Les 70 ans du massacre de Sétif. Le premier acte de la guerre d’Algérie

La guerre d’Algérie n’a pas débuté en 1954, comme le veut l’histoire officielle, mais 9 ans plus tôt, à Sétif, le 8 mai 1945. La France sort à peine de la seconde guerre mondiale et partout, on fête la victoire.C’est le cas à Alger où les Légionnaires défilent fièrement sous la bannière tricolore. Dans le Constantinnois aussi, des défilés sont organisés. Mais ils sont d’une toute autre nature..

Les 70 ans du massacre de Sétif

Le premier acte de la guerre d’Algérie

La guerre d’Algérie n’a pas débuté en 1954, comme le veut l’histoire officielle, mais 9 ans plus tôt, à Sétif, le 8 mai 1945.

Depuis 1830, l’Algérie est intégrée au territoire Français. Un millions d’Européens y vivent, surtout dans les villes, au milieu d’un océan « d’indigènes », comme ils les dénomment. Les Musulmans ne sont que des citoyens de seconde classe, qui n’ont à l’évidence pas les mêmes droits que « les Français de souche ». Malgré les progrès indéniables apportés par la puissance coloniale, ils sont en outre privés du bien le plus précieux : le droit de disposer d’eux-mêmes. Dans l’euphorie générale, certains pensent pourtant que l’heure a sonné. Parmi eux, Saâl Bouzid, un jeune paysan algérien, issu d’un milieu modeste, qui vient d’intégrer le parti indépendantiste de Messali HADJ, le parti du peuple algérien, interdit depuis 1939. La veille, un cousin avait tenté d’alerte sa mère : « si ton fils sort demain, il ne reviendra pas ! ». Mais Saâl n’écoutait plus depuis longtemps , seul comptait la Nation algérienne. il avait répondu à sa mère : « Maman, je te le répète. Si je meurs, lance à ma mémoire des youyous… »

Ce 8 mai, répondant aux appels du PPA, il saisit son drapeau algérien, avale un café et se précipite dans la rue. Il rejoint alors le flot de manifestant déjà rassemblés qui s’écoule depuis mosquées. Il est 10 heures. Malgré les interdictions formelles de la mairie socialiste, les pancartes hostiles à la France fleurissent : on peut lire « A bas le colonialisme », « Vive l’Algérie libre et indépendante », « Libérez Messali ! »… On rappelle aussi les 150 000 jeunes venus sur les terres de France se battre contre la barbarie nazie. D’ailleurs, la procession, qui se veut pacifique, se rend aux monuments aux morts ; les morts algériens qui se sont battus pour la France. On se souvient aussi de la promesse faite à Ferhat Abbas, le chef emblématique des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML), qui avait alors exigé que les Musulmans enrôlés dans l’armée française ne soient plus « privés des droits et des libertés essentielles dont jouissent les autres habitants de ce pays ». Seuls les décorés avaient eu droit à ce privilège.

Bouzid rejoint ses camarades, des scouts musulmans. Tout devant, on a posté Aïssa, un grand gaillard tout désigné pour brandir le drapeau vert et rouge frappé du croissant et de l’étoile.

Ils sont maintenant des centaines, des milliers à descendre les rues de Sétif. Ils passent devant le café de France où des gendarmes français sont chargés de faire respecter l’ordre républicain, comme on disait alors. À la terrasse du café, des Français sirotent alors tranquillement un alcool. Eux aussi considèrent l’Algérie comme leur pays. Ils sont nés ici, comme leurs pères et les pères de leurs pères. La métropole ? Ils n’y ont jamais mis les pieds. Ils ont construit ce pays, façonné ses routes, érigés ses hôpitaux, ses dispensaires et ses écoles. Alors, ce drapeau algérien brandit dans le ciel de Sétif, ces pancartes hostiles à la mère patrie, ces musulmans venus insultés la bannière tricolore, sont autant de crachats sur leur visage, d’insultes. D’autant plus qu’ils sont persuadés que ces fauteurs de troubles sont, depuis les années 30, manipulés par les fascistes italiens. C’est Messali Hadj qui est derrière tout ça et ce chien de Ferhat Abbas. Pourtant, le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel avait prévenu les policiers : « Tirez sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien. » Qui sont-ils pour soer ainsi défier la France ?

Malgré les tentatives d’apaisement du commissaire Olivieri, les quolibets fusent, puis les menaces. Les plus excités des Européens se ruent alors sur Aïssa qui lâche finalement le drapeau. Bouzid Saâl, qui a tout vu, se précipite à ses côtés et reprend l’étendard. Poursuivi, ils tentent d’entrer dans le dédale de ruelles, mais est frappé par un coup de fusil dans la tête. Il s’effondre dans la poussière, étalé devant le café de France et laisse échapper son précieux drapeau. Il avait 26 ans et devient, ce 8 mai 1945, le premier mort de la guerre d’Algérie, le premier martyre aussi.

Aussitôt, on entend monter des « n’katlou ennessara ! » : morts les Européens ! Aux tirs des policiers répondent les règlements de compte des musulmans. C’est un carnage, une centaine de morts, dont une trentaine d’européens.

On a ramené le corps de Saâl à sa mère, avec tous les honneurs dus à ce jeune mort pour la nation algérienne : « Ton fils est un héros » lui avait-on dit. Elle était restée de marbre. Elle ne voyait qu’un fils troué par les balles.

Le calme revient progressivement à Sétif. Mais le premier domino est tombé et la chute de l’empire colonial français est devenu inévitable. Des attaques contre des intérêts français ont lieu en Kabylie, puis de nouveau autour de Sétif, en particulier dans les fermes isolées, sans défense. Des femmes sont violées, des seins coupés, des testicules arrachés.

C’en est trop pour le général de Gaulle qui assure le gouvernement de la France. Il demande à l’armée d’intervenir pour ramener l’ordre républicain. La répression est sanglante. L’aviation bombarde la Kabylie tandis que des milices privées s’organisent pour dénicher les agitateurs et leur faire la peau. Les blindés entrent en scène, écrasant les fellaghas de leurs chenilles. On ne compte plus les morts et on les enterre encore moins. Souvent, on les jette dans les puits. 5000 indigènes sont morts ces jours-là, mais le calme est revenu. Pourtant, l’envoyé spécial du Général de Gaulle, le général DUVAL, à qui on doit la répression de Sétif, avertit : « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; à vous de vous en servir pour réconcilier les deux communautés. Une politique constructive est nécessaire pour rétablir la paix et la confiance. Sinon, tout recommencera ».

Neuf ans plus tard, sans le massif des Aurès, le deuxième acte de la guerre d’Algérie était donné.

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  1. […] 1954 est retenue dans l’histoire officielle comme le début de la Guerre d’Algérie, Pourtant, les premiers morts son tombés bien avant, le 8 mai 1945, à l’occasion des massacres de Sétif […]

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Guerre d'Algérie, Histoire de France

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