Philosophie

J’ai lu pour vous Le divertissement de Blaise Pascal

Chacun a connu la douloureuse expérience de l’oisiveté passive : ne rien faire, rester au repos sur une chaise. Quoi de plus difficile ? Un supplice ! Constater le temps qui passe, sans occupation, sans écran, sans agitation, seul face au néant, confronté à ses propres pensées, avec comme seule compagnie le tic-tac de l’horloge du salon, qui dit « oui », qui dit « non », qui dit « je vous attends ». Quinze minutes de vide pendant lesquelles les pensées nous envahissent, des pensées sombres qui nous étreignent, nous tourmentent, qui font remonter à la surface des angoisses que l’on pensait à jamais enfouies dans notre caverne intérieure. Eh oui ! Le vide fait peur. Le vide nous déshabille, nous laisse seul avec notre inconscient, nous ramène à notre misérable condition de mortel. Le vide, c’est un avant-goût de la mort.  Voilà pourquoi l’homme a inventé le divertissement, le jeu, les troubadours, le journal de 20 heures, Nagui et Arthur, The Voice, les youtubeurs, Minecraft et Candycrush…Le divertissement, c’est antidote à l’angoisse, une occupation récréative pour notre esprit, pour l’empêcher de s’égarer dans des dédales obscures… L’homme se divertit pour oublier qu’il va mourir.

Article de fond : brève histoire des mathématiques

Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser Blaise Pascal. Citation

J’ai lu pour vous Le divertissement de Blaise Pascal

«139. Divertissement. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près. Quelque condition qu’on se figure, si on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde; et cependant, qu’on s’en imagine [un] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et [plus] malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et qui se divertit. De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu’on court : on n’en voudrait pas, s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de [ce] qu’on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toute sorte de plaisirs. Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense. Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse qui nous en détourne nous en garantit. Le conseil qu’on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu’il allait chercher par tant de fatigues, recevait bien des difficultés.

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