» En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées :20130801 usa 2013 122.jpg

  • qu’ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ;
  • que s’ils voulaient lui payer un tribut, ils seraient très bénignement traités ;
  • leur demandaient des vivres pour leur nourriture, et de l’or pour le besoin de quelque médecine ;
  • leur expliquaient au demeurant la croyance d’un seul Dieu, et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d’accepter, y ajoutant quelques menaces…[..] »
« [..] La réponse fut telle :
  • que quant à être paisibles, ils n’en portaient pas la mine, s’ils l’étaient ;
  • quant à leur roi, puisqu’il demandait, il devait être indigent et nécessiteux ; et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d’aller donner à un tiers chose qui n’était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ;
  • quant aux vivres, qu’ils leur en fourniraient ; d’or, ils en avaient peu, et que c’était chose qu’ils mettaient en nulle estime, d’autant qu’elle était inutile au service de leur vie, alors que tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pour cette raison ce qu’ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu’ils le prissent hardiment ;
  • quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu’ils ne voulaient changer leur religion, s’en étant si utilement servis si longtemps, et qu’ils n’avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissances ;
  • quant aux menaces, c’était signe de faute de jugement d’aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; ainsi qu’ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n’étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers, autrement, qu’on ferait d’eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d’aucuns hommes exécutés autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance. »

Des cannibales

Dans Des cannibales, Montaigne s’est déjà intéressé à la question du Nouveau Monde, et notamment de ses habitants. Il avait montré que le « sauvage » n’était pas celui que l’on croyait. L’Amérindien pouvait même, à certains égards, être considérés comme supérieur à l’Européen : produit de la nature (et donc création du Seigneur), au même titre que les fruits sauvages (appréciés par les Conquistadors), il n’avait en effet pas été corrompu par la civilisation. En revanche, les contemporains de Montaigne, empêtrés dans les guerres de religions (La Saint-Barthélémy (1572) est encore présente dans les esprits), pouvaient bien mériter ce titre peu envieux. Le thème du « bon sauvage » sera maintes fois repris dans la littérature, notamment par Diderot (Supplément au voyage de Bougainville) et bien plus tard Lévi-Strauss (Tristes Tropiques). L’Église chrétienne fut notamment à l’origine de la question portant sur l’humanité de ces nouveaux hommes ; question essentielle pour les Conquistadors puisque sa réponse pouvait justifier (ou pas) l’esclavage.

J’ai lu pour vous Des coches de Montaigne (ESSAIS)

La controverse de Valladolid

45 ans avant Des coches, la Controverse de Valladolid (1550) fut l’occasion de trancher le débat. Juan Ginès de Sepulveda y défendit la thèse de l’Indien (en fait le Brésilien) cruel et irrationnel, qui ne méritait pas d’être intégré dans le genre humain. En face, De Las Casas défendit la thèse inverse en s’appuyant sur le principe d’universalité du message du Christ et en montrant que le comportement des colons n’avait rien de défendable. De Las Casas l’emporta. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 lui doit beaucoup.

J’ai lu pour vous Des coches de Montaigne (ESSAIS)

Des Coches

Montaigne prend parti dans le débat en condamnant le comportement « sauvage » des conquistadors.

Pour Montaigne (comme pour Kant plus tard), la morale ne peut être sujette à discussion. Elle relève d’un impératif catégorique que l’on doit s’imposer en toutes circonstances. La morale (mais aussi la vertu et la justice) sont des fins en soi ; indépendantes des autres considérations (l’appât du gain, la quête du bonheur). Bref, la fin ne justifie pas tous les moyens, et notamment pas celui qui consiste à soumettre un peuple à sa religion, à son Roi, pour mieux le dépouiller.

En revanche (comme Jules FERRY plus tard), Montaigne est favorable à une mission civilisatrice de l’Europe : éduquer l’amérindien est donc non seulement possible mais nécessaire, en laissant toutefois de côté toute justification supérieure faisant appel à Dieu.

L’essai sous la forme d’un dialogue

Dans le texte, Montaigne met dans la bouche des Espagnols un discours bien huilé qui s’appuie sur les arguments a priori de bon sens pour un fervent catholique : Dieu est unique et donc valable pour tous, de même que le roi. L’intérêt des indigènes est donc d’accepter cette évidence ou de souffrir des conséquences. La thèse, dans la tête des Conquistadors, n’appelle pas de contre argumentation.

Pourtant, les « sauvages » répondent. Et leur réponse est d’autant plus surprenante qu’elle est cohérente ! Sans faire appel aux valeurs européennes, ils avancent des arguments de bon sens, universels, valables en Amérique comme au pôle nord : par exemple, les Conquistadors, caparaçonnés et surarmés, ne peuvent être, à première vue, considérés comme des êtres « paisibles ». Leur thèse monothéiste se heurte à la pluralité des Dieux adorés depuis des siècles (et sans inconvénients signalés) par les Amérindiens.

L’objectivité n’existe pas

Montaigne montre encore une fois que le regard objectif n’est pas possible : nous jugeons toujours l’autre à partir de notre référentiel, notre histoire, nos coutumes. Nous trouvons toujours étrange ce qui n’est pas de notre habitude : par exemple, les évangélistes qui ont parcouru le continent ont raillé l’adoration des totems en bois peint. Ils n’ont par regardé derrière eux les centaines de milliers de fidèles s’agenouiller devant des croix en bois ou des autels en pierres. Qui est le plus ridicule ?

En synthèse

Un siècle après la découverte du nouveau monde (1492) et cinquante ans après la controverse de Valladolid qui semblait avoir tranché la question, Montaigne cherche à convaincre le lecteur du comportement condamnable des Conquistadors. C’est un texte humaniste, pacifiste qui montre que ces peuples lointains ont aussi des choses à nous apprendre, une morale paisible, non-corrompue par la civilisation, fondée sur le bon sens, la tolérance (deux siècles avant Voltaire) et le respect de la nature.

Montaigne annonce à coup sûr les Lumières.

Le texte de Montaigne Des coches

Les ESSAIS – CHAPITRE VI
Des Coches

IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escrivans des causes, ne se servent pas seulement de celles qu’ils estiment estre vrayes, mais de celles encores qu’ils ne croient pas, pourveu qu’elles ayent quelque invention et beauté. Ils disent assez veritablement et utilement, s’ils disent ingenieusement. Nous ne pouvons nous asseurer de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, voir pour si par rencontre elle se trouvera en ce nombre,

Namque unam dicere causam,
Non satis est, verùm plures unde una tamen sit
.

Me demandez vous d’où vient cette coustume, de benire ceux qui esternuent ? Nous produisons trois sortes de vent ; celuy qui sort par embas est trop sale : celuy qui sort par la bouche, porte quelque reproche de gourmandise : le troisiesme est l’esternuement : et parce qu’il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueil : Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est (dit-on) d’Aristote.

Il me semble avoir veu en Plutarque (qui est de tous les autheurs que je cognoisse, celuy qui a mieux meslé l’art à la nature, et le jugement à la science) rendant la cause du souslevement d’estomach, qui advient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arrive de crainte : ayant trouvé quelque raison, par laquelle il prouve, que la crainte peut produire un tel effect. Moy qui y suis fort subject, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans alleguer ce qu’on m’a dict, qu’il en arrive de mesme souvent aux bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de danger : et ce qu’un mien cognoissant, m’a tesmoigné de soy, qu’y estant fort subjet, l’envie de vomir luy estoit passee, deux ou trois fois, se trouvant pressé de frayeur, en grande tourmente : Comme à cet ancien : Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret. Je n’euz jamais peur sur l’eau : comme je n’ay aussi ailleurs (et s’en est assez souvent offert de justes, si la mort l’est) qui m’ait troublé ou esblouy. Elle naist par fois de faute de jugement, comme de faute de coeur. Tous les dangers que j’ay veu, ç’a esté les yeux ouverts, la veuë libre, saine, et entiere : Encore faut-il du courage à craindre. Il me servit autrefois au prix d’autres, pour conduire et tenir en ordre, ma fuite, qu’elle fust sinon sans crainte, toutesfois sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas estourdie ny esperdue.

Les grandes ames vont bien plus outre, et representent des fuites, non rassises seulement, et saines, mes fieres. Disons celle qu’Alcibiades recite de Socrates, son compagnon d’armes : Je le trouvay (dit-il) apres la route de nostre armee, luy et Làchez, des derniers entre les fuyans : et le consideray tout à mon aise, et en seureté, car j’estois sur un bon cheval, et luy à pied, et avions ainsi combatu. Je remarquay premierement, combien il montroit d’avisement et de resolution, au prix de Lachez : et puis la braverie de son marcher, nullement different du sien ordinaire : sa veue ferme et reglee, considerant et jugeant ce qui se passoit autour de luy : regardant tantost les uns, tantost les autres, amis et ennemis, d’une façon, qui encourageoit les uns, et signifioit aux autres, qu’il estoit pour vendre bien cher son sang et sa vie, à qui essayeroit de la luy oster, et se sauverent ainsi : car volontiers on n’attaque pas ceux-cy, on court apres les effraiez. Voylà le tesmoignage de ce grand Capitaine : qui nous apprend ce que nous essaions tous les jous, qu’il n’est rien qui nous jette tant aux dangers, qu’une faim inconsideree de nous en mettre hors. Quo timoris minus est, eo minus fermè periculi est. Nostre peuple a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu’il y songe, et qu’il la prevoit. La prevoyance convient egallement à ce qui nous touche en bien, et en mal. Considerer et juger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner.

Je ne me sens pas assez fort pour soustenir le coup, et l’impetuosité, de cette passion de la peur, ny d’autre vehemente. Si j’en estois un coup vaincu, et atterré, je ne m’en releverois jamais bien entier. Qui auroit faict perdre pied à mon ame, ne la remettroit jamais droicte en sa place. Elle se retaste et recherche trop vifvement et profondement : Et pourtant, ne lairroit jamais ressoudre et consolider la playe qui l’auroit percee. Il m’a bien pris qu’aucune maladie ne me l’ayt encore desmise. A chasque charge qui me vient, je me presente et oppose, en mon haut appareil. Ainsi la premiere qui m’emporteroit, me mettroit sans resource. Je n’en fais point à deux. Par quelque endroict que le ravage fauçast ma levee, me voyla ouvert, et noyé sans remede. Epicurus dit, que le sage ne peut jamais passer à un estat contraire. J’ay quelque opinion de l’envers de cette sentence ; que qui aura esté une fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage.

Dieu me donne le froid selon la robe, et me donne les passions selon le moyen que j’ay de les soustenir. Nature m’ayant descouvert d’un costé, m’a couvert de l’autre : M’ayant desarmé de force, m’a armé d’insensibilité, et d’une apprehension reiglee, ou mousse.

Or je ne puis souffrir long temps (et les souffrois plus difficilement en jeunesse) ny coche, ny littiere, ny bateau, et hay toute autre voiture que de cheval, et en la ville, et aux champs : Mais je puis souffrir la lictiere, moins qu’un coche : et par mesme raison, plus aisement une agitation rude sur l’eau, d’où se produict la peur, que le mouvement qui se senten temps calme. Par cette legere secousse, que les avirons donnent, desrobant le vaisseau soubs nous, je me sens brouiller, je ne sçay comment, la teste et l’estomach : comme je ne puis souffrir soubs moy un siege tremblant. Quand la voile, ou le cours de l’eau, nous emporte esgallement, ou qu’on nous touë, cette agitation unie, ne me blesse aucunement. C’est un remuement interrompu, qui m’offence : et plus, quand il est languissant. Je ne sçaurois autrement peindre sa forme. Les medecins m’ont ordonné de me presser et sangler d’une serviette le bas du ventre, pour remedier à cet accident : ce que je n’ay point essayé, ayant accoustumé de lucter les deffauts qui sont en moy, et les dompter par moy-mesme.

Si j’en avoy la memoire suffisamment informee, je ne pleindroy mon temps à dire icy l’infinie varieté, que les histoires nous presentent de l’usage des coches, au service de la guerre : divers selon les nations, selon les siecles : de grand effect, ce me semble, et necessité. Si que c’est merveille, que nous en ayons perdu toute cognoissance. J’en diray seulement cecy, que tout freschement, du temps de nos peres, les Hongres les mirent tres-utilement en besongne contre les Turcs : en chacun y ayant un rondellier et un mousquetaire, et nombre de harquebuzes rengees, prestes et chargees : le tout couvert d’une pavesade, à la mode d’une galliotte. Ils faisoient front à leur bataille de trois mille tels coches : et apres que le canon avoit joué, les faisoient tirer, et avaller aux ennemys cette salue, avant que de taster le reste : qui n’estoit pas un leger avancement : ou descochoient lesdits coches dans leurs escadrons, pour les rompre et y faire jour : Outre le secours qu’ils en pouvoient prendre, pour flanquer en lieu chatouilleux, les trouppes marchants en la campagne : ou à couvrir un logis à la haste, et le fortifier. De mon temps, un gentil-homme, en l’une de nos frontieres, impost de sa personne, et ne trouvant cheval capable de son poids, ayant une querelle, marchoit par païs en coche, de mesme cette peinture, et s’en trouvoit tres-bien. Mais laissons ces coches guerriers. Comme si leur neantise n’estoit assez cognue à meilleures enseignes, les derniers Roys de nostre premiere race marchoient par païs en un chariot mené de quatre boeufs.

Marc Antoine fut le premier, qui se fit trainer à Rome, et une garse menestriere quand et luy, par des lyons attelez à un coche. Heliogabalus en fit dépuis autant, se disant Cibelé la mere des Dieux : et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus : il attela aussi par fois deux cerfs à son coche : et une autrefois quatre chiens : et encore quatre garses nues, se faisant trainer par elles, en pompe, tout nud. L’Empereur Firmus fit mener son coche, à des Autruches de merveilleuse grandeur, de maniere qu’il sembloit plus voler que rouler. L’estrangeté de ces inventions, me met en teste cett’autre fantasie : Que c’est une espece de pusillanimité, aux monarques, et un tesmoignage de ne sentir point assez, ce qu’ils sont, de travailler à se faire valloir et paroistre, par despences excessives. Ce seroit chose excusable en pays estranger : mais parmy ses subjects, où il peut tout, il tire de sa dignité, le plus extreme degré d’honneur, où il puisse arriver. Comme à un gentil-homme, il me semble, qu’il est superflu de se vestir curieusement en son privé : sa maison, son train, sa cuysine respondent assez de luy.

Le conseil qu’Isocrates donne à son Roy, ne me semble sans raison : Qu’il soit splendide en meubles et utensiles : d’autant que c’est une despense de duree, qui passe jusques à ses successeurs : Et qu’il fuye toutes magnificences, qui s’escoulent incontinent et de l’usage et de la memoire.

J’aymois à me parer quand j’estoy cadet, à faute d’autre parure : et me seoit bien : Il en est sur qui les belles robes pleurent Nous avons des comtes merveilleux de la frugalité de nos Roys au tour de leurs personnes, et en leurs dons : grands Roys en credit, en valeur, et en fortune. Demosthenes combat à outrance, la loy de sa ville, qui assignoit les deniers publics aux pompes des jeux, et de leurs festes : Il veut que leur grandeur se montre, en quantité de vaisseaux bien equippez, et bonnes armees bien fournies.

Et a lon raison d’accuser Theophrastus, qui establit en son livre Des richesses, un advis contraire : et maintient telle nature de despense, estre le vray fruit de l’opulence. Ce sont plaisirs, dit Aristote, qui ne touchent que la plus basse commune : qui s’evanouissent de la souvenance aussi tost qu’on en est rassasié : et desquels nul homme judicieux et grave ne peut faire estime. L’emploitte me sembleroit bien plus royale, comme plus utile, juste et durable, en ports, en haures, fortifications et murs : en bastiment sumptueux, en Eglises, hospitaux, colleges, reformation de ruës et chemins : en quoy le Pape Gregoire treziesme lairra sa memoire recommandable à long temps : et en quoy nostre Royne Catherine tesmoigneroit à longues annees sa liberalité naturelle et munificence, si ses moyens suffisoient à son affection. La fortune m’a faict grand desplaisir d’interrompre la belle structure du Pont neuf, de nostre grand’ville, et m’oster l’espoir avant mourir d’en veoir en train le service.

Outre ce, il semble aux subjects spectateurs de ces triomphes, qu’on leur fait montre de leurs propres richesses, et qu’on les festoye à leurs despens. Car les peuples presument volontiers des Roys, comme nous faisons de nos valets : qu’ils doivent prendre soing de nous apprester en abondance tout ce qu’il nous faut, mais qu’ils n’y doivent aucunement toucher de leur part. Et pourtant L’Empereur Galba, ayant pris plaisir à un musicien pendant son souper, se fit porter sa boëte, et luy donna en sa main une poignee d’escus, qu’il y pescha, avec ces paroles : Ce n’est pas du public, c’est du mien. Tant y a, qu’il advient le plus souvent, que le peuple a raison : et qu’on repaist ses yeux, de ce dequoy il avoit à paistre son ventre. La liberalité mesme n’est pas bien en son lustre en main souveraine : les privez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, un Roy n’a rien proprement sien ; il se doibt soy-mesmes à autruy.

La jurisdiction ne se donne point en faveur du juridiciant : c’est en faveur du juridicié. On fait un superieur, non jamais pour son profit, ains pour le profit de l’inferieur : Et un medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, jette sa fin hors d’elle. Nulla ars in se versatur.

Parquoy les gouverneurs de l’enfance des Princes, qui se piquent à leur imprimer cette vertu de largesse : et les preschent de ne sçavoir rien refuser, et n’estimer rien si bien employé, que ce qu’ils donront (instruction que j’ay veu en mon temps fort en credit) ou ils regardent plus à leur proufit, qu’à celuy de leur maistre : ou ils entendent mal à qui ils parlent. Il est trop aysé d’imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y fournir autant qu’il veut, aux despens d’autruy. Et son estimation se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy, qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouvent prodigues, avant qu’ils soyent liberaux. Pourtant est elle de peu de recommandation, au prix d’autres vertus royalles. Et la seule, comme disoit le tyran Dionysius, qui se comporte bien avec la tyrannie mesme. Je luy apprendroy plustost ce verset du laboureur ancien,

grec

Qu’il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac : Il faut espandre le grain, non pas le respandre : Et qu’ayant à donner, ou pour mieux dire, à payer, et rendre à tant de gens, selon qu’ils ont deservy, il en doibt estre loyal et avisé dispensateur. Si la liberalité d’un Prince est sans discretion et sans mesure, je l’ayme mieux avare.

La vertu Royalle semble consister le plus en la justice : Et de toutes les parties de la justice, celle la remerque mieux les Roys, qui accompagne la liberalité : Car ils l’ont particulierement reservee à leur charge : là où toute autre justice, ils l’exercent volontiers par l’entremise d’autruy. L’immoderee largesse, est un moyen foible à leur acquerir bien-vueillance : car elle rebute plus de gens, qu’elle n’en practique : Quo in plures usus sis ; minus in multos uti possis. Quid autem est stultius, quam, quod libenter facias, curare ut id diutius facere non possis ? Et si elle est employee sans respect du merite, fait vergongne à qui la reçoit : et se reçoit sans grace. Des tyrans ont esté sacrifiez à la hayne du peuple, par les mains de ceux mesme, qu’ils avoyent iniquement avancez : telle maniere d’hommes, estimants asseurer la possession des biens indeuement receuz, s’ils montrent avoir à mespris et hayne, celuy duquel ils les tenoyent, et se r’allient au jugement et opinion commune en cela.

Les subjects d’un prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes : ils se taillent, non à la raison, mais à l’exemple. Il y a certes souvent, dequoy rougir, de nostre impudence : Nous sommes surpayez selon justice, quand la recompence esgalle nostre service : car n’en devons nous rien à nos princes d’obligation naturelle ? S’il porte nostre despence, il fait trop : c’est assez qu’il l’ayde : le surplus s’appelle bien-faict, lequel ne se peut exiger : car le nom mesme de la liberalité sonne liberté. A nostre mode, ce n’est jamais faict : le reçeu ne se met plus en comte : on n’ayme la liberalité que future : Parquoy plus un Prince s’espuise en donnant, plus il s’appaovrit d’amys.

Comment assouviroit ils les envies, qui croissent, à mesure qu’elles se remplissent ? Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La convoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate. L’exemple de Cyrus ne duira pas mal en ce lieu, pour servir aux Roys de ce temps, de touche, à recognoistre leurs dons, bien ou mal employez : et leur faire veoir, combien cet Empereur les assenoit plus heureusement, qu’ils ne font. Par où ils sont reduits à faire leurs emprunts, apres sur les subjects incognus, et plustost sur ceux, à qui ils ont faict du mal, que sur ceux, à qui ils ont faict du bien : et n’en reçoivent aydes, où il y aye rien de gratuit, que le nom. Croesus luy reprochoit sa largesse : et calculoit à combien se monteroit son thresor, s’il eust eu les mains plus restreintes. Il eut envie de justifier sa liberalité : et despeschant de toutes parts, vers les grands de son estat, qu’il avoit particulierement avancez : pria chacun de le secourir, d’autant d’argent qu’il pourroit, à une sienne necessité : et le luy envoyer par declaration. Quand touts ces bordereaux luy furent apportez, chacun de ses amys, n’estimant pas que ce fust assez faire, de luy en offrir seulement autant qu’il en avoit reçeu de sa munificence, y en meslant du sien propre beaucoup, il se trouva, que cette somme se montoit bien plus que ne disoit l’espargne de Croesus. Sur quoy Cyrus : Je ne suis pas moins amoureux des richesses, que les autres princes, et en suis plustost plus mesnager. Vous voyez à combien peu de mise j’ay acquis le thresor inestimable de tant d’amis : et combien ils me sont plus fideles thresoriers, que ne seroient des hommes mercenaires, sans obligation, sans affection : et ma chevance mieux logee qu’en des coffres, appellant sur moy la haine, l’envie, et le mespris des autres princes.

Les Empereurs tiroient excuse à la superfluité de leurs jeux et montres publiques, de ce que leur authorité dependoit aucunement (aumoins par apparence) de la volonté du peuple Romain : lequel avoit de tout temps accoustumé d’estre flaté par telle sorte de spectacles et d’excez. Mais c’estoyent particuliers qui avoyent nourry ceste coustume, de gratifier leurs concitoyens et compagnons : principallement sur leur bourse, par telle profusion et magnificence. Elle eut tout autre goust, quand ce furent les maistres qui vindrent à l’imiter.

Pecuniarum translatio à justis dominis ad alienos non debet liberalis videri. Philippus de ce que son fils essayoit par presents, de gaigner la volonté des Macedoniens, l’en tança par une lettre, en cette maniere. Quoy ? as tu envie, que tes subjects te tiennent pour leur boursier, non pour leur Roy ? Veux tu les prattiquer ? Prattique les, des bien-faicts de ta vertu, non des bien-faicts de ton coffre.

C’estoit pourtant une belle chose, d’aller faire apporter et planter en la place aux arenes, une grande quantité de gros arbres, tous branchus et tous verts, representans une grande forest ombrageuse, despartie en belle symmetrie : Et le premier jour, jetter là dedans mille austruches, mille cerfs, mille sangliers, et mille dains, les abandonnant à piller au peuple : le lendemain faire assommer en sa presence, cent gros lyons, cent leopards, et trois cens ours : et pour le troisiesme jour, faire combatre à outrance, trois cens pairs de gladiateurs, comme fit l’Empereur Probus. C’estoit aussi belle chose à voir, ces grands amphitheatres encroustez de marbre au dehors, labouré d’ouvrages et statues, le dedans reluisant de rares enrichissemens,

Baltheus en gemmis, en illita porticus auro.

Tous les costez de ce grand vuide, remplis et environnez depuis le fons jusques au comble, de soixante ou quatre vingts rangs d’eschelons, aussi de marbre couvers de carreaux,

exeat, inquit,
Si pudor est, et de pulvino surgat equestri,
Cujus res legi non sufficit
,

où se peussent renger cent mille hommes, assis à leur aise : Et la place du fons, où les jeux se jouoyent, la faire premierement par art, entr’ouvrir et fendre en crevasses, representant des antres qui vomissoient les bestes destinees au spectacle : et puis secondement, l’inonder d’une mer profonde, qui charioit force monstres marins, chargee de vaisseaux armez à representer une bataille navalle : et tiercement, l’applanir et assecher de nouveau, pour le combat des gladiateurs : et pour la quatriesme façon, la sabler de vermillon et de storax, au lieu d’arene, pour y dresser un festin solemne, à tout ce nombre infiny de peuple : le dernier acte d’un seul jour.

quoties nos descendentis arenæ
Vidimus in partes, ruptáque voragine terræ
Emersisse feras, et iisdem sæpe latebris
Aurea cum croceo creverunt arbuta libro.
Nec solùm nobis silvestria cernere monstra
Contigit, æquoreos ego cum certantibus ursis
Spectavi vitulos, et equorum
nomine dignum,
Sed deforme pecus
.

Quelquefois on y a faict naistre, une haute montaigne pleine de fruitiers et arbres verdoyans, rendant par son feste, un ruisseau d’eau, comme de la bouche d’une vive fontaine. Quelquefois on y promena un grand navire, qui s’ouvroit et desprenoit de soy-mesmes, et apres avoir vomy de son ventre, quatre ou cinq cens bestes à combat, se resserroit et s’esvanouissoit, sans ayde. Autresfois, du bas de cette place, ils faisoient eslancer des surgeons et filets d’eau, qui rejallissoient contremont, et à cette hauteur infinie, alloient arrousant et embaumant cette infinie multitude. Pour se couvrir de l’injure du temps, ils faisoient tendre cette immense capacité, tantost de voyles de pourpre labourez à l’eguille, tantost de soye, d’une ou autre couleur, et les avançoyent et retiroyent en un moment, comme il leur venoit en fantasie,

Quamvis non modico caleant spectacula sole,
Vela reducuntur cùm venit Hermogenes
.

Les rets aussi qu’on mettoit au devant du peuple, pour le defendre de la violence de ces bestes eslancees, estoient tyssus d’or,

auro quoque torta refulgent
Retia
.

S’il y a quelque chose qui soit excusable en tels excez, c’est, où l’invention et la nouveauté, fournit d’admiration, non pas la despence.

En ces vanitez mesme, nous descouvrons combien ces siecles estoyent fertiles d’autres esprits que ne sont les nostres. Il va de cette sorte de fertilité, comme il fait de toutes autres productions de la nature. Ce n’est pas à dire qu’elle y ayt lors employé son dernier effort. Nous n’allons point, nous rodons plustost, et tournevirons çà et là : nous nous promenons sur nos pas. Je crains que nostre cognoissance soit foible en tous sens. Nous ne voyons ny gueres loing, ny guere arriere. Elle embrasse peu, et vit peu : courte et en estendue de temps, et en estendue de matiere.

Vixere fortes ante Agamemnona
Multi, sed omnes illacrymabiles
Urgentur, ignot
ique longa
Nocte
.

Et supera bellum Trojanum et funera Trojæ,
Multi alias alii quoque res cecinere poetæ
.

Et la narration de Solon, sur ce qu’il avoit apprins des prestres d’Ægypte de la longue vie de leur estat, et maniere d’apprendre et conserver les histoires estrangeres, ne me semble tesmoignage de refus en cette consideration. Si interminatam in omnes partes magnitudinem regionum videremus, et temporum, in quam se iniciens animus et intendens, ita late longeque peregrinatur, ut nullam oram ultimi videat, in qua possit insistere : In hac immensitate infinita, vis innumerabilium appareret formarum.

Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, jusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que nous y sommes, combien chetive et racourcie est la cognoissance des plus curieux ? Non seulement des evenemens particuliers, que fortune rend souvent exemplaires et poisans : mais de l’estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu’il n’en vient à nostre science. Nous nous escrions, du miracle de l’invention de nostre artillerie, de nostre impression : d’autres hommes, un autre bout du monde à la Chine, en jouyssoit mille ans auparavant. Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance : qui est un miserable fondement de nos regles, et qui nous represente volontiers une tres-fauce image des choses. Comme vainement nous concluons aujourd’huy, l’inclination et la decrepitude du monde, par les arguments que nous tirons de nostre propre foiblesse et decadence :

Jamque adeo affecta est ætas, affectàque tellus :

Ainsi vainement concluoit cettuy-la, sa naissance et jeunesse, par la vigueur qu’il voyoit aux esprits de son temps, abondans en nouvelletez et inventions de divers arts :

Verùm, ut opinor, habet novitatem, summa, recénsque
Natura est mundi, neque pridem exordia coepit :
Quare etiam quædam nunc artes expoliuntur,
Nunc etiam augescunt, nunc addita navigiis sunt
Multa
.

Nostre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous respond si c’est le dernier de ses freres, puis que les Dæmons, les Sybilles, et nous, avons ignoré cettuy-cy jusqu’à c’est heure ?) non moins grand, plain, et membru, que luy : toutesfois si nouveau et si enfant, qu’on luy apprend encore son a, b, c : Il n’y a pas cinquante ans, qu’il ne sçavoit, ny lettres, ny poix, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud, au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mere nourrice. Si nous concluons bien, de nostre fin, et ce Poëte de la jeunesse de son siecle, cet autre monde ne fera qu’entrer en lumiere, quand le nostre en sortira. L’univers tombera en paralysie : l’un membre sera perclus, l’autre en vigueur.

Bien crains-je, que nous aurons tres-fort hasté sa declinaison et sa ruyne, par nostre contagion : et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’estoit un monde enfant : si ne l’avons nous pas fouëté et soubsmis à nostre discipline, par l’avantage de nostre valeur, et forces naturelles : ny ne l’avons practiqué par nostre justice et bonté : ny subjugué par nostre magnanimité. La plus part de leurs responces, et des negotiations faictes avec eux, tesmoignent qu’ils ne nous devoient rien en clarté d’esprit naturelle, et en pertinence. L’espouventable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roy, où tous les arbres, les fruicts, et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en un jardin, estoient excellemment formees en or : comme en son cabinet, tous les animaux, qui naissoient en son estat et en ses mers : et la beauté de leurs ouvrages, en pierrerie, en plume, en cotton, en la peinture, montrent qu’ils ne nous cedoient non plus en l’industrie. Mais quant à la devotion, observance des loix, bonté, liberalité, loyauté, franchise, il nous a bien servy, de n’en avoir pas tant qu’eux : Ils se sont perdus par cet advantage, et vendus, et trahis eux mesmes.

Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, resolution contre les douleurs et la faim, et la mort, je ne craindrois pas d’opposer les exemples, que je trouverois parmy eux, aux plus fameux exemples anciens, que nous ayons aux memoires de nostre monde pardeçà. Car pour ceux qui les ont subjuguez, qu’ils ostent les ruses et batelages, dequoy ils se sont servis à les piper : et le juste estonnement, qu’apportoit à ces nations là, de voir arriver si inopinement des gens barbus, divers en langage, religion, en forme, et en contenance : d’un endroit du monde si esloigné, et où ils n’avoient jamais sçeu qu’il y eust habitation quelconque : montez sur des grands monstres incongneuz : contre ceux, qui n’avoient non seulement jamais veu de cheval, mais beste quelconque, duicte à porter et soustenir homme ny autre charge : garnis d’une peau luysante et dure, et d’une arme trenchante et resplendissante : contre ceux, qui pour le miracle de la lueur d’un miroir ou d’un cousteau, alloyent eschangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n’avoient ny science ny matiere, par où tout à loysir, ils sçeussent percer nostre acier : adjoustez y les foudres et tonnerres de nos pieces et harquebuses, capables de troubler Cæsar mesme, qui l’en eust surpris autant inexperimenté et à cett’heure, contre des peuples nuds, si ce n’est où l’invention estoit arrivee de quelque tyssu de cotton : sans autres armes pour le plus, que d’arcs, pierres, bastons et boucliers de bois : des peuples surpris soubs couleur d’amitié et de bonne foy, par la curiosité de veoir des choses estrangeres et incognues : ostez, dis je, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute l’occasion de tant de victoires.

Quand je regarde à cette ardeur indomtable, dequoy tant de milliers d’hommes, femmes, et enfans, se presentent et rejettent à tant de fois, aux dangers inevitables, pour la deffence de leurs dieux, et de leur liberté : cette genereuse obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort, plus volontiers, que de se soubsmettre à la domination de ceux, de qui ils ont esté si honteusement abusez : et aucuns, choisissans plustost de se laisser defaillir par faim et par jeusne, estans pris, que d’accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses : je prevois que à qui les eust attaquez pair à pair, et d’armes, et d’experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu’en autre guerre que nous voyons.

Que n’est tombee soubs Alexandre, ou soubs ces anciens Grecs et Romains, une si noble conqueste : et une si grande mutation et alteration de tant d’empires et de peuples, soubs des mains, qui eussent doucement poly et defriché ce qu’il y avoit de sauvage : et eussent conforté et promeu les bonnes semences, que nature y avoit produit : meslant non seulement à la cultures des terres, et ornement des villes, les arts de deça, en tant qu’elles y eussent esté necessaires, mais aussi, meslant les vertus Grecques et Romaines, aux origineles du pays ? Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette machine, que les premiers exemples et deportemens nostres, qui se sont presentez par delà, eussent appellé ces peuples, à l’admiration, et imitation de la vertu, et eussent dressé entre-eux et nous, une fraternelle societé et intelligence ? Combien il eust esté aisé, de faire son profit, d’ames si neuves, si affamees d’apprentissage, ayants pour la plus part, de si beaux commencemens naturels ?

Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance, et inexperience, à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos moeurs. Qui mit jamais à tel prix, le service de la mercadence et de la trafique ? Tant de villes rasees, tant de nations exterminees, tant de millions de peuples, passez au fil de l’espee, et la plus riche et belle partie du monde bouleversee, pour la negotiation des perles et du poivre : Mechaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiez publiques, ne pousserent les hommes, les uns contre les autres, à si horribles hostilitez, et calamitez si miserables.

En costoyant la mer à la queste de leurs mines, aucuns Espagnols prindrent terre en une contree fertile et plaisante, fort habitee : et firent à ce peuple leurs remonstrances accoustumees : Qu’ils estoient gens paisibles, venans de loingtains voyages, envoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand Prince de la terre habitable, auquel le Pape, representant Dieu en terre, avoit donné la principauté de toutes les Indes. Que s’ils vouloient luy estre tributaires, ils seroient tres-benignement traictez : leur demandoient des vivres, pour leur nourriture, et de l’or pour le besoing de quelque medecine. Leur remontroient au demeurant, la creance d’un seul Dieu, et la verité de nostre religion, laquelle ils leur conseilloient d’accepter, y adjoustans quelques menasses.

La responce fut telle : Que quand à estre paisibles, ils n’en portoient pas la mine, s’ils l’estoient. Quant à leur Roy, puis qu’il demandoit, il devoit estre indigent, et necessiteux : et celuy qui luy avoit faict cette distribution, homme aymant dissension, d’aller donner à un tiers, chose qui n’estoit pas sienne, pour le mettre en debat contre les anciens possesseurs. Quant aux vivres, qu’ils leur en fourniroient : d’or, ils en avoient peu : et que c’estoit chose qu’ils mettoient en nulle estime, d’autant qu’elle estoit inutile au service de leur vie, là où tout leur soin regardoit seulement à la passer heureusement et plaisamment : pourtant ce qu’ils en pourroient trouver, sauf ce qui estoit employé au service de leurs dieux, qu’ils le prinssent hardiment. Quant à un seul Dieu, le discours leur en avoit pleu : mais qu’ils ne vouloient changer leur religion, s’en estans si utilement servis si long temps : et qu’ils n’avoient accoustumé prendre conseil, que de leurs amis et cognoissans. Quant aux menasses, c’estoit signe de faute de jugement, d’aller menassant ceux, desquels la nature, et les moyens estoient incongnuz. Ainsi qu’ils se despeschassent promptement de vuyder leur terre, car ils n’estoient pas accoustumez de prendre en bonne part, les honnestetez et remonstrances de gens armez, et estrangers : autrement qu’on feroit d’eux, comme de ces autres, leur montrant les testes d’aucuns hommes justiciez autour de leur ville. Voylà un exemple de la balbucie de cette enfance. Mais tant y a, que ny en ce lieu-là, ny en plusieurs autres, où les Espagnols ne trouverent les marchandises qu’ils cherchoient, ils ne feirent arrest ny entreprinse : quelque autre commodité qu’il y eust : tesmoing mes Cannibales.

Des deux les plus puissans Monarques de ce monde là et à l’avanture de cettuy-cy, Roys de tant de Roys : les derniers qu’ils en chasserent : Celuy du Peru, ayant esté pris en une bataille, et mis à une rançon si excessive, qu’elle surpasse toute creance, et celle là fidellement payee : et avoir donné par sa conversation signe d’un courage franc, liberal, et constant, et d’un entendement net, et bien composé : il print envie aux vainqueurs, apres en avoir tiré un million trois cens vingt cinq mille cinq cens poisant d’or : outre l’argent, et autres choses, qui ne monterent pas moins (si que leurs chevaux n’alloient plus ferrez, que d’or massif) de voir encores, au prix de quelque desloyauté que ce fust, quel pouvoit estre le reste des thresors de ce Roy, et jouyr librement de ce qu’il avoit reserré. On luy apposta une fauce accusation et preuve : Qu’il desseignoit de faire souslever ses provinces, pour se remettre en liberté. Sur quoy par beau jugement, de ceux mesme qui luy avoient dressé cette trahison, on le condamna à estre pendu et estranglé publiquement : luy ayant faict racheter le tourment d’estre bruslé tout vif, par le baptesme qu’on luy donna au supplice mesme. Accident horrible et inouy : qu’il souffrit pourtant sans se desmentir, ny de contenance, ny de parole, d’une forme et gravité vrayement royalle. Et puis, pour endormir les peuples estonnez et transis de chose si estrange, on contrefit un grand deuil de sa mort, et luy ordonna on des somptueuses funerailles.

L’autre Roy de Mexico, ayant long temps defendu sa ville assiegee, et montré en ce siege tout ce que peut et la souffrance, et la perseverance, si onques prince et peuple le montra : et son malheur l’ayant rendu vif, entre les mains des ennemis, avec capitulation d’estre traité en Roy : aussi ne leur fit-il rien voir en la prison, indigne de ce tiltre : ne trouvant point apres cette victoire, tout l’or qu’ils s’estoient promis : quand ils eurent tout remué, et tout fouillé, ils se mirent à en chercher des nouvelles, par les plus aspres gehennes, dequoy ils se peurent adviser, sur les prisonniers qu’ils tenoient. Mais pour n’avoir rien profité, trouvant des courages plus forts que leurs tourments, ils en vindrent en fin à telle rage, que contre leur foy et contre tout droict des gens, ils condamnerent le Roy mesme, et l’un des principaux seigneurs de sa cour à la gehenne, en presence l’un de l’autre. Ce seigneur se trouvant forcé de la douleur, environné de braziers ardens, tourna sur la fin, piteusement sa veue vers son maistre, comme pour luy demander mercy, de ce qu’il n’en pouvoit plus : Le Roy, plantant fierement et rigoureusement les yeux sur luy, pour reproche de sa lascheté et pusillanimité, luy dit seulement ces mots, d’une voix rude et ferme : Et moy, suis je dans un bain, suis-je pas plus à mon aise que toy ? Celuy-là soudain apres succomba aux douleurs, et mourut sur la place. Le Roy à demy rosty, fut emporté de là : Non tant par pitié (car quelle pitié toucha jamais des ames si barbares, qui pour la doubteuse information de quelque vase d’or à piller, fissent griller devant leurs yeux un homme : non qu’un Roy, si grand, et en fortune, et en merite) mais ce fut que sa constance rendoit de plus en plus honteuse leur cruauté. Ils le pendirent depuis, ayant courageusement entrepris de se delivrer par armes d’une si longue captivité et subjection : où il fit sa fin digne d’un magnanime Prince.

A une autrefois ils mirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cens soixante hommes tous vifs, les quatre cens du commun peuple, les soixante des principaux seigneurs d’une province, prisonniers de guerre simplement. Nous tenons d’eux-mesmes ces narrations : car ilz y ne les advouent pas seulement, ils s’en ventent, et les preschent. Seroit-ce pour tesmoignage de leur justice, ou zele envers la religion ! Certes ce sont voyes trop diverses, et ennemies d’une si saincte fin. S’ils se fussent proposés d’estendre nostre foy, ils eussent consideré que ce n’est pas en possession de terres qu’elle s’amplifie, mais en possession d’hommes : et se fussent trop contentez des meurtres que la necessité de la guerre apporte, sans y mesler indifferemment une boucherie, comme sur des bestes sauvages : universelle, autant que le fer et le feu y ont peu attaindre : n’en ayant conservé par leur dessein, qu’autant qu’ils en ont voulu faire de miserables esclaves, pour l’ouvrage et service de leurs minieres : Si que plusieurs des chefs ont esté punis à mort, sur les lieux de leur conqueste, par ordonnance des Roys de Castille, justement offencez de l’horreur de leurs deportemens, et quasi tous desestimez et mal-voulus. Dieu a meritoirement permis, que ces grands pillages se soient absorbez par la mer en les transportant : ou par les guerres intestines, dequoy ils se sont mangez entre-eux : et la plus part s’enterrerent sur les lieux, sans aucun fruict de leur victoire.

Quant à ce que la recepte, et entre les mains d’un prince mesnager, et prudent, respond si peu à l’esperance, qu’on en donna à ses predecesseurs, et à cette premiere abondance de richesses, qu’on rencontra à l’abord de ces nouvelles terres (car encore qu’on en retire beaucoup, nous voyons que ce n’est rien, au prix de ce qui s’en devoit attendre) c’est que l’usage de la monnoye estoit entierement incognu, et que par consequent, leur or se trouva tout assemblé, n’estant en autre service, que de montre, et de parade, comme un meuble reservé de pere en fils, par plusieurs puissants Roys, qui espuisoient tousjours leurs mines, pour faire ce grand monceau de vases et statues, à l’ornement de leurs palais, et de leurs temples : au lieu que nostre or est tout en emploite et en commerce. Nous le menuisons et alterons en mille formes, l’espandons et dispersons. Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l’or, qu’ils pourroient trouver en plusieurs siecles, et le gardassent immobile.

Ceux du Royaume de Mexico estoient aucunement plus civilisez, et plus artistes, que n’estoient les autres nations de là. Aussi jugeoient-ils, ainsi que nous, que l’univers fust proche de sa fin : et en prindrent pour signe la desolation que nous y apportasmes. Ils croyoyent que l’estre du monde, se depart en cinq aages, et en la vie de cinq soleils consecutifs, desquels les quatre avoient desja fourny leurs temps, et que celuy qui leur esclairoit, estoit le cinquiesme. Le premier perit avec toutes les autres creatures, par universelle inondation d’eaux. Le second, par la cheute du ciel sur nous, qui estouffa toute chose vivante : auquel aage ils assignent les geants, et en firent voir aux Espagnols des ossements, à la proportion desquels, la stature des hommes revenoit à vingt paumes de hauteur. Le troisiesme, par feu, qui embrasa et consuma tout. Le quatriesme, par une émotion d’air, et de vent, qui abbatit jusques à plusieurs montaignes : les hommes n’en moururent point, mais ils furent changez en magots (quelles impressions ne souffre la lascheté de l’humaine creance !) Apres la mort de ce quatriesme Soleil, le monde fut vingt-cinq ans en perpetuelles tenebres : Au quinziesme desquels fut creé un homme, et une femme, qui refirent l’humaine race : Dix ans apres, à certain de leurs jours, le Soleil parut nouvellement creé : et commence depuis, le compte de leurs annees par ce jour là. Le troisiesme jour de sa creation, moururent les Dieux anciens : les nouveaux sont nays depuis du jour à la journee. Ce qu’ils estiment de la maniere que ce dernier Soleil perira, mon autheur n’en a rien appris. Mais leur nombre de ce quatriesme changement, rencontre à cette grande conjonction des astres, qui produisit il y a huict cens tant d’ans, selon que les Astrologiens estiment, plusieurs grandes alterations et nouvelletez au monde.

Quant à la pompe et magnificence, par où je suis entré en ce propos, ny Græce, ny Rome, ny Ægypte, ne peut, soit en utilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouvrages, au chemin qui se voit au Peru, dressé par les Roys du païs, depuis la ville de Quito, jusques à celle de Cusco (il y a trois cens lieuës) droit, uny, large de vingt-cinq pas, pavé revestu de costé et d’autre de belles et hautes murailles, et le long d’icelles par le dedans, deux ruisseaux perennes, bordez de beaux arbres, qu’ils nomment, Moly. Où ils ont trouvé des montaignes et rochers, ils les ont taillez et applanis, et comblé les fondrieres de pierre et chaux. Au chef de chasque journee, il y a de beaux palais fournis de vivres, de vestements, et d’armes, tant pour les voyageurs, que pour les armees qui ont à y passer. En l’estimation de cet ouvrage, j’ay compté la difficulté, qui est particulierement considerable en ce lieu là. Ils ne bastissoient point de moindres pierres, que de dix pieds en carré : il n’avoient autre moyen de charrier, qu’à force de bras en trainant leur charge : et pas seulement l’art d’eschaffauder : n’y sçachants autre finesse, que de hausser autant de terre, contre leur bastiment, comme il s’esleve, pour l’oster apres.

Retombons à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils se faisoient porter par les hommes, et sur les espaules. Ce dernier Roy du Peru, le jour qu’il fut pris, estoit ainsi porté sur des brancars d’or, et assis dans une chaize d’or, au milieu de sa bataille. Autant qu’on tuoit de ces porteurs, pour le faire choir à bas (car on le vouloit prendre vif) autant d’autres, et à l’envy, prenoient la place des morts : de façon qu’on ne le peut onques abbatre, quelque meurtre qu’on fist de ces gens là, jusques à ce qu’un homme de cheval l’alla saisir au corps, et l’avalla par terre.

Publicités

Joindre la conversation 3 commentaires

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

CATÉGORIE

Montaigne, Philosophie, Précurseur des lumières

Mots-clés

,