brissot

Brissot

J’avais le même âge que Louis XVI. Pourtant je le voyais sur le trône et j’étais fils d’un modeste tailleur de Chartres, un père aussi rude que l’époque, élevant ses trois fils au bâton. J’ai appris à détester les despotes de bonne heure. Autant les pères autoritaires que les Rois.

Mes lectures nocturnes sur Charles premier d’Angleterre avait eu sur moi l’effet d’une révélation quasi-divine. Je ne comprenais pas comment un homme pouvait ainsi se dire Roi de « droit divin » et, ; à ce titre, assommer ses sujets d’impôts et de corvées célestes.

Il avait fini pendu et c’était bien fait pour lui. L’Angleterre avait ainsi ouvert la voie. Nous n’avions qu’à la suivre. Il fallait pendre haut et court toutes ces culottes de soie et toutes ces soutanes capotées qui tenaient la France en état d’esclavage.

J’étais fils et neveu de prêtre. Car, notre famille était très pieuse, comme la plupart dans nos belles provinces. On respectait notre curé et souvent on le craignait. La vie était rythmée par les travaux des champs et l’office. Et nul ne trouvait à y redire. Pas encore. Jusqu’à l’adolescence, baigné dans cette eau bénite, j’étais convaincu que cette organisation méthodique du temps était un bienfait du ciel. Mais je perdis la foi. Ce fut encore des lectures subversives, interdites par l’Index, qui ouvrirent mes yeux. Rousseau fut mon vrai père. Un père spirituel certes, mais dont je me sentais bien plus proche que l’original biologique. Il sut m’apprendre à douter. A ne pas prendre pour acquises les idées toutes faites que l’on apprend sur les bancs de l’Église. Je lus et relus encore sa profession de foi du vicaire savoyard, ma Bible à moi. Ça racontait l’histoire d’un jeune homme dans la fleur de l’âge, devenu un prêtre convaincu, mais souffrant dans sa chair adolescente de sa condition épiscopale. Comme le voulait la coutume, il avait fait vœu de chasteté, et il se rendait compte que tout son être, appelé par la nature, demandait, exigeait, le contraire. Fallait-il ne point être homme pour être prêtre ? Fallait-il faire taire la nature qui était en lui, toute cette puissance vitale qui ne demandait qu’à s’exprimer dans le lit d’une demoiselle ? Toutes ces certitudes s’écroulaient car, à l’évidence, rien ne justifiait un tel vœu devenu torture. Il ne fallait donc pas attendre son salut des prêtres. Ces menteurs, qui n’étaient que des hommes en robe, prétendaient interpréter les paroles de Dieu, être les intermédiaires entre le ciel et nous, pauvres ignorants… Ils compliquaient en fait à loisir la théologie pour être sûr que le peuple n’y comprit plus rien du tout. Le latin était d’ailleurs utilisé pour cet usage : rendre l’interprète de l’église indispensable. Mais moi, je lisais le latin et je savais qu’il n’y avait rien de magique dans ces enluminures. Je regardais chaque dimanche le curé s’envelopper de fumées blanches pour ajouter au mystère, allumer des bougies en marmonnant dans sa barbe des mots inaudibles, tout ça pour impressionner les foules, pour en faire un troupeau docile qui servirait Dieu et son Roi. Et pour être complètement sûr du verrouillage des esprits, l’église s’était assurée du monopole de l’éducation, et pas n’importe quelle éducation : elle s’efforçait de bourrer la tête des enfants de psaumes, d’évangiles, pour construire des esprits étriqués incapables de réflexion. Des têtes bien pleines, qui ne discutaient guère le dogme, plutôt que des têtes bien faites, capables de poser des questions. Car chercher à comprendre, c’était déjà désobéir.

1774. En cette première année du règne pathétique du dernier roi de France, je m’essayai au droit, comme la plupart des grands de la Révolution à venir. Mais ce choix, dicté par les nécessités du quotidien, ne rentrait gère dans un quelconque de mes rêves de jeunesse. Car, au plus profond de mon être, je le savais, j’étais écrivain. Seul les éditeurs ne s’en était point encore aperçus. Ma très brève expérience de la magistrature, menée il est vrai sans grand enthousiasme, fut, il faut bien le reconnaître, un navrant échec. Je quittai bien tôt Chartres pour rejoindre la Capitale, lieu de perditions certes, mais aussi caverne aux merveilles pour qui cherche à se faire un nom dans le monde fermé des grands auteurs. Et pour se faire un nom, je convenais volontiers que Brissot, noyé dans le bouillon des patronymes sans saveur, ne nourrirait pas mes ambitions. Je décidai d’ajouter de Warville pour d’une part satisfaire mon anglophilie et, d’autre part, parer ma personne d’un peu de mystère.

Les maisons d’éditions étaient à l’époque rares et surtout assaillies de jeunes talents qui bouchaient l’entrée aux auteurs de province. Mes belles pages noircies de mon élégante écriture revenaient souvent dans ma boîte aux lettres accompagnées du traditionnel et élégant refus de l’éditeur. Mais il fallait manger et payer mon loyer. Je trouvai finalement une place de journaliste au Courrier de l’Europe, un journal qui publiait en Français et en Anglais. Un bon début pour exercer ma plume. Ma carrière piétinait mais au moins j’avais chaque soir un bon repas chaud ce qui était, dans ces temps difficiles, déjà pas si mal.

Nous étions en 1782 et on ne parlait alors que de la guerre d’indépendance qui faisait rage de l’autre côté de l’Atlantique. Cherchant à affaiblir la puissance coloniale de nos ennemis héréditaires anglais, le Roi Louis avait envoyé le Marquis de La Fayette pour soutenir les insurgés américains qui aspiraient à plus de liberté. C’était bien louable. Car de liberté, ils étaient privés, vivant depuis toujours sous la botte de la couronne britannique. Cette merveilleuse aventure était pour moi une source d’inspiration inépuisable. Je n’avais d’yeux que pour ces colons, avant-garde de la liberté, qui étaient parvenus à construire une société sans Roi ! Une fédération d’états indépendants nouée par une Constitution fédérale ! Je devins le meilleur commentateur de l’actualité américaine.

De ce côté-ci de l’Atlantique, on sentait aussi que des idées nouvelles frémissaient : Voltaire était lu dans les salons parisiens et Genève était secouée par son peuple affamé de liberté. La capitale suisse était devenue le refuge des philosophes en marge, ceux qui n’hésitaient plus à critiquer ouvertement le Roi et son Dieu. A la recherche de nouveaux sujets, je me rendis donc dans la capitale Suisse où je rencontrai, pour la première fois, le compte de Mirabeau. Il avait écrit un essai sur le despotisme qui lui valut, disait-il, les geôles de Vincennes. Il fallait dire que son culot n’avait point de limite. Il écrivait par exemple que « le despotisme n’est pas une forme de gouvernement, s’il en était ainsi, ce serait un brigandage criminel et contre lequel tous les hommes doivent se liguer. » Un appel clair au soulèvement du peuple que le Roi ne pouvait tolérer. Cela aurait en effet suffi à l’envoyer en prison. Mais je pensais que c’était plutôt ses affaires avec une femme mariée à un conte qui lui valurent tant d’ennuis. Il y avait rencontré le sulfureux Marquis de Sade : un personnage pittoresque, qui avait décidé que Dieu n’existait pas et, qu’en conséquence, il pouvait s’adonner à toutes sortes de lubricité. Il me donna un exemplaire des Cent vingt jours de Sodome, un ouvrage que je n’ai jamais pu achever tant la violence et l’immoralité transpiraient de chacune des pages. Il fallait que Dieu existât pour éviter de telles horreurs, que certaines s’adonnent aux pires vilenies.

De retour à Paris, je repris ma plume. Les morts-de-faim jonchaient les rues. Le prix du pain n’avait jamais été aussi élevé. Et, dans le même temps, il se disait que la reine Marie-Antoinette gaspillait le peu de deniers qui restaient dans les coffres royaux, déjà bien entamés par l’expérience américaine. Une honte ! Tous ces Nobles qui paradaient en ville sur de beaux destriers alors que le paysan se cassait le dos dans les champs ! Ces scélérats, accrochés comme des morpions à leurs privilèges, ne travaillaient guère. Depuis la Fronde, ils étaient logés à Versailles et n’exerçaient plus leur tâches en provinces. La justice, le commerce et l’octroi étaient maintenant gérés par des gens comme moi, qui constituaient la bourgeoisie. Cette situation devenait insupportable. Une fraction minime des sujets de sa majesté vivaient grâce au travail de l’immense majorité du peuple. Les culottes de soie et les velours des galeries pour les uns, le fumier et l’odeur de la sueur pour les autres. Pourtant, comme l’avait écrit La Boétie dans son célèbre discours, il aurait suffi que le peuple arrêtât de servir pour que le système, privé du sang qui l’irriguait chaque jour, s’écroulât :  » Ils étaient grands car nous étions à genoux ! » Tout simplement.

Mes écrits sur la Reine ne plaisait guère, ce qui m’offrit un petit séjour à la Bastille. L’occasion de réfléchir à des activités moins dangereuses. Car je n’étais guère fait pour ces murs qui suintaient l’humidité, sur lesquels les écrits des malheureux qui m’avaient précédé couraient. Dans cet endroit lugubre, noir de rats, il y avait une chance sur deux d’attraper la mort. Je perdis ainsi quelques tours de poitrines et jurait de ne plus recommencer.

Mes sages résolutions, bien entendu, ne résistèrent guère à mon instinct rebelle et mon appétit d’’écriture. Mais je changeai quand même de cible, et j’en retins une plus lointaine, moins susceptible de m’attirer des ennuis. Cette cible, bien entendu, ce fut encore l’Amérique qui me la proposa. Je décidai de m’attaquer aux conditions de vie de ceux que l’on appelait les Nègres, ces gens noirs venus d’Afrique au siècle dernier et qui travaillait pour le compte des blancs dans les plantations de coton. J’avais lu les écrits de Montaigne qui, dès le XVIème siècle, avait vu dans les yeux des cannibales de l’humanité. Il disait que nous-autres européens, on avait la fâcheuse habitude de qualifier de sauvages ceux que nous ne connaissions pas, dont nous ignorions les coutumes. On pensait toujours que l’erreur était de l’autre côté des mers et que la vérité résidait sous nos pieds. Pourtant, en y regardant de plus près, avec les yeux de ces nègres, notre société pouvait à son tour paraître bien curieuse : comment un enfant de sept ans pouvait ainsi être reconnu comme notre souverain légitime ? Et tous ces barbus et grisons, poudrés comme des demoiselles, agenouillés comme si l’enfant détenait une vérité indiscutable ! Et cette myriade de pauvres gueux harassés de travail et de coups de bâtons qui ne profitaient guère des bienfaits de notre monde, alors que l’enfant-roi pétait dans la soie sans bouger le petit doigt !…

Je consacrai mon énergie donc à la dénonciation de l’esclavage dans les colonies, une honteuse traite du genre humain. Car, pour moi, ces nègres étaient des hommes. Une opinion qui ne faisait alors guère l’unanimité. Il fallait qu’ils soient des animaux pour autoriser la brutalité animale des colons. On pouvait ainsi frapper, humilier et finalement tuer sans peur de l’au-delà, puisque ils étaient des animaux, comme les chevaux ou les moutons. Je finis par fonder une société des amis des Noirs qui connut un certain succès. Elle eut au moins le mérite de faire connaître cette cause oubliée, négligée par les Français focalisés sur leur quotidien difficile.

Nous étions en 1788, la veille de la Révolution. Je connus, au gré de mes conversations, des hommes d’une grande hauteur de vue, comme Sieyes, Condorcet et surtout le marquis de La Fayette. Ce fut cette dernière rencontre qui me convainquit de la nécessité d’un voyage aux Amériques pour comprendre comment une société pouvait ainsi se passer de Roi. J’embarquais donc à l’hiver 1788 sur un trois mâts qui essuya quelques tempêtes avant d’arriver sur les côtes du nouveau monde. Ce fut de la nouvelle York que j’appris dans la presse américaine la convocation des États généraux par louis XVI. Le Roi n’avait guère trouvé d’autres solutions pour éponger les dettes du royaume. Il devait introduire de nouveaux impôts et notamment un impôt foncier. Il comptait pour cela sur son brillant ministre des finances : monsieur Necker, un banquier suisse ce qui faisait, pour un seul home, beaucoup de défauts. d’autant que la gageure était difficile : monsieur Necker pensait que la solution était de créer un impôt sur le foncier ! Il était ainsi sûr de voir contre lui se dresser les Nobles et le clergé !

Je rentrai aussitôt. Il fallait pour Paris un journal capable de braver la censure et je fondai le Patriote français. Aussitôt, la censure royale me tomba-t-elle dessus et interdit mes belles feuilles. Mais j’étais quand même satisfait car, je fus sans doute le premier à avoir créé un journal libre en France ! Je continuai de le vendre, mais sous le manteau car, mon journal était très demandé par les vrais patriotes qui en avaient assez des mensonges officiels de la presse et qui aspiraient à plus d’égalité. Mais il fallait aller plus loin. Écrire était important, mais je devais, me semblait-il, agir. Je me présentai donc aux élections et je fus élu à la commune de Paris, puis dans les différentes assemblées qui, depuis le serment du jeu de paume, s’étaient fixé pour mission de donner à la France une constitution et des lois.

J’entrai à la société des amis de la constitution qu’on a appela par la suite le club Jacobins, parce que nous étions installés dans couvent des Jacobins. Il avait été créé par les députés bretons du Tiers états mais avait vite prit son envol. Ce fut là que je côtoyai les grands de la révolution : Mirabeau, Barnave, La Fayette ou Piéton. Un avocat de Bordeaux me fut présenté. Il s’appelait Vergniaud et allait devenir mon ami. Il avait lui-aussi eu des expériences malheureuses, d’abord chez les curés puis en tant qu’avocat, une profession qu’il n’aimait gère, qui ne collait pas avec son tempérament de rêveurs. Il travaillait lorsque sa bourse était vide. Il n’aimait pas l’argent, plus intéressé par l’art de l’éloquence désintéressé qu’il pratiquait avec brio. Il était, comme je disais souvent, l’enfant des lumières. Il partageait avec Voltaire sa haine de l’intolérance, cette pulsion furieuse qui vous ferait tuer père et mère. Je rejoins vite son groupe des girondins. Roland, un manufacturier de Lyon, en fit de même. Son épouse Manon, de vingt ans plus jeune que lui, s’intéressait de près à la politique. Aussi, nous profitâmes de son large salon pour tenir nos petites réunions, rue Neuve-des-Petits-Champs.

On ne cherchait pas encore à l’époque à se débarrasser du Roi. Il était un facteur d’unité nationale et participait à l’équilibre des pouvoirs. D’ailleurs, je lui trouvais de vraies qualités humaines par rapport à ces prédécesseurs. Il me semblait qu’il faisait son possible pour éviter les effusions de sang. Pourtant pressé par les émeutiers, il avait pris la sage décision de retirer, en gage de bonne volonté, les régiments étrangers massées autour de Paris. Le Peuple aimait encore son Roi. Tellement que les femmes parisiennes, échauffées par le manque de pain, l’avaient ramené à Paris pour qu’il loge auprès d’elles, aux Tuileries. Le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron n’avaient pas fait de difficultés. Sous la protection des gardes nationaux de La Fayette, ils avaient rejoint la capitale et donner des ordres pour que la farine parvienne aux Parisiens.

Mais il y eut Varennes, cette fuite honteuse pour rejoindre les monarchies de l’est. Louis XVI avait tourné le dos à son peuple. Sûr que l’Autrichienne n’était pas étrangère à cette décision ! Et puis la découverte de l’armoire de fer où étaient enfermées les correspondances du Roi avec l’ennemi prussien et autrichien. Aux Jacobins, on ne parlait que de trahison. Seul La Fayette faisait encore mine de croire à un enlèvement. Le sort du Roi fut, à partir de cette funeste nuit, malheureusement ficelé. Il terminerait tôt ou tard sur l’échafaud. Qui pouvait encore en douter ? Moi, je ne le souhaitais pas. Je voyais la Révolution s’emballer et personne ne pourrait bientôt plus la maîtriser. Mirabeau avait justement dit « il est facile de démarrer une Révolution, il est bien plus difficile de l’arrêter ! ».

Varennes eut un effet dévastateur dont les soubresauts retentirent dans toutes les cours européennes. La France venait d’arrêter son roi ! Pour toutes les têtes couronnées, cette maladie contagieuse que l’on appelait Révolution risquait de se répandre comme une traînée de poudre et contaminer toutes les monarchies. Déjà des manifestations avaient eu lieu en Prusse. Il fallait pour ces Aristocrates vieillissant étouffer l’incendie dans l’œuf. La Patrie était en danger… Les émigrés et les soldats prussiens marchaient déjà ur Paris. On nous menaçait. Brunswick avait juré de mettre Paris à feu et à sang si on touchait à la famille royale. Il ne réussit qu’à exciter un peu plus les Français !

Le 3 septembre 1791 donna à la France sa première constitution, dans laquelle notre Roi avait encore toute sa place. La France était maintenant une Monarchie constitutionnelle où les pouvoirs étaient répartis entre la nation et son roi. Elle était en fait une variation du célèbre article de la déclaration des droits de l »homme et du citoyen de 1789 qui précisait que  » Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. » Bref, nous avions un Roi qui faisait partie du paysage constitutionnel et en ces temps-là, ça nous allait bien. »

Les travaux visant à donner la France une constitution étant achevés, de Constituante, l’assemblée devint législative. Je l’avais souhaité apaisée, elle se révéla hargneuse, âpre, déchirée entre factions rivales, tiraillé entre une gauche enragée et des modérés dont je faisais partie. . Ce fut mon ami Vergniaud qui ouvrit les débats par son célèbre discours : « Si le Roi a le chagrin de ne pas trouver en ses frères, ces émigrés qui complotent contre la Nation, l’amour et l’obéissance, qu’ardent défenseur de la liberté, il s’adresse au cœur des Français, il y trouvera de quoi se dédommager de ses pertes. » Un tonnerre d’applaudissements ponctua ses quelques phrases. Il m’avait convaincu. Nos ennemis étaient aux portes du pays. Ils étaient remontés comme des ressorts par ces émigrés réunis à Coblence qui n’avaient qu’une idée en tête : prendre leur revanche et remettre le pantin sur son trône. Robespierre, qui n’était pas encore le tyran qu’il fut par la suite, désapprouvait notre stratégie. Pour lui, l’ennemi était intérieur. Il fallait avant tout purger le pays des conspirateurs avant de déclarer une quelconque guerre à l’extérieur, qui en outre coûterait une fortune à la France qui était déjà au bord de la banqueroute.

Roland entrait grâce aux relations de Manon au ministère de l’intérieur. Dumouriez, général de l’ancien régime rallié sur le tard à la révolution, et ami cher de Danton, est proposé par les Girondins aux affaires étrangères.

Au sein des Jacobins, je réunissais mes amis, que l’on appela bientôt mes Brissotins, pour appeler à la guerre ! Guerre contre les traîtres ! Guerre contre les scélérats ! Guerre à ces Monarchies qui voulaient nous voler notre Révolution ! Seul Robespierre s’y opposait encore. Il disait la France peu préparée. Il annonçait des catastrophes aux détours de ses longs monologues. Mais moi je savais que les peuples amis nous attendaient partout en Europe. En plus, une telle attitude devrait contraindre le Roi à choisir et donc à se démasquer. Car lui seul pouvait décider de donner les premiers coups de canons ! S’il choisissait la guerre, il affichait clairement son soutien à la Constitution et peut-être sauverait-il sa tête

Vergniaud, mon fidèle bras droit, dans un discours du 3 juillet 1792 qui vibre encore dans nos cœurs, déclara « la Patrie en danger ».

Les Girondins formaient alors à l’assemblée un groupe très influent. Il s’opposait souvent aux Montagnards, ces enragés de gauche menés par le sanguinaire Marat qui réclamait chaque jour plus de têtes ! Robespierre n’était encore qu’un député parmi d’autres. On menait la Révolution ! Mais les nouvelles des défaites françaises remontaient déjà vers Paris. On nous disait responsables ! Alors que l’incompétence notoire de nos généraux expliquait largement le désastre. Les Prussiens marchaient sur Paris et le gouvernement dominé alors par Danton étudiait la possibilité d’un repli sur tour.

Marat, réfugié à Londres après la fusillade du champ-de-Mars, était revenu à Paris. Aux cordeliers, de nouveau, il haranguait les esprits surchauffés pour réclamer 10 000 têtes ! Selon le médecin furieux, 10 000, c’était peu au regard des milliers de patriotes qui tombaient à l’Est à cause des traîtres de intérieur. La foule déchaînée, renforcée des bataillons de Marseillais et de Bretons, avait décidé de prendre les Tuileries pour trouver ces têtes à couper. La centaine de gardes suisses qui assurait la sécurité du Roi faisait bien pâle figure face à ces meutes incontrôlables, assoiffées de sang d’aristocrates. Le Roi se réfugia à l’Assemblée qui aussitôt annonça la fin de la monarchie. Si Louis XVI pouvait encore sauver quelque chose, c’était sa tête. Mais quelles étaient ses chances alors qu’il était jugé par une assemblée qui concentrait tout ce que Paris avait d’enragés ? La mort, bien sûr, fut votée. Moi, je me contentais d’un sursis, ce qui provoqua mon expulsion des Jacobins. Ce fut encore Vergniaud qui annonça le verdict : la mort.

En septembre 1792, Marat de nouveau réclama des têtes. Celles des Nobles qui complotaient en prison. Il en voulait maintenant 100 000 ! Les sans-culotte investirent les cachots armés de pieux aiguisés et de fourches. On dénombra des milliers de morts. On défenestrait, on torturait, on coupait les membres des Aristocrates qui, hier encore, dominaient le monde. Danton, Ministre de la justice, ne faisait rien. Ces massacres m’avaient écœuré. Je n’étais pas venu à Paris pour ça. Je voulais avec mes amis que la Révolution s’achevât avant qu’elle ne discrédite dans l’horreur. J’étais devenu définitivement hostile à cette gauche sanguinaire qui pensait trouver son bonheur dans le sang des Aristocrates. Et je le fis savoir à la Convention, cette assemblée créée sur le modèle américain pour gérer les affaires courantes depuis la chute de la Monarchie.

Madame Roland fut la plus virulente. Pour elle Danton n’avait rien fait pour éviter ces massacres. Le perfide ministre lui rétorqua dans sa plus belle formule machiste « Nous avons besoin de ministres qui voient par d’autres yeux que ceux de leur femme ». Il faisait bien entendu allusion à monsieur Roland, ministre de intérieur que chacun croyait aiguillé en secret par son épouse. La haine entre Danton et Manon devint légendaire. Les Montagnards reprirent en cœur les plaisanteries douteuses à l’encontre de Manon qui devint, dans leur bouche pleine de haine, madame Coco.

La victoire de Valmy m’apporta du réconfort. Elle justifiait un peu mes premières prises de position en faveur de la guerre. Danton vint alors me demander son soutien pour son nouveau projet : à situation exceptionnelle, la Révolution avait besoin d’une justice exceptionnelle ! Il voulait mettre en place un Tribunal révolutionnaire doté de pouvoirs spéciaux ! Je voyais derrière cette demande la patte de Robespierre ! Je n’y étais pas favorable. Car il était évident que d’autres têtes allaient tomber et souvent des têtes innocentes. Mais je voyais de Marat qui paradait à la tribune. Encore il réclamait du sang ! J’ai vu alors l’occasion de faire taire ce malade mental qui avait l’oreille du peule ! Je proposais à Danton de le soutenir s’il traduisait Marat en justice. Et le Tribunal vit le jour sous la présidence de Fouquier-Tinville. Marat fut arrêté mais acquitté ! Le tribunal ne pouvait condamner un tel révolutionnaire !

Une nouvelle terrible vint alors emplir les bancs de l’assemblée : ce traître de Dumouriez était passé à l’ennemi ! Chacun savait que nous étions très liés et que je lui faisais confiance. Cette trahison venait de fragiliser grandement ma position. Je passai à mon tour pour un traître avec tous mes amis Girondins. La commune de Paris menée par le bout du nez par Hébert délégua le 31 mai 1793 la troupe pour investir la Convention. Malgré les protestations du Président, la soldatesque entra dans le bâtiment. Nous, les Girondins, savions que nous étions les cibles de cette intrusion maléfique. Hébert demanda la parole et annonça qu’il avait une liste de 23 traîtres qu’il était venu arrêter. On réclama les noms ! Vergniaud, mon fidèle Vergniaud, était paniqué. Il demanda un verre de sang pour Robespierre qui avait soif ! On lit les noms et nous fûmes tous arrêtés.

Alors que Samson remontait mécaniquement la lame aiguisée de la guillotine, je pensais à toutes ces têtes qui tomberaient derrière moi, tous ces enragés qui avaient juré ma mort et qui, à leur tour, sentiraient le souffle glacé de l’acier dans leur cou.

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Figures de la Révolution, Histoire, Histoire de France, Nouvelle

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