Terrible endroit, au cœur de la capitale cambodgienne, centre d’extermination industriel ouvert en 1975 par les Khmers rouges, S-21 a été pour des milliers de Cambodgiens un enfer sur terre, dirigé par un homme aux méthodes animales, ancien professeur de mathématiques, un certain DUTCH. 20 000 morts au moins, dont la souffrance se lit encore sur les murs écorchés, les lits métalliques sur lesquels ont été brutalisés des corps, cassés des os, coupées des phalanges, électrifiés des parties génitales dans l’objectif d’arracher des aveux avant d’achever ce qui restait d’humanité.

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Camp Khmer-Rouge – S-21 – Phnom-Penh

On marche sur le carrelage sordide de l’ancien lycée qui porte encore les traces d’un sang indélébile, un carrelage qui fut pour ces malheureux la dernière image… La plupart ne savait même pas pourquoi ils étaient là. Souvent Rouges eux-mêmes, ils s’étaient retrouvés sans explication dans cet antre du diable, en comparaison duquel l’enfer, le vrai, aurait pu paraître désirable. Des peintures tapissent les murs. Elles ont été réalisées par un artiste prisonnier : BOU-MENG, un des 14 survivants du camp toujours vivant que j’ai eu la chance de rencontrer à la fin de la visite.

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BOU-MENG – un des 14 survivants du camp S-21

Tout ici sent la mort. Les barbelés, les briques, les portes, les escaliers, les arbres. On débouche dans une salle remplies, des crânes, des milliers de crânes anonymes, mélangés, entassés comme des vieux livres… Derrière chaque orbite, il y a une histoire terrible, une montagne de souffrance, mais pas de nom. Tout a été effacé par les Khmers rouges, car tout devait disparaître jusqu’à l’identité des êtres devenue simples numéros.

Il y a des murs de photos. Des dizaines de clichés, des hommes d’une vingtaine d’années, des femmes, des enfants, des bébés. En 2008, Bou-Men, le peintre, a retrouvé celle de sa femme, égorgée par les Khmer rouges peu après son arrivée à S-21. Les deux amants avaient pourtant rejoint la révolution, suite à l’appel du roi Norodom Sihanouk. Ils se croyaient ainsi à l’abri. Mais ils avaient été arrêtés. Pourquoi ? Personne ne leur avait donné d’explication. Les yeux bandés, on les avaient mis sur un camion. Direction S-21. Bou-Men n’avait plus revu sa femme. Après des mois de tortures, il avait avoué travailler pour la CIA, une organisation dont il ne connaissait même pas l’existence. Véritable squelette ambulant, il était devenu si faible qu’il ne pouvait plus marcher. Et puis un haut-parleur avait demandé si quelqu’un était capable de faire un portrait des leaders. Il avait levé la main et sa vie fut sauvée. On avait arrêté les coups de fouet, on avait lavé ses blessures à l’eau salée, on l’avait douché et mis des pinceaux dans les mains. Dutch avait prévenu : si le portrait n’était pas convaincant, il serait mis à mort… Le portrait avait été réussi…

Les Khmers rouges avaient d’abord vidé la ville, Phnom-Penh, une ville de 2 millions d’habitants, pour remettre tout le monde au travail, un travail noble, le seul qui vaille : celui de la terre. Mais les citadins n’étaient pas des agriculteurs. L’objectif de 3 tonnes à l’hectare fut utopique et le Cambodge sombra dans la famine. Comme tout régime communiste, le régime Khmer rouge a cherché à tuer dans l’œuf toute source potentielle de contestation. Tout ce qui ressemblait à un intellectuel fut suspect et devait être éliminé : docteurs, ingénieurs, professeurs… Et puis le délire s’amplifia : le simple fait de porter des lunettes ou de posséder un stylo fut une raison suffisante pour être passé par les armes. 25% de la population furent supprimé. En proportion, c’est le plus gros massacre de tous les temps. Aucune régime n’a atteint de tels chiffres, pas même les nazis.

L’instigateur de toute cette horreur portait comme nom de guerre Pol-Pot. Il n’a jamais été jugé et est mort en 1998 de sa belle mort. C’était le « Brother number one ». Tout est dit dans ce surnom : conformément aux enseignements Marx et Lénine, il ne devait plus y avoir de hiérarchie : on était donc tous des frères. Mais il y en avait un qui était plus frère que les autres (le brother number one). Bref, chassez la hiérarchie, elle revient au galop. Dans tout régime communiste, une nomenklatura se reconstitue bien vite, une classe de privilégiés. Parmi celle-ci, il y avait Ducth, le patron de S-21, celui qui décidait de la vie et de la mort.

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Camp Khmer-Rouge – S-21 – Phnom-Penh

Dutch a été jugé. Il a exprimé des regrets… Les 20 000 morts ont apprécié. Il s’est converti au christianisme, car dans cette religion le pardon est toujours possible.

Le régime communiste a supprimé les élites. Seuls la paysannerie a survécu. La génération suivante, celle qui vit aujourd’hui au Cambodge, a reçu comme seul enseignement celui de la terre. Le Cambodge a perdu 50 ans au moins.

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Camp Khmer-Rouge – S-21 – Phnom-Penh graffitis sur les murs

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Camp Khmer-Rouge – S-21 – Phnom-Penh – bâtiment B

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Joindre la conversation 2 commentaires

  1. […] Le musée S21 est aussi un des incontournable pour se plonger dans l’histoire gravée dans les murs de pierres. Attention, âme sensible s’abstenir, il y a quelques images très fortes. […]

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  2. […] avril 1975. Les Khmers rouges se rapprochent de Phnom-Penh, la capitale. Il ne reste plus que quelques journalistes occidentaux […]

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Histoire