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La protection sociale coûte-t-elle « un pognon de dingue » ?

Par Nicolas BOUZOU

Avec la diffusion parfaitement orchestrée de la vidéo filmée dans son bureau, le président de la République a déclenché un débat sur notre système social et il a eu mille fois raison. Certaines oreilles chastes se sont émues de l’entendre dire qu’«on met un pognon de dingue dans les minima sociaux». Elles sont bien délicates. La France a été congelée par trois décennies conservatrices. Le dégel des débats et des cerveaux est bienvenu et si cela doit passer par la réhabilitation d’un argot des années 1980 («pognon»), c’est un faible prix à payer.

Oui, notre système est assez coûteux. Surtout, il n’empêche pas l’augmentation de la pauvreté et freine souvent la mobilité sociale. Ne pas dénoncer ces problèmes revient à être complice de ce système. Évidemment, la gauche s’est offusquée de la parole présidentielle mais elle sombre dans une crise d’hystérie dès qu’on ose remettre en cause un euro de dépense publique ou une quelconque réglementation. Rien de neuf sous le soleil. Il est plus désespérant de voir une partie de la droite dénoncer les «cadeaux» du président aux «puissants», mis au regard de sa prétendue dureté avec les plus fragiles.

Si Les Républicains imaginent qu’emprunter la rhétorique et le programme de Mélenchon-Le Pen pourra les sortir de l’enfer sondagier dans lequel ils sont enferrés, c’est qu’ils connaissent mal leur électorat et ne perçoivent pas qu’on préfère toujours l’original à la copie.

D’une part, la droite avait été élue en 2007 pour flexibiliser le marché du travail, réformer le système éducatif, moderniser le système social, diminuer les dépenses publiques et les impôts. Elle ne l’a pas fait ou seulement à la marge par manque de courage. De ce point de vue, l’entendre critiquer l’analyse que fait Macron de notre système social relève du plus grand comique. D’autre part, si Les Républicains imaginent qu’emprunter la rhétorique et le programme de Mélenchon-Le Pen pourra les sortir de l’enfer sondagier dans lequel ils sont enferrés, c’est qu’ils connaissent mal leur électorat et ne perçoivent pas qu’on préfère toujours l’original à la copie. C’est fort dommage car il y aurait une critique intelligente à bâtir de certaines mesures de la majorité actuelle, comme la dangereuse loi sur les «fake news» ou l’idée absurde qui consiste à modifier l’objet social des entreprises.

Débat confus

Le débat sur notre système social est confus car il mélange deux choses différentes. Il y a d’abord

  1. les dépenses de protection sociale (retraites, maladie et chômage) qui, en France, sont très élevées. Par exemple, les pensions tournent autour de 320 milliards d’euros par an et les dépenses de santé de 200 milliards. Des économies sont encore possibles sur les retraites, mais pas sur la maladie. Le vieillissement de la population, l’innovation thérapeutique et la chronicisation de maladies autrefois mortelles tirent les dépenses de santé vers le haut. Il est possible d’optimiser la dépense mais pas de la diminuer.
  2. les minimas sociaux.

Dans le film diffusé par l’Élysée, le président évoque le second type de dépenses sociales, à savoir les minima sociaux, pour lesquels la dépense totale s’élève à 26 milliards d’euros, principalement le RSA et l’allocation aux adultes handicapés. Si l’on adopte une vision statique et bureaucratique du système, ce dernier ne fonctionne pas si mal. Le taux de pauvreté en France (la part des personnes qui vit avec moins de 60 % du revenu médian) est modéré, à 14 %, un peu plus faible qu’au Royaume-Uni ou qu’en Allemagne, mais plus élevé qu’aux Pays-Bas ou qu’en Scandinavie. En outre, «l’intensité» de la pauvreté est contenue. Autrement dit, nos pauvres le sont plutôt moins qu’ailleurs. Mais ces statistiques omettent l’essentiel, en tout cas pour un libéral: notre système social est-il réellement juste? Un pays qui traîne un chômage de masse depuis plusieurs décennies, au détriment des plus jeunes, un pays dans lequel, dans certaines familles, trois générations sont au chômage, un pays dans lequel les habitants des quartiers difficiles n’ont pas d’autre choix que d’y scolariser leurs enfants… Un tel pays peut-il se vanter d’être juste, même s’il combat mieux que d’autres les inégalités ?

Un système qui permet au plus grand nombre de travailler est juste, même si certains emplois sont mal payés, car il ouvre des perspectives d’émancipation.

Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’introduire deux grandes conceptions de la justice.

  1. Pour les socialistes, la justice s’assimile à l’égalité. Ainsi, la redistribution des revenus et des patrimoines est toujours bonne et la progressivité des impôts doit toujours être renforcée.
  2. Pour un libéral, comme l’auteur de ces lignes (et, d’après ce que j’en comprends, comme le président), la justice s’assimile à la capacité qu’ont les plus fragiles à progresser dans l’échelle sociale.

Ainsi, un système égalitariste qui rive les individus dans la pauvreté et le RSA est injuste. En revanche, un système qui permet au plus grand nombre de travailler est juste, même si certains emplois sont mal payés, car il ouvre des perspectives d’émancipation. Le débat ouvert par le président nous force à choisir entre ces deux options, ce que la France, à la différence de l’Allemagne par exemple, n’a jamais fait. Dans une optique libérale, une politique de soutien aux plus fragiles ne consiste pas à verser l’aumône ad vitam aeternam aux plus pauvres, mais à les aider vraiment: améliorer le fonctionnement du marché du travail, construire de nouveaux logements, améliorer notre système éducatif, renforcer la formation professionnelle… Certes, adopter ces mesures demande un peu plus d’audace intellectuelle et de courage politique qu’alourdir la dépense publique et les impôts. Mais elle adresse davantage de respect et de vraie solidarité aux membres les plus fragiles de notre société.

Nicolas Bouzou a fondé le cabinet de conseil Asterès et a publié Le travail est l’avenir de l’homme (Éditions de l’Observatoire, 2017).

Nicolas BOUZOU vu par WIKIPEDIA

Ses travaux portent sur la croissance, la politique économique, l’organisation territoriale et la santé. Il est directeur d’études et enseignant au sein du master 2 et MBA Droit des Affaires et Management-Gestion de l’École de droit et de management à l’université Paris II Assas. En 2006, il fonde le cabinet de conseil Asterès, dont les clients sont de grandes entreprises, les collectivités locales, et des gouvernements3. Il est vice-président du cercle Turgot qui regroupe des dirigeants libéraux de grandes entreprises et des responsables politiques. Il a été membre du Conseil d’analyse de la société auprès du Premier Ministre (2010-2012). Il fait partie du groupe Keyser Söze qui se réunit autour de Jacques Attali. En 2017, il a été nommé chef économiste du Comité franco-allemand des industries culturelles et créatives. Il a siégé au Conseil d’Analyse de la Société auprès du Premier Ministre en 2011. Il a également créé le Cercle de Belém qui rassemble des intellectuels européens libéraux et progressistes. Il a présenté pendant trois ans, chaque matin une chronique économique dans la Matinale de Canal+, puis dans la Team Toussaint sur I-télé jusqu’en juin 2014. Il est notamment contributeur régulier pour Le Figaro, Les Échos, Le Monde, L’Express, le Financial Times (Royaume-Uni) et Le Temps (Genève). Il intervient régulièrement dans les émissions : C dans l’air sur France 5, 28 minutes sur Arte, / 24H Pujadas LCI, L’Info du vrai sur Canal+, 19H Ruth Elkrief sur BFM TV, Les décodeurs de l’éco sur BFM Business, sur Radio Classique dans Accords / désaccords7 avec Guillaume Durand. En septembre 2016, le Figaro écrit que Nicolas Bouzou fait partie « depuis quelques années » de « cette poignée d’économistes invités » sur les plateaux télé « dès qu’on cherche un expert ». En avril 2008, il assure que « c’est le moment d’acheter en Bourse » alors que la crise économique survient peu après. En décembre 2008, dans son ouvrage Krach financier Nicolas Bouzou annonce la crise des pays méditerranéens (Grèce, Espagne, Portugal)… qui a eu lieu à partir de 2011. On entend l’arbre tomber mais pas la forêt pousser est le premier livre à penser les implications économiques et politiques de l’intelligence artificielle. Avec Luc Ferry, Nicolas Bouzou intervient au Théâtre des Mathurins pour les Jeudis économie et philosophie. En 2017, il publie Le travail est l’avenir de l’homme, dans lequel il aborde notamment la peur du chômage induit par l’arrivée des robots et de l’intelligence artificielle. Pour lui, il s’agit d’une peur atavique, qui était déjà présente par exemple au début du 19e siècle, lorsque les ouvriers du textile britannique détruisaient les métiers à tisser. Pour Nicolas Bouzou, le travail humain ne va pas disparaître, il va muter. Nicolas Bouzou affirme que « les pays les plus robotisés, comme le Danemark, l’Allemagne ou la Corée du Sud, sont d’ailleurs les plus proches du plein-emploi ». En septembre 2017, il approuve la politique du président Emmanuel Macron, avec notamment la loi travail 2, qui selon lui pourra faire baisser le chômage de masse si elle est associée à un effort très important au niveau de formation professionnelle : « Ça ne sert à rien de permettre aux entreprises de créer des emplois si les gens ne sont pas en mesure de les occuper ».

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