J’ai 50 ans. J’ai donc vécu mon adolescence dans les années 80. Il y avait encore des cabines téléphoniques à chaque coin de rue, on roulait en 305, Jacques Mesrine terrorisait la France et Yves MOUROUSI sévissait dans les 12 heures de TF1.

Comme tous les ans, à la fin du printemps, avachi sur le canapé familiale au 8ème étage d’une banlieue cossue de la région parisienne, un livre de maths sur les genoux, les yeux rivés sur la télé, les oreilles attentives, j’attendais 15 h 00 : Roland-Garros ! Tant-pis pour les révisions du bac ! Jean-Paul Loth devenait pour quelques heures mon professeur.

Antenne 2. Le soleil brûlait les allées de la Porte d’Auteuil. Le claquement sec des revers de Mac-Enroe inondait le salon. Le pauvre Jimmy Connors, comme tous les ans, se rendait compte qu’il n’était pas fait pour la terre battue. Les Français, avec la régularité d’un métronome, se faisaient éjecter les uns après les autres, par des Suédois, des Espagnols, des Américains. Et comme tous les ans, côté tableau masculin, Borg remportait la coupe. Moi, j’attendais Cathy. Car tout le monde l’appelait « Cathy ». Un ange blond qui faisait vibrer mes sens tout neufs d’adolescent. Une fée blanche sur l’ocre rouge. Une française capable de rivaliser un peu avec les grandes : les Chris-Evert, les Navratilova,.. Une femme parfaite. Enfin, c’est ce que je pensais, avant d’avoir lu son bouquin.

J’ai lu pour vous Déclassée de Catherine TANVIER

Je ne l’ai pas encore terminé, mais je brûlais d’envie de partager les lignes écorchées que Catherine TANVIER venait de me jeter à la figure. La fée blanche s’était transformée en fantôme, une ombre couverte de cicatrices, enfermée dans des souvenirs mortifères, abrutie de Lexomil… L’image qu’elle avait pendant des années distillée dans mon poste de télévision n’avait été qu’une illusion. Celle qui avait coloré mon adolescente n’avait finalement jamais existé. Elle était morte à 15 ans, lorsqu’elle était devenue professionnelle, presque malgré elle. Trop jeune, trop tendre, trop naïve, trop vite plongée dans le monde des adultes, ignorée et exploitée par un père « minéral », exploitée par des agents « avides de pourcentages », elle a été vidée, essorée, volée jusqu’à la folie, tombant plus bas que terre, jouant comme un robot, avec un corps mécanique séparé de l’âme, affrontant pour la deuxième fois de sa carrière la reine Martina. Elle avait fait ce qu’on attendait d’elle, sans plaisir, sans comprendre la machine infernale qui, petit à petit, la broyait, l’écrasait de dettes pour la rendre plus dépendante à la victoire. Comme dans une arène, elle avait accepté sa mise à mort, son dernier matche contre Mary Pierce, une épée plantée dans son échine pour qu’elle morde la poussière, pour permettre à une nouvelle reine de naître de ses cendres…

Que reste-t-il aujourd’hui ? Une femme détruite, à qui on a volé la vie, une montagne de rancunes contre tous les rapaces qui ont tourné autour d’elle, puis qui lui ont tourné le dos aux premières blessures, aux premières défaites, de la haine contre ces mâles qui ont sali son corps. De Rolland-Garros au RMI le chemin ne fut pas très long. On a envie de lui tendre la main, de l’aider, mais il est trop tard. L’ange s’est envolé. Ne reste qu’une ombre,… Non ! Il reste en fait un incroyable talent. Une écriture certes écorchée, mais une vraie écriture. Les cicatrices ont forgé sa plume, aiguisé les mots qu’elle utilise.

Il y a deux personnes en moi : Cathy, la simpliste, celle qui s’expose mais est faite de carton. Et l’autre, Catherine, l’internée, faite de marbre, qui séjourne dans ce puits de vide d’où elle tente d’émerger. Sa remontée prendra des années. La voix qui sort de mon gosier, alors, n’est pas la mienne. Celle de Catherine, je refuse de l’entendre. J’étouffe violemment ses revendications qui me serrent trop la gorge. Je ne sais pas m’écouter. Par faiblesse, je préfère faire comme tout le monde : partir vers le mensonge, suivant ses recommandations, m’offrant aux obligations du système. Catherine ne dissimulera rien. Elle aussi aura carte blanche et elle est très mauvaise joueuse. Catherine TANVIER.

Catherine : je t’admire encore. Si tu lis ces lignes, sache que tu m’as fait grandir, que tu m’a procuré du bonheur et que tu m’en procures encore : j’ai pris un immense plaisir à te retrouver dans ce livre. Du coup, j’ai revu ton matche contre Zvereva : un tennis que les jeunes de 20 ans ne peuvent pas connaître, où la grâce l’emportait sur la force brutale. Comme toi je les hais tous, ces sangsues qui parasitent le sport, transforment ce qui est beau en marchandise.  Sache aussi que je suis classé 30-3 et que j’attends tes conseils pour progresser !

PS : Tu as raison, le tennis féminin est devenu un immense gâchis, un concours de bûcherons, de force basque, de brailleuses body-bodybuildées, dont le prototype fut Monica SELES. Il ne vit que grâce à son homologue masculin.

Catherine, continue à écrire, tu as quelque chose dans ton stylo peut-être plus fort que ce que tu avais dans la raquette. J’attends avec impatience ton premier roman.

J’ai lu pour vous Déclassée de Catherine TANVIER

 

Un article de Libération

Dans le milieu sportif, l’histoire est connue : Catherine Tanvier, tête de pont du tennis féminin français dans les années 80, végète ruinée et RMiste à Nice, hébergée par sa mère. Spectaculaire, et regrettable, évidemment. Mais sur le fond, rien d’extraordinaire : après tout, Catherine T. reconduit le cas du dévissage de champion, avec ses ressorts les plus communs ­ corps cassé par les blessures, gains mal gérés, reconversion peu ou pas du tout préparée, entourage instable ou de mauvais conseil… Le basketteur Hervé Dubuisson (dépression suite à un grave accident de moto), le rugbyman Marc Cécillon (meurtrier de sa femme) ou encore la skieuse Carole Merle (ruinée) sont autant de déclinaisons récentes du scénario.

Et puis voilà ce livre, signé Catherine Tanvier : Déclassée/De Roland Garros au RMI (1). Un livre qui raconte tout ça, grandeur et décadence de la vie de sportif de haut niveau, mais rien à voir avec l’autobiographie classique escomptée : on se retrouve face à une véritable entreprise littéraire. Déclassée est une autofiction en fusion qui fait penser à Tarnation, ce journal intime en photos et vidéo avec lequel l’Américain Jonathan Caouette avait sidéré la Croisette en 2003. Un truc inclassable, qui oscille entre brûlot et lamento, SOS et Scud. Bancal, baroque, barré, mais indiscutablement singulier et émouvant. En tout cas si on en supporte la lecture.

Monologue. Dès le prologue, trois phrases sonnent comme un avertissement : «J’étais seule, sans amis. Je n’étais pas vraiment heureuse. J’étais une splendeur impénétrable, un mensonge indécelable.» Voilà ce qui va falloir se colleter : un «je» martelé, exalté, qui se regarde le nombril jusqu’à l’organique (cette ulcérée a un ulcère, trop d’anti-inflammatoires et de stress), qui se dénude jusqu’à raconter sa (bi)sexualité, sa tentative de suicide, voire son auto-accouchement (où «Cathy» libère Catherine, «une adolescence ratée, une vie d’artiste violée»)… On est parfois tenté d’en rester là, de refuser ce monologue claustrophobe d’où émerge une personnalité comme ébouillantée et qui fait assister en voyeur à une vrille bien piquée, de frère hémophile mort du sida et sanctifié en père vivant mais renié (elle l’appelle «Jacques Tanvier»), d’autoflagellation («Je me dégoûte») en déclamation bravache («Voilà ce qui me sauvera : mon orgueil démesuré, ma rancoeur débordante, ma violence extrême, mon mécontentement généralisé, mes révoltes sporadiques, ma vérité énoncée, ma liberté individuelle»).

Pourquoi, alors, lire Tanvier ? Pour commencer, parce qu’on ne s’y attendait pas et que l’effet de surprise en est d’autant plus grand : tant d’incandescence, quand la joueuse faisait sage teigneuse, blondinette adepte du lift, au front ceint de blanc, d’où son surnom de «Borgette» (d’après Björn, autre cas de dévissage). Et puis, il y a de grands moments dans Déclassée. Ces descriptions du tête-à-tête toxique avec la mère haïe-adorée. Ces entretiens surréalistes à l’ANPE (où une préposée répond à Tanvier, qui refuse tout : «Ouais, bon ben, ça va ! Moi aussi j’ai été championne ! OK ?»). Ces échos de nuits interlopes à trois ou avec un inconnu croisé dans la rue… Grande lectrice, Catherine Tanvier vénère Angot, écoute Murat, cela se sent.

Ego orageux. Surtout, Tanvier parle de la compétition comme on l’a rarement entendu : du point de vue de la perdition, de la panique. On la voit en gamine liquéfiée à l’idée d’entrer en lice (on pense à Marie-Jo Pérec), qui connaît de complètes absences pendant les matches, qui s’interroge sur cette vie mais sait que ses gains sont devenus le sésame d’une famille désertée par un père volage. Elle est gosse aux pieds d’argile, à l’opposé de la «montagne» Martina Navratilova, son idole : Tanvier, qui ailleurs étrille le milieu d’un ego orageux (rare rescapé, Jean-Paul Loth), se fait fétu devant «la perfection révélée», au jeu léger comme l’air mais imparable. Ces passages-là sont proprement bouleversants. Tout comme les séances de gym qu’elle s’inflige vingt ans plus tard, jusqu’à l’étourdissement. Epuisée, elle décompresse enfin, et nous avec…

On l’a rencontrée chez son éditeur parisien, pâle et maigre mais d’attaque derrière la voix fluette. Elle vient de rendre un deuxième livre, inspiré d’une amie joueuse australienne ; éléments du pitch : une homosexualité cachée et une famille aux étouffantes croyances. Elle dit l’avoir écrit avec plaisir, en être «fière». Soulagée aussi, d’en avoir fini avec son autobiographie : «Là, je revis. Je n’ai jamais rencontré autant de gens en si peu de temps ! Il faut dire que j’avais coupé tous les ponts, j’éprouvais tant de honte… Ce livre m’a réhabilitée, restructurée en me permettant de revenir sur le passé, tous ces outrages, et maintenant je vois les choses plus sereinement.» Elle va assister aux Internationaux de Roland-Garros : «Ils m’ont renouvelé ma carte, qui me donne même accès à la tribune présidentielle» (elle rigole). «Je n’ai pas d’amis dans ce milieu, mais je sais qu’il y a toujours eu des gens bien, et puis l’époque a changé…» Elle reste passionnée de tennis, en suit l’actualité tout en déplorant des personnalités qui expriment peu («Federer, Justine Henin, Amélie, c’est bien, mais on ne voit rien de ce qu’ils ressentent. Le retour des soeurs Williams va faire du bien. Regardez Serena : même 80e mondiale, c’est en ex-numéro 1 qu’elle entre sur le court»). Elle juge que le système s’est amélioré mais que persistent des «déviances»,«comme les rapports de dominant-dominé» entre sportif et entraîneur : «ça dépasse le tennis, d’ailleurs, voyez Laure Manaudou : Lucas en parle comme d’une gamine, de sa chose, et il est en colère parce qu’elle lui échappe. Mais elle a raison de partir. Et si ça lui fait commettre des erreurs, peu importe, ça la fera grandir. » Elle dit ça comme un défi, retrouve alors des accents de son livre. Sinon, et même si elle se dit «inadaptée», phobique du téléphone notamment, elle apparaît effectivement apaisée. Toujours soudée à sa mère, qui subvient désormais totalement à ses besoins (elle a été radiée du RMI). «Notre relation est suffocante, mais il y a beaucoup d’amour. Là, je l’épaule dans la société qu’elle a montée pour commercialiser des pâtes surprotéinées à destination de malades gravement dénutris. Elle travaille sur ce produit depuis 1999, elle vient d’obtenir la vignette « 100 % remboursé par la Sécurité sociale ». On dirait que ça redécolle des deux côtés…»

Sinon, ce week-end, Catherine Tanvier doit rencontrer Christine Angot. «Elle dit avoir été passionnée par le livre… J’en ai des frissons. Angot, comme Navratilova, n’est ni consensuelle, ni conformiste, elle ne laisse pas indifférent. On a besoin de femmes comme ça.»

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