et l’originalité de chacun des grands cultes, notamment des trois grands monothéismes, mais également du Zoroastrisme, du Bouddhisme, du taoïsme, et surtout de la philosophie grecque, premier coup de pied dans la fourmilière toute puissante de l’église.

La lecture de son ouvrage est fondamentale pour avoir une bonne vue d’ensemble, un premier vernis, qui permet de démystifier les mythes, désacraliser le sacré, et revenir sur terre : tous ces textes ont été écrits par des hommes pour des hommes.

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Laicité, Religions

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