20130801 usa 2013 110S’il fallait sortir du bouillon culturel des Lumières, le plus athée des philosophes, le baron d’Holbach serait certainement accroché au bout de la ligne ! Il fut au cœur de l’agitation philosophique qui, 20 ans avant la Révolution, allait mettre le vers dans le fruit trop mûr de la Monarchie de droit divin. Il fréquenta les plus sulfureux esprits de son temps, comme Helvétius (De L’esprit) ou Rousseau, mais aussi les Encyclopédistes comme Diderot ou d’Alembert.


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Les articles qu’il propose alors dénoncent clairement son ennemi : la religion.

Son système de la nature est un peu trop avant-gardiste pour l’orthodoxie de l’époque : nous sommes alors toujours dans la période monarchique (Louis XVI) et l’Église (La Sorbonne) contrôle la littérature. Son livre est alors mis à l’Index (la liste tenue par les autorités ecclésiastiques des ouvrages profanes ou dangereux), puis brûlé en place publique. Nous allons comprendre pourquoi !

J’ai lu pour vous Le système de la nature (1770) du Baron d’Holbach

La raison plutôt que les préjugés

D’Holbach reprend les thèses défendues un siècle plus tôt par La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire : l’homme écoute trop ce qu’on lui dit (et notamment ce que lui dit l’église). Les préjugés, les traditions millénaires, les comptes sont pour lui plus légitimes que ce que lui propose sa raison. Il croit volontiers aux paroles magiques, notamment des prêtres et des curés, quitte à endormir sa raison. Bref, l’homme s’est construit sa propre prison. Il cherche à éteindre ses instincts naturels et devient l’instrument de son propre malheur. Car l’homme qui croit est malheureux. (pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer les vitraux dans les églises : pas un sourire, que de la souffrance et de la peine).

Pas de principe créateur appelé Dieu

Dans la lignée des empiristes, D’Holbach fait confiance aux sens. La vérité (la nature) ne peut être dévoilée que par la multiplication des expériences sensibles. L’existence de la nature est notre seule certitude. C’est une matière éternelle qui nous entoure, qui vit, qui bouge, se mélange. Sans matière, il n’y a pas de mouvements et donc pas de vie. Au passage, D’Holbach règle d’un coup de crayon (et peu rapide à mon goût : voir l’article sur le temps) la question du temps : il n’y a pas d’instant zéro. Matière et vie ont toujours existé et il n’y a donc pas besoin d’un principe créateur comme dans la Bible (Genèse) que certains appellent Dieu.

Le monde n’est que matière

D’Holbach rejoint les atomistes grecs (Leucippe, Démocrite, Épicure) qui voyaient dans la matière un agrégat d’atomes (étymologiquement parties que l’on ne peut plus diviser). Cette conviction lui donne une définition de la mort bien moins sexie que celle proposée par l’Église : lorsque l’individu meurt, tout son être retourne à l’état de matière désagrégée. Mais il ne s’agit pas de matière inanimée, mais d’une matière en mouvement qui se transforme et produit de nouveaux êtres. Il faudra attendre Pasteur pour écarter cette hypothèse de « génération spontanée », c’est-à-dire cette possibilité de fabriquer naturellement du vivant à partir de l’inerte.

L’âme n’existe pas

D’Holbach avait une image assez avancée du fonctionnement du cerveau. À l’époque, on ne connaissait rien aux réseaux neuronaux et on était enclin à séparer, comme chez Descartes, la matière pensante (ou l’âme), qui le cas échéant pouvait être immortelle et la matière inerte (le corps) capable de sensations. Bien entendu, le silence complet régnait lorsque l’on essayait de définir la nature de cette matière pensante. Le baron, lui, se lance : le cerveau est un corps fait d’atomes en mouvement. Il s’organise pour créer de la mémoire, se modifie pour faire surgir des images, des sensations, des pensées. L’homme doit sa supériorité cérébrale sur les animaux à la meilleure organisation de son cerveau ! Il lie donc l’entropie (la mesure thermodynamique de l’organisation) et l’intelligence ! On le sait aujourd’hui, le cerveau humain est l’objet connu de notre Univers le mieux organisé. Les sciences naturelles aujourd’hui ne sont pas très loin de donner raison à cette conception moderne de notre organe. Exit l’âme donc chez d’Holbach.

La négation du libre-arbitre et le bonheur

L’Église a eu recours à la notion de libre-arbitre depuis saint Augustin. En effet, le principe de causalité (tout effet à une cause) poussé à l’extrême interdit en principe la notion de liberté chez l’homme : toute décision humaine serait la conséquence d’une cause, dont l’homme ne serait pas maître, voire dont il n’aurait pas conscience. Le meurtrier, par exemple, est la conséquence d’un milieu social, d’une éducation, d’événement aléatoires, dont il n’est pas responsable. En outre, il n’a pas choisi de naître. Pourquoi serait-il donc coupable de ses actes ? Voilà qui n’arrangeait guère l’Église attachée à la notion de péché (pour culpabiliser ses ouailles). Elle imposa donc cette notion de libre-arbitre qui veut que l’homme peut choisir en toute liberté de faire le bien ou de faire le mal. Il est alors responsable de ses actes. Pour le divin Baron, tout ça n’est que foutaise. L’homme est la conséquence de la nature et obéit à ses lois. Il n’y a pas de hasard dans la nature : si on ne sait pas, a priori, si la pièce va tomber du côté pile ou du côté face, c’est seulement parce qu’on est incapable de connaître tous les paramètres qui régissent son mouvement (vitesse, masse, souffles d’air, frottements du tapis…). Il n’y a pas de hasard, seulement de l’ignorance. L’homme n’est pas libre de ses choix et donc non-responsable. Nietzsche dira à peu près la même chose quelques années plus tard : la seule liberté qui lui reste est de se connaître puis d’accepter sa nature pour atteindre le seul but défendable de la vie : le bonheur. Le Baron s’inscrit dans la lignée des utilitaristes en défendant l’amour de soi, un amour utile et naturel et donc justifiable.

La bienveillance est naturelle

On retrouve beaucoup du Contrat social de Rousseau dans la vision de la société du Baron. Comme chaque individu cultive son « amour de soi », la vie en société serait impossible sans des lois. Comme chez Rousseau, cette loi doit être produite par les citoyens dans le seul objectif de protéger l’intérêt général. L’éducation est donc nécessaire pour domestiquer l’amour de soi qui pourrait engendrer des passions destructrices.

L’athéisme du baron D’Holbach

Pour le baron, l’homme a eu l’idée de Dieu le jour où il a constaté que deux groupes de forces s’opposaient dans l’Univers : les forces du bien et celles du mal. Certains individus plus malins ont tout de suite vu le bénéfice qu’ils pourraient tirer de cette idée. Ils se sont faits les interprètes des signes de la nature et ont ainsi acquis un pouvoir sur leurs semblables, les maintenant sous leur joug par la peur de l’au-delà. Le baron voit bien ce qui ne va pas dans la logique épiscopale :

  • l’homme cherche en permanence une récompense (le paradis). Il est donc vertueux par intérêt, ce qui n’est pas défendable ;
  • D’Holbach constate que Dieu a des qualités humaines, trop humaines aurait dit Nietzsche. Il est donc bien le produit de l’imagination de l’homme (et non l’inverse) ;
  • D’Holbach pense enfin que l’on ne peut pas démontrer l’existence de Dieu (ni sa non existence d’ailleurs) et récuse ainsi les preuves de saint Thomas d’Aquin.

Un père majeur de la Révolution

D’Holbach, en précurseur de Saint-Just, dénonce le pacte entre les politiques (le Roi et la noblesse) et la religion (le clergé), deux groupes qui se protègent mutuellement pour leur égoïste bénéfice. La seule solution est de rompre ce pacte et de redonner le pouvoir au peuple dans une Res (chose) Publica (publique). L’éducation laïque sera l’outil de la morale.Un Danton ou Hébert n’aurait pas dit mieux.

Tiraillé entre la critique acerbe de Michel ONFRAY, persuadé que le psychanalyste de Vienne n’était qu’un imposteur « parce qu’il couchait avec sa sœur et consommait de l’héroïne » et l’idolâtrie béate de Luc FERRY, qui préfère s’intéresser à l’œuvre de Freud et peu importe si  » sa grand-mère faisait du vélo « , il m’est apparu évident que la lecture directe de l’œuvre serait nécessaire à la forge de ma propre conviction.femme1.jpg


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Joindre la conversation 12 commentaires

  1. […] n’était pas comme D’HOLBACH ou DIDEROT, un athée furieux. On le caserait plutôt dans la colonne des Déistes (comme Voltaire) […]

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  2. […] du XVIIIème siècle, cette morale indiscutée fut remise en question : en effet, certains (D’HOLBACH, l‘abbé MESLIER eurent l’audace de postuler que Dieu n’existait pas. […]

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  3. […] « Quand on voudra s’occuper utilement du bonheur des hommes, c’est par les dieux du ciel que la réforme doit commencer. » Baron d’Holbach. […]

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  4. […] la question du divin. Voltaire (traité sur l’Intolérance) posa les bases de la laïcité. D’Holbach ou Diderot s’affichèrent, quant à eux, franchement athées. Spinoza pensait que Dieu et la […]

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  6. […] les Lumières (par opposition à l’obscurantisme) et les furieux de la laïcité : d’Holbach, Helvétius, Sade, Diderot, d’Alembert et les autres. Leur travail d’usure du dogme […]

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  7. […] le système de la nature du baron d’Holbach […]

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  8. […] (1740-1814) de Sade was a child of the Enlightenment, a champion of atheism as was the Baron d’Holbach […]

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