Nouvelle

13 novembre 2015 – Une nuit au Bataclan

Nouvelle : Une nuit au Bataclan

Déjà les guitares saturées déchirent l’obscurité à grand coups de Rock et de Blues. Le Bataclan reçoit ce soir ce qui se fait de mieux : Eagles of the Death Metal. Un an que j’attendais ça. Des heures passées sur le net pour obtenir le précieux sésame : un billet acheté à prix d’or pour le concert du siècle, mais un seul : Marie, la pauvre, n’est pas de la fête ! Elle va rater ça. Les projecteurs déversent sur les premiers rangs une lumière bleutée, aveuglante, qui s’allume et s’éteint, balaye la salle mythique au rythme infernal imprégné par Julian, le batteur que l’on devine à peine derrière un rideau de fumée. Incrédule, je les dévore des yeux : ils sont là, à deux mètres à peine, Dave Catching, le guitariste rasé et barbu à la façon d’un ZZ Top, Matt Mac Junkins, le bassiste maigrelet en chemise et, bien sur, Jess Hugues, le chanteur, armé de sa Gibson rouge écarlate. Il fait si chaud ce soir là dans la fosse… Des centaines de fans venus comme moi écouter les aigles de Californie s’agitent, se remplissent les oreilles de décibels métalliques, se nourrissent de l’énergie communicatrice. Jess hurle à travers sa moustache de biker les premières notes de Kiss the devil : « Who’ll love the Devil ? Who’ll love his song ? I will love the Devil and his song  ! » Je suis pressé comme un citron, en sueur, les pieds en compote, à moitié sourd, mais heureux. Les bras se lèvent, les smartphones immortalisent la scène ; on s’époumone dans la foule, on se chahute, on se comprime, on respire cette musique tout droit sortie de l’enfer. Rien ne semble pouvoir arrêter la communion entre les aigles et son public.

Résultat de recherche d'images pour "eagles of death metal bataclan"
Eagles of Death Metal au Bataclan

Pourtant, une série de claquements secs parvient à couvrir les puissantes décibels. Julian s’est arrêté de frapper sur ses caisses. Il s’est comme recroquevillé, effrayé par je ne sais quel fantôme. Je me retourne. Je ne vois qu’une foule extatique. Le silence a repris ses droits. Que se  passe-t-il ? Le temps s’est comme arrêté, suspendu à ces détonations lointaines que tout le monde interroge. Bang ! Bang ! Bang ! On croit d’abord à des pétards, à des effets qui font partie du spectacle. Mais ça doit pas être ça ! Hugues a vu quelque chose : il a quitté la scène par la gauche, comme s’il cherchait à se protéger. Seul Catching, le guitariste barbu, est resté planté là, au milieu, scrutant le fond de la salle interloqué. C’est un attentat ! Un mouvement de foule vient un peu plus me compresser contre la rambarde qui me sépare de la scène. Y’a des gars qui hurlent vers l’entrée ! Mais on n’y voit rien, aveuglés les spots restés bloqués dans notre direction. Soudain, c’est la panique. Ça court dans tous les sens, ça se bouscule, ça se marche dessus. Les gens montent sur la scène. Il y aurait des morts au niveau du bar et du stand à tee-shirts ! Une porte s’ouvre sur ma gauche et je me précipite vers la lumière de la rue, embarqué par un flot de spectateurs affolés. Mais on est accueillis par une rafale d’arme automatique qui couche deux types devant moi. Paralysé, je vois soudain le diable : un homme étrangement calme, l’air satisfait, qui ausculte son arme encore chaude. Il ne m’a pas vu…. D’instinct, je m’accroupis et je recule aussi vite que possible pour me retrouver à mon point initial, couvert de sang. On est pris au piège ! Ils vont tous nous assassiner. Les halos de fumée rejetés par la poudre des armes automatiques sont transpercés par les spots qui éclairent le fond de la salle. Je les vois maintenant : ils sont trois, peut-être plus, des enfants, des gars de banlieue sans doute, maigres, avec une légère barbe et surtout l’air déterminé des gars qui n’ont rien à perdre. Je vois un fusil mitrailleur en bandoulière, des kalachnikovs probablement, et des grenades à la ceinture. Des terroristes ! C’est sûr ! Comme ceux de Charlie. Ils s’en foutent de mourir. Progressant méthodiquement vers la fosse, ils tirent sur tout ce qui bouge, à dix mètres de moi. Des malheureux intercalés sont fauchés par d’autres rafales. Et puis, ils rechargent leurs armes. Le calme extraterrestre des trois individus est effrayant, glacial, inhumain. Je me baisse comme les autres, puis m’allonge sur le sol couvert de sang. Y’en a un qui s’avance vers un homme allongé « Le premier qui bouge est mort ! Tiens tu vas voir toi ! «  Et il tire dans le crâne du pauvre bougre. « J’avais dit de ne pas bouger ! » Et ils continuent d’avancer. « Allez-y, levez-vous, ceux qui veulent partir, partez ! C’est la faute de Hollande, c’est la faute de votre Président, il n’a pas à intervenir en Syrie. » A côté, une femme se lève et est balayée par une nouvelle rafale. Ils sont maintenant à moins de cinq mètres. Le mieux est de faire le mort en espérant que la prochaine ne sera pas pour moi… J’ai mal à la jambe. Ma main trempe dans le sang de ma voisine. Elle est tombée sur un gros type qui à l’air mort lui-aussi. Ça hurle partout. Un autre gars se lève et tombe aussitôt, déchiré par la mitraille. Ça les fait rire ! Les gars s’amusent à nous tirer dessus. « Il est où le chanteur ? Ils sont où les Ricains ? C’est un groupe américain ! Avec les Américains, vous bombardez. Donc on s’en prend aux Américains et à vous.Vous allez voir ce que ça fait les bombardements en Irak. On fait ce que vous faites en Syrie, écoutez les gens crier… C’est ce que les gens vivent en Syrie sous les bombes, vous tuez nos femmes, nos frères et nos enfants. On fait pareil. On est là pour vous. Nous, on est pas en Syrie mais on agit ici. Vous nous faites ça, on vous fait ça. »  Face contre terre, je m’efforce de ne plus respirer. Si je pouvais, je m’enfoncerais dans le sol, loin d’ici, loin de cet enfer. J’essaie de ne pas faire de bruit, d’être un mort virtuel pour ne pas l’être réellement. Je pense encore à Marie. Et puis mon mollet me fait si mal. Il y a tellement de monde ici, des types allongés autour de moi, morts ou vivants. J’entends des cris un peu différent, comme si l’attention des terroristes étaient attirées par quelque chose qui venait de derrière. La police ? Sur ma droite maintenant, il y a un des types, à dix mètres peut-être. Il regarde vers la sortie. Six coups de feu nets et soudain il s’effondre sur le sol dans un râle plaintif. Je le vois relever la tête doucement. Mais une énorme explosion vient déchirer son corps. Je vois alors passer une tête au-dessus de moi qui finit sa course sur la scène comme une boule de boooling. Des bouts de chairs cramés sont retombés un peu partout… Une bombe ! Il cachait une bombe sous sa veste. Un kamikaze ! Fallait que ça arrive à moi ! On les voit partout à la télé, mais on pense que c’est loin, que ça n’arrive qu’aux autres. Et me voilà, le nez dans le sang d’une inconnue, attendant que tout se termine d’une manière ou d’une autre… Il faut que je me relève. C’est débile d’attendre ainsi la prochaine balle. J’arrive à m’assoir péniblement. Pourquoi j’ai mal comme ça ? Mon Dieu ! J’ai pris une balle dans la jambe. J’essaie de faire un garrot en serrant mes mains sur la plaie. Ça sert à rien… Là-bas, je vois des policiers. Deux au moins. Mais ils n’ont que des pistolets. Je ne vois plus les terroristes, que des corps enchevêtrés dans le même malheur. Soudain du balcon, y’a les deux autres djihadistes qui balancent le reste de leurs munitions sur les deux agents qui sont obligés de se mettre à l’abri. Et puis, les coups de feu s’arrêtent. Je n’entends plus que les hurlements des gens qui continuent à se précipiter vers toutes les issues. Autour de moi, y’a des dizaines de fans sans vie, entassés au hasard, parfois ouverts par le métal des balles, se vidant de leur sang comme une outre. L’odeur est insupportable.

Tout se passe en haut maintenant. Les deux derniers terroristes se sont repliés dans un couloir que je n’aperçois pas. Ça bouge. J’entends encore des cris de panique. Ils ont dû prendre des otages. Je souffle. Sans doute est-ce fini pour moi. J’essaie de me lever mais c’est impossible. Alors, je reste là. Lorsque je reprends mes esprits, je suis  allongé sur le sol. Combien de temps suis-je resté inconscient ? C’est le bruit de la brigade d’intervention qui m’a sorti de ma torpeur. Je me relève encore. Je suis toujours en enfer ! Des types vêtus comme des astronautes, planqués derrière des boucliers avancent méthodiquement. Y’en a un qui s’approche de moi, toujours en se protégeant. « Ça va ? » Impossible de répondre. Le gars m’a bien observé, puis m’a palpé le corps. « On regarde si vous êtes piégé ! C’est la procédure. Ne vous inquiétez pas, on va vous évacuer. Vous avez une blessure au mollet. Rien de grave… » Le policier est ensuite passé à mon voisin de droite, me laissant avec mes doigts toujours crispés sur la plaie. Bizarrement, je n’ai plus mal.

Une autre équipe est arrivée, encore mieux équipée. Des durs, comme ceux que j’avais vu dans Léon de Luc BESSON, habillés en noir des pieds à la tête. Mais ce n’est pas du cinéma. Ils montent alors vers l’étage. Et je vois stupéfait des gens sortir de partout, des toilettes libérées, des faux plafonds… Ils dévalent l’escalier et se précipitent vers la rue. En haut, la colonne noire de policiers avancent vers le lieu où les deux terroristes se sont réfugiés. Des tirs reprennent de plus belle. Le bouclier d’acier est littéralement bombardé de projectiles qui claquent partout dans le Bataclan. Et puis, une explosion vient clore la tragédie. Un kamikaze s’est fait sauter, emportant dans son délire meurtrier son complice infernal.

Je suis fatigué. On m’enveloppe dans un drap de métal doré et deux gars me hissent péniblement sur un brancard. Zigzagant entre les corps, ils m’emmènent vers la sortie, vers la rue Voltaire, vers l’air frais de Paris, ma ville blessée, outragée. Dehors, c’est une scène de guerre. Les deux vigiles de l’entrée sont étendus sur le sol. Partout des sirènes hurlent : des policiers, des ambulances, des pompiers, des dizaines de véhicules sont éparpillés sur la chaussée. Des gens enveloppés dans la même couverture de survie sont pris en charge. Heureusement que je n’ai pas eu de place pour Marie…

Résultat de recherche d'images pour "bataclan"
attaque du Bataclan – 13/11/2015

Une nuit au Bataclan

Résultat de recherche d'images pour
Hommage aux victimes du Bataclan
Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s