Samra Kesinovic, 16 ans, esclave de DAECH

samraUne pensée pour Samra Kesinovic victime de la barbarie islamiste. L’homme était furieux, les yeux rougis par la haine, exorbités. Il menaçait l’adolescente avec un marteau de charpentier, beuglant, vomissant des insultes entrecoupées de versets du Coran. Le qabis qui tombait sur ses chevilles était tâché de sang. De Samra, il ne voyait que des yeux pleins de terreur. Enveloppée dans un niqab, elle se muait comme un fantôme, cherchant désespérément une issue, appelant à l’aide en poussant de petits gémissements. Mais les trois femmes assises en tailleur de l’autre côté du mur ne bougeraient pas. Elle le savait. Samra butta sur une caisse de munitions et s’effondra sur un parterre de douilles et de sciure.

Paniquée, Elle se retourna pour lui faire face, les mains posées sur son ventre arrondi ; un ventre fécondé par celui qui, hier encore, était son mari ; un homme qu’elle n’avait pas choisi, mais qu’elle avait accepté, car c’était la volonté de Dieu et qui, en cet instant cruel, dressait au dessus de sa tête, un marteau prêt à frapper. C’était un Moudjahidine, un combattant de Dieu, un soldat du Califat, un homme vénéré de Raqqa. il avait tué de l’apostat à tours de bras et avait reçu en récompense nombre de femelles. Samra en faisait partie. Et elle n’était pas n’importe qui : un cadeau de choix, un de ceux réservés aux plus méritants : elle avait les yeux clairs et venait de fêter ses dix-sept ans.

Ses parents avaient fui la Bosnie dans les années 90, alors que le pays était en guerre. A l’époque, le diable s’appelait Ratco Mladic. Il avait lâché ses Scorpions sur son village. Des dizaines de familles musulmanes avaient été massacrées, ensevelies dans les sables de SREBRENICA, sous les yeux indifférents, pour ne pas dire coupables, de 400 casques bleus néerlandais. La famille Kesinovic avait échappé par miracle au pogrom. Exfiltrée par la Croix-Rouge, elle avait trouvé refuge en Autriche. On l’avait installée dans un petit meublé et son père avait rapidement trouvé du travail, sur le chantier de la gare. Tout le petit monde s’était reconstruit, lentement, à l’abri des hurlements. On ne manquait de rien et la vie s’écoulait paisiblement.

Comme sa famille, Samra n’était pas très portée sur la religion. La famille avait toujours fait le ramadan, mais les femmes ne portaient pas le voile. Trop jeune au moment du génocide, elle n’avait aucun souvenir des exécutions de masse. Sur les bords du Danube, elle avait grandi à l’école occidentale, se faisant belle pour la photo de classe, s’inscrivant dans cette culture européenne qui n’était pas la sienne. Elle avait suivi des cours de danse et était bonne élève, promise aux meilleures universités. Elle voulait être médecin. Ses parents lui parlaient parfois des heures sombres, évoquaient d’obscurs cousins bosniaques enterrés loin d’ici, au pays, des amis perdus qu’elles ne connaissaient pas. Son père évitait les détails trop douloureux. Il voulait effacer le passé et, pour sa fille, construire un avenir ici, dans la capitale autrichienne. Samra, parfois, se laissait aller à quelques traits de crayons pour souligner son regard azur, un peu de rouge à lèvre pour paraître plus âgée, un peu de rose sur les ongles comme les jeunes filles de sa classe. Elle avait même aimé un Autrichien, Jorgen, une sorte de grand viking déraciné, avec lequel elle avait connu les premiers frissons de l’amour, le bonheur de se réveiller dans un lit chauffé par les corps emmêlés. Elle ne le savait pas encore, mais tout ça, c’était mal, c’était péché…

Ce fut à 15 ans qu’elle rencontra de jeunes Tchétchènes, alors qu’elle se promenait avec son amie Sabina sur les bords du Danube. Les jeunes avaient fui leur pays, ce qui leur faisait un point commun. Rapidement la conversation s’est engagée. ils racontèrent qu’aux pays, personne ne les attendaient. Il y avait eu des dizaines de milliers de morts, des moudjahidines qui s’étaient battus pour Dieu, le plus grand, contre l’oppression russe. Vladimir, le tsar, comme ils disaient, avait promis de les pourchasser « jusque dans les chiottes ». Grozni avait été écrasée sous une pluie d’obus, puis des commandos russes étaient entrés en, ville pour y semer la terreur. La ville avait tenu trois mois mais avait fini par céder. De Grosny ne restait qu’un amas de ruines. Grâce à Dieu, 12 000 hérétiques Russes aussi étaient tombés. Les Tchétchènes ne s’étaient jamais sentis chez eux en Autriche. On les regardait comme des étrangers, des voleurs de poules. Heureusement, ils étaient restés soudés et parlaient souvent du pays et de Dieu. Ils disaient que nulle loi n’était supérieure à celle du Créateur, et sûrement pas les lois des hommes, les lois autrichiennes, des lois impies. C’était bien nouveau pour Samra et Sabina. Ce fut la première fois qu’on leur parlait sans tabou de leurs origines. Samra aurait tant voulu connaître son pays, ses coutumes, ses traditions millénaires, celles de grands-parents qu’elle n’avait jamais connus. Mais ses parents avaient tourné la page et étaient peu disant lorsque les questions trop précises titillaient leur passé.

Les Tchétchènes fréquentaient la mosquée de Vienne et invitèrent les deux jeunes filles à y écouter les prêches de l’imam. Le vendredi suivant, prétextant une sortie au cinéma, les deux amies entrèrent dans le quartier réservé aux femmes, voilées pour la première fois. L’Imam leur promit le paradis, le « vrai » Islam, loin des outrances occidentales, ces lumières, cette vie nocturne où régnait le mal, l’univers du Diable venu séduire les brebis égarées. Il voulait les sauver, les arracher des mains impies, des mécréants, leur montrer le chemin de la rédemption. Elles devaient oublier leur famille, leur père et leur mère, pour se consacrer plus intimement à la religion, entrer dans une nouvelle famille, se soumettre à Dieu. Tous les liens qui les attachaient au passé devaient être coupés. Il disait aussi que leur corps ne leur appartenait pas ; il appartenait à Dieu. Il ne devait jamais être source de plaisir ; il ne devait servir qu’à enfanter, à offrir au Califat de nouveaux et solides soldats. Il était écrit que leur chemin se poursuivrait loin d’ici, avec les frères et les sœurs qui menaient un dur combat en Syrie pour que triomphe la vérité…

Bouleversée par le puissant discours de l’Imam, impressionnant dans sa tunique traditionnelle et sa voix hypnotique, Samra ne dormit pas cette nuit-là. Ce fut comme si on venait de déchirer le voile épais qui, jusqu’à cet instant, avait masqué le sens de sa vie. On lui aurait menti pendant ces longues années ? Et Maman aussi ? Comment cela fut-il possible ? Le péché aurait ainsi rythmé sa vie d’adolescente sans qu’elle en fut consciente. Car cet homme charismatique, cet Imam, cet interprète de de Dieu ne pouvait avoir tort. Comment pouvait-on avoir tort lorsque la source d’inspiration était un texte écrit par le prophète lui-même ? Elle alluma son ordinateur dans l’espoir de trouver des réponses. Elle n’eut pas longtemps à chercher. Partout on dénonçait les crimes des Juifs, des Américains et des Français. Des images d’une violence extrême montraient des enfants palestiniens déchiquetés par des grenades israéliennes, des hommes emprisonnés, torturés par l’ennemi sioniste. On appelait à la vengeance.On appelait à la guerre sainte… Et elle était là, sur son lit, baignée par le confort occidental. Soudain, elle eut honte de sa vie.

Elle revit ses amis Tchétchènes. Elle eut envie de les entendre, de connaitre leur avis, de partager ses doutes. Ils la rassurèrent. Elle était sur la bonne voie et pour elle rien n’était perdu. Ils l’aideraient. Sa destinée, disaient-ils, serait loin des Carpates, loin de cette Europe de Croisées, ces ennemis de Dieu. Pour obtenir le pardon, Samra devait se donner tout entière. On lui trouverait un époux digne de ce nom, un soldat de Dieu. Elle serait la génitrice de la prochaine génération de martyrs. De ce ventre, sortiraient les meilleurs enfants, des dizaines de croyants qu’elle formerait au sacrifice. Telle serait son destin de femme musulmane. Les Tchétchènes lui offrirent un Coran et des extraits de discours enflammés, de films de propagande où l’on voyait des flammes brûlant l’infidèle, des forêts de kalachnikovs criblant le mensonge de balles vengeresses, des docteurs de la Foi à la rhétorique parfaite qui lui disait en allemand tout ce qu’elle gagnerait à rejoindre le Califat. Mais pour être sauvée, il fallait qu’elle quittât ses parents. Tout de suite !

Ce fut en pleures qu’elle rejoignit le petit meublé familiale. Ses parents étaient sortis. Elle s’écroula sur son lit, le cerveau trop plein de questions. Elle se souvint des Noëls, des rires entre amis, des verres d’alcool, des réveils douloureux, des amours de passage, des concerts. Ces doux souvenirs n’étaient-ils donc que des trompes l’œil, des leurres semés par le Malin pour l’égarer ? Et ses parents ? Ils l’auraient aussi trompée, lui aurait menti depuis la nuit des temps. Ici, n’était-elle donc rien ? Devait-elle être une servante de Dieu ? Pourtant, dans ses entrailles, elle sentait bien qu’elle aimait ses parents, qu’ils avaient été tout pour elle. Elle était comme coupée en deux. La moitié de son corps réclamait la tendresse maternelle, la douceur des nuits viennoises, mais la seconde lui faisait la morale, la mettait en garde contre la tentation du péché, l’attirait loin d’ici, en terre d’islam, là où elle pourrait se soumettre tout entière à Dieu.

Samra et son amie quittèrent Vienne en avril 2014. Elles prirent un vol pour la Turquie. Samra laissait derrière elle une famille détruite, inconsolable. Son père avait essayé de la retenir, de lui dire qu’elle ne trouverait que la mort. Mais n’était-ce point ce qu’elle cherchait par dessus tout ? Donner sa vie à Dieu ! Le réseau tchétchène facilita leur passage en Syrie. Ça y était ! Elles étaient en terre d’Islam. Elles étaient sauvées, protégées des tentations infidèles. Sur Facebook, Samra laissa un dernier message à ceux qui hier encore était ses parents : « Ne me cherchez pas ; je suis partie servir Allah et je vais mourir en son nom. Nous nous reverrons au Paradis » Les deux amies furent rapidement séparées. Samra fut prise en main par l’administration efficace du Califat. On la couvrit de noir et on la fit grimper dans un fourgon où attendaient déjà une dizaine d’autres sœurs. Il démarra en trombe, faisant voler la poussière du désert. La piste mauvaise faisait bringuebaler la machine. Samra, à plusieurs reprises, dut s’accrocher au bastingage pour ne pas s’écrouler sur sa voisine, un fantôme noir posé à côté d’elle. Derrière la vitre cassée, ce n’était que champs de ruines, véhicules calcinés, éparpillés au milieu de chaussée. Et puis des Moudjahidines, partout, drapés de toutes les couleurs, couverts de poussière. La fourgon passa un dernier check-point et entra en ville, enfin ce qu’il en restait, des murs éventrés, des gravats partout, des toits effondrés. Samra recula lorsque, soudain, elle vit au milieu d’un carrefour, un corps sans tête, accroché à une croix gigantesque. Les images vues sur le Net n’étaient rien. En vrai c’était hallucinant, hypnotique. Elle se retint pour ne pas vomir. La tête avait roulé sur le bas côté et la regardait. Samra ferma les yeux. L’image de sa mère surgit de nulle part, comme un diable sorti de sa boîte, une image douce, emprunte de sérénité. Non. Il fallait tout de suite oublier, chasser de son esprit sa vie d’avant, sa vie de péchés. Pourtant, Maman lui souriait, la voulait dans ses bras, la caresser, l’étouffer de baisers. Samra eut alors envie de céder une nouvelle fois, se laisser emporter par ce doux rêve.

Ce furent les freins du fourgon qui la sauvèrent. La petite dizaine de filles descendit sur ce qui ressemblait à une place. Des hommes en noir, armés de fusils, les conduisirent dans un immeuble dont le premier étage avait été soufflé. C’était la maison des sœurs. A l’intérieur, une ampoule, piteusement accrochée à un fil électrique, jetait une lumière pâle sur un groupe d’hommes barbus. On leur donna une nouvelle burqa et un peu d’eau. On rangea ensuite les filles sur des chaises et on leva les voiles. Les hommes vinrent alors les inspecter une à une, ouvrant les bouches pour examiner les dents, regardant dans les oreilles et la chevelure, comme on fait aux chevaux. Un des hommes, qui paraissait être le chef, s’arrêta devant elle. Visiblement intéressé, il s’adressa à l’homme qui tenait une bourse sur son abdomen. Il lui glissa plusieurs billets de 100 dollars et lui tapa dans la main. L’affaire était faite. il serait son mari. Samra fut un peu déboussolée et même un peu déçue. Il avait pourtant l’air d’être un notable, mais Il était vieux et dégageait une odeur désagréable, un mélange de crasse et de sueur. Mais c’était la volonté de Dieu. Alors elle accepta bien volontiers cet homme qui avait l’âge de son père. Il portait une grande robe et une barbe épaisse qui remontait sous les yeux. Le cheveu était rare, ainsi que les dents. Forte de ses dix-sept ans, elle serait sa quatrième épouse.

L’homme l’a prise par le bras et la conduisit dans sa Toyota flambant neuve à Raqqa, la Capitale de DAESH, la ville d’Abou Bakr, le Calife. Aucun mot ne fut échanger pendant le pénible trajet. De nouveau, Samra vit la mort de prêt, jonchant la chaussée, écroulée dans les fossés, émiettée dans un trou d’obus. Elle s’était fait une autre idée du paradis. A chaque check-point, les hommes saluaient son mari. La Toyota s’arrêta au pied d’un immeuble miraculeusement épargné par la guerre. L’homme invita Samra à descendre et la poussa à l’intérieur d’un appartement. Il y avait trois pièces, sans meubles, sans décoration et surtout sans lumière ! Elle comprit que les bombardements de la coalition, cette bande de lâches incapables de venir se battre au sol, avaient plongé la ville dans le noir. Samra put enfin soulever la Burqa et respira à fond. Elle balaya la place de son regard. Les trois autres épouses étaient assises en silence sur un tapis épais étalé au milieu de la pièce principale. Personne ne parlait. Elle essaya les trois mots d’arabe qu’elle connaissait mais ne reçut en réponse qu’un silence encore plus profond. Son ventre se mit à gargouiller. Elle avait faim. Cela faisait trois jours qu’elle n’avait rien avalé. L’une des femmes, la plus âgée, lui proposa de la viande séchée et quelques pois chiches. Elle n’avait jamais goûté à de tels plats guère appétissants. Mais elle avait tellement faim qu’elle avala les maigres portions. L’homme la dévorait du regard. Il attendit qu’elle finit et lui ordonna de se lever. Il la prit à nouveau par le bras et l’emmena dans une autre pièce et referma la porte. L’homme s’était métamorphosé. Il ressemblait à un animal brutal. Il essuya de sa manche ses lèvres pleines de salive et jeta Samra sur la natte de paille posée au sol. ll arracha alors ses vêtements, sans dire un mot, bavant sur son corps juvénile d’enfant autrichienne. Samra était terrorisée, incapable de faire un geste. Tout cela était si nouveau, si inattendu, si loin de ses désirs ! Mais elle savait que le désir ne tient jamais ses promesses et puis c’était la volonté de Dieu. Elle ferma simplement les yeux. Il laissa tomber son pantalon sur ses chevilles puis la retourna, la pénétra avant de retomber essoufflé sur le sol. Puis il se releva, toujours silencieux. Il remonta son pantalon et sortit de la pièce, laissant sa nouvelle épouse seule, allongée sur le ventre. Samra ne put s’empêcher d’écraser une larme, une larme qu’elle ne comprenait pas. N’était-elle point au Paradis ?

Elle essuya un peu écœurée la semence qui avait coulée sur son dos et se rhabilla. Cette fois elle pleurait pour de bon. Elle haïssait son corps, haïssait cet homme que Dieu lui avait choisi. Mais en avait-elle le droit ? Elle avait envie de vomir, de se laisser mourir sur ce sol poussiéreux. Mais elle se releva et alla rejoindre les trois femmes qui n’avaient pas bougé d’un cil. Elle s’assit comme les autres en tailleur en cachant ses yeux rougis. « Telle était la volonté de Dieu !  » se répétait-elle pour s’en convaincre.

Le rituel se répéta ainsi pendant plusieurs semaines. L’homme venait décharger son trop plein de semence dans l’une de ses épouses, mais le plus souvent dans le ventre de Samra. Ça y était, son, corps ne lui appartenait plus. Elle était devenue une femme soumise à Dieu, à sa volonté, le réceptacle des organes génitaux d’un mari qu’elle partageait avec d’autres femmes. Bien vite elle tomba enceinte. Mais elle ne ressentit que du dégout, malgré elle, malgré les dires de l’imam qui avaient vu dans cette maternité le sens de sa vie, son but ultime. Était-ce vraiment ici le paradis ? Lorsqu’elle était sur les bords du Danube, elle s’en était fait une bien autre idée. Mais qui était-elle pour chercher à comprendre ? Chercher à comprendre, c’était commencer à désobéir et on ne devait pas désobéir au Créateur. Dieu, de toute façon, était impénétrable et avait ses raisons inaccessibles à son cerveau de faible créature ! Mais elle ne put s’empêcher de pleurer, de penser à sa mère, qu’elle avait laissé à Vienne, complètement détruite.

Elle était seule, dans cette maison étrangère, sans pouvoir échanger, parler. On ne pouvait pas tout dire avec un simple regard. À intervalles réguliers, le bruit assourdissant des avions de la coalition faisait trembler les murs et tout le monde se ruait à la cave en attendant un peu de calme dans l’obscurité. Et puis on remontait, en silence. Chacun vaquait à ses tâches quotidiennes.

Quelques semaines plus tard, l’homme l’emmena dans un autre bâtiment de Raqqa où étaient rassemblés des soldats en armes. Son amie était là aussi ! Elle l’avait reconnue malgré la Burqa. Mais elle n’avait pas le droit de parler. Elle aurait pourtant tant aimé échanger quelques mots en Allemand ! On lui tendit une Kalachnikov et un photographe prit un cliché. Puis, l’homme la ramena dans son appartement pour reprendre le cycle lancinant de la vie musulmane, rythmée par la cuisine, les prières et l’accouplement. Loin de ce qu’elle avait imaginé. Elle n’était finalement qu’un objet de la maison, que l’on déplaçait, que l’on usait et abusait, sans justification, sans parole, sans plaisir. On lui demandait juste d’exister pour satisfaire les besoins primaires de son mari : préparer à manger et s’allonger ouverte sur la natte de paille.

Il y avait un ordinateur à la maison. Elle attendit que l’homme sortit et alluma la machine familière : il y avait Internet ! Elle activa son compte Facebook et laissa au hasard un message à sa famille : elle y faisait part de ses doutes et même de son envie de rentrer en Autriche. Mais elle était enceinte et avait peur d’être envoyée en prison ! Et puis, il y avait l’homme. Toute tentative de fuite risquait de lui coûter la vie. Elle avait vu par le petit carreau cassé une exécution dans la rue : une femme avait été enterrée jusqu’à la tête et un camion avait déversé un tas de cailloux à côté de son visage. Des badauds les avaient alors saisis un à un et lui avaient lancé à la figure, lui cassant le nez et les dents, défonçant son front, arrachant ses oreilles. La femme était morte sans un cri et sa tête en bouillie avait séché au soleil pendant plusieurs jours. Était-ce le paradis ? Qu’avait donc pu faire cette pauvrette ? Sans doute quelque chose de grave comme tenter de s’enfuir !

Mais sa décision était prise. Elle se dit :  » Ici n’est point le paradis. Juste un monde de fous enchaînés à des croyances moyenâgeuses qui font de la femme l’équivalent d’une chèvre. Ce n’est point une soumission à Dieu qu’on exige d’elle, mais une soumission à un pervers barbu. Elle n’est qu’un objet sexuel, sans âme, un ventre, un vagin ouvert à toute heure pour le seul plaisir d’un barbu vicieux. Si Dieu avait créé le monde, il n’avait pas voulu cela : que la moitié de sa création réduise en esclavage la seconde, que le but ultime de la vie soit la soumission, l’anéantissement des sens, des sentiments mêmes le plus nobles, comme l’amour de son prochain, de ses parents. Le bonheur est une aspiration naturelle de tout être vivant, y compris de la femme. Alors pourquoi le nier, le refouler, et, à sa place, se nourrir de haine, massacrer, violer ? Cette religion a réussi à inverser les valeurs : ce qui est naturellement bon devient ici péché et tout ce qui est mal est recommandé. Tuer est ici l’ultime commandement ! Tous ces hommes nient l’essence même de la vie, font de la douleur une fin, du malheur un objectif absolu. Plus il y a de morts, plus ils sont heureux. Et si la mort peut être douloureuse, spectaculaire, c’est encore mieux. Quel Dieu peut vouloir cela ? N’a-t-il pas créé tous les hommes, sans exception, même ces malheureux que l’on crucifie, cette femme que l’on a lapidé sous mes yeux ? La richesse d’un homme ici se mesure au nombre de femelles qu’il possède, nullement à sa grandeur d’âme, à sa noblesse. » Samra, enfin, s’était réveillée.

Un matin de 2015, elle s’enfuit dans les rues de Raqqa. Elle avait profité d’une absence de son mari, parti en mission vers la frontière nord du Califat. Cachée sous sa Burqa, elle errait au hasard dans les rues. Elle tomba sur un contrôle routier et trois agents de la morale la ramenèrent à la maison de l’homme. Il était là, sur le pas de la porte, les bras croisés, silencieux, menaçant. Un bref entretien avec les frères de la vertu suffit à l’homme pour se transformer en une véritable furie meurtrière : il prit le bras de Samra et l’entraîna dans l’atelier du charpentier voisin. Il la tenait maintenant par les cheveux et la força à s’agenouiller. Mais elle parvint à s’arracher, laissant une touffe blonde dans les phalanges de son homme. D’un rapide coup d’œil, elle vit qu’il n’y avait pas d’issue, seulement la porte située derrière son mari. Dans un dernier effort, elle tenta l’impossible, mais buta sur une caisse, glissa sur la sciure et tomba à ses pieds. L’homme écarlate hissa le marteau au-dessus de sa tête et défonça le crâne de la belle enfant. Déjà la sciure buvait le sang juvénile, le sang d’une adolescente trompée qui pensait trouver en Syrie un paradis et qui finit ses jours le nez dans la poussière, au pied d’un meurtrier qui fut brièvement son mari.

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