Un résumé un un avis  critique

Pour tous ceux qui veulent découvrir la philosophie de Spinoza sans butter sur les premières lignes de sa très aride L’Ethique, le Miracle Spinoza de Frédéric Lenoir est le bienvenu. Frédéric Lenoir a découvert sur le tard le philosophe ; Il semble en effet que ce philosophe majeur ne soit pas au programme de l’agrégation ! Ce fut une véritable révélation.

Descartes comme point de départ

On découvre que s’il n’y avait pas eu Descartes (1596-1650), son contemporain, il n’y aurait pas eu Baruch Spinoza. Descartes fut (avec Montaigne) l’un des pères de la philosophie moderne, c’est-à-dire d’une philosophie libérée de la théologie (la scolastique) qui, depuis l’Antiquité, l’étouffait. Descartes fut le premier à douter de tout, sauf de son Roi et de son Dieu (A l’époque, il ne fallait pas dépasser certaines bornes au-delà desquelles l’échafaud vous était promis). Descartes décida de ne rien considérer comme acquis et de poser, comme seul critère de vérité, la raison. A force de tout remettre en cause, il arriva à la seule vérité indiscutable et possible :

Je pense donc je suis ou cogito Ergo sum . Descartes.

A partir de ce point de départ, de socle solide, inébranlable, Descartes était prêt à reconstruire le monde.

De Descartes à Spinoza

Pour Frédéric Lenoir, si Descartes fut le premier à douter de tout, Spinoza fut sans doute le second (Rappelons à Frédéric Lenoir, pour un prochain livre, que le premier fut en fait l’abbé Meslier, un siècle plus tôt). Spinoza s’attela à décrire l’œuvre de son inspirateur dans Les Principes de la philosophie de Descartes. Il emprunta des chemins similaires, jalonnés du même doute systématique, mais décida de franchir le Rubicon, l’infranchissable, en remettant en cause son Dieu (il était juif) et les textes sacrés. Ce qui lui valut, dans un premier temps, l’exclusion de sa communauté. Il se mit à lire la Bible, non-pas comme un livre révélé (donc sans critique possible), mais comme un livre historique qu’il convenait d’analyser, de critiquer, avec la raison. Une rencontre fut le catalyseur de son esprit hérétique : Franciscus van den Enden, farouche défenseur de la liberté d’expression.

Van den Eden était précurseur de la laïcité. Il fut sienne la devise :  intus ut libet, foris ut moris :   » chez soi penser ce qu’on veut, à l’extérieur obéir à l’usage.  » Van den Eden militait pour l’égalité, la démocratie, l’abolition de l’esclavage, luttait contre les élites et envisageait l’éducation de tous. Un révolutionnaire bien avant a lettre ! Il monta une école latine à Amsterdam où il accueillit Spinoza.

J’ai lu pour vous Le miracle Spinoza de Frédéric Lenoir

Le Dieu de Spinoza

Spinoza n’était pas athée. Mais il avait une conception originale de la divinité, comparable à celle que l’on trouve chez les Grecs anciens comme Démocrite ou Épicure ou Lucrèce. Pour Spinoza, Dieu n’est pas le barbu poussiéreux qui traîne en guenilles dans les textes sacrés. Dieu est un tout, vous, moi, la pierre, l’arbre, la gravité, la nature… Tout ce qui existe et qui tient ensemble est Dieu. Dieu est la nature. Il utilise, selon les passages de l’Ethnique, les deux termes pour lui similaires : la nature et Dieu.

Deus sive natura (Dieu, c’est-à-dire la nature). Spinoza

Il s’écarte ici de Descartes (et de Platon) : il n’y a plus :

  • d’un côté, le monde sensible (accessible par nos sens) ;
  • et, de l’autre, le monde des idées

Pour Spinoza tout est Dieu. Y compris l’homme qui est un morceau de Dieu et qui contient donc une parcelle de divinité !

Notre âme, en tant qu’elle perçoit les choses d’une façon vraie, est une partie de l’intelligence infinie de Dieu. Baruch Spinoza.

Le Dieu de Spinoza n’a rien à voir avec celui des Juifs (ni des Chrétiens, ni des Musulmans). Le Dieu de Spinoza n’est pas un Dieu extérieur au monde, ni un Dieu qui existait avant le monde (et qui l’aurait créé). Dieu est le monde et a toujours existé. Et nous vivons selon ses décrets (il aurait ainsi fixé la vitesse de la lumière à 300 000 km/s ou la masse de l’électron à 9.11×10-31kg).

Spinoza a donc unifié le monde. La nature, c’est Dieu. Il a rejeté la vision infantile des textes sacrés dans lesquels Dieu ressemble un peu trop à l’homme : il est colérique, jaloux, envieux, voire cruel, humain, et même trop humain (dira Nietzsche).

L’homme enfin unifié doit chercher le bonheur terrestre

Après avoir unifié Dieu, Spinoza a unifié l’homme. Il n’y a plus, comme chez Descartes :

  • d’un côté le corps méprisable, mortel, sujet aux tentations, et
  • de l’autre l’âme, la partie noble et immortelle.

Il refuse ainsi l’ascétisme ou le dolorisme chrétien qui consiste à haïr le corps, refuser les plaisirs terrestres en vue d’une hypothétique récompense après la mort. Pour Spinoza, tout se joue ici et maintenant. Le corps et l’âme ne font qu’un, l’âme ayant besoin du corps et réciproquement.  Le bonheur terrestre est donc un objectif légitime.

La gaieté ne peut avoir d’excès, elle est toujours bonne. Baruch Spinoza – Éthique (1677) – La joie est le passage d’une moindre perfection à une perfection plus grande – Éthique (1677)

La religion comme instrument de cohésion social

Pour Spinoza les cultes (messes, fêtes religieuses, baptêmes) sont une invention tardive du clergé qui a utilisé, depuis saint Paul (Paul de Tarse au Ier siècle), la religion comme instrument de soumission des masses. Spinoza ne retient qu’une seule chose des textes sacrés : justice et charité, éléments essentiels à la vie en société.  Il a une vision de la pratique religieuse proche des protestants : il ne doit pas y avoir d’intermédiaires parasites entre l’homme et Dieu. Chacun doit pouvoir avoir accès au texte qui doit donc être écrit dans la langue du peuple : la vulgate.

Une écriture humaine de la Torah

A l’époque, on considérait que la Torah avait été dictée par Dieu à Moïse vers 1200 avant JC. Spinoza a été le premier à considérer que son écriture a été faite pendant l’exil à Babylone (600 av JC) : le paysage historique ne pouvait en effet (vu les anachronismes) être celui de Moïse. Aujourd’hui, ce point n’est plus contesté.

Les prophètes

Pour Spinoza, les prophètes n’étaient que des illuminés sujets de leur imagination. Pour Spinoza, seul Jésus-Christ est à retenir : il est le seul à porter un message cohérent autour de la justice et de la charité. Mais c’était plutôt un sage qu’un Dieu incarné.

Spinoza et les Hébreux

Dieu avait établi une alliance avec le peuple élu : vous vous soumettez et en échange je vous donne une terre promise. Or, à l’époque de Spinoza, de terre promise il n’y avait plus. Donc, il n’y avait plus de raisons objectives de se soumettre.

La négation du libre-arbitre

L’existence du libre-arbitre ou la faculté de choisir librement entre le bien et le mal a été posée par les Chrétiens (saint-Augustin) pour donner la possibilité de juger les êtres et ainsi les maintenir en état de soumission (de pauvres pécheurs). En effet, si Dieu n’est que bonté et qu’il a créé le monde comment expliquer l’existence du mal ? A-t-il créé aussi le mal ? Bien entendu, ce n’est pas concevable dans le dogme chrétien. Saint Augustin a ainsi affirmé l’existence du libre arbitre et donc la faculté des hommes de faire le mal. Dieu a créé le monde et a ensuite doté sa créature de liberté. Eve fut la première pécheresse et fut punie (expulsée du jardin d’Éden). Pourtant le libre-arbitre ne va pas de soi : tout évènement ayant une cause et toute cause entrainant le même évènement, on pourrait imaginer que tout soit déterminé à l’avance. Par exemple, si on connait la vitesse de la lune et sa direction aujourd’hui, on peut déduire sa vitesse et sa position demain. Il en est de même de tout évènement, toute décision dans le monde. Spinoza (comme Épicure ou les Stoïciens avant lui) pense que tout est déterminé et que nous ne sommes pas libres (bien que nous ayons l’illusion de l’être). Et si nous ne sommes pas libres, nous ne sommes pas comptables de nos actions.

Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés.

Un précurseur des utilitaristes anglo-saxons (Bentham)

Dans la mesure où une chose convient à notre nature, elle est nécessairement bonne. Nous ne désirons aucune chose parce que nous la trouvons bonne mais, au contraire, nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous la désirons. Baruch Spinoza.

Un précurseur du contrat social

L’homme cherchant avant tout son avantage (plutôt que celui de son voisin et, en dernier lieu, celui du migrant), seul un « pacte social » est susceptible de permettre une vie en société à l’avantage de tous. En effet, dans la nature, le plus fort utilise sa puissance pour soumettre le plus faible. Puis il peut à son tour subir la loi du plus fort. L’État de nature est un état de guerre perpétuelle. La paix nécessite donc des règles. L’homme doit transférer au bien commun (l’État), son pouvoir de nuisance (la police devioent le dépositaire de la violence légale) et conférer à la loi un objectif unique : l’intérêt général. Jean-Jacques Rousseau et Locke ne diront pas autre chose. En retour, l’homme est protégé par la société. Spinoza est donc l’un des précurseurs majeur des Lumières. Robespierre, dont le livre de chevet était Du contrat social, s’en souviendra (mais aussi Kant et Nietzsche).

J’ai lu pour vous Le miracle Spinoza de Frédéric Lenoir

La séparation des pouvoirs

Spinoza fut aussi un grand inspirateur de Montesquieu (De l’Esprit des lois) : il proposa, un siècle avant lui, un État de droit fondé sur la séparation des pouvoirs (pour éviter toute dictature).

Précurseur de la psychanalyse

Il se lança aussi vers des horizons encore inexplorés que Freud abordera bien plus tard : la psychanalyse. Pour Spinoza, nous ne sommes pas libres. Nous sommes gouvernés par nos pulsions, nos désirs. Ainsi la femme qui se maquille pense le faire en toute liberté. Elle subit en fait sa nature de femme qui la guide sur le chemin de la reproduction. Nous sommes donc conduits par nos désirs et nos peurs dont nous ne sommes pas maîtres. On retrouve ici aussi les pensées de Démocrite.

Le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse. Baruch Spinoza.

Mais il est possible d’être heureux et c’est la bonne nouvelle que nous livre Spinoza. Il faut pour cela fuir les passions tristes (la haine, l’anxiété, la jalousie…) qui dégradent la qualité de notre être. Il faut chercher le plaisir, ici et maintenant, et non-pas attendre en ascète une improbable vie éternelle, comme le réclame les chrétiens.

La sagesse n’est pas la méditation de la mort, mais la méditation de la vie. Baruch Spinoza.

Le miracle Spinoza (la quatrième de couverture)

Banni de la communauté juive à 23 ans pour hérésie, Baruch Spinoza décide de consacrer sa vie à la philosophie. Son objectif  ? Découvrir  un bien véritable qui lui  «  procurerait pour l’éternité la jouissance d’une joie suprême et incessante.  » Au cours des vingt années qui lui restent à vivre, Spinoza édifie une œuvre révolutionnaire. Comment cet homme a-t-il pu, en plein XVIIe siècle, être le précurseur des Lumières et de nos démocraties modernes  ? Le pionnier d’une lecture historique et critique de la Bible  ? Le fondateur de la psychologie des profondeurs  ? L’initiateur de la philologie, de la sociologie, et de l’éthologie  ? Et surtout, l’inventeur d’une philosophie fondée sur le désir et la joie, qui bouleverse notre conception de Dieu, de la morale et du bonheur  ?
A bien des égards, Spinoza est non seulement très en avance sur son temps, mais aussi sur le nôtre.  C’est ce que j’appelle le «  miracle  » Spinoza.

«Vous l’aurez compris, cher lecteur, j’aime profondément Baruch Spinoza. Cet homme me touche par son authenticité et sa profonde cohérence, par sa douceur et sa tolérance, par ses blessures et ses souffrances aussi, qu’il a su sublimer dans sa quête inlassable de sagesse. Je l’aime aussi parce que c’est un penseur de l’affirmation. […] J’aime Spinoza parce que c’est un penseur généreux qui souhaite aider ses semblables par sa philosophie et qui a à cœur d’améliorer le monde dans lequel il se trouve.» Frédéric LENOIR

 

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Philosophie