Paris, 1792. Tribunal révolutionnaire. Antoine, glacial sous son large feutre noir, les regarde tous dans les yeux, ces Aristocrates et ces curés défroqués, mais aussi ces petites-gens accusés d’activités contre-révolutionnaires, d’un « bonjour » trop appuyé à un prêtre réfractaire, de liens supposés avec des exilés…

fouquier_detail.jpg

Fouquier-Tinville


A lire sur le même sujet


FOUQUIER-TINVILLE

Puisque personne n’est vraiment innocent, il les enverra tous en prison, puis à la guillotine, c’est une certitude mathématique. Il est passé maître dans l’art de faire tomber les alibis, écarter les circonstances atténuantes pour garantir une peine maximale et ainsi nourrir la guillotine affamée de Sanson.

Avant de prononcer son jugement, il prit son temps. Quel chemin il avait parcouru pour en arriver là. Sa  charge, il l’avait obtenue grâce à son oncle, l’abbé, et en avait fait bon usage. Toujours à l’affût des bons coups, le roturier qu’il était avait flirté avec la petite noblesse jusqu’à épouser l’une de ses filles. A la veille des événements qui retourneront la France, Antoine Fouquier-Tinville n’était pas à plaindre. Père de quatre enfants, il avait mené une vie de petit-bourgeois loin de Paris, à Saint-Quentin dans l’Aisne. Quelques frasques, des revers de fortunes avaient pourtant briser son élan et l’avaient cribler de dettes. Il avait perdu sa charge et fut obligé de rentrer au service de sa Majesté en tant que commissaire du Roi. Position dangereuse, puisque nous étions à l’été 1789. Sa tête pouvait se jouer sur un coup de dés, être fauchée sur une indiscrétion et tomber dans le panier d’osier de Sanson, mêlée aux dizaines d’autres pauvres bougres.

Les temps étaient durs. L’hiver 1788 avait été rude et le prix du pain n’en finissait pas de grimper. Des files d’attente nerveuses s’allongeaient devant les devantures des boulangers et on sentait qu’un simple incident, un mot déplacé pourraient mettre le feu aux poudres. Il n’y avait plus d’argent dans les caisses de l’État : le soutien armé de Louis XVI aux indépendantistes américains, mais aussi les frasques de la cour, et en particulier de l’Autrichienne, avaient vidé les derniers coffres.

Necker, le ministre du budget, qui avait le double inconvénient d’être banquier et suisse, avait demandé une audience au Roi. Louis XVI saisit ses lunettes pour parcourir sans conviction le  cahier des comptes, puis demanda l’avis du Ministre. Necker, d’un ton grave, choisit d’aller directement au but :

–  Sire, nous avons a deux options : soit nous dénonçons la dette…

– Jamais ! l’interrompit le Roi.

– soit, il faut convoquer les états généraux pour lever de nouveaux impôts.

– mais cela fait plus d’un siècle que les états généraux n’ont pas été réunis !

Le Roi savait qu’il n’y avait pas de troisième option. Il choisit la seconde option et la réunion fut fixée à Versailles pour le 5 mai 1789. Tout allait alors s’emballer. En trois ans, la Monarchie française, inaugurée à Soissons mille ans plus tôt, allait mourir et avec elle tous ses représentants.

Antoine regardait ces événements avec un œil provincial, détaché. Son cousin n’était pas n’importe qui ! C’était Camille Desmoulins, un journaliste très proche de Mirabeau. Le 12 juillet 1789, après le renvoi de Necker, Camille, chauffé comme de la braise, était monté sur une table au Palais Royal, et avait harangué la foule : « Monsieur Necker est renvoyé. Ce renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélémy des patriotes. Ce soir, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger. Il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes ! » Et pour armer le peuple, le mieux était de se rendre à la Bastille où se trouvait les stocks de poudre. Le 14 juillet, le peuple prenait ce symbole de l’arbitraire royal, libérait ses six détenus, dont le sulfureux Marquis de Sade qui n’en espérait pas temps, et tranchait la tête de son gouverneur. La révolution venait de commencer. Il fallait faire attention.

Camille Desmoulins, qui était devenu une figure majeure de ces premiers temps de la révolution, proposa à Antoine Fouquier-Tinville de réintégrer la magistrature. Il avait besoin de lui. Car la Révolution changeait de nature. L’idée d’une monarchie constitutionnelle s’était évaporée avec « la trahison »,  la fuite Roi pour Varennes et le peuple réclamait maintenant la fin de la Monarchie. L’assemblée législative tergiversait, partagée entre la gauche montagnarde qui voulait la tête du roi et la droite girondine qui voulait la sauver. Le cœur de la Nation balançait. Le peuple des sans-culotte perdait patience et décida, le 10 août 1792, de prendre les Tuileries par la force. Quelques gardes suisses furent empalés,mais après tout ils étaient là pour ça, des royalistes furent fusillés et les têtes dressées au bout des piques pour effrayer les derniers réfractaires aux idées nouvelles. On enferma la Noblesse dans les prisons. D’autres têtes devaient tomber. 100 000 en réclamait Marat ! Et pour cela que la machine infernale fonctionnât, il fallait mettre en place une justice d’exception, efficace, un Tribunal Révolutionnaire. Ce fut Danton, alors ministre de la justice, certes pousser par Robespierre, qui le créa et mit Antoine à sa tête sur proposition de Camille.

Fouquier-Tinville devint l’accusateur public du tribunal criminel de la Seine. l’idée était de juger rapidement tous ses Nobles enfermés dans les prisons françaises. Mais de jugement, il n’y en aura pas. Face aux menaces de complots contre-révolutionnaires, aux risques d’invasions des monarchies de l’est, les sans-culotte avait décidé une justice encore plus expéditive : ils allèrent dénicher les Nobles dans leurs cellules, et les envoyèrent par la fenêtre, s’en servant comme bélier pour éclater les crânes contre les murs, enfilèrent les têtes au bout des pics comme des perles sur un collier. Plus de 1000 morts et des prisons nettoyées. La terreur avait commencé.

Nous étions le 29 octobre 1793. Le Roi déjà était mort et on discutait du sirt de l’Autrichienne.  A la Convention, la bataille était rude entre les enragés Montagnards, dont l’intransigeant Marat, qui demandait tours plus de têtes et les modérés girondins de Brissot ou Lameth qui voulaient terminer la révolution en douceur, dans le but d’en consolider ses acquis. Seulement les acquis semblaient ne concerner que la haute-bougeoisie qui avait su acquérir à bons comptes les biens du clergé et conservé le droit à la propriété.

Fouquier-Tinville devint rapidement le bras armé des enragés de la Révolution. Il organisa une parodie de justice dans un seul objectif : l’efficacité. Il faisait arrêter et jugeait, sans contrôle, sans tutelle. Les avocats ? Pourquoi faire ? Une simple dénonciation pouvait suffire pour envoyer l’innocent à la guillotine. Sur son tableau de chasse, s’inscrivirent de grands noms comme Charlotte Corday qui avait assassiner Marat dans sa baignoire, Marie-Antoinette, et aussi des charrettes et des charrettes de Girondins, des grands orateurs des premières heures de la Révolution comme Barnave qui s’était fait connaître en déclarant dès 1789 devant l’assemblée nationale : « Messieurs, on veut vous attendrir en faveur du sang versé hier à Paris. Ce sang était-il donc si pur, qu’on n’osât le répandre ? ». Ce pauvre Barnave  ne savait alors pas qu’il parlait aussi de lui. Madame du Barry, alors âgée de 50 ans, la dernière favorite de Louis XV, passa aussi entre les mains expertes d’Antoine Fouquier-Tinville. L’un des plus illustres défenseurs de l’esprit révolutionnaire, certes un peu farouche, Jacques-René Hébert, le créateur du Père Duchesnes, chef de file des sans-culotte suit le même sort. On guillotina à droite, on guillotine à gauche, on guillotina du Royaliste, mais aussi du Révolutionnaire. Personne ne semblait plus à l’abri dans cette période sombre de la Révolution, maintenant animée par l’Incorruptible Maximilien Robespierre. D’ailleurs Danton, Montagnard de la première heure comme Robespierre, y passa, comme Élisabeth, sœur du Roi. Desmoulins, l’ami d’enfance de Robespierre, son épouse Lucile dont Maximilien fut le témoin de mariage, n’échappa pas non-plus à cette folie sanguinaire. Rien n’arrêtait plus Fouquier-Tinville dans son délire de justice, sa surenchère de sang. Il condamna des bonnes-sœurs, les Carmélites, des prêtres, des fermiers généraux, des savants comme Lavoisier qui, réclamant quinze jours pour terminer ses expériences, entendra de la bouche du Tribunal : « La Révolution n’a pas besoin de savants. »

Et puis, les guillotineurs devinrent à leur tour les guillotinés. Saint-Just, Couthon et Robespierre, les chantres de la terreur, furent mis hors la loi aux cris de « A bas le tyran ! » et raccourcis par la lame experte de Sanson. Le vent avait tourné et Fouquier-Tinville, complice de la Terreur, sentait le froid glacier du fer de la guillotine se rapprocher. Pourtant, il restait confiant. N’avait-il pas, pendant ces années, servi l’intérêt public ? N’avait-il pas simplement voulu le bonheur du peuple, certes un peu malgré lui ?

Le 28 mars 1795, un nouveau tribunal le condamne. Ce qu’on lui reproche ? D’avoir constitué des charrettes d’accusés à la va-vite, en attribuant les mêmes crimes à plusieurs personnes, en envoyant à l’échafaud des innocents par erreur, faute de temps pour clairement identifier les vrais coupables, en laissant vierge des actes d’accusation. Pour se défendre, il essaya de mouiller les donneurs d’ordre. Malheureusement pour lui, ces donneurs d’ordre avait tous été vidés de leur sang : « Ce n’est pas moi qui devrais être traduit ici, mais les chefs dont j’ai exécuté les ordres. Je n’ai agi qu’en vertu des lois portées par une Convention investie de tous les pouvoirs. Par l’absence de ses membres, je me trouve le chef d’une conspiration que je n’ai jamais connue. Me voilà en butte à la calomnie, à un peuple toujours avide de trouver des coupables. » Fouquier-Tinville payait donc pour tout le monde. Etait-on un salaud parce que l’on exécutait les ordres de salauds ?

Il fut condamné à mort. Mais il voulait mourir digne, sûr de son bon droit. On retrouvera, dans sa prison, ces quelques lignes : « Je n’ai rien à me reprocher : je me suis toujours conformé aux lois, je n’ai jamais été la créature de Robespierre ni de Saint-Just ; au contraire, j’ai été sur le point d’être arrêté quatre fois. Je meurs pour ma patrie et sans reproche. Je suis satisfait : plus tard, on reconnaîtra mon innocence ».

 

Publicités

Joindre la conversation 3 commentaires

  1. […] Moi, Antoine Fouquier-Tinville, accusateur public de la Révolution […]

    J'aime

    Réponse
  2. […] Moi, Antoine Fouquier-Tinville, accusateur public de la Révolution […]

    J'aime

    Réponse

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

CATÉGORIE

Figures de la Révolution, Histoire, Histoire de France, Nouvelle

Mots-clefs

, ,