La fin du travail ou la destruction créatrice de Schumpeter

La campagne de Benoit HAMON pose le problème de la fin du travail que le candidat socialiste a énoncé comme une vérité pour définir son programme. Les progrès technologiques vont, selon le candidat socialiste, conduire à une raréfaction du travail, moins de tâches étant nécessaires pour produire toujours plus de richesses. Aussi faudrait-il se partager ce qui reste comme une peau de chagrin.

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Benoit HAMON

La fin du travail ou la destruction créatrice de Schumpeter

Mais cette vérité en est-elle vraiment une ? Le même débat a agité le XIXème siècle lorsque l’utilisation de la machine à vapeur a menacé bon nombre de secteurs traditionnels : les conducteurs de diligences se sont mis alors en gréve, ainsi que les tisserands inquiets de la diffusion du métier à tisser. Benoit HAMON aurait alors, s’il était né à cette époque, crié au loup. Pourtant, d’autres secteurs d’activité ont vu le jour et la masse des emplois disponibles  a continué à progresser… Alors ? Qui de Hamon ou de Schumpeter a raison ?

La fin du travail ou le destruction créatrice de Schumpeter

Le théoricien du sujet est Joseph Schumpeter qui a inventé le concept de destruction créatrice. Jospeh SCHUMPTER (1883-1950) voyait dans la société un mécanisme continu de destruction et de création d’emplois, dont le solde resterait positif. Cette théorie est exposée dans son œuvre majeur Capitalisme, socialisme et Démocratie, qui emprunte beaucoup à Marx, même s’il énonce que sur la question sociale, Marx avait tout faux.

Schumpeter part d’une hypothèse : la croissance sur le long terme suppose de l’innovation. Et l’innovation suppose de l’esprit d’entreprise. Pour Schumpeter, il ne faut pas s’inquiéter de la destruction complète de secteurs d’activité entiers comme la fabrication de fouets de cochers ou de cloches pour les églises. Les emplois détruits sont en effet remplacés par de nouveaux liés à de nouveaux besoins (dans notre exemple la fabrication d’automobiles). Cette destruction est même nécessaire.

Le nouveau ne sort pas de l’ancien, mais apparaît à côté de l’ancien, lui fait concurrence jusqu’à le ruiner. Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique, 1911/1926

Le capitalisme fonctionne comme le Darwinisme : les canards boiteux qui entravent l’économie doivent disparaitre pour laisser la place à des entreprises innovantes et mieux adaptées. L’innovation est en effet génératrice d’emplois par :
  • l’invention de nouveaux produits ;
  • l’invention de nouveaux modes de production ;
  • la découverte de nouvelles matières premières :
  • l’ouverture de nouveaux marchés ;
  • l’amélioration de la logistique…

L’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle – tous éléments crées par l’initiative capitaliste. » Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942

L’innovation garantit à son auteur un avantage compétitif qui condamne ses concurrents trop immobiles. Les vieux équilibres sont chamboulés.

Un salarié disposant jusque-là d’une compétence inestimable (la conduite d’une diligence par exemple) peut, du jour au lendemain, devenir inutile. Ainsi le métier traditionnel de secrétaire est-il menacé par la saisie vocale. La caissière de supermarché est menacée par le scan automatique du panier de la ménagère. A court terme, l’innovation peut avoir des effets ravageurs : notre salarié, s’il n’est pas formé, devient un chômeur. C’est d’autant plus vrai si le salarié est âgé et imperméable aux nouvelles technologies.

En revanche, la destruction créatrice permet l’émergence de nouvelles activités, plus qualifiées, et mieux rémunérées.

Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme et toute entreprise doit, bon gré mal gré, s’y adapter. Du même coup est jetée par-dessus bord la conception traditionnelle du fonctionnement de la concurrence. […] La variable prix cesse d’occuper sa position dominante. Car, dans la réalité, c’est bien la concurrence inhérente à l’apparition d’un produit, d’une technique, etc., qui compte. C’est-à-dire la concurrence qui s’attaque, non seulement aux marges bénéficiaires, mais bien à l’existence même des firmes existantes. » Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942

Pour Schumpeter, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. La destruction créatrice est un garant du progrès de la société et permet de maintenir un niveau d’emplois levé.

Quelques citations de Schumpeter

 Il est de fait que les erreurs fondamentales qu’on commet aujourd’hui en analyse économique sont plus souvent dues à un manque d’expérience historique qu’à toute autre lacune de la formation des économistes. Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique, 1911/1926

 Je ne crois pas que le chômage soit l’un de ces maux, tels que la pauvreté, que l’évolution capitaliste pourrait finir par éliminer d’elle-même. Je ne crois pas non plus que le coefficient de chômage tende à augmenter à long terme.

Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942

Sur les vertus du capitalisme

«La reine Elizabeth possédait des bas de soie. L’achèvement capitaliste n’a pas consisté spécifiquement à procurer aux reines davantage de ces bas, mais à les mettre à la portée des ouvrières d’usine, en échange de quantités de travail constamment décroissantes. »

Joseph Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, 1954

L’intelligence artificielle va-t-elle nous mettre au chômage ?

De quelques dizaines de millions à 2 milliards d’emplois supprimés d’ici 2030 dans le monde : l’éventail des prédictions de l’impact de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotisation sur le travail est aussi large que le nombre d’experts et d’études sur le sujet. Depuis que les innovations technologiques révolutionnent nos vies, des prédicateurs avisés nous ont toujours fait craindre un chômage de masse qui n’est jamais venu. L’IA dérogerait-elle à cette règle ?

Schumpeter a toujours eu raison

Dès le début du XIXe siècle en Angleterre, au cœur de la première révolution industrielle, un mouvement de tondeurs, de tisserands et de tricoteurs, les luddites, s’opposa violemment à l’automatisation des métiers à tisser. La peur de ceux dont la profession allait disparaître était compréhensible. Leurs emplois ont pourtant été remplacés par de nouveaux métiers. À l’heure des nouvelles technologies de l’information et de la communication, la crainte du chômage de masse provoqué par une invention radicale telle que l’IA est toujours d’actualité. Les innovations s’accompagnent toujours d’un phénomène de « destruction créatrice » décrite par Schumpeter. Les transformations technologiques génèrent des gains de productivité tandis que certains emplois se transforment et que d’autres sont supprimés, car devenus obsolètes. Ces gains se traduisent par des offres plus compétitives (de meilleure qualité et moins chères) pour les consommateurs. Le pouvoir d’achat de ceux-ci augmente et il peut être alloué à de nouveaux biens ou services. La production de ces derniers permet alors d’embaucher ceux qui ont perdu leur travail, ce qui nécessite leur reconversion professionnelle. La richesse globale augmente tout en « déplaçant » les emplois. Ces gains de productivité ont considérablement affecté notre société. Activité majoritaire il y a deux siècles avec 65 % de la population active en 1805, l’agriculture représente désormais moins de 3 % de l’emploi en France. Avec l’exode rural, les paysans n’ont pas chômé éternellement, mais se sont reconvertis en ouvriers. De la même façon, depuis les années 1970, les emplois industriels ont perdu du terrain au profit des services. Ces derniers font aujourd’hui travailler plus des trois quarts des actifs.

Répartition en pourcentage des emplois par secteur d’activité depuis 1800 en France

 

Données INSEE

Ce mécanisme de destruction créatrice pourrait-il supprimer plus d’emplois qu’il n’en crée ? Alors que cela ne s’est jamais réalisé, à chaque innovation, des disciples de Ricardo et de Marx nous alertent sur les risques d’un chômage technique généralisé. En associant robotisation et puissance informatique, l’IA pourrait-elle cette fois-ci nous faire perdre tous nos avantages compétitifs au profit des machines ?

« Cette fois-ci, c’est différent »

Le regain d’intérêt actuel pour l’IA repose sur les travaux de plusieurs scientifiques et ingénieurs visant à augmenter les capacités d’apprentissage des machines. Les réseaux de neurones artificiels et les modélisations logiques des raisonnements humains permettent d’imaginer de nouvelles applications comme les voitures autonomes ou la reconnaissance de tumeurs. Le scénario d’une domination maléfique des machines n’est pas à l’ordre du jour : un cerveau humain est encore capable de réaliser plus de 10 millions de fois plus d’opérations par seconde que les meilleurs processeurs. L’apprentissage dit « non supervisé », réalisé à partir d’interactions avec l’environnement sans que des humains signalent à la machine si elle répond correctement ou qu’ils lui expliquent comment traiter l’information, n’est toujours pas envisageable. À l’heure actuelle, aucun indicateur ne démontre que « cette fois-ci, c’est différent ». Les pays les plus robotisés, les plus connectés et les plus informatisés du monde tels que la Corée du Sud ou l’Allemagne présentent des taux de chômage frictionnel, entre 3 et 5 % de la population active. L’IA est donc en train d’améliorer nos vies et de rendre obsolètes certains métiers sans pour autant générer de chômage de masse dans les pays les plus avancés.

Taux de chômage, de robotisation et de pénétration des smartphones et de l’Internet en France, aux États-Unis, en Allemagne, au Japon et en Corée du Sud

 

Banque MondialeNewzooITUIFR

L’innovation ne se décrète pas

Par définition, l’innovation c’est ce qui ne se prévoit pas. Personne ne peut prétendre savoir quels seront les métiers de demain. Un porteur d’eau ou un maréchal-ferrant du XVIIIe siècle pouvait-il prédire avec certitude que des métiers tels que data analyst ou youtuber verraient le jour ? Non seulement ce processus repose sur l’imagination des scientifiques, des ingénieurs et des entrepreneurs, mais l’innovation doit aussi être acceptée par le consommateur. Ces mécanismes ne peuvent être modélisés et personne ne peut affirmer leur impact sur le marché du travail à long terme. Les prédictions quant à la fin des emplois peu qualifiés sont tout autant hasardeuses. Certains travaux manuels ne sont pas près d’être supprimés. Difficile de dire qui, entre un technicien de surface et un radiologue, a le plus de risque de perdre son emploi à moyen terme. Les machines sont aujourd’hui bien plus capables d’analyser avec précision les résultats d’un scanner que de passer la serpillière.

L’IA n’est pas responsable du chômage de masse en France

Les modèles d’inclusion des marchés du travail de la plupart des pays les plus connectés et les plus automatisés au monde devraient nous inspirer. Ces pays démontrent que l’innovation technologique ne peut être invoquée pour expliquer le chômage de masse qui caractérise la France depuis plusieurs dizaines d’années. Plutôt que d’écouter ceux qui agitent nos peurs en faisant des prédictions hasardeuses sur une prétendue guerre des intelligences entre les intellectuels et une population peu productive rendue « inutile », donnons-nous les moyens de profiter du développement des nouvelles technologies telles que l’IA pour permettre à tous de participer à la création de richesse et d’en récolter les fruits. Contrairement aux autres pays avancés, si certains sont exclus aujourd’hui en France, ce sont les barrières à l’entrée sur le marché du travail, telles que les contrats réglementés ou le salaire minimum instaurés par des syndicats corporatistes, qu’il faut blâmer. Ne nous trompons pas de responsable et laissons l’IA révolutionner nos vies et transformer nos emplois.

L’avis de François LENGLET

Les créations d’emplois de 2016 infirment cette explication [de Bebopit HAMON) du chômage. Si l’on prend en compte la croissance, qui n’était que de 1,1%, ce sont les plus fortes créations qu’on n’a jamais connues. Ce chiffre est un record depuis 2007. Mais en 2007, la croissance était deux fois supérieure. La quantité de croissance nécessaire pour créer des emplois est plus faible que jamais, alors que nous n’avons jamais eu autant de technologies disponibles pour faire tourner l’économie.

À l’instar de Bill Gates, certains disent que nous serions à la veille d’un saut considérable, avec notamment l’arrivée de l’intelligence artificielle : c’est la théorie du « cette fois-ci, ce n’est pas la même chose ». C’est une théorie très fréquente en économie.

Toutes les époques ont cru à « cette fois-ci, ce n’est pas la même chose » pour justifier la fin du travail. Quand on a inventé le métier à tisser, le chemin de fer, l’électricité, certains disaient « cette fois-ci, ce n’est pas la même chose ». Ils se sont toujours trompés. Car l’inventivité humaine est sans limite. De nouveaux secteurs se sont développés. Ce n’est jamais la fin du travail, mais la fin de certains emplois, de certains métiers. Internet supprime le courrier papier : ce n’est pas terrible pour les fabricants d’enveloppe, mais il fait exploser le nombre de colis distribués, avec le e-commerce. Tant mieux pour les transporteurs ! L’innovation redistribue la croissance. Il y a bien sûr des victimes, mais aussi des gains considérables.

Jusqu’ici, le solde est très très largement positif. Ce mouvement de productivité causé par le progrès technique est même indispensable. C’est lui qui permet d’augmenter les salaires et de diminuer le temps de travail depuis la naissance du capitalisme.

François LENGLET sur RTL

Du même auteur

 

Un article de FORBES

« Rien n’est plus fort qu’une idée dont l’heure est venue » disait en son temps Victor Hugo. Il n’en demeure pas moins que souvent, des réticences se manifestent, liées à la peur et la méconnaissance d’un sujet. En matière d’intelligence artificielle, il est temps de démêler le vrai du faux et de s’attaquer aux idées reçues.

1/ L’IA va supprimer des emplois

Faux. Elle va au contraire en créer. Prenant le contre-pied des prévisions les plus pessimistes, le cabinet Accenture a d’ailleurs présenté récemment à Davos une étude tentant de prouver que l’intelligence artificielle pourrait augmenter en moyenne de 10 %, les effectifs des entreprises ayant investi dans cette technologie.

2/ L’IA tue la création publicitaire

Faux. Et si l’intelligence artificielle, loin de tuer la créativité, était au cœur du processus de création publicitaire ? « Avec l’intelligence artificielle des meta-DSP nouvelle génération, qui agrègent les données de différentes sources (reach, data, vidéo, display, search, native …), les spécialistes du marketing peuvent mettre en place une expérience publicitaire sans couture. Les technologies cross-canal agiles et auto-apprenantes d’un meta-DSP aident à créer des storytellings immersifs et cohérents qui déterminent aussi les futurs piliers conversationnels de votre marque », observe Content Strategy Manager at Kantar Media.
3/ L’IA rend obsolète toute intervention humaine et va surpasser l’homme
 Faux. Pour fonctionner correctement, les intelligences artificielles ont besoin du savoir faire de l’être humain. Des millions de personnes contribuent à mettre en place des programmes complexes. Par ailleurs, le recours à l’intelligence artificielle accroît la pertinence et la qualité de la réflexion des êtres humains grâce à la gestion des data. Encore faut il gouverner les algorithmes pour éviter qu’ils ne nous gouvernent. Si la bonne gouvernance peut se caractériser comme l’organisation d’un travail collaboratif, elle se définit d’abord comme la capacité à prendre de bonnes décisions. Désormais, gouverner est un exercice plus humble mais aussi plus risqué, parce que dépendant de machines aux ressources insoupçonnables. L’usage généralisé des algorithmes génère parfois de l’angoisse. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui, 99 % des systèmes d’intelligence artificielle concernent des applications spécialisées. L’apprentissage des robots peut laisser croire soudain dérisoire la réflexion et l’intelligence humaine. Pour autant, la machine, pour rendre plus automatique et aisé les fonctions de prédiction ou de personnalisation, n’en a pas encore remplacé l’homme.

4/ L’IA est un phénomène nouveau

Faux. Si l’intelligence artificielle est à la mode, elle n’est pas nouvelle. L’apparition des premiers réseaux de neurones artificiels remonte à plus d’un demi-siècle et la recherche applicative a même connu une bulle dans les années 1990. Depuis vingt ans, l’apprentissage expérimental des machines, à partir de données et de modèles fournis, a fait d’énormes progrès.
5/ L’IA déshumanise la relation client
Faux. La relation client peut au contraire gagner en qualité. La technologie n’est qu’un moyen, c’est l’humain qui définit les objectifs. L’être humain reste fondamentalement au centre du jeu et maître de son destin.
6/ L’IA s’affranchit de toute réflexion éthique
Faux. En 2015, dans une lettre ouverte, Stephen Hawking ou Elon Musk résumaient les termes du dilemme : « Il faut bannir les armes autonomes, partager les richesses créées par l’intelligence artificielle, faire financer par les gouvernements la recherche dans la sécurité de ces technologies et enfin amener les machines à apprendre nos valeurs ». Par ailleurs, la Cnil réfléchit constamment à la façon de protéger les libertés individuelles. Le robot pourrait-il apprendre à s’affranchir de l’homme ? Si cette question est hors du champ de la science actuelle, il n’en demeure pas moins qu’une réflexion éthique doit éclairer le bon usage d’algorithmes d’apprentissage.

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