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Une brève histoire des BEATLES

Paris – U Arena de La Défense – Le 28 novembre 2018 –   Il est vingt heures dans l’immense enceinte blanche où 40 000 fans plongés dans le noir attendent impatiemment la délivrance. Le chaos harmonique, qui clôt habituellement A day in the life, monte vers son accord ultime ; un accord majeur qui annonce sans aucun doute le début du concert. On devine alors une silhouette bien connue qui se dirige vers le centre de la scène, soudain éclairée par une puissante lumière blanche. Veste en jean noire sur chemise grise, avec son flegme tout britannique, son éternelle base Hofner de gaucher en bandoulière, Paul est là, saluant de la main l’Arena tout acquise. Dans une tempête de lumière bleutée, le premier accord de Hard day’s night retentit transformant la foule tranquille en un fleuve en furie se précipite vers la scène. Il y a de tout : des sexagénaires,  des quinquagénaires, mais aussi leurs enfants et leurs petits-enfants.Tout ce petit monde connait par cœur les titres phares. Bien sûr les traits ont vieilli et la démarche est hésitante, mais le charme agit. Paul a tombé la veste et passe de la basse à la guitare électrique, puis au piano : In spite of all the danger : on remonte le temps, aux côtés de ceux n’étaient encore que les Quarrymen et qui avaient vidé peurs poches pour se payer un enregistrement studio sur acétate. Une larme peut alors s’échapper des yeux les plus sensibles. 60 ans d’histoire du Rock en trois petites heures, une histoire qui avait commencée en 1962, quelque part à Londres.

Georges Martin – Londres mai 1962. Dans les immenses studios capitonnés du troisième étage d’un respectable immeuble victorien, Georges Martin, un casque audio vissé la tête, est concentré. Une mèche grisonnante est tombée sur ses yeux azurs l’obligeant, d’un geste délicat, à redessiner de la paume de sa main la raie toute britannique qui partage habituellement ses cheveux gominés. Élégant, son éternelle cravate noire posée sur une chemise blanche impeccable,  il écrase, pour la dixième fois,  une cigarette dans le cendrier posé devant lui. Le tabac l’aide à réfléchir… La coupelle débordante de cendres encore fumantes est posée en équilibre sur les milliers de boutons et de plug-in qui tapissent la console. Georges est dans son univers : des armoires métalliques, des jacks et des microphones reliés entre-eux par des milliers de fils électriques. Il est le chef d’orchestre de toute cette machinerie, cette quincaillerie musicale qui n’a plus de secrets pour lui. Pourtant, en ce jour mai 1962, Georges n’est pas sûr de lui.  Il sort une nouvelle cigarette de son étui, craque une allumette et inhale une bonne bouffée de tabac. Comment arranger ce morceau de jazz enregistré la veille ? Un morceau intéressant, mais sans relief, sans profondeur… Son regard est perdu dans les tourbillons infinis du magnétophone qui tourne dans les volutes de fumée. Cela fait un bon quart d’heure qu’il cherche, qu’il bidouille ses curseurs sans résultat…  Soudain tout s’illumine ! Ses doigts courent sur la table de mixages, équilibrant les basses, renforçant les médiums, ajoutant des cuivres et réduisant les cordes.

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Georges Martin

Un sourire se dessine enfin sur son visage. Ça y est. Il a ce qu’il cherchait : l’accord parfait, l’équilibre. « Encore un 33 tours qui fera date » pense-t-il.  Georges Martin est un excellent musicien, mais ce ne sont pas ses qualités d’artiste qui ont fait de lui un maître incontesté chez EMI, mais ses talents d’arrangeur. C’est pour cette raison qu’il a été nommé à un poste prestigieux : directeur artistique de Parlophone, la filiale d’EMI spécialisée dans le classique et le jazz. Georges peut se choir tomber sur le dossier de son fauteuil en velours : c’est une bonne journée qui commence. Il pose les écouteurs sur ses oreilles expertes, rembobine la bande. Play ! Il se délecte du résultat en tirant satisfait sur sa cigarette.

Brian Epstein. De l’autre côté du studio, le téléphone peut sonner tant qu’il veut. Il n’y a aucune chance pour que Monsieur Georges réponde. Alors Rose, la gentille secrétaire au chignon imposant, pose son stylo et un mots-croisés inachevé.  Encore un casse-pied !Elle en est sûre.  Un de ces managers auto-proclamé qui a trouvé le nouvel Elvis !  On est chez EMI ici ! On fait de la musique sérieuse… Pas ces truc de Zazous. C’est à la septième sonnerie que Rose  décroche enfin le combiné. Elle se présente comme l’assistante de monsieur Georges Martin, Directeur artistique chez Parlophone, puis écoute poliment l’interlocuteur : un certain Brian Epstein.

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Brian Epstein

Celui-la tient un groupe de quatre garçons, des musiciens prometteurs… « Bien sûr ! Ils sont tous prometteurs… » marmonne-t-elle dans son corsage de flanelle blanche.  Combien en a-t-elle vu passer ? Des dizaines ? Peut-être des centaines. En fin de compte, c’est toujours la même chose : des adolescents qui se trémoussent en singeant des standards américains… Ils nous font perdre notre temps. Et celui de monsieur Georges est si précieux. La voix nasillarde reprend dans le combiné :

  • Des stars à Hambourg ! Vous ne serez pas déçus ! reprend Epstein enthousiaste.
  • Des Allemands en plus ?
  • Non, ils sont bien Anglais. Quatre garçons de Liverpool.
  • Ah bon ! il y a bien une place dans l’agenda de monsieur Martin. Demain, le 9 mai, à 9 heures.
  • C’est très bien !
  • Qui dois-je annoncer ?
  • Monsieur Brian Epstein.
  • Et comment doit-on appeler vos quatre prodiges ?
  • Les Beatles.
  • C’est noté, vous serez reçus par monsieur Martin.

Ils ont le chic pour trouver des noms  sortis de nulle part, comme ces Pace-Makers, ce Billy Fury  ou ces Pirates ! Beatles… Rose n’aime pas. Elle n’ a jamais aimé les insectes et le « A » n’y change rien.  Pourquoi pas les Spiders ou les Ants tant qu’on y est ? Elle inscrit quand même le rendez-vous dans l’agenda de monsieur Martin,  puis reprend son magazine.

A plusieurs centaines de miles de là, plus au nord, dans un bureau de Liverpool au premier étage de NEMS store, le plus grand magasin de musique de la capitale du Nord,  Brian Epstein est ravi. Il vient enfin de décrocher une audition ! Et en plus chez  EMI ! Il tient sa chance ! Il va pouvoir faire reconnaitre le talent des jeunes qu’il a pris sous sa coupe.  Et par un vrai professionnel ! Il sait qu’ils ont le potentiel pour sortir de la nasse des centaines de groupes de Rock and Roll qui tournent en Angleterre : plusieurs centaines, rien qu’à Londres !  Il n’y a qu’à descendre dans les sous-sols enfumés pour tomber sur un de ces assemblages hétéroclites plus ou moins talentueux de musiciens autodidactes, d’ados rêvant d’une place au soleil dans le monde impitoyable des maisons de disques. Mais de vrais musiciens… Brian ne connait que ses quatre de Liverpool, les seuls à savoir faire du Rock-and-Roll.

John Winston Lennon . Parmi ces jeunes issus du baby-boom, il y avait un adolescent rebelle, indomptable, qui vivait depuis l’age de quatre ans à Liverpool, chez sa tante Mimi, de son vrai nom Mary Elizabeth Smith, et son oncle Georges : John Winston Lennon. C’était une famille sans problème, rangée, typique de la Middle Class anglaise. John Winston Lennon était né en 1940, sous les bombes incendiaires de Goering. Était-ce par patriotisme que sa mère, qu’il avait peu connu, avait intercalé, entre son prénom et son nom,  « Winston », cette référence à peine voilée au Premier ministre ? John le supposait. Mais il n’en était pas sûr. Peut-être était-ce aussi  lié à son inconnu de père, un marin qui errait sur les mers du globe et qui revenait parfois hanté ses rêves d’enfants : ça commençait par cette houle noire qui heurtait sans discontinuer les rochers du port, des chambres obscures, des cris, des portes qui claquent, des visages collés aux vitres embuées…  John vivait en dehors du temps, de toute façon, pluvieux de Liverpool. Il passait beaucoup de temps à écrire de la poésie ou à dessiner sur un coin de table. Ça lui faisait du bien. Il grandit ainsi, élevé par sa douce tante Mimi, qui le considérait comme son fils, et son cher Oncle Georges.

Mimi et Oncle Georges. John savait que sa mère s’appelait Julia. C’était tout, ou presque, ce qu’il savait d’elle, des bribes, des images furtives aperçues à travers le vitrage opaque de la porte du salon. De son père, il ne connaissait que le surnom : Alf, sans doute pour Alfred. Malgré ses demandes incessantes, Mimi ne lui disait rien. Elle esquivait les questions. John savait pourtant, dans son for intérieur, que sa mère était là, quelque part, à Liverpool et qu’elle l’attendait. La vie continuait. Oncle Georges lui avait offert un harmonica puis donné quelques leçons de musique, mais sans grand succès. avait ramené à la maison un haut-parleur qu’il avait installé dans la chambre de John à l’étage. Ils passaient ainsi des soirées tous les deux à écouter les émissions de la BBC, un Whisky à portée de la main. Souvent Georges s’effondrait et il fallait le porter jusqu’à son lit. Et puis, un soir, Georges ne se releva pas. Il était mort. Oncle Georges. Les obsèques d’Oncle Georges eurent lieu sous la pluie, comme il se devait pour des obsèques. Mimi, digne dans son ensemble noir, faisait face au cercueil, figée dans sa douleur, les doigts crispés sur son petit sac, le regard tourné vers la terre détrempée du cimetière.  John ne versa pas une larme, mais son cœur était écrasé par la douleur. Georges avait été pour lui plus qu’un père, un confident, un ami fidèle. Il avait à ses côtés son ami Pete, toujours là dans les moments difficiles. John essuya son visage trempé de pluie et releva la tête. Un peu à l’écart, une belle femme rousse semblait l’observer, dissimulée sous un chapeau de feutre noir. John saisit ses lunettes et scruta autour des tombes. Mais elle n’était déjà plus là. Julia était venue pour lui… Pourquoi se cachait-elle ? De quoi avait-elle peur ? Son passé, toutes les réponses à ses questions, étaient là, à portée de la main et pourtant insaisissables, inaccessibles. Mimi, les yeux toujours collés dans le sol boueux, ne disait rien. Elle n’avait rien vu. Comme d’habitude lorsqu’il s’agissait de sa mère ! Cela ne pouvait se terminer comme ça. John se retourna vers Pete : il devait la retrouver, retrouver cette ombre furtive au feutre noir… Pete était l’homme de la situation. Il se sauva discrètement du cimetière, enjamba quelques tombes et se mit à courir après la mystérieuse inconnue. 

Pete Shotton. Le blondinet, était presqu’un frère pour John. Ils s’étaient connus  l’école anglicane de Dovedale et étaient devenus inséparables. Ils avaient poursuivi ensemble leurs études au collège, à Quarry Bank, tout près de Strawberry fields, où ils avaient fait les pires conneries. Ils étaient tellement liés que les professeurs les avaient surnommés Lotton et Shennon. Pete aimait faire enrager John en l’appelant « Winnie ». Les coups de poing fusaient et les deux amis se réconciliaient dans un grand éclat de rire.  Pete était l’ami fidèle, mais aussi le confident. Tout le monde dans le quartier les connaissait et rarement pour autre chose que des bêtises d’adolescents. Pete avait couru à travers les rues, puis les champs au bout du pâté de maison. Il n’avait pas été difficile de retrouver la trace de Julia, dans une petite maison modeste où elle vivait, à quelques centaines de mètres de la maison de John, en compagnie d’un homme et deux petites filles. Pete s’était alors empressé de révéler le secret à son ami. John, abasourdi, ne dit pas un mot. Il enfila sa paire de chaussures et les deux amis sortirent dans Menlove Avenue, sans rien dire à Mimi. John s’attendait à prendre le bus. Mais ils allèrent à pieds.  Pete l’emmena à travers champs du côté de Newcastle Road. Un jardinet de quelques mètres carrés, une petite masure blanche, assez simple, mitoyenne avec toutes les autres masures identiques du quartier, se dressaient devant John stupéfait ! Sa mère habitait ainsi à quelques pâtés de maisons, depuis des années ! Et il ne savait rien. Mimi lui avait caché cette vérité. Pour quelle raison ?  Et pourquoi vivait-il chez sa tante ? Où était son père ? John hésita, puis esquissa un demi-tour. Ce fut Pete qui  finalement frappa à la porte.

Julia. L’émotion serrait la gorge de John. Derrière cette porte, qui lentement pivotait, se trouvaient les chaînons manquants de sa vie, les réponses à toutes les questions qui taraudaient sa mémoire depuis qu’il avait des souvenirs. Il respira l’air frais du matin et décida de faire face à son destin. Telle un ange Julia apparut dans l’embrasure, chevelure blonde délicatement posée sur ses frêles épaules, pommettes roses saillantes, deux perles émeraudes à la place des yeux.  Un sourire illumina ses lèvres maquillées. John était incapable de dire quoi que ce soit. Alors, elle s’avança doucement et prit son fils dans les bras. Ils restèrent ainsi enlacés pendant plusieurs minutes, sans dire un mot, se nourrissant de la chaleur de l’autre, se respirant. John avait bien une maman. Il l’avait toujours su, malgré Mimi. Ensemble ils pénétrèrent dans la maison déserte et s’assirent à la table du salon. John avait mille questions et pourtant il ne trouvait pas de mots. Alors ce fut Julia qui parla et qui parla encore, lui disant son amour, sa fierté d’avoir retrouvé son fils qu’elle ne voulait plus quitter. Pourquoi alors avait-elle attendu si longtemps ? John ne comprenait pas. Elle s’attachait à ne jamais évoquer le passé, sans doute pour éviter de casser le charme de l’instant. On aurait bien le temps pour ces choses-là…  Ils passèrent ainsi l’après-midi, simplement. John découvrit que sa mère était toujours mariée à un père toujours vivant et que ce dernier s’appelait Alfred. Alfred Lennon. Pourtant, ce n’était pas avec lui qu’elle vivait.  Il y avait un certain Dikins dans sa vie, un sommelier taciturne, un type pas très agréable, taiseux, avec une petit moustache à la Dario Moreno, parfois violent lorsqu’il avait trop bu, avec qui, pourtant, elle avait eu deux filles. Une telle situation ne pouvait être acceptée dans le Liverpool puritain de l’époque, ce qui expliquait pourquoi le couple, peu orthodoxe, vivait un peu à l’écart. John, de toutes façons, s’en foutait. Il avait trouvé sa mère et une nouvelle vie allait commencer. Dikins ou pas Dikins, il décida de rester plusieurs jours à Newcastle Road. Mimi serait fâchée, sans doute. Mais ce n’était pas bien grave. Elle survivrait. Julia était l’exact inverse de sa sœur. Elle était vivante, loin des conventions. Elle croquait la vie à pleines dents, ne dédaignant pas un bon verre d’alcool, de bonnes cigarettes, et même, certains après-midis, quelques bars à pécheurs sur le port. Ce fut dans ces lieux mal famés que Julia voulu l’emmener.  La côte, les planches des promenades, les embruns venus de l’ouest, les  fishs and chips distillaient dans l’air un parfum de liberté. Un morceau de Buddy Holly montait d’un des pubs qui jalonnaient la jetée. Du Rock-and-Roll !  » Du sexe à l’état pur ! » comme elle disait. Elle pressa John à l’intérieur. Elle se mit à danser, comme une adolescente, enivrée par les notes endiablées. John mesurait à quel point les deux sœurs pouvaient être différentes ! De toute évidence, il comprenait mieux sa mère. Il était comme elle, loin des bons usages, désireux de mordre dans la vie sans retenue. Une longue semaine s’écoula sans que l’on évoquât le passé. John fut adopté par sa nouvelle famille, à l’exception notable de Dikins qui vivait mal la perspective de partager sa Julia. Ses deux filles avaient trouvé un grand-frère qui les faisaient rire pendant les repas en imitant le morse avec deux frites coincées entre les dents. A la fin des repas, souvent, Julia prenait son banjo et chantait des aires populaires. John aimait ça.  Et il voulut apprendre. Julia posa le banjo dans ses bras et il se mit à gratter les cordes, une par une, puis ensemble, faisant grincer l’air au-dessus de leur tête. Julia lui apprit à poser ses doigts, exercer la juste pression sur les cordes. Le banjo ne quitta plus ses mains. Jours après jours, il s’entraîna, chercha à mettre en pratique les rudiments enseignés par sa mère. D’abord maladroite, la technique se perfectionna. Il ajouta le chant et, quelques jours plus tard, joua parfaitement Maggie Mae.  Les mois qui suivirent furent pour John partagés entre les maisons de sa mère et de sa Tante. Mimi, bien sûr, était furieuse. Fâchée avec sa sœur depuis si longtemps, elle la voyait ainsi réinvestir sa vie et, en plus, lui prendre ce qu’elle avait de plus cher au monde : John, cet enfant qu’elle avait élevé comme un fils. Julia n’avait plus aucun droit sur John ! pensait-elle. Mais c’était sans doute à John de choisir, comme toujours, comme il l’avait fait 10 ans plus tôt, dans une pièce sombre de Blackpool. John ne voulait pas choisir. Il les voulait toutes les deux. Mimi, c’était la mère de substitution, qui réglait la vie telle qu’elle devait sans doute s’écouler ; Julia, c’était sa mère naturelle, la découverte d’un pur amour maternel, encore vierge… On ne pouvait le priver ni de l’un, ni de l’autre. 

Elvis, avril 1956. Julia emmena son fils, pour la première fois, au cinéma. Aux actualités, on montra des images du King se trémoussant sur Heart Breack Hôtel. Il était beau, couvert de cuirs noirs avec des bottes de cow-boys, les cheveux plaqués en arrière, tenant le pied de son micro comme il tiendrait une jolie fille. Sa voix était chaude, brillante, respirait la rébellion contre l’ordre établi, contre les bourgeois de l’Amérique puritaine. Et surtout, il y avait ces cris. John se retourna dans la salle obscure. Les filles de Liverpool étaient en pleurs, hystériques, comme hypnotisées par ce Demi-Dieu… Ce fut pour John une révélation. Ça c’est un bon Job ! se dit-il. Voilà ce que je veux faire : Rocker ! A partir de ce jour d’avril 56, il n’y eut plus que la musique dans sa vie. Ou plutôt, les femmes, l’alcool et la musique. Mais tout ça, pour John, c’était la même chose. Il devait faire comme Elvis et, pour commencer, apprendre à jouer de la guitare. Pas facile dans une famille qui n’écoutait que du Brahms, du Tchaïkovski et du Mozart. Il en parla le soir venu à sa tante. Mimi était furieuse. Sa sœur était une dévergondée, une irresponsable qui avait, disait-elle, abandonné son fils. Elle avait maintenant mis dans la tête de John des idées subversives, dangereuses : devenir rocker ! Déjà que le Principal de Quarry Bank lui écrivait sans arrêt pour se plaindre de son attitude désinvolte ! Mais le mal était fait. Et puis, légalement, elle ne pouvait pas empêcher cette rencontre d’une mère et de son fils. Mais peut-être pouvait-elle, avec un peu d’habileté, remettre John sur les bon rails ? Les Rails de l’école ! Un marché était sans doute possible : elle lui proposerait de lui offrir une guitare et, en échange,  John s’engagerait à se tenir correctement. Plus d’esclandres avec le Principal ! John accepta, bien entendu… Avec la certitude de ne jamais tenir sa promesse. Le lendemain, Mimi et John étaient au Music Store. Il fallut sortir sept Pounds séduire le vendeur et acquérir l’objet de tous les désirs. John n’en croyait pas ses yeux. Il caressa la guitare avant de la poser soigneusement dans un coin de sa chambre, se contentant de l’admirer. Puis, il saisit le manche ébène et posa, pour la première fois, ses doigts sur les cordes de nylon d’où il espérait, un jour, faire sortir du Rock-and-Roll.  Il se contenta de cinq cordes, comme sur le banjo de Julia.   D’abord timide, son jeu prit de l’assurance, du rythme. Et bientôt, il put y ajouter sa voix. Il passa des heures avec son nouveau jouet, délaissant encore un peu plus les cours. Le soir venu, il se précipitait sur la guitare et jouait du Elvis, du Little Richard et tous les autres. Il rendait visite à sa mère tous les jours, heureux de rattraper le temps perdu et de montrer les progrès réalisés. Ses doigts, malheureusement souffraient de ce traitement inhumain. La peau commençait à se décoller obligeant John à faire une pause. Bien sûr, Mimi reçut quelques temps plus tard la lettre du Principal regrettant « le comportement inacceptable de John, passé maître dans l’art de la poésie grivoise et des dessins obscènes ». Mimi apprit qu’il s’était fait renvoyer avec Pete Shotton, d’abord une semaine, puis définitivement. John n’avait pas tenu sa promesse. Elle s’en voulait d’avoir été aussi naïve. Mimi revendit aussitôt la guitare, ce qui mit John hors de lui. Il se précipita chez sa mère pour réclamer de l’argent et racheta la guitare le soir-même, cette fois-ci pour 5 Pounds. Il fit une entrée triomphale dans le salon de sa tante.  Mimi enragea contre sa sœur, comme d’habitude. Elle passa un savon bien inutile à John. Mimi n’avait aucun droit sur lui et il le savait…

Quarrymen, été 56.  Maintenant que John maîtrisait les premiers enchaînements d’accords nécessaires pour jouer un morceau de Rock, il voulait passer à l’étape supérieure. Pourquoi pas un groupe ? Un groupe de Skiffle ? Le Skiffle était un genre de musique très à la mode en Angleterre ; c’était un mélange venu de la Nouvelle Orléans, avec un peu blues, de Jazz et de Folk. Lonnie Donegan en était alors le maître incontesté avec son titre phare : Rock Island Line. Le Skiffle ne nécessitait pas de bases musicales très avancées. Et c’était un gros avantage pour John, car de bons musiciens, voire des musiciens tout cours, il n’en connaissait pas. John avait déjà un nom :  les Quarrmen, les gars de Quarry Bank.  Il n’y avait qu’à puiser dans le gisement inépuisable des copains d’école. Pete Shotton, même s’il ne semblait pas très motivé, ferait l’affaire pour la rythmique au Washboard, la planche à laver. Eric Griffith jouerait de la guitare et Bill Smith du Tea chest bass, la caisse à thé pour les basses. Rod Davis, qui avait acheté un banjo la veille, serait également de la partie. Griffith connaissait un voisin, Colin Hanton, qui avait une batterie.  » Qu’il vienne aussi !  » avait dit John qui, usant de son autorité naturelle, s’était imposé comme le leader incontestable. Il se réservait le chant et la guitare rythmique. Il imposa à tous des répétions fréquentes et sévères. Il n’était pas question d’être en retard ! Griffith en loupa plusieurs, ce qui rendit John fou de rage. Len Garry le remplaça au Tea chest bass. Tout était prêt pour faire du Skiffle.  Les Quarrymen firent leurs premières armes dans les environs de Liverpool,  une bonne occasion pour John de prendre un peu d’air frais loin de Menlove avenue.

Saint-Peter Church, le 6 juillet 1957. Il faisait particulièrement chaud sur le parvis de Saint-Peter Church où se tenait la fête de Woolton. Le soleil avait grillé ce qui restait de pelouses. Les Quarrymen étaient programmés en milieu d’après-midi. En attendant, un groupe folklorique de cuivres égrenait les dernières notes fatiguées d’un air folklorique devant un public léthargique. Seuls les enfants donnaient un peu d’énergie au tableau, courant dans tous les sens et profitant des jeux organisés par la kermesse de l’école. Le couronnement de la Reine des roses se préparait. John était nerveux. Il avait mis sa chemise rouge à carreaux. Il ressemblait à un bûcheron canadien.  Il avait peigné sa pointe de cheveux bouclés vers l’avant, histoire de ressembler un peu plus à un Teddy Boy.

Cavern
Quarrymen en 1957 – De gauche à droite Pete Shotton, Eric Griffith, Len Garry (de dos), John Lennon, Colin Hanton (à la batterie)  et Rod Davis (debout)

Il avait rassemblé ses Quarrymen derrière le camion dont la plateforme servirait de scène. Avant de s’élancer, il tira sur une cigarette et motiva ses troupes. Les cuivres venaient définitivement de s’endormir. Ca y était. C’était leur tour.  John donna le signal, exigeant de tous le meilleur. Les instruments étaient déjà en place et chacun connaissait sa place. John se tenait au centre. Eric Griffith, lead guitar, se tenait à sa droite, attentif aux ordres du boss. En arrière plan, se cachaient Pete Shotton, pas très à l’aise avec son washboard, et Rod Davis au banjo. A la gauche de John, également attentif, Len Garry et son tea chest bass, un instrument curieux, deux cordes tendues, accrochées aux parois d’une caisse en bois. Des enfants tentaient de monter sur la scène, intrigués par ce groupe de musiciens et tout son matériel. John leur fit signe de s’éloigner, ce qu’ils firent sans insister.

THE SOURCE - The Savage Young Beatles - 6 July 1957 ...
Quarymen 6 juillet 1957

Le public était jeune et clairsemé mais, heureusement, enthousiaste. Il y avait surtout Julia, au premier rang, dans une merveilleuse robe à fleurs, et à côté Mimi, dubitative, dans un ensemble plus strict.  » Attention, One, two, three four !  » lança John. Et c’était parti. Griffith entama l’intro, suivi de John au chant et de tous les Quarrymen :

Oh dirty Maggie Mae they have taken her away
And she never walk down Lime Street any more
Oh the judge he guilty found her
For robbing a homeward bounder

Maggie Mae ! Une prostituée, pour commencer ! Et puis, de bons vieux Rock-and-Roll : Come Go With Me et d’autres. John ne connaissait pas toutes les paroles et se contentait parfois de chanter les refrains, souvent en improvisant. Mais il était assez bon. La texture de sa voix sentait déjà le Rock-and-Roll. Attiré par la musique, un jeune homme s’approcha de la scène. Il portait une veste blanche de première communion, dans la poche de laquelle il avait glissé une rose. Il souriait. C’était John qui visiblement l’intrigant. Il s’approcha encore, frôlant Julia qui sautillait comme une adolescente. Le jeune homme était calme mais attentif. Il resta ainsi jusqu’au dernier morceau.

Paul.  John était assez content. Tout s’était bien passé. Les Quarrymen avaient rangé leurs instruments, puis s’étaient dirigés vers la grande salle commune du presbytère pour reprendre leur souffle avant leur seconde partie. John tirait de nouveau sur une cigarette. Il  voyait pas mal de points à améliorer, mais, pour un début, c’était pas si mal. Des bières avaient été mises à disposition du groupe et chacun cherchait à étancher sa soif en rigolant et en se tapant fort dans le dos. De l’autre côté de la salle, dans l’ombre de l’entrée principale, deux jeunes gens apparurent. John reconnut le premier : c’était Ivan Vaughan, un de ses amis de Quarry Bank qui marchait vers lui. Il était accompagné du gars en veste blanche qui s’était glissé au premier rang après avoir bousculé Julia. Il avait une guitare en bandoulière. Il paraissait bien jeune, 14 ou 15 ans, pas plus. Vaughan fit les présentations :

  • John, je te présente mon ami Paul, un copain d’école. Je l’ai fait venir car je pense qu’il pourrait apporter beaucoup aux Quarrymen.
  • De quoi il joue ? répondit John moqueur, avant de s’avancer pour lui serrer la main.
  • De la guitare. dit sobrement Paul.
  • Alors, tu étais au premier rang ? Comment t’as trouvé ?
  • Pas mal.
  • Pas Mal ? Tu pourrais faire mieux peut-être ? Heureusement, tu es un ami d’Ivan.
  • Je crois.
  • Tu peux nous montrer ? sourit John en avalant sa bière.
  • Bien sûr ! répondit Paul en enfilant sa guitare de gaucher.
  • Tu l’as mise à l’envers !
  • Non.
  • Sympa ta rose ! Ça fait dandy.
  • Je pourrai te la prêter si tu veux…

Sans en dire davantage, Paul posa ses mains sur la guitare. Il prit une grande respiration et joua les premiers accords du Twenty Flight Rock d’Eddie Cochran, un morceau sur lequel John avait toujours buté :

Ooh, well I got a girl with a record machine
When it comes to rockin’ she’s the queen
We love to dance on a Saturday night
All alone where I can hold her tight
But she lives on the twentieth floor uptown
The elevator’s broken down

Ce gars-là était meilleur que lui. Aucun doute là-dessus. Et, en plus, il connaissait les paroles ! John regarda inquiet les Quarrymen qui semblaient emballés par le riff ravageur de cet effronté de gaucher. Était-ce bon pour lui ? Il était leader des Quarrymen et avait bien l’intention de le rester. Pourtant, ce serait bien pour le groupe d’intégrer un mec pareil qui connaissait la musique. Ce Paul pourrait lui apprendre de nouveaux accords… Il pourrait progresser. Mais il remercia Paul d’un ton sec. Il ne devait y avoir qu’un chef. Et pour l’instant, chez les Quarrymen, le chef c’était lui… Paul s’éloigna, déçu… Shotton ne comprenait pas !  » John, il nous faut ce type dans le groupe ! « John avait besoin de réfléchir et ce n’était pas le moment : ils devaient retourner sur la scène ou plutôt sur la plateforme du camion. Leur public les attendait. Une semaine plus tard, Ivan se rendit chez Paul. John avait réfléchi. Il s’était rendu à l’évidence. Les Quarrymen n’étaient en l’état que de piètres amateurs sans bases musicales solides et avaient besoin de se renforcer. Paul était l’homme de la situation. Le 18 octobre, Paul était un Quarrymen. Ce fut John qui lui rendit visite au 20 Forthlin Road, dans le quartier d’Allerton. Il avait une idée en tête : apprendre de ce jeune, tout juste sorti des jupes de sa mère, ce qu’il pouvait.  Pour rester le chef, il devait lui-aussi savoir jouer les riffs les plus compliqués et ce Paul allait l’y aider. Il découvrit un type charmant. Il s’appelait Paul Mc Cartney. C’était un gars presque trop gentil, qui voulait devenir instituteur, mais qui était tombé, comme lui,  dans le piège du Rock-and-Roll. Son père Jim vendait du coton pour 6 Pounds par mois, ce qui n’était pas très glorieux. Mais il avait une énorme qualité : Jim était musicien. Il avait installé un piano dans le salon, puis avait acheté une guitare à Paul et à son frère ! Aussi Paul, chanceux qu’il fut, fit ses premiers pas de guitariste auprès de son père… Paul jouait partout et tout le temps, dans le salon bien sûr, mais aussi dans son lit, dans les toilettes, assis sur le lavabo. Il avait ainsi acquis une vraie dextérité. John regardait Paul placer ses mains de gaucher sur les cordes. Pas facile de voir comment il faisait… Tous ces accords à l’envers… John eut alors une idée lumineuse : regarder Paul dans le reflet d’un miroir. Pour commencer, il fallait que John abandonnât son jeu à cinq cordes façon banjo. Paul lui prêta un jeu de six cordes neuves qu’il monta sur l’instrument puis qu’il accorda correctement, c’est-à-dire comme une vraie guitare : Mi pour la corde basse, puis La-Ré-Sol-Si et à nouveau Mi, pour la corde la plus aiguë. Paul connaissait les accords de base : La majeur et mineur, Mi majeur et mineur, Do majeur, Fa majeur… Une saine collaboration venait de s’installer. John avait oublié ses intentions initiales inavouables et buvait maintenant les paroles de celui qui devint, pour un temps, son mentor. John eut, pour la première fois, l’impression d’avancer… Les deux amis ne se quittaient plus. Si John restait le leader des Quarrymen, Paul était sans aucun doute son second. Ils travaillèrent rapidement leurs premiers morceaux en commun. Malgré cette alchimie parfaite, force était de constater qu’ils ne se ressemblaient pas. John était aussi impulsif que Paul était posé, calme, old school. John prenait les gens de haut alors que Paul était attentif, soucieux de son entourage. John l’invita sur Newcastle road où il ne tarda pas à lui présenter sa mère. Julia apprécia bien vite la présence apaisante de Paul, qui faisait du bien à son fils, apaisait le foyer. Il jouait des balades et elle écoutait presqu’amoureuse ce gamin de 15 ans d’une maturité incroyable. Dikins, en revanche, ne fut pas ravi de cette nouvelle intrusion bruyante dans sa vie jusque-là bien rangée.

Cynthia, septembre 1957. Deux mois s’étaient écoulés depuis la rencontre entre John et Paul.  Les frasques de Quarry bank étaient maintenant de l’histoire ancienne. Monsieur Pobjoy, un prof de l’école, qui avait identifié, semblait-il, aux travers des graffitis obscènes de John quelques talents de dessinateur, lui proposa d’entrer aux Beaux-Arts. Mimi était d’accord, soulagée de voir enfin John embrasser une voie sérieuse. Bien sûr, elle se trompait… Juila était triste de voir ainsi s’éloigner son fils. John n’était sûr de rien, sauf de ne pas être fait pour les études. Sans entrain, il reprit le cours de sa vie. Il rassembla quelques affaires et partit pour la ville, laissant dans son sillage, une tante et une mère pétries de douleurs, même si ce n’était pas pour les mêmes raisons. Il s’installa dans une pension réservée aux étudiants. Le lendemain, il était élève aux Beaux-arts. On le voyait parfois seul, dans l’escalier qui montait aux salles de classe ou regardant par la fenêtre, le regard vide. Il fit la connaissance de Bill Harry, un chic type qui l’aida beaucoup pendant cette période difficile. Bill lui présenta Stuart Sutcliffe, un mec en noir des pieds à la tête, avec une mèche épaisse qui couvrait des yeux mystérieux. John tomba sous le charme de ce garçon ultra-sensible, écorché, un artistique hors du commun et beau comme un Dieu. Stu, de son côté, aimait ce type en Jean, ce rebelle qui en voulait à la terre entière. Ils devinrent inséparables. Peut-être pour passer le temps, sans doute pour se convaincre qu’il était quelqu’un, John commença à collectionner les filles ; jamais rien de sérieux, juste de quoi passer une bonne soirée. Ces conquêtes lui ressemblaient, futiles, faciles, cherchant un plaisir immédiat, sans lendemain. Mais John n’était finalement pas satisfait. Il manquait quelque chose à ses relations d’un soir qui se perdaient dans les verres d’alcool, dont il oubliait parfois le visage et le prénom. Il avait repéré Cynthia.Cette fille dégageait quelque chose de nouveau : la brune ténébreuse aux jupes en tweed était une véritable forteresse, aussi séduisante qu’inaccessible. John se jura de la prendre.

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Cynthia

Cynthia était l’exact inverse de John, son négatif, de la vieille Angleterre aux traditions bien ancrées, rangée et studieuse, raffinée et timide, abritée derrière de sévères lunettes d’étudiante. Elle avait alors 18 ans et John en avait 17. Elle avait aimé un temps Barry, le playboy de l’école, et avait même rêvé de mariage. Quelques infidélités plus tard, elle s’était retrouvée seule. Blessée, elle s’était renfermée dans sa grotte, se consacrant un peu plus encore à ses études. Assise souvent au premier rang, elle cherchait vraiment à apprendre, à progresser pour faire de l’art son métier. John s’était assis derrière elle et lui tapa sur l’épaule : « Hello, I’m John ». L’effronté n’avait pas de matériel. Alors Cynthia lui prêta des crayons et un papier. Le jour suivant, John était venu avec sa guitare et lui avait joué en plein cours du Rock-and-Roll. Effrayée, Cynthia avait quitté précipitamment la salle. Elle fut Effrayée, mais pas indifférente et en fait envoûtée par ce rebelle, un type d’hommes qui jusqu’à cet instant n’avait jamais existé. Ce John avait quelque chose qu’elle n’avait pas, une sorte d’aisance, d’arrogance, une fureur de vivre. Cette différence faisait son charme, nourrissait son attirance et finit par fissurer la forteresse de ses préjugés.  Elle se rendit à l’évidence : John la fascinait. John lui avait confié son admiration pour Brigitte Bardot. Le lendemain, Cynthia était blonde et John tomba volontiers dans ses filets. Miss Powell devint « Cyn ». A l’époque, John n’avait guère d’endroit où aller, à part le Pub ou la chambre que louait Stuart Sutcliffe qui, malheureusement, était souvent occupée. Alors, ils faisaient l’amour dans les toilettes du Pub, faute de mieux… Cyn n’aimait pas ça. Mais ils n’avaient pas le choix. John, parfois, était pris de graves crises de jalousie, surtout lorsqu’il avait bu. Il pouvait devenir violent. Un soir d’ivresse, il porta la main sur elle, parce qu’elle avait eu le malheur de danser avec Stu. Il s’excusa, penaud, mettant son comportement irascible sur le compte de la bière.   Amour, Alcool  and Rock-and-Roll. Tel fut le programme des années Beaux Arts et le programme des années qui allaient suivre. Cyn, de son côté, pensait plutôt au mariage…

Alfred Lennon. Malgré son attitude désinvolte, malgré la musique qui remplissait maintenant sa vie, malgré Cynthia, John soufrait en silence. Deux maux le ramenait continuellement sur Menlove avenue : cette houle noire qui continuait à déferler sur ses nuits et la haine viscérale, tous ces non-dits qui polluaient les relations entre Mimi et Julia et dont le téléphone se faisait souvent l’écho. John savait que les deux étaient liés. Julia disait que Mimi l’avait volé ! Volé ? Peut-on voler un enfant ? Mimi n’avait aucun droit sur lui. Sa mère pouvait tout à fait reprendre sa place. Alors ? Pourquoi ne le faisait-elle pas ? Et ce père introuvable ? Peut-être mort…  D’où venait-il ? Newcastel road ou Menlove avenue ? Il devait savoir. Il fallait briser ce mur de silence qui l’empêchait de vivre. S’il le fallait, il mettrait les pieds dans le plat, secouerait cette mère et cette tante jusqu’à fissurer les carapaces, faire sauter tous les cadenas pour que jaillisse la vérité. Dès que l’occasion se présenterait. Et l’occasion se présenta. Profitant d’un week-end, il rentra chez Julia sans prévenir. Après quelques verres, l’ivresse aidant, il la prit par la main, décidé à l’emmené chez sa sœur. Julia résista, mais bien vite rendit les armes. Elle était en pleurs. Comme souvent… Ils traversèrent ainsi les champs jusqu’à Menlove Avenue, jusqu’au domicile de la tante redoutée. John ouvrit la porte et poussa sa mère tremblante devant lui. Elle s’effondra sur le tapis du salon. Elle se posait déjà en victime expiatoire, à genoux, les mains crispées sur le visage, comme pour éviter la confrontation.  Mimi, alertée par le bruit, s’était précipitée au rez-de-chaussée. Elle n’en cru pas ses yeux. 10 ans que sa sœur n’avait pas foulé le sol de sa maison.  Et elle était là, pleurnicharde, balbutiante, secouée de râles plaintifs.  « Dis-lui Julia ! Hurlait John. Dis-lui ce que tu m’as dit. Dis-lui que Mimi m’a volé ! » Terrorisée, Julia ne pouvait dire un mot. Debout, Mimi faisait face. Sûr d’elle, de son droit, elle s’approcha de sa sœur, comme un rapace fondant sur une proie.  » Ah j’ai volé John ? lui jeta-t-elle au visage. Et lui as-tu dit ce qui c’est réellement passé ? Lui as-tu dit que tu es encore mariée à Alfred et que tu vis avec un autre homme ? Lui as-tu dit qu’Alfred, son père, était revenu, qu’il avait cherché à reconstruire ta famille et que tu l’avais rejeté ? Lui as-tu raconté Blackpool où nous sommes allées toutes les deux ?  Lui as-tu dit que John était là-bas, avec lui sur le point de partir en Nouvelle-Zélande ? Lui as-tu dit que son père lui avait demandé de choisir ? A lui, un enfant de cinq ans ? Lui as-tu dit que, dans cette pièce sinistre, John avait choisi son père ? Lui as-tu dit alors que tu étais sortie en larmes, comme d’habitude, en abandonnant ton fils ? Lui as-tu dit que John désespéré avait couru dans la rue et avait cherché à te retenir et que tu n’avais rien fait ? Ce fut à cette instant, John, que je t’ai pris dans mes bras, que je t’ai « volé » comme elle dit. Si ce fut ça « voler » alors oui, je t’ai volé et je ne regrette rien. John était resté muet. Le voile qui avait obscurci son enfance venait, en un instant, de se déchirer. La houle noire, la pièce sombre, les cris , tous les morceaux du puzzle s’assemblaient. Julia était toujours à terre et cherchait à retrouver un peu de calme. Elle prit une grande respiration et put enfin s’exprimer se tournant vers son fils :  « John, je t’aime plus que tout. Tout ça, c’est du passé. » Mimi reprit sèchement :  « L’amour n’est pas une excuse ! » John avait retrouvé de la voix et il était furieux. « Je vous hais toutes les deux ! Je hais votre rancœur ! Je hais vos mensonges. Je hais votre haine. N’oubliez pas que vous avez été sœurs ! Et qu’il y a des personnes qu’on ne peut pas détester, qu’on n’a pas le droit de détester. Je vous hais, mais je vous aime quand même. » Et il sortit en claquant la porte. Le séisme familiale venait de rendre sa dernière réplique. Julia et Mimi se regardèrent et comprirent. Elles se souvinrent qu’un jour elles avaient été sœurs. Mimi caressa la chevelure rousse et prit sa sœur dans les bras. De toute évidence, John avait raison. C’était la paix des braves. Une paix de raison. Parce qu’on ne pouvait pas se faire la guerre éternellement. Le sourire éclaira les deux visages, le premier sourire commun depuis dix ans.

Georges, 6 février 1958. Paul avait un ami qu’il mourait d’envie de présenter à John. Il s’appelait Georges, Georges Harrison. Il habitait à un arrêt de bus de chez lui, au 25, Upton Green à Speke. Ils s’étaient connus jeunes adolescents, à Dovedale, près de Penny Lane, alors que Paul jouait encore de la trompette, avant de s’apercevoir que ce n’était pas l’instrument idéal pour chanter du Rock. Paul avait déménagé, mais ils étaient restés en contact, attachés par un lien indéfectible : la musique. Ils étaient partis ensemble en auto-stop sur la côte sud de l’Angleterre avec, comme seul bagage, leur guitare.

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Paul Mc Cartney et Geoges Harisson – 1956

Georges l’avait achetée en acceptant un boulot de livreur durant l’été 1955. Depuis, il avait délaissé l’école pour se consacrer à ses gammes. Georges aussi avait un groupe : il formait avec son frère : The Rebels qui avaient eu l’occasion de jouer quelques fois, gagnant même quelques shillings. Georges était un type charmant, un peu discret, mais très doué quand il s’agissait de jouer du Rock.  Il était, en tout cas, bien meilleur que Griffith, il n’y avait aucun doute. Et puis, c’était un authentique rocker. Paul profita d’un trajet de nuit, à l’étage déserté d’un bus impérial, pour présenter son ami à John. A première vue, John le trouva trop jeune. Il avait 14 ans. John lui prêta quand même sa guitare. Georges la saisit et joua les premiers accords de Raunchy de Bill Justis. Quelques riffs et sept mois plus tard, Georges était lui aussi dans l’aventure. Griffith dut faire ses bagages. Dans le même temps, un autre ancien de Quarry Bank, Nigel Whalley fut intronisé manager des Quarrymen ! Ça devenait du sérieux !

Mimi et Julia, le 15 juillet 1958.  Maintenant que tout avait été dit, que les rancœurs accumulées depuis dix longues années avaient été exposées au grand jour,  tout allait mieux entre Mimi et Julia. Les deux sœurs, d’un commun accord, avaient décidé de repartir sur de nouvelles bases, de reconstruire une relation normale sur les fondations posées par John une quelques mois plus tôt. Il fallait rattraper ce temps bêtement perdu. Les passions tristes, qui avaient empoisonné la vie de famille, devaient être repoussées au loin, au-delà des frontières de leur existence. John bien sûr était ravi. Il n’avait plus à choisir entre sa mère et sa tante. Il les avait toutes les deux, là, devant lui, prenant un bain de soleil dans le jardin de Mimi, discutant de tout, même du passé et surtout de l’avenir. Julia, Mimi et John passèrent enfin du temps ensemble, heureux de cette complicité retrouvée ; une famille enfin réunie, comme si rien ne s’était passé.  Le 15 juillet 1958, l’après-midi fut copieusement ensoleillé. Julia, comme d’habitude dans sa robe à fleurs légère, discutait avec Tante Mimi sur le pas de sa porte. Elle était sur le point de rentrer chez elle. Nigel Whalley, le tout nouveau manager des Quarrymen, passait par là sur son vélo. Il cherchait John. Il n’était pas chez tante Mimi. Il était parti en avance et était déjà chez Julia. Nigel proposa alors à Julia de faire un bout de chemin ensemble. Elle était heureuse, souriait à tous les passants, plaisantait sur la vie qui s’écoulait doucement auprès d’une sœur et d’un fils retrouvés. Nigel la laissa à l’arrêt de bus. Puis, il reprit sa route à grands coups de pédales. Soudain, derrière lui, un crissement de freins suivi d’un bruit sourd retentirent. Il se retourna : Julia était allongée, inanimée, la tête posée sur le bitume. Une Standard Vanguard blanche était arrêtée plus loin, en travers de la chaussée. Le corps de la jeune femme s’était envolé comme une feuille morte et était retombé à plus de trente mètres. Le choc avait été d’une violence incroyable. Nigel se précipita vers Julia, mais il était trop tard : une rivière de sang s’échappait de sa tempe et mouillait sa belle chevelure. Il ne sentait aucun souffle, rien, aucune étincelle de vie dans le corps tuméfié. Nigel courut chez Mimi :  » Il faut appeler une ambulance, il est arrivé quelque chose à madame Lennon  !  »  Mimi était déjà sur la chaussée. Elle constata le pire.  Sa sœur était morte sur le coup. John fut dévasté… Il en voulait à Nigel, le tenant certainement comme responsable, même s’il savait que ce n’était pas vrai. A peine ressuscitée, sa famille retombait dans des heures sombres, la douleur, le déchirement et la mort. De nouveau, il était seul, orphelin. Il prit sa guitare et partit un instant, pour s’échapper de la réalité qui sans arrêt le ramenait à ce point de départ terrible Il improvisa :   » La moitié de tout ce que je dis n’a pas de sens… Mais je le dis pour être près de toi Julia. Fille de l’océan m’ appelle. Et je chanterai une chanson d’amour pour toi Julia. avec tes yeux de coquillages, ton sourire et  tes cheveux de vent qui luisent, se reflètent dans le soleil. Julia, lune du matin, touche-moi et chante une chanson d’amour. »  Il n’y avait plus rien à faire. Un an seulement ! Il n’aura eu une maman que qu’une seule petite année. Les Quarrymen étaient venus aux obsèques. Les Rockers en cuir étaient en larmes et John le premier, même si parfois sa douleur se transformait en violents accès de colère. Paul, qui avait lui-aussi perdu sa mère Mary, fit de son mieux pour l’accompagner. John lui confia qu’un jour il écrirait une chanson pour elle. Elle s’appellerait Julia ou Mother, tout simplement. Le témoignage de Nigel n’impressionna pas le juge. Il fallait dire que le conducteur de la Vanguard était un policier. Il fut acquitté. Au moment du verdict, Mimi, le visage déformé par la haine, insulta tant qu’elle put le « criminel ».  John savait que la haine ne servait à rien. Elle ne ramènerait pas Julia. Il resta muet, comme assommé. Pendant plusieurs semaines, John fut ravagé par le chagrin. Il n’y avait que la musique pour le consoler et il passa de longues heures avec Paul. Dikins lui avait remis une enveloppe laissée par sa mère. A l’intérieur, quelques Shillings. L’occasion d’enregistrer un disque ! Paul sortit de ses cartons un morceau qu’il avait composé : In spite of all the danger, une balade qui empruntait au style d’Elvis. Les Quarrymen se rendirent chez Philipps Recording Service, un studio privé d’enregistrement au 38 Kensington Street, installé dans une grande maison Victorienne. Ce fut le premier enregistrement des Quarrymen, plus Rock que Skiffle. Il n’y avait qu’un seul micro, mais ils firent avec, habitués aux conditions sommaires. John était à la voix, Georges et Paul aux chœurs, John Lowe au piano, et Colin Hanton à la batterie.

In spite of all the danger
In spite of all that may be
I’ll do anything for you
Anything you want me to
If you’ll be true to me

Il leur en coûta 17 shillings et 3 Pences. Le fond de leurs poches n’en contenait que 15. Philipps conserva l’enregistrement jusqu’à que la somme fusse réunie. Ils avaient maintenant un disque à eux ! En face B, une reprise : Aint she sweet.

Silver Beatles, 1959. Avec Georges, les Quarrymen avaient trouvé leur « lead guitare », capable de reproduire les solos les plus compliqués, comme l’intro de Johnny Be Good. John et Paul étaient parfaits à la rythmique. Pete Shotton, peu motivé, avait depuis longtemps laissé tomber. Les Quarrymen  avaient en outre perdu leur batteur Colin Hanton : sa prestation désastreuse au Speke Bus Depot, au nouvel an 59, au Social Club, fut sa dernière. John Lowe prit la relève. Ni John, ni Paul et ni Georges n’avaient pris de cours de musique. Le plus avancé était sans doute Georges qui avait maintenant 15 ans. C’était le seul qui avait été encouragé par ses parents, surtout sa mère Louise qui avait souffert dans son enfance d’être bridée par une mère imperméable à sa passion pour la musique. Un ami de la famille lui avait même appris quelques accords. Les Quarrymen se retrouvaient après les cours chez madame Harrisson. Louise était trop heureuse de voir Georges jouer de la musique avec des amis de son âge, comme elle aurait tant aimé le faire. Ce n’était pas le cas de Jim Mc Cartney, le père de Paul, pourtant ancien musicien, inquiet de voir Paul abandonné les études. Les Quarrymen manquaient encore d’un bassiste pour revendiquer le titre de groupe de Rock-and-Roll.  Personne ne voulait s’y coller. John pensa à son ami des Beaux arts : Stuart Sutcliffe, que lui avait présenté Bill Harry.  Stu n’était pas du tout musicien, même si, avec ses éternelles lunettes noires, il ressemblait à un vrai rocker. Son art, il l’exprimait dans la peinture et plus particulièrement dans la peinture au couteau, une peinture moderne, qui lui ressemblait, où dominaient le rouge et le noir, une peinture écorchée, immense, violente, jetée souvent sur la toile par poignée de couleurs et griffée de ses ongles et modelée par son corps. La vente de l’une de ses œuvres, à l’exposition Moores de Liverpool, lui avait fait gagner un peu d’argent. John l’avait alors poussé à acheter une guitare basse. Il était entré ainsi dans le groupe, plus par amitié pour John que par réel désir de faire de la musique. Le groupe était maintenant complet. Du moins numériquement. John décida de changer son nom : ni Georges, ni Paul, ni Stu  ne venaient de Quarry Bank, alors « Quarrymen » n’avait plus de sens. Un temps, il opta pour Johnny and the Moondogs. Mais les chiens de la lune ne firent pas l’unanimité. Stu arriva avec une idée nouvelle : il avait vu l’équipée sauvage avec Marlon Brando et sa bande de motards pétaradante, tout en cuirs noirs, des rebelles, des terreurs, des hors la loi, comme eux. Cette bande qui terrorisait le voisinage se faisait appeler les Beetles : les scarabées. L’idée plut à John. Ça faisait écho aux Crickets de Buddy Holly. En remplaçant le « e » par un « a, on obtenait Beatles, un jeu de mots intéressant pour un groupe de Beat Music. Les Quarrymen devinrent les Silver Beatles. Ce fut le temps des premières compositions : Paul trouva en effet intéressant de pouvoir se passer des standards commerciaux ; ça permettait en effet d’éviter les problèmes avec les maisons de disques. John écrivait déjà des poèmes. Paul lui dit alors : « Si tu mets des notes dessus, ça fait des chansons ! ». Le couple Lennon-Mc Cartney écrivit alors une cinquantaine de titres, pas toujours achevés. Le plus abouti, peut-être, s’intitulait Love me do. Il restait maintenant à trouver des dates de concert pour convaincre les parents qu’ils pouvaient gagner de l’argent, vivre de la musique. John et Stu fréquentaient à l’époque le Jac, un club géré par Allan Williams, un gars investi dans la promotion des groupes de Rock. John lui demanda si un groupe de Rock pourrait l’intéresser. « Pourquoi pas ? « répondit-il. Mais commencez par repeindre les toilettes des dames ! John n’en demandait pas temps. Le lendemain, John et Stu arrivaient armés de pinceaux et de pots de peinture. En mai 1960, les Silver Beatles étaient en fin sur une vraie scène !

Scottish Tour, mai 1960. Johnny Gentle, en fait John Askew, n’avait pas usurpé son son nom de scène ! C’était un type charmant, l’image parfaite du gentil Rocker, banane gominée et veste blanche, élégant avec les dames, attentif avec ses fans. Ancien charpentier, il avait fabriqué sa première guitare. Il avait gagné un concours de chant à Locarno et avait décroché son premier contrat avec Phillips grâce à Larry Parnes, le tout premier manager des groupes de Rock, un type qui comptait à Liverpool, qui avait notamment organisé une tournée avec Gene Vincent au Liverpool Stadium. Parnes pensait qu’il fallait un groupe solide pour remplir la scène derrière ses poulains : Billy Fury et Johnny Gentle. Il connaissait Allan Williams qui lui proposa les Silver Beatles. Le 10 mai 1960, le groupe passait donc sa première audition, en compétition avec d’autres groupes aux noms plus exotiques les uns que les autres : Cass and the Cassanovas, Derry and the Seniors, Gerry and the Pacemakers, Cliff Roberts et les Tornados. Le Blue Angel, un autre club d’Allan Williams, servait de décor. John Lowe avait quitté le navire et Williams avait promis à John et sa bande un autre batteur, un certain Tommy Moore.  Mais le groupe était déjà sur scène, devant Parnes et Fury attentifs, et toujours pas de Tommy Moore…  » Rien de moins fiable qu’un batteur ! soupira John. C’est pourtant à eux de régler le tempo !  » Ils durent emprunter le batteur des Cassanovas : Johnny Hutchinson. Le dernier morceau achevé, John demanda à Billy Fury un autographe ; c’était ça de pris… Larry Parnes et Fury restèrent sur leur faim. Aucun groupe ne sortait vraiment du lot. Peut être les Tornados. Les Silver Beatles étaient bons, mais Stuart était un peu faible à la basse. On ne pouvait pas leur donner tort : Stuart faisait ce qu’il pouvait ;  il prenait des cours, mais n’était pas du tout à l’aise. Alors il tournait de dos au public.  » Avec un autre bassiste peut-être ?  » demanda Parnes. John  refusa catégoriquement. Stuart devait faire partie de l’aventure. L’audition s’acheva ainsi, avec un goût d’inachevé. Mais, le 18 mai, Larry Parnes était toujours sans solution pour accompagner Johnny Gentle. Les Tornados avaient finalement eu ses faveurs pour accompagner Fury. Il appela Williams : bonne nouvelle : les Silver Beatles étaient retenus pour The Beat Ballad Show Tour, une brève tournée d’une semaine en Écosse avec Johnny Gentle en vedette américaine : Northern Metting Hall, Regal Ballroom, Rescue Hall et d’autres salles sur la côte nord. Ce fut l’explosion de joie lorsqu’Allan annonça la bonne nouvelle : ils étaient officiellement des musiciens professionnels et allaient être payés pour jouer de la musique !  Paul trouvait que leurs noms ne faisaient pas très « showbiz », pas très exotiques, à côté des Billy Fury, Rory Storm et autres Pacemakers. John se fit alors appeler Long John Silver, Georges proposa Carl Harrisson, en référence à son idole Carl Perkins, Paul devint Paul Ramon et Stuart se réincarna en Stuart de Staël, en référence au peintre français.

La tournée commençait par un concert à Alloa, dans le comté du Clackmannanshire. Les cinq avaient mis les amplis, les guitares, la basse et le kit de batterie dans un van prêté par Williams, direction les routes du grand nord. Une pluie pénétrante, glacée, avait copieusement arrosé les routes qui devenaient glissantes. Mais ils arrivèrent à bon port dans la soirée et garèrent le van sur le parking de l’hôtel qu’avait réservé Williams. Il y avait sur le mur de la façade des affiches qui annonçaient leur concert mais « Silver Beatles » avait disparu : on annonçait seulement « Johnny Gentle and his group ». Dommage. Johnny était déjà là, bien installé dans sa chambre. Les Beatles en partageaient deux autres, John et Stuart avec Georges et Paul avec Tommy. Ils eurent à peine le temps de se changer.  Ils firent connaissance avec la star un quart d’heure seulement avant de monter sur scène ! Mais tout se passa bien. Les morceaux prévus par Johnny avaient été répétés des dizaines de fois. Il y avait du  Buddy Holly’s, du Elvis bien sûr, du Ricky Nelson, Clarence Frogman, Eddie Cochran’s et les autres… Pour qu’ils fassent « groupe » et aussi pour les remercier, Johnny offrit à chacun un tee shirt noir de bad boys.

THE SOURCE - The Savage Young Beatles - 20 May 1960 - Town ...
Johnny Gentle et Georges Harrison

Le reste de la tournée se passa le long des côtes nord de l’Écosse, dans les Highlands. Ils partageaient à peu près tout, le Van, les hôtels, les restaurants, et bien entendu la scène. Ils devinrent de vrais amis. John aida Johnny à achever une chanson : I’ve Just Fallen For Someone. Parfois, lorsque Gerry Scott, le chauffeur de la tournée, était trop saoul, Gentle prenait le volan. Mais lui-aussi aimait le produit. Un soir, après le concert au Dalrymple Hall, un peu fatigué, embué par les vapeurs d’alcool d’une soirée bien arrosée, il précipita le Van contre une Vanguard décapotable. Tommy Moore prit l’intégralité du matériel dans la figure et perdit une dent. Mais, le lendemain, il était sur scène, à saint Thomas Hall, à l’extrême nord de l’Écosse, défiguré, mais présent. Au bout d’une semaine, la bande commença à fatiguer par le rythme des concerts, des trajets en Van, des nuits courtes, et des abus d’alcool et de cigarettes. En plus, ça finissait par coûter cher. Le petit pécule que leur avait donné Larry Parnes avait fondu comme neige au soleil. Ils avaient beau appeler, l’argent n’arrivait jamais. Ils durent quitter le Royal Station Hôtel sans payer l’addition. La fête tourna à la galère : jouer des heures devant des audiences souvent clairsemées, toujours pleines de bière et les poches vide. Il était temps que le Scottish tour prenne fin.

Herr Koschmider – juin 1960. 28 mai, back to square one, Liverpool, plus pauvres, plus maigres que jamais. Assis sur un strapontin, à l’arrière d’un bus impérial, Paul regardait l’état des troupes : Pitoyables ! Georges était écroulé sur l’épaule de Tommy, lui-même avachi sur la vitre. Stuart dormait sur la banquette, les yeux cachés derrière ses lunettes noires.  John observait ses doigts usés par les ampoules, couverts de sparadraps. Les visages étaient creusés par les nuits sans sommeil et les corps amaigris par les repas pris en vitesse. Ils n’avaient plus un sou en poche. Étaient-ils partis pour ça ? John lui dit que le chemin serait long, mais que la gloire les attendait. Ils seraient un jour les plus grands, plus grands qu’Elvis. Paul l’espérait.  Stuart et surtout Tommy en doutaient sérieusement. En plus de ses kilos, le batteur avait perdu une dent et il était le plus endetté : il devait des sous à tout le monde et était sur le point de laisser tomber ! Il fallait vite une idée pour rebondir. Il était hors de question pour John d’abandonner. Il proposa de changer le nom du groupe : The Beatles, c’était plus simple et ça mettait en lumière leur côté rythmique : the beat. Tommy doutait que ça suffisse. Heureusement, Allan Williams leur trouva une place au Neston Institute sur  Hinderton Road, leur promettant, comme il l’avait fait pour le scottish tout,… un bon cachet. Ils furent payés en bouteilles de Coca-Cola. Pour Moore, ce fut l’humiliation de trop : Pas d’argent ? Pas de batteur. Fin de l’aventure. Il claqua la porte. De nouveau, John et sa bande jouèrent avec, derrière eux, un kit de batteries vide. John prenait ça à la rigolade. Au Grosvenor Ballroom, à l’été 1960, il s’adressa au public pour savoir si quelqu’un pouvait les dépanner… Un gros dur imbibé d’alcool se leva et s’installa derrière les cymbales et les tambours de Tommy. D’évidence, il n’avait jamais joué de la batterie. Mais c’était mieux que rien… Moore revint une ou deux fois, puis fut remplacé par un certain Chapman qui partit, lui-aussi, à cause du service militaire. On n’en sortait pas ! Pour sortir de cette valse des batteurs, Paul proposa une solution qui, il l’espérait, provisoire : on pouvait se passer de l’une des trois guitares : une lead et une rythmique, comme les autres groupes, ça suffisait. Il avait quelques notions et pouvait  passer à son tour derrière le kit de Moore ! Les Beatles continuèrent ainsi, mais avec l’enthousiasme des débuts en moins : Williams les plaçaient dans des endroits sordides, comme le New Cabaret Artists Club de Lord Woodbin, une boite de strip-teaseuses. Au moins, ils pouvaient se rincer l’œil.  Les Beatles accompagnaient les filles qui s’effeuillaient devant des bandes de vicelards alcoolisés. Williams sentit que l’on touchait le fond et que ses protégés risquaient de jeter l’éponge. Il leur proposa deux ou trois soirées au Jac, moyennant quelques travaux de peinture ; il avait une idée derrière la tête : pour l’occasion, il avait un invité un type haut en couleurs et veste à carreaux, qui parlait Anglais avec un accent haché venu des haut-plateaux de Silésie : Bruno Koschmider,  un Allemand à la recherche de groupes anglais, pour meubler un de ses clubs de Hambourg.

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Bruno Koschmider

La scène Rock de Liverpool étant très encombrée, des groupes avaient trouvé leur salut en Allemagne, grâce à ce « Herr Bruno ». C’était le cas de Derry and the Seniors qu’il avait fait jouer au Kaiserkeller. Le son British avait eu un certain succès et Herr Bruno cherchait de quoi animer les soirées d’un autre club : l’Indra, un cabaret sordide spécialisé dans les jolies filles prêtes à de se dévêtir. Allan avait vu une chance pour ses protégés, habitués aux strip-teaseuses. En attendant, direction le Grosvenor Hall : ils étaient à l’affiche en alternance avec Gerry and the Pacemakers, avec qui ils jouaient quelques morceaux. Souvent, l’alcool et la chaleur aidants, des bagarres éclataient. Un soir de juillet, deux bandes rivales s’étaient données rendez-vous au Grosvenor. La musique n’était pas vraiment leur truc. Ils avaient décidé de discuter à grand coups de manches de pioche et de canettes de bières. Les plus agités montèrent sur la scène désertée par les Beatles qui s’étaient repliés en coulisses. Mais Paul veillait sur son ampli : un Elpico qu’il avait payé une fortune ! Pas de quoi en racheter un neuf. Alors il est remonté sur la scène où un gros type l’attrapa par le col : « si tu bouges mon garçon, t’es mort… » Il ne bougea pas, sauvant sans doute sa peau. Le type, complètement sec, finit par s’effondrer sur les lattes de bois, libérant Paul par la même occasion qui en profita pour mettre l’Epilco à l’abri. C’était ça le Grosvesnor Hall : des bagarres, des filles, du Whisky et du Rock-and-Roll.  Les voisins, d’ailleurs, n’en pouvaient plus du boucan qui ramenait toute la racaille du quartier. Plusieurs concerts furent annulés, conduisant le gérant à revenir à des musiques plus traditionnelles. Les Beatles durent trouver un nouveau point de chute.

Pete Best – août 1960. Le salut vint de la Casbah, une salle en sous-sol aménagée en 1959 par une certaine Mona Best. Les Quarrymen y avaient joué brièvement en 1959 ; mais ça n’avait pas duré en raison d’un différent sur la paye d’un batteur de passage Ken Brown. 

The Quarrymen on the opening night of the Casbah Coffee Club, Liverpool, 29 August 1959
Paul et John à la Casbah en 1959

Mona était une femme mûre, souriante, chaleureuse, qui accueillait chez elle des groupes de Rock. Car cette House-wife aux beaux cheveux noirs, malheureusement enserrée dans un chignon sévère, s’ennuyait. Elle avait épousé en 44 dans les vapeurs orientales des Indes, un certain Johnny Best, organisateur de combats de boxe qui voulait conquérir l’Angleterre.  En 45, Mona dut abandonner ses études de médecine pour suivre son mari  à Liverpool, où ils s’installèrent dans une maison modeste. Mona avait un fils d’un premier mariage : Randolph Peter, un garçon charmant qui portait encore le nom de son père : Donald Peter Scanland, officier de marine mort pendant la guerre. Grâce à une mystérieuse entrée d’argent, les Best déménagèrent en 54 dans une large maison victorienne au numéro 8 de Hayman’s Green. Peter avait alors 13 ans et avait découvert le Rock. Mona lui avait acheté une batterie et Peter s’était aussitôt passionné pour les baguettes, les cymbales et les peaux de tambour. Les combats de boxe éloignèrent Johnny du foyer, laissant Mona dans une maison trop grande avec son fils. Madame Best, qui voulait que Peter rencontrât des jeunes de son âge, eut une idée lumineuse : elle avait vu un reportage sur la BBC sur club londonien du quartier de Soho où jouaient des groupes à la mode. Mona monta aussitôt la Casbah, véritable paradis des premiers artisans du Rock de Liverpool qui avaient enfin trouvé un point de chute : il était temps ! La vague Elvis avait fait des ravages et la ville fourmillait de petites formations en mal de scènes. Cette effervescence avait donné naissance à un son particulier : le Merseybeat, du nom du fleuve qui traverse la ville avant de se jeter dans la mère d’Irlande. Mona devait trouver une solution : le Lee Stewart Quartet venait de lui claquer dans les mains et Georges lui avait proposé une solution de rechange : les  Beatles. Mona fut trop heureuse de cette solution providentielle. Mais, comme Williams, elle avait exigé que les Beatles troquassent leurs guitares et leurs amplis contre des pinceaux et des pots de peinture pour rafraîchir les murs dans un beau vert sombre. Bien sûr Stuart et John s’étaient aussitôt mis à la tâche et, le 6 août 1960, ils jouaient devant 300 personnes, dans les fumées épaisses et les odeurs de sueur. Comme souvent, il n’y avait qu’un seul microphone, un petit ampli et toujours pas de batteur. Mais c’était l’occasion de remplir chaque poche de 15 shillings. Une fortune. Il y avait un autre groupe programmé en alternance : les Black Jacks, dont le batteur n’était autre que le fils de Mona : Pete Best. Paul et John furent impressionnés, non-pas par son jeu, mais par le set magnifique sur lequel il jouait. La Casbah fut, en attendant mieux, une véritable bénédiction dans le parcours jusque-là chaotique des quatre Beatles.  
Bruno Koschmider avait rappelé Allan Williams : s’ils le souhaitaient, les Beatles étaient les bienvenus à Hambourg. Mais il voulait cinq musiciens avec un batteur. Williams en parla à John. Bien sûr, ça leur garantissait plusieurs dizaines de dates et les cachets qui allaient avec. Il en parla aussi à Cyn qui ne fut guère enchantée. Tante Mimi, qui ne se relevait pas de la mort de sa sœur, voyait sa dernière famille partir. John lui promit de l’appeler chaque semaine. Jim Mc Cartney rêvait d’autre chose pour son fils.  Seule Louise Harrison était ravie pour son fils. Mais Georges était encore mineur et, en toute rigueur, ne pouvait pas travailler à l’étranger. Quant à Stuart, il suivait ses cours aux Beaux Arts et n’avait pas abandonné l’idée de vivre de sa peinture. Mais bon, c’était l’opportunité de partir ailleurs, de s’extraire de Liverpool, de découvrir la vie et de faire rire des filles… Paul apprit que les Jacks étaient sur le point de se séparer, laissant Pete sans emploi. Une aubaine ! Le lendemain, il lui proposa de se joindre à eux. Après un simulacre d’audition, il était dans l’aventure. Ils signèrent avec Herr Bruno.

Hambourg 1960. Hambourg.Ville de briques et de Rock, aux ruelles parfumées par les urines de tous les marins de la terre, aux avenues électriques inondées d’alcool, au port industriel aux mille tentations. Hambourg était la Liverpool allemande. Ou peut-être était-ce l’inverse ? John, Paul, Georges, Stuart et Pete, encore des enfants, partaient dans ce lieu de perdition, sur Reeperbahn, le quartier Sankt Pauli, le quartier rouge, le quartier de la bière qui s’habillait la nuit tombée de néons rouge et verts, le repère des ivrognes à la recherche de bagarres et de prostituées que l’on trouvait à profusion dans les maisons de poupées : les Dollhouses. Allan Williams avait donné rendez-vous au groupe devant le Jac. On était le 13 août 1960. Chacun était prêt, à l’heure dite, valise faite, costume repassé. Allan les conduirait lui-même dans cette aventure au volant de son Van. Comme il n’y avait pas de sièges, les Beatles s’étaient assis sur leurs amplis et avaient entassé le matos à l’arrière, les guitares, la basse, le set de batteries et des kilomètres de fils électriques. Allan mit le contact, direction le port de Harwich. Au premier arrêt de bus, ils récupérèrent un Autrichien, Herr Steiner qui leur servirait d’interprète. Le cargo était déjà à quai. Cyn et Louise, très émues, attendaient depuis une heure. Le van arriva vers 13 h 00. John se dirigea immédiatement vers sa douce et tendre. Il eut toutes les peines du monde à s’extraire de ses bras. Louise embrassa chaleureusement son fils et remplit le sac de Georges de petites madeleines. Le van fut ficelé et hissé sur le cargo comme une vulgaire caisse de noix de coco. Puis les amarres furent larguées. Les cinq quittaient leur terre natale pour la première fois. Dans les odeurs d’huile, d’essence et de poissons, les Beatles regardaient l’Angleterre s’éloigner, disparaître, dans la brume, le quai sur lequel deux femmes agitaient un mouchoir blanc. La nuit tomba sur une mer agitée. John fut pris de violents maux de ventre. Il choisit de rester sur le pont pour humer l’air frais. Il se prit quelques paquets de mer sur le visage et son quatre heures finit dans la Mer du Nord. Après 24 heures de mer, ils firent escale aux Pays-Bas et débarquèrent  sur le port d’Arnhem. Pas grand chose à faire, pas grand chose à voir, seulement un mémorial de la guerre où ils se firent prendre en photo par John qui avait repris des couleurs. Il y avait aussi un petit magasin de musique.

The Beatles with Allan and Beryl Williams and Lord Woodbine, Arnhem war memorial, 16 August 1960
Les Beatles aux Pays-bas

La petite troupe alla admirer les instruments, de beaux outils qu’ils ne pouvaient pas encore se payer. Ils restèrent cinq minutes. De retour sur la quai, John était hilare. Il sortit de sa poche un harmonica. « Diable ! Il a volé un harmonica ! soupira Allan. On va tous finir en prison avant d’arriver à Hambourg.  » Le 17 août, Hambourg était en vue. Le Van fut descendu comme il était monté, au bout d’une corde. Il s’engagea dans les avenues, se faufila dans les ruelles qui donnaient sur le Reeperbahn. Aux travers des vitres, s’étalait toute l’exubérance de la ville, les lumières aveuglantes des devantures, des parterres de prostituées, des échauffourées, partout des hommes titubants, certains effondrés dans les caniveaux. Le Van stationna devant le Bambi kino, un établissement grisâtres qui faisait la part belle aux affiches de films de filles dénudées. Les Beatles dormiraient là, derrière l’écran, dans une chambre de 10 mètres carrés dans laquelle des lits superposés avaient été installés. John et Stuart d’un côté, Paul et Pete de l’autre, Georges sur un lit séparé. Bruno Koschmider entra dans ce qu’il fallait bien appeler le dortoir. Il regarda Georges d’un air interrogateur :  » Wie alt bist du ?  » fit-il. 18  ans. Pas convaincu, Herr Bruno sortit sans dire un mot. Georges ajouta  « … en février prochain ». Après ces longue journées de voyage, les Beatles avaient faim. Il n’y avait rien pour cuisiner. Le mieux était d’aller  sur le port, avec les quelques shillings qu’ils avaient en poche. Sur le large remblai bordé de maisons de maîtres, les odeurs, le bruit des cornes de brume et des vagues éclatant  sur la jetée, l’humidité des embruns venus du large qui tapaient les visages rappelaient à tous le port de Liverpool. Il y avait des vendeurs à la criée et des pécheurs à la ligne qui remplissaient des bassines de poissons frais, sous l’œil gourmand des goélands argentés et des mouettes.  Les cinq  tombèrent sur la société des marins britanniques. Un peu de lait chaud fit du bien. La nuit tombait et il était temps de retourner dans leur dortoir sinistre. La nuit fut calme et, pour la première fois depuis la maison, reposante pour John débarrassé enfin des roulis de la Mer du Nord. Par chance, il n’y avait rien à l’affiche du Bambi Kino ce soir-là. Le lendemain fut consacré aux dernières mise au point. Il ne fallait pas se rater. Ils restèrent la journée dans le dortoir pour répéter et caler les instruments. Ce fut Allan qui leur fit signe de se préparer. On les attendait au numéro 58 de la Grosse Freiheit avenue, dans une battisse de rouge vêtue qui portait le nom exotique d’Indra. Il était déjà 20 h 00. Cuirs enfilés, les Beatles furent conduits par Herr Bruno dans ce qu’il appelait « les coulisses », en fait un petit couloir mal éclairé d’où les cinq purent admirer sur un parterre de fleurs les filles s’effeuiller. Mak the show boys ! Ce fut John, Rieckenbacker en bandoulière, qui ouvrit la voie vers la petite scène où la dernière Mädchen ramassait encore ses dessous en dentelle. Il y avait une vingtaine de clients, la plupart des marins accompagnés de prostitués, perdus dans leur verre de bière. John s’installa au micro central et commença : « Bonjour je suis John Winston Lennon. Winston comme le marin, pas le premier ministre. » Seul un marin saisit la blague. Herr Bruno n’avait, quant à lui, pas apprécié. Le mieux était de passer à autre chose et vite : John gratta  les premiers accords du standard de Chuck Berry, emplissant enfin les murs de l’Indra de Rock and Roll  : Let me hear some of that rock ‘n’ roll music ; Any old way you choose it ; It’s got a back beat, you can’t lose it ; Any old time you use it ; It’s gotta be rock ‘n’ roll music ; If you wanna dance with me…  Koschmider se dérida un peu. La clientèle visiblement appréciait. Les Beatles jouèrent 4 heures, ce 17 aout 1960, en alternance avec deux strip-teaseuses. Ils répétèrent la séquence les sept jours suivants, puis les sept jours qui suivirent et bientôt ils firent partie de ce décor moite parfumé au tabac à pipes. La paye n’était pas glorieuse, mais après tout ils devaient faire leurs preuves. Filles, bières et Rock and Roll remplirent le quotidien du groupe. Comme en Angleterre, les voisins finir par se plaindre du boucan ! La police débarqua et, 48 nuits plus tard, le premier octobre, l’Indra ferma ses portes. Koschmider déplaça sa petite troupe de musiciens et d’effeuilleuses de quelques blocs, au numéro 36 de la même avenue où était posé le  Kaiserkeller, déserté par Derry et sa bande. Nous étions le 4 octobre 1960.

Poster for The Beatles at the Kaiserkeller, Hamburg, 1960 ...

Et le cycle se répéta : moins soutenu, car ils jouèrent en alternance avec de vieilles connaissances : Rory Storm et ses Huricanes ! Petit à petit, John et sa bande firent parler d’eux. Ce son particulier qui sortait de leurs amplis attirait chaque soir un public plus nombreux, plus jeune aussi. L’Allemagne, meurtrie par les années de guerre, avait aussi besoin de cet air frais. Voyant ses poulains installés, Allan Williams rentra rassuré à Liverpool. Avec ce départ de leur manager, le temps des bonnes manières venaient de s’achever. Le milieu du sexe et de la dépravation finit par leur coller à la peau. ici, tout était permis, sans retenue, jusqu’au bord du gouffre.

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Beatles au Kaiserkeller en 1960

Après les concerts, vers les 4 heures du matin, lorsque la dernière fille avait rangé sa culotte et le barman ses dernières chaises, les Beatles allaient se perdre dans les rues encore animées de Saint-Paul. Il y avait des filles aguicheuses qui tapinaient sous les néons, de la bière à profusion et bien sûr, à chaque coin de rue, de la viande saoule qui souvent cherchait la bagarre. Un soir d’octobre, Stu et John était sur le port couvert de brume, à l’entrée d’un bar. Un homme urinait sur un réverbère non-loin de là en engueulant la terre entière. Un groupe de trois marins titubants venait de descendre d’un cargo et se dirigeait vers les deux amis. Fut-ce un regard un peu trop appuyé qui déclencha  la rixe ? En tout cas, Stu ne vit pas venir un sale coup au visage. Il s’effondra sous les rires enivrés des trois inconnus qui s’éloignaient déjà. Sa tête avait heurté le béton de la jetée et il était inconscient. John le prit dans ses bras et le secoua en lui parlant doucement. Au bout d’une dizaine de minutes, il parvint à le réveiller. Stu émergea des brumes et se prit la tête dans les mains : de violents maux de tête l’obligeaient à fermer les yeux et se presser les tempes. Il était temps de rentrer dormir. John l’aida à se lever et ils rentrèrent au Bambi-kino où Stu perdit à nouveau connaissance.

Klaus et Astrid – Hambourg octobre, 1960. Dans fumées épaisses du Kaiserkeller, dopés aux bières et aux amphétamines, les cinq garçons, soirs après soirs, écumèrent tout le répertoire du Rock-and-Roll face à un public de plus en plus enthousiaste. Les marins avaient fait place à le jeunesse de Hambourg attirée par la fraîcheur de cette musique venue d’ailleurs. Un type bizarre vint un soir s’égarer dans ce repère de débauches. Il dénotait avec le décor, plus sophistiqué, plus élégant, efféminé, avec une coupe au bol qui lui donnait un air juvénile. Il s’appelait Klaus Voorman. Il traînait dans le quartier saint Paul et avait été attiré par l’énergie dégagée par Rory Storm, cette musique endiablée qui s’échappait du Kaiserkeller et inondait l’avenue. Intrigué, il avait poussé la porte de cet antre du Diable, avait descendu prudemment l’escalier qui menait vers l’enfer, puis s’était assis à une table, entre deux types costauds harnachés de cuirs et gavés de bières.  Klaus avait été impressionné par Rory Storm ; il fut littéralement envoûté par les Beatles. Les cinq blousons noirs proposaient un son d’un nouveau genre, assez simple mais tellement explosif, débordant d’énergie, quelque chose d’inconnu en Allemagne. Le chanteur semblait être le leader, mais il y a avait aussi les autres, les deux guitaristes qui reprenaient les chœurs, le bassiste aux lunettes noires qui parfois tournait le dos au public et le batteur flegmatique, un ensemble d’une homogénéité parfaite, d’une puissance communicatrice. Klaus, hypnotisé, avait écouté jusqu’à la dernière note. Les projecteurs avaient fini par s’éteindre et il était rentré dans ses beaux quartiers, tourneboulés. Le lendemain, il était là, au plus près de la scène. Et puis le soir suivant et encore les sept qui suivirent. Le huitième soir, il avait attendu le bon moment et s’était invité au bar où les musiciens sirotaient une bière. Il avait offert une tournée, une seconde et était entré dans leur intimité. Il devint leur ami. Klaus avait une amie très chère : Astrid. Il voulait lui faire partager sa découverte et l’avait trainée dans son nouveau monde. C’était un ange qui descendait en enfer, une muse de 20 ans, réservée, cheveux blonds coupés courts, pommettes saillantes qui s’assit un peu en retrait, aux côtés de Klaus, jetant à droite et à gauche des regards inquiets, sur les badauds, les jeunes filles, les marins et puis sur ces types mal-élevés en jeans et en bottes de cow-boys, qui délivraient une musique si violente, loin de son univers psychédélique. Elle n’avait rien vu de tel. Son regard balaya la scène, en commençant par la gauche où Paul et Georges étaient rassemblés au micro, puis au centre où John hurlait le premier couplet de Mister Postman, et finalement sur la droite où se trouvait Stu, un ange nébuleux qui tournait le dos, cigarette au bord des lèvres, une mèche noire couvrant son visage, un visage d’enfant qui se donnait des airs méchants avec des lunettes de soleil. A la fin du concert, Klaus présenta Astrid à John, Georges et les autres. Mais ce fut Stu qui eut le droit au plus beau sourire. Elle invita le groupe à boire un verre. Mais loin d’ici.

Les Beatles montèrent dans une voiture de luxe avec chauffeur, capable d’embarquer les cinq musiciens et leurs nouveaux amis. La Mercédès s’extrait rapidement  de saint Paul et roula vers les beaux quartiers. Elle s’arrêta devant la façade bleutée d’un lieu littéralement envouté où pénétraient des individus plus étranges les uns que les autres. La petite troupe sauta sur le trottoir et entra à son tour. Enveloppées dans une épaisse fumée, les serveuses en jupette à pailletes portaient sur des plateaux des breuvages étranges, de toutes les couleurs. Des êtres incroyables peuplaient cet endroit : des lesbiennes démonstratives, des artistes sophistiqués, des personnages de théâtre. Stu ne pensait pas qu’un tel endroit existât. Et pourtant, il eut le sentiment d’être dans son univers. C’était ça qu’il cherchait depuis tant d’années, ce monde d’artistes d’avant-garde, débarassé des clichés, de la bien séance, ces créatures laissant libre-court à leurs pulsions. Les autres ne burent qu’un verre, mais Stu décida de rester, en compagnie de Klaus et d’Astrid. Il discutèrent longtemps, reconstruisant le monde autour d’eux. Puis Klaus, fatigué, prit congé. Astrid et Stu se retrouvèrent seuls au milieu de la foule. Ils ne parlèrent plus, ou très peu, se contentant du regard de l’autre. Stu rentra tard, ce soir-là, au Bambi-Kino.

Au Kaiserkeller, soir après soir, la présence d’Astrid ne passa pas inaperçue. Elle arrivait  assez tôt, alors que Rory Storm s’agitait encore sous les projecteurs. Elle s’installait toujours à la même table, à droite de la scène, attendant patiemment l’entrée en scène de Stu et sa bande. A 20 heures précises, les Beatles montaient sur scène et des guitares sortaient les premiers accords de Roll over Beethoven. Mais Stu n’y était pas, loupant les reprises, se trompant de tonalité, agaçant Paul qui ne supportait pas l’à peu près. Pour la première fois, il faisait face au public, ou plutôt à son public. Il avait même pour l’occasion enlevé ses lunettes de soleil pour découvrir son regard charmeur et mieux fusiller sa victime de toute façon consentante. Le concert achevé, Astrid s’invitait dans les coulisses puis emmenait Stu. John regardait inquiet le couple s’éloigner. Il voyait son ami de toujours lui échapper. Il était heureux pour Stu, bien sûr, mais inquiet aussi, car il savait que cette idylle naissante n’était pas une histoire comme les autres, comme toutes ces filles qui avaient défilé dans son lit, et que Stu risquait de lui échapper. Stu rentrait de plus en plus tard, puis bien vite, il ne rentra plus. On le voyait réapparaître dans  la matinée ou le soir juste avant le concert. Paul était au bord de la crise de nerf. Il n’avait jamais aimé cet ami imposé par John, d’autant plus qu’il n’était pas au niveau. A plusieurs reprises, Paul dut passer à la basse, furieux de constater l’absence de plus en plus fréquente de Stu. Lorsqu’il le voyait traverser la piste de danse du Kaiserkeller, la tête embuée, il le fusillait du regard et lui tendait son instrument d’un geste de dédain. John état là heureusement pour calmer le jeu. Stu s’installa chez Astrid au cœur des beaux quartiers de Hambourg. Elle était photographe et avait affiché dans son petit appartement de nombreux clichés. Ces deux là étaient faits pour se rencontrer, victimes de leur attirance mutuelle, mais aussi de leur complète symbiose sur le plan artistique, chacun dans son domaine, lui peintre surréaliste, elle photographe d’avant-garde. John vit immédiatement le danger. Stu lui échappait. Il ne pensait pas qu’un jour il serait jaloux ; jaloux d’une femme qui en deux regards lui avait enlevé son ami. S’il perdait Stu, il perdait beaucoup. Son bassiste, bien sûr, mais aussi son ami le plus intime. Il avait un mal fou à accepter l’état de fait. Pourtant, il ne pouvait rien faire. Il le savait. La vie de Stu ne se construirait pas autour du Rock.

Astrid était bien plus importante à ses yeux. Une femme parfaite, mystérieuse, artiste, intéressée par sa peinture. Stu installa d’ailleurs un petit atelier dans les combles de son appartement. Enfin il retrouva le chemin de l’art, le vrai ! Il fut admis au Beaux Arts de Hambourg, une vraie victoire, une vraie reconnaissance. John en fut le premier informé. C’était pour Stu la fin de l’aventure « Beatles ». John en fut désolé, persuadé que Stu allait louper le train de la gloire. Sans doute. Ils seraient les meilleurs, Stu aussi le savait. Mais Stu s’en fichait. C’était comme ça.  Il n’avait jamais voulu apprendre à jouer correctement de la basse car ce n’était pas son truc. C’était le truc de John. D’abord furieux contre Astrid, John se rendit à l’évidence. C’était foutu. Il ouvrit alors sa carapace pour laisser Astrid s’installer dans son paysage. Il découvrit alors toute la tendresse de cette femme amoureuse, cette femme artiste. Il accepta de visiter son intérieur, son atelier où étaient exposés de merveilleux clichés, des photos de professionnel, une oeuvre d’art qui se jouait sur une partition de lumière et d’ombres. Il accepta qu’Astrid prenne quelques photos du groupe. Elle était charmée par leur côté « rebelles », Rock and Roll. Cinq jeunes de Liverpool assis sur de vieux camions, sur fonds du vieux Hambourg, des briques rouges, des blousons noirs, des guitares en bandoulières, défiant l’ordre établi d’un regard provocateur.mer le jeu.

 

Klaus et Astrid

 

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Beatles à Hambourg par Astrid KIRCHHERR

Astrid admirait Stu. Mais il ne faisait pas encore partie de son monde raffiné. Elle chercha alors à assagir le rocker. Les cheveux gominés coiffés vers l’arrière et les blousons noirs disparurent pour faire place à la coupe au bol et aux vestes psychédéliques. Les autres Beatles adoptèrent ce style nouveau, pour se démarquer de la concurrence, d’abord Georges, puis Paul et enfin John. Seul Pete conserva sa banane à la Elvis. Stu parti et Paul glissa à la basse. C’était ce qu’il avait toujours voulu. Évincé celui qu’il considérait comme l’élément faible du groupe. Ils s’étaient déjà disputés en plein live, suite à des erreurs de Stu. Maintenant, plus rien ne les empêchait de devenir de vrais musiciens. Et les concerts s’enchainèrent, à quatre cette fois-ci.

Expulsion

John était excédé par le rythme imposé par Herr Bruno. Le patron obligeait le groupe à des marathons incessants. Georges avait les mains en sang et Pete ne pouvait plus tenir ses baguettes. Quant à la voix de John, elle ne ressemblait plus à rien… Même plus le temps d’aller pisser ou de boire une bière ! Ils étaient trop fatigués. Ursula, une cliente attentionnée, leur proposa alors de petites pilules bleues aux effets qu’elle disait miraculeux. En effet. Remontés comme des ressorts, on ne les arrêta plus. Ils pouvaient jouer pendant des heures avec une énergie de tous les diables. Les ampoules sur les mains, les doigts écorchés ne furent plus un obstacles à des sets de plusieurs heures. Bières, amphétamines et cafés. Bientôt, le sommeil disparut et l’appétit aussi. Paul commença à s’inquiéter. On ne pouvait pas continuer ainsi. Il fallait quitter le Kaiserkeller. Les Jets de Tony Sheridan jouaient au Top Ten, un club de meilleure gamme situé au 136 du Reeperbahn. Les Jets avaient annoncé au patron, un certain Peter Eckorn, leur souhait de rentrer en Angleterre. Peter Eckhorn était l’ennemi juré de Herr Bruno. S’il pouvait lui piquer ses Beatles… Il en parla discrètement à John : le Top Ten offrait a priori de meilleures conditions, une meilleure acoustique et une bonne paye. Un accord verbal fut vite trouvé. Ils termineraient les dates au Kaiserkeller, puis joueraient ensuite pour Peter Eckorn. Mais John avait sous-estimé le pouvoir de nuisance de Herr Bruno qui avait ses entrées dans la police. Ce dernier s’arrangea pour faire expulser Georges d’Allemagne : trop jeune pour travailler ! Le 21 novembre 1960. Georges quitta le territoire. Astrid et Stu l’accompagnèrent à la gare. Il rentra seul à Liverpool, la mort dans l’âme, par le premier train, chargé d’un matériel conséquent : un ampli acheté à Hambourg, une guitare et plusieurs valises. Le train l’emmena jusqu’au port de Hook au Pays-bas, où il prit le bateau pour l’Angleterre, puis Harwich. Un autre train le ramena à Liverpool, assis dans le couloir sur son ampli, entouré de ses affaires et de militaires complètements saouls. Ce ne fut pas les meilleures 24 heures de Georges qui se sentit d’un coup si seul et sans un sou, l’intégralité de sa fortune étant passée dans les billets de trains et les notes de taxi. Il rentra chez lui où sa famille l’attendait. Il ignorait qu’il allait bientôt être suivi par le reste de la troupe.

Paul, John, Pete avaient des obligations contractuelles au Kaiserkeller pour 59 représentations. Ils en étaient à 50. Ils devaient donc jouer jusqu’au 29 novembre, en alternance avec Rory Storm et ses Hurricanes. Privés de leur Lead guitare, ils assurèrent le minimum, préférant passer du temps chez leur futur employeur. La première au Top Ten approchait. Dans la soirée du 28, Paul et Pete allèrent récupérer quelques affaires au Bambi Kino. Il faisait déjà sombre dans la chambre et il n’y avait plus de lumière. Pour s’y retrouver, ils enflammèrent un préservatif accroché à un clou planté dans le mur qui fut un peu noirci. Le lendemain, le 29 novembre, Paul et Pete étaient en prison, accusés de tentative d’incendie volontaire ! Décidément, il avait le bras long ce Koschmider. Die Polizei de Sankt Pauli les ramena manu militari au top Ten pour récupérer leurs affaires : ils eurent 5 minutes, pas plus. Puis, ils furent chargés dans le premier avion pour Londres, sans ménagement, et sans un sou en poche, leurs derniers shillings passant aussi dans les notes de taxi. Le 1er décembre 1960, ils étaient de retour à la case départ, aussi pauvres qu’ils étaient partis. A Hambourg, ne restaient que John et Stu. John joua un peu avec d’autres groupes, mais sans enthousiasme. A l’approche de Noël, il préféra jeter l’éponge et rejoindre lui aussi le bercail. Tout ça pour ça ! Dépité, il ne chercha pas à contacter les autres Beatles. Il n’était plus sûr de rien. Il se sentait artiste, peintre ou musicien, il ne savait plus. Mais les boites de strip-teases, les bagarres, les marins éméchés, était-ce cela qu’il voulait ? Des heures à s’écorcher les doigts sur les cordes, les pintes de bières, les amphétamines pour tenir le coup, sans avancer d’un pouce… Il avait besoin de temps, pour réfléchir. Ni Georges, ni Paul, qui avait commencè de petits boulots, ne savaient qu’il était rentré.

L’ambiance ici avait changé. Apache des Shadows venait de faire un carton et tous les groupes tentaient d’imiter cette musique soporifique des anciens compagnons de Cliff Richard. Les Shadows étaient très propres sur eux dans leur costume de jeunes mariés. Ils se balançaient sur scène sur trois pas de danse, comme des métronomes bien réglés. A des années lumières de l’énergie dégagée par les Beatles, des cuirs provocateurs et des amplis saturés. De la merde ! selon John. Mais y avait-il encore une place pour eux à Liverpool ? Allan Williams avait cherché à monter à Liverpool un autre Top Ten, pour les groupes qui, comme les Beatles, rentraient de Hambourg. Mais la boîte fut détruite par un incendie avant même son ouverture et les Beatles n’avaient plus de point de chute. Ou plutôt si ! QSuand il n’u avait pnulle part où aller, il y avaittoujours La Casbah…

Décembre 1960 –  Casbah again

Pete contacta Maman et une date fut retenue pour le premier concert des Beatles. Mais il restait un problème à régler : Stu était  à Hambourg avec Astrid et Paul ne voulait pas assurer définitivement l’intérim. Les Beatles puisèrent à nouveau dans le vivier des Black Jack pour compléter le groupe : Chas Newby fut emprunté pour jouer à la basse. Quelques dates à la Casbah furent l’occasion de remettre un peu d’ordre dans les esprits et à se faire connaître dans leur patrie d’origine. Allan Williams les proposa au Litherlandhall. Ils empruntèrent un peu de matos et préparèrent les affiches  » En Direct de Hambourg, les sensationnels Beatles ! »Poster for The Beatles at Litherland Town Hall, Liverpool, 27 December 1960Tout le monde s’attendait à voir jouer un groupe allemand. La foule était au rendez. Elle fut étonnée d’entendre leur Anglais si parfait ! Ce fut de la furie. Pour la première fois, John eut le sentiment enfin qu’il se passait quelque chose, qu’ils étaient devenus bons, bien meilleurs que la merde de Cliff et de ses Shadows. N’ayant plus le temps d’assurer la logistique entre les concerts, parfois dans trois lieux différents la même journée, ils embauchèrent Neil Aspinal, un ami de Pete, en tant que Road Manager. Paul le connaissait depuis longtemps : ils avaient partagé les mêmes classes au Liverpool Institute. Puis il était devenu comptable. Neil était logé chez Mona, dans une chambre qu’il louait et, disait-on, avait eu une affaire avec elle… Neil avait surtout l’atout majeur de posséder un vieux Van gris et rouge. Il devint leur conducteur attitré. Le Van bien vite se couvrit de graffitis de de fans, notamment de jeunes adolescentes amoureuses, toujours plus entreprenantes.

A Hambourg Stuart était inquiet. Il sortait peu, de peur de se voir notifier son ordre d’expulsion. Astrid lui fit toutefois découvrir les souterrains de Hambourgs, des endroits pour initiés, peuplés de personnages sortis de films fantastiques. C’était une fête perpétuelle où tout pouvait se consommer à volonté, drogue, alcool et sexe. Lors de l’une de ces soirées, Stu fit à nouveau prit de violentes douleurs aux tempes. Il s’effondra sur la scène. Astrid était paniquée. Klaus l’aida à la ramener à la maison, inanimé. Mais encore une fois, l’alerte fut de courte durée. Il alla voir un médecin qui lui conseilla d’arrêter cette vie de dépravés. Stu mettait ça sur le dos des amphétamines, puis il demanda Astrid en mariage. Il était comme ça Stu… Le 20 janvier 1961, Stuart, certain de recevoir lui-aussi son ordre d’expulsion, rejoignit la troupe à Liverpool. Astrid, craignant pour sa santé fragile, insista pour lui payer un billet d’avion. Il s’aperçut rapidement que les Beatles avaient changé de dimension : les salles de concerts étaient bondées, notamment de jeunes adolescentes de plus en plus hystériques. C’était devenu de la folie. A La Caverne, Georges fêta ses 18 ans ! Madame Harrisson en pleura de joie. Son fils n’était plus un enfant. Son fils était devenu ce qu’il était. Il avait réussi là où elle avait échoué.

Avril 1961 – Top Ten – Hambourg

Le Top Ten attendait toujours les Beatles. Maintenant que Georges était un homme rien n’empêchait leur retour. Le 15 mars 1961, Stuart proposa de préparer le terrain pour les Beatles. Il se dévoua pour retourner en éclaireur en Allemagne. Les autres n’étaient pas dupes. Bien sûr, il se languissait d’Astrid… Klaus se débrouilla pour régler les paperasses nécessaires et le 1er avril, c’était fait : les Beatles étaient de retour au Top Ten, pour des sets de 19 heures à deux heures du matin, pour les 92 prochaines nuits ! Ils avaient annoncé à Allan Williams que cette fois-ci, il ne toucherait pas de cachet : après tout, ils s’étaient débrouillés seuls pour signer le contrat avec Eckorn et ils ne voyaient pas à quel titre leur manager devait toucher quoi que ce soit. Allan Williams le prit très mal. « Après tout ce qu’il avait fait pour eux !  » s’était-il lamenté.  » Eh bien, qu’il se débrouillent seuls ! » Pete et John reprirent leurs virées nocturnes dans les rues mal famées de Hambourg. Pete était le beau gosse, taiseux, et John était celui qui cherchait la merde, trop bruyant. Quand John était bourré, il aimait la bagarre, c’était comme ça, un gars odieux, arrogant, parce qu’il avait ça dans le sang. Et puis, il passait d’une fille à l’autre comme on change de chemise. Pete, quant à lui, était tombé amoureux d’une strip-teaseuse. Comme chaque soir, il attendait qu’elle finisse de se déshabiller. Il rentrait souvent très tard, en l’occurrence très tôt, vers 10 heures du matin. Il s’effondrait sur son lit. Paul n’aimait pas, ça car les membres du groupe étaient ensuite décalés pour les répétitions. Paul était le perfectionniste de la bande, celui qui aimait la précision, le travail bien fait, le respect des temps. C’était lui qui faisait progresser musicalement les Beatles par son exigence de chaque instant. Ils étaient maintenant de vrais professionnels que l’on réclamait et ils ne pouvaient plus se permettre de tels écarts.Il ne manquait plus qu’une chose : la reconnaissance. Une maison de disques !

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Beatles en 1961 : Sutcliffe (avec les lunettes) et Pete Best (à droite)

Tony Sheridan et Ringo Starr

Tony Sheridan était connu pour avoir été le premier à jouer de la guitare électrique à la télé anglaise. Il était aussi le premier à avoir ouvert les portes de Hambourg aux groupes britanniques. C’était à la fin des années 50. Bien avant les Beatles, il avait écumé les bars et les salles de concert, notamment le Star Club. Il était devenu une petite star locale.  Un soir alcoolisé, du côté du Top Ten, il avait découvert ces quatre gamins à l’horrible accent de Liverpool, à mi chemin entre Elvis et James Dean, une bande de bad boys venue des banlieues ouvrières. Il avait aussitôt compris qu’ils étaient du même monde, qu’ils partageaient l’amour du Rock and Roll. Tony avait demandé le nom du groupe. Les Beatles ? Quel drôle de nom ! Qui avait eu cette idée ? John Lennon, le dur de la troupe. Tony était revenu pour les écouter. Ils avaient fait connaissance puis, de fils en aiguilles, ils avaient sympathisé, puis décidé de jouer ensemble. Ils étaient vite devenus inséparables, partageant les mêmes piaules minables, sans eau, sans électricité, dormant sur des lits de camp comme à la légion étrangère. Cette proximité avait permis à chacun de progresser, les uns profitant des connaissances de l’autre. Tony leur avait présenté son groupe et notamment son batteur : Richard Starkey qui se faisait appeler Ringo Starr.

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Ringo Starr 1962

Lorsque Pete était malade ou trop fatigué, Ringo le remplaçait. Tony leur avait fait découvrir le Rythm and Blues américain, en particulier Little Richard. Paul l’avait rapidement surnommé : l’instituteur ! Car il connaissait tout. Georges passait du temps avec Tony pour progresser encore à la guitare. Alors qu’ils jouaient ensemble sur la scène du Star Club, Bert Kaempfert, un agent de Polydor, fut séduit par leur prestation et leur  proposa d’enregistrer My Bonnie. Le lendemain, ils étaient dans les studios de Polydor. My Bonnie fut le premier titre enregistré par les Beatles. Sur la pochette du disque, sorti en octobre suivant, les Beatles étaient devenus  les Beat Brothers.

Tony Sheridan and the Beat Brothers – My Bonnie – 23 octobre 1961

2 juillet 1961 – Back to Liverpool  – Merseybeat

Les Beatles, après 92 représentations, eurent besoin de vacances. Le retour à la maison était dans toutes les têtes, à l’exception de celle de cet entêté de Stu décidément plus amoureux que musicien. Pas d’expulsion, cette fois-ci, juste la fin d’un contrat. La prochaine date serait au Saint John Hall de Liverpool, le 13 juillet 1961, puis le 14 à La Caverne. Commença une nouvelle série éreintante de concerts, entrecoupée seulement  par une brève escapade de Paul et John à Paris, pour fêter les 21 ans de ce dernier. La Caverne, cette antre du Jazz, les réclamait de plus en plus. John y retrouvait Bill Harry, l’autre ami des Beaux Arts. Ils s’étaient connus en 1959 et Harry avait été immédiatement séduit par ce Teddy Boy aux allures de gangster. C’était lui qui lui avait présenté Stuart. Les trois amis avaient passé du temps ensemble au Ye Cracke, un pub sur Rice Street ou au Jacaranda. Bill Harry était alors plutôt branché Jazz. Il avait découvert le Rock and Roll sur le tard, à travers les stars du moment de Liverpool : toujours l’inévitable Rory Storm et ses Hurricanes. Harry avait toujours sur lui un carnet dans lequel il prenait des notes. Il disait que Liverpool était comme la Nouvelle Orléans, mais avec le Rock à la place du Jazz. Une ville foisonnante, une ville de culture à qui il manquait un journal spécialisé. Les articles qu’il soumettait aux quotidiens finissaient invariablement à la poubelle. Alors, il se décida à lancer son propre magazine de musique, pour couvrir la scène Rock de Liverpool. Il l’appela Merseybeat. Le premier numéro sortit le 6 juillet 1961.  Il devint en quelques mois la bible des Teenagers de Liverpool. Les Beatles faisaient souvent la couverture. Et cette couverture tomba dans les mains expertes d’un lecteur particulier. Le 9 novembre 1961, tout au fond de La Caverne, ce lecteur particulier regardait la scène. Il s’appelait Brian Epstein.

Novembre 1961 – Brian Epstein

Brian Epstein était déjà le directeur du secteur musique de NEMS, le North End Music Stores qui, à l’origine, était un magasin de matériels électriques créé par son père en 1957, sur Great Charlotte Street.. Un directeur plutôt brillant puisqu’il avait fait du magasin la principale vitrine musicale du nord de l’Angleterre. Le 21 octobre 1961, Raymond Jones, un habitué, lui avait demandé My Bonnie avec Les Beatles… Brian Epstein ne connaissait aucun groupe qui portait ce nom. Mais en vrai professionnel désireux de contenter le client, il avait promis d’enquêter et de dénicher rapidement le titre. Raymond Jones précisa que le groupe venait de Hambourg et avait probablement enregistré là-bas, sous un label allemand. Le lendemain, alors qu’il avait entamé ses premières recherches, deux jeunes filles se présentèrent au comptoir pour faire la même demande : My Bonnie avec les Beatles… Brian s’excusa pour son ignorance. Il ne connaissait pas ces Beatles.

    • Mais si, vous les connaissez ! reprirent-elles en cœur.
    • Comment ça je les connais ? demanda Epstein.
  • Ils étaient là, à ce même comptoir, la semaine dernière. C’était les types en cuir qui vous faisaient enrager parce qu’ils demandaient des disques, les écoutaient et n’achetaient jamais rien.
  • Ah oui ! Ce sont eux les Beatles ! Des jeunes pas très respectueux…
  • Vous pouvez faire quelque chose pour nous ? Ils sont tellement géniaux !
  • Je vous le promets. Si My Bonnie existe, pas plus tard que la semaine prochaine, je l’aurais déniché.

Beatles. Beatles ! Pourtant, ça lui disait quelque chose… Il chercha dans sa pile de vieux magazines et en sortit le dernier Merseybeat ! Bingo ! C’était là qu’il les avait vus. En couverture, il y avait John, Paul, Pete, et Georges. Dans les pages intérieures, il apprit qu’ils faisaient les nuits de La Caverne, le club de Ray Mc Fall. Brian connaissait bien La Caverne. C’était un ancien club de jazz, sur Matthew Street, pas très loin de NEMS, une salle en sous-sol qui avait été pensée comme une réplique du caveau de la Huchette à Paris. Récemment, La Caverne s’était convertie au Rock and Roll. Brian appela différentes maisons de disques. Personne ne connaissait My Bonnie et encore moins les Beatles. Raymond Jones avait précisé qu’ils avaient fait appel à un label allemand. Sûrement Polidor ! Il les appela. Polidor connaissait My Bonnie, qui avait atteint la 5ème place dans les charts allemands ! Mais pas les Beatles. Seulement les Beat Brothers. Aussitôt Brian en commanda 500 exemplaires… Raymond Jones et les deux jeunes filles furent les premiers servis.

Brian se lassait rapidement de ce qu’il faisait dans la vie. Aujourd’hui, il était arrivé à la fin d’un cycle et avait envie de quelque chose de nouveau. Pourquoi pas manager ? Manager d’un groupe de musiciens. Et pourquoi pas de ces Beatles ? Il décida d’aller les voir dans leur antre, à La Caverne. En grand professionnel, il devait de toute façon être au courant de la scène musicale.

Dans son traditionnel costume, à l’heure du déjeuner, le 9 novembre 1961, il était sur place, avec son assistant James Alistair Taylor. Une queue interminable s’écoulait dans la rue. Mais Brian était une personne qui comptait à Liverpool : NEMS était le plus gros vendeur de disques du nord de l’Angleterre. Ray Mc Fall arriva à sa rencontre et lui indiqua une porte dérobée. Il poussa la porte qui donnait sur un escalier métallique. Une chaleur moite ainsi que les premiers accords de Roll over Beethoven frappèrent alors le visage de Brian. Tout en bas, s’étalait une salle sombre et voutée, tapissée de briques rouges, tout en longueur, enfumée, surchauffée où s’agitait une foule hystérique. Un enfer claustro-phobique ! Sur la scène, quatre individus en cuir faisaient le show. Brian et James s’assirent au fond du club, discrètement et commandèrent une bière. Brian n’était pas dans son monde. Il était plutôt un homme de bonnes manières, un homme d’élégance et les gars sur scène ne faisaient pas très propres sur eux. Ils portaient des cuirs de mauvais garçons sur de vieux jeans pourtant interdits au club, ils fumaient beaucoup, avalaient bières sur bières, mangeaient des sandwichs et parlaient avec les premiers rangs. Passée cette première impression, Brian s’intéressa au chanteur : c’était à ce moment-la John. Il y avait quelque chose de magnétique, d’animal dans sa voie : un son particulier. Le bassiste aussi était bon. Il n’y avait pas un bon chanteur, mais deux ! La Lead guitare aussi se démarquait ! Il y avait clairement du potentiel ! La sono de La Caverne annonça alors :  » Monsieur Brian Epstein est ce soir dans le public !  » Pas la meilleure initiative de Ray Mc Fall, pensa alors Brian.

A la fin du concert, Brian et Taylor se firent accompagner dans la loge. Une loge aussi petite qu’un tiroir de caisse ! Georges demanda aussitôt  » Et qu’est ce qui vous amène ici monsieur Epstein ?  » Brian avait aimé. Brian souhaitait les rencontrer. Il avait des propositions à leur faire. Inespéré pour les Beatles ! Allan Williams venait de les lâcher. Quelques jours plus tard, à la Casbah devenue le QG des Beatles, James Alistair Taylor signait leur contrat : Brian garderait 25% des recettes pour lui ! John fut étonné. Taylor expliqua que, dans un premier temps, monsieur Epstein s’attendait à perdre beaucoup d’argent. Brian était maintenant leur manager officieux avec la ferme intention de leur dégoter des auditions dans les meilleures maisons de disques ! Mais les Beatles devaient repartir pour la troisième fois à Hambourg. Ils avaient promis à Peter Eckhorn de jouer encore au Top Ten. « Impossible dans ces conditions ! Vous valez mieux que ça ! » leur avait dit Brian. Le Star Club était la Rolls des salles de Hambourg. Brian se débrouilla pour y caser les Beatles mais avec un cachet de professionnels ! Les Beatles d’un coup avait changé de dimension.

Avant leur départ pour l’Allemagne, Brian, qui connaissait Mike Smith de la maison DECCA, leur décrocha une première audition. Le 1er janvier 1962, un jour glacial à l’aube de la nouvelle année, Neil Aspinal les avaient convoyés du côté de West Hampstead, dans le nord de Londres. Les Beatles avaient joué quelques titres, dont Besame Mucho et Till it was you. Mike Smith avait écouté et s’était montré plutôt satisfait. Il avait promis une réponse rapide. Mais en mars, toujours rien. Brian perdant patience était alors retourné à Londres pour aller aux nouvelles.   » Retournez à Liverpool, monsieur Epstein, les groupes à guitares vont disparaître !  » lui avait jeté Dirk Rowe, le directeur artistique de DECCA. Quel imbécile… Il s’en mordra les doigts, se dit Brian. Et puis, comme prévu, le 13 avril 1962, les Beatles étaient partis pour Hambourg, cette fois-ci et pour la première fois en avion !

Avril 1962 – Dernières à Hambourg

Astrid les avaient accueillis, seule, à l’aéroport.

    • Où est Stu ? » avait demandé John.
    • Stu n’est plus là. avait-elle sobrement répondu. Stu est mort. Le 10.
    • Comment ça ?
    • Une hémorragie cérébrale. Il a été pris d’un de ses terribles maux de tête. Puis il s’est effondré au milieu de son atelier, encore couvert de peinture.
  • Ce n’est pas possible ! C’est pas vrai ?!
  • Il est mort je te dis. Il n’y a que moi…

John, pour une fois, avait laissé couler des larmes sur son visage de rockeur. John avait perdu son adolescence, un frère. Il était seul. Seul au milieu de la foule. Mais il y avait un contrat à honorer. Klaus assista heureux à la Première. Il vit John arriver sur scène habillé en femme de ménage, portant une longue planche de bois. Il marchait le long de la scène et finit par heurter le microphone ainsi que quelques sets de batterie. Puis il le vit nettoyer les aisselles de Paul et de Georges. Tout le monde riait. Pourtant, Stuart était mort. Klauss frissonna. Mais il se dit que les clowns font ainsi : tourner une tragédie en comédie. The show must go on. C’était parti pour 48 nuits de musique.

9 mai 1962 – Londres, au siège de Parlophone

EMI et Colombia Records n’avaient même pas voulu leur donner une chance. Trop de groupes circulaient. Et, semblait-il, les groupes londoniens avaient plus de chances que les autres… Il fallait faire des Beatles un groupe londonien… Un groupe assagi, capable d’ouvrir les portes de la bonne société, celle des maisons de disques ! Brian décida que, sur scène, les cuirs noirs, les cigarettes, l’alcool à gogo, c’était fini. Les Beatles seraient maintenant en costumes et salueraient leur public. Leurs sets devaient être exclusivement composés de leurs titres phares, organisés, millimétrés. L’idée était de séduire ! Séduire les foules, bien entendu, mais surtout les décideurs, ceux qui avaient le pouvoir de les emmener au firmament. Il commença à rédiger de petites notes, dans lesquelles il donna ses premières directives. Neil Aspinal fut chargé de les transmettre au groupe. Et puis, il y eu cette première rencontre avec Georges Martin, le 8 mai 1962 et ce rendez-vous fixé le lendemain…

Le 9 mai 1962, dans son impeccable costume noir posé sur une chemise blanche bien repassée, Brian se présente devant le siège d’EMI. Il est 8 heures et il a l’air d’un tout jeune homme faisant sa communion.

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Brian Epstein

Il a délaissé pour l’occasion le rayon des disques de NEMS Brian s’est acheté une belle cravate en soie des Indes. Surtout ne pas rater ce rendez-vous ! Ce monsieur Georges Martin pourrait bien faire sa fortune et faire enfin décoller la carrière des Beatles. Pour une fois, il est convaincu que la chance est avec lui. C’est Syd Colman qui lui a présenté monsieur Martin. Dans sa poche, des bandes magnétiques. Des enregistrements de ces quatre poulains. Le son n’est pas terrible, mais ça devrait faire l’affaire. Il a quatre chansons, des reprises de vieux standards américains, Aint she sweet, That’s all I Want et des trucs du même genre. Devant lui se dresse l’imposante façade blanche avec, tout en haut, en lettres de feu les trois lettres légendaires : EMI. Les mains moites, l’haleine un peu acide, Brian monte dans les étages. Il faut dire qu’il a l’habitude de se faire remercier, plus ou moins poliment…  Brian est attendu. Il se trouve devant la porte du directeur. Il remet sa cravate en place, ajuste son costume, lisse ses cheveux noirs et frappe à la porte. Georges Martin lui ouvre en personne. Il est impeccable. Un vrai Lord, d’un flegme tout britannique. Il lui présente l’unique fauteuil de son bureau spartiate et lui propose un thé de Ceylan que Brian accepte avec joie. Il lui parle de Beatles, de Hambourg, puis lui propose d’écouter les essais enregistrés sur les bandes. Sans dire un mot, Georges les glisse dans un petit magnéto qui trône sur son bureau. Brian, enfoncé dans le fauteuil de cuir, sonde les moindres traits de son visage, à la recherche d’un semblant d’excitation. Mais rien.

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Georges Martin et Brian Epstein

Georges écoute simplement, presque religieusement, en expert de la musique. Brian se dit : Il a dû tellement voir défiler dans ce bureau des types comme moi… Il va me renvoyer à Hambourg, c’est sûr ! OK, je veux bien les rencontrer. Prenez rendez-vous avec ma secrétaire au studio d’Abbey Road. Le 6 juin ! Bingo !

6 juin 1962 – Abbey Road

Le 2 juin, les Beatles ont quitté définitivement l’ambiance surchauffée des nuits du Reeperbahn. Et le 6 juin, un van blanc se gare non-loin de l’entrée des studios d’EMI, Abbey Road. Quatre squelettes en sortent. A croire qu’ils n’ont pas mangé depuis des jours ! On les attend au studio n°2. Et c’est une sorte de vieux lord anglais qui les accueille ! Un type d’une rare élégance, très digne, grand et mince, le cheveu soigneusement plaqué vers l’arrière… John s’est assis sur son Vox. Ce Georges Martin n’est clairement pas de leur monde fait de blousons noirs, de guitares électriques et de boites enfumées. Georges Martin se montre affable et place chacun dans le studio.

    • Vous avez des questions ? demande-t-il.
    • Non. Mais j’aime pas votre cravate ! répond Georges.
    • Mais ça n’a rien à voir avec la musique !
    • Non. Mais j’aime pas.
  • On peut commencer ?

Les quatre se mettent en place, branchent les Jacks sur les amplis, règlent les volumes et  c’est parti. Georges Martin repense à sa première écoute. Les Chansons sont moyennes, mais il y a un son, quelque chose de nouveau. Le batteur Pete Best n’est pas au niveau des trois autres. John et Paul sont les vrais leaders. Il faudrait essayer avec un vrai batteur, pour voir ce que ça donne. Georges saisit l’occasion d’une pause pour en causer à Paul : un contrat ? Pourquoi pas. Mais à une condition. On remplace le batteur !

Le 8 juin, Les Beatles officialisent leur collaboration avec Brian Epstein.

Septembre 1962 – Abbey Road  – Love me do

Ce 4 septembre, c’est pour de bon. On enregistre. Pete Best a été laissé à la maison. Personne n’a osé lui annoncer la nouvelle. Alors Brian s’en est chargé. Cruel de laisser un tel ami au bord du chemin, sans explications, après ce qu’il avait donné au groupe. A la place, on a pensé à Ringo Starr, celui qui jouait à Hambourg. Mais il est pris ! Un coup de fil et Ringo accepte. Love me do… est le premier titre enregistré. Mais Ringo Starr est aussi mis sur la touche et remplacé pour l’enregistrement définitif par Andy White, un batteur de studio.

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Beatles et Georges Martin

Love me do entre dans les Charts, à la cinquième position. Un succès honorable. Mais la gloire est encore loin…

Georges propose How you do it, un titre composé par Mitch Murray. Si vous voulez un Numéro UN prenez cette chanson. John n’aime pas. Paul non-plus. Tant-pis. Georges la propose à un autre groupe de l’univers Epstein : Gerry and the Pace makers.

Novembre 1962 – Abbey Road – Please please me

John arrive avec l’une de ses compositions : Please Please Me. Un titre inspiré par Only The Lonely de Roy Orbinson. La chanson marque un vrai changement dans la manière de composer. Jusque-là, les Beatles collaient à la structure du Blues, autour de trois accords majeurs principaux. Dans Please Please Me, John commence bien avec cette structure en altrenant des La et des Mi  « Last night I say these words to my girl », mais s’en s’échappe largement dans la suite des « Come-on », où il ajoute, pour assurer la montée de sa fusée, un Fa dièse mineur, un Do diése mineur, pour préparer l’explosion en Si :  » Please Please Me oh Yeah ».  Un véritable feu d’artifice !

John a écrit Please please me en cachette dans sa chambre de Menlove avenue, à l’abri des regards inquisiteurs de la tante Mimi, toujours sceptique quant aux chances de John de vivre de sa satanée guitare ! Il avait déjà essayé de caser sa composition en face B de Love me do, mais Georges s’était montré dubitatif :  » Trop mou ! Trop lent. » Pourtant Georges n’avait pas fermé totalement la porte !  » C’était une bonne chanson, « bluesy », à conserver pour plus tard… » Il avait donné toutefois à John quelques conseils : Accélére le tempo ! Rajoute de l’harmonica, comme sur Love me do. John et les auitres étaient retournés au travail et étaient revenus avec une version modifiée, plus rapdie, John assurant la voix principale, Georges et Paul les harmonies vocales.

On commence la séance d’enregistremens. Ringo est confirmé enfin à la batterie. Il est soulagé. Depuis l’affaire Andy White, il redoutait de vivre un scénario à la Pete Best. Il agite ses bagettes et, en bon métronome qu’il est, lance le fameux : « One, Two, Three Four ! ». John commence l’intro à l’harmonica de feu l’Oncle Georges. Au dessus, perché sans sa cage de verre, Martin écoute. Mais, après quatre petites mesures, il interrompt tout le monde : « Pas bon ! On recommence. » Ringo relance donc : « One, Two, Three Four ! « .  Dix-huit prises plus tard, Martin commence seulement à être satisfait. Il se lance alors dans une prédiction :  » les garçons, vous tenez là votre premier numéro Un !  » Pour la face B, John propose Ask me why, déjà enregistrée avec Pete Best lors de la séance du 6 juin 62, mais détruite alors, car peu convaincante pour les équipes d’EMI…  Please please me sort le 11 janvier 1963. Il est signé Mc Cartney – Lennon, dans cet ordre. Et devient, comme Georges l’avait prédit, Numéro 1. Les Beatles vont enfin pouvoir quitter leur microcosme liverpulien pour envahir l’Angleterre.

Février 1963 – Abbey Road – From me to you

Avce le succés de Please please me, les Beatles sont demandés partout en Angleterre. Ce n’est plus Brian Epstein qui frappe aux portes des maisons de disques ou des journaux, ce sont les producteurs de spectacles, les propriétaires de salles qui les réclament ! Il faut faire le tri pour rentenir seulement ce qui est bon pour ses poulains. On lui propose une tournée avec Helen Shapiro, la star-enfant, déjà propriétaire de deux hits. Pourquoi pas ? Neil Aspinal assurera les transport dans son éternel van blanc. Deux dates sont prévues, la première à York, la seconde à Shrewsbury. Pendant le trajet entre les deux salles de concert, Paul et John s’amusent sur leur guitare, sans se prendre au sérieux. Ils trouvent des lignes mélodiques, posent des accords dessus et quelques vers. Helen Shapiro écoute. Au programme, de l’amour, encore de l’amour. Paul saisit le journal posé sur le siège à côté de lui, histoire de connaître leur évolution dans les charts ! New Musical Express titre ce jour là : From us to you.  » Pas mal comme titre pour une chanson. » se dit Paul. From me to you sera son titre. C’est la première oeuvre vraiment conjointe, pour laquelle le « Mac Cartney – Lennon » a vraiment un sens. From me to you commence un peu comme d’habitude, avec une succession d’accords en Do, Fa et Sol majeurs, comme dans un bon vieux blues agrémenté de 7ème. Mais pour le pont, Paul y ajoute, et c’est une sacré évolution, un accord inattendu : un Sol mineur pour porter le « I Got arms that long to hold you… »  Le pont devient soudain mélodique et conduit sur une rive inexplorée jusque-là… Ils composent également Thank you girl et demandent à Helen le titre qu’elle verrait pour le prohain single. Sans hésiter, elle penche pour From me to you

Le 5 mars 1963, From me to you  est mise en bôite. Georges Martin y apporte sa patte experte, en incorporant de l’harmonica et un solo de guitare. Mais John est enrhumé. Tant pis, on enregistre le reste et John reviendra plus tard pour l’harmonica. Le mixage sera réalisé par Geoff. Pour la face B, les Beatles enregistent Thank you girl. L’amour est porteur, profitons-en ! Paul pense qu’il faut plaire aux filles pour faire de l’argent. Donc des textes simples, du Love, du « je t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons » et la gente féminine sera dans la poche avec les milliers de Pounds ! Les Beatles croulent sous des tonnes de lettres et de colis. Souvent des lettres d’amour, des demandes en mariage. Neil Aspinal est mis à contribution pour éplucher toute cette correspondance et parfois pour y répondre ! Thank you girl ! donc, en hommage à leurs admiratrices.

Oh, oh
You’ve been good to me
You made me glad when I was blue
And eternally I’ll always be in love with you
And all I gotta do is thank you girl, thank you girl
I could tell the world a thing or two about love
I know little girl only a fool would doubt our love
And all I gotta do is thank you girl, thank you girl
Thank you girl for lovin’ me the way that you do

Le 11 avril 1963, From me to you  est dans les bacs. La chanson est encore estampillée « Mac Cartney – Lennon » et on se l’arrache. La chanson devient vite Numéro Un. Ironie du sort, elle prend la place de How you do it, la chanson refusée par la bande des quatre et refilée à Gerry and the Pace makers. Les Beatles décident de se faire un bouffe à chaque évolution à la hausse dans les Charts. Résultat, ils prennent beaucoup de poids en ce début d’année 1963.

Comme pour Please Please me, Georges Martin tente l’expéreince américaine. Il a des contacts chez Capitol. Il leur envoie des bandes. « Vous verrez, c’est quatre là sont fantastiques ! ». On lui répond qu’il ne connait rien au marché américain que les Beatles ne sont pas si bons que ça que jamais un british ne s’est imposé ici ! La preuve, From me to you n’atteint que la 113ème place des Charts US. Il n’insiste pas.

Mars 63 – Please please me – l’album

Georges Martin pense qu’il est grand temps de proposer un album, pour surfer sur la vague du premier single avant qu’elle ne se crash sur la jetée où se sont déjà échoués des dizaines de groupes pometteurs mais éphémères. Mais il a un budget restreint : 55 000 Pounds ! John et Paul ont huit chansons en stock. C’est beaucoup et inhabituel. En général, on met moins de titres originaux car on compte sur les reprises qui cartonnent à coup sûr. I saw her standing there avait déjà beaucoup tourné à Hambourg et ailleurs. La chanson avait pris en assurance, en puissance de telle sorte que l’interprétation était débordante d’énergie. Elle serait de la partie aux côtés d’autres titres : Misery, Anna, Chains, Boys, Ask Me Why, Please Please Me, Love Me Do, PS I Love You, Baby It’s You, Do You Want To Know A Secret, A Taste Of Honey, There’s A Place et l’invitable  Twist And Shout, titre enregistré en dernier et qui a fini d’achever les cordes vocales de John. A peine reposé d’un rhume, John veut écouter les bandes enregistrées. Son côté perfectionniste le rend nerveux, car si ça sonne ringuard, il voudra tout recommencer. Mais il est satisfait de l’effet Live, prises sur le vif de l’album. En douze heures, sans pause déjeuner, tout a été bouclé, car Parlophone ne voulait pas dépenser plus d’argent. Du coup, le disque restitue bien l’ambiance Hambourg et Liverpool, le Top Ten et La Caverne ! Il manque juste la foule marquant le tempo du pied, mais c’est le meilleur moyen de savoir à quoi on ressemblait les Beatles avant. Pour la pochette, Georges Martin pense à faire appel au célèbre photographe Angus McBean. Bingo ! Il accepta ! Montage, mixage, tout est prêt. L’album sort en mars. A partir de mai et pour 30 semaines, il est numéro UN  !

Juillet 1963 – Abbey Road – She loves you

Avec le succès, les Beatles deviennent de grands voyageurs : ils habitent soit dans le van de Neil, soit dans des chambres d’hôtel. Les trajets, les concerts, encore des trajets, quelques heures de repos… Il ne leur reste que peu de temps pour composer. Mais il faut quand même ce mettre au travail : l’ami Georges Martin a réclamé un Hit tous les trois mois ! Sacré challenge ! Mais ça convient très bien à John et à Paul qui ont en stock pas mal de projets non-aboutis, héritage de la période Hambourg. Après le concert au Majestic Balroom, ils s’enferment dans la chambre de l’hôtel, armés de leur guitare et de quelques idées. Comme à chaque fois, ils veulent innover, notamment au niveau du texte pour lesquels ils ont jusque-là abusé des « Me » et des « You ». Paul propose de passer à la troisième personne en imaginant un dialogue entre deux amis, le premier persuadant le second qu’il a trouvé la perle rare et qu’il devrait faire des efforts pour la conserver. Parce qu’il devrait être heureux avec une fille comme ça. Leur premier Hit interplanétaire voit le jour : She loves You !

Les Beatles commencent sérieusement à sentir que ça bouge. Les foules étaient sympathiques ; elles sont devenues hystériques, surtout lorsqu’elles sont féminines. Les cris ne les dérangent pas trop. En revanche, cette hystérie qui s’est emparée des fans semble hors de contrôle. Les Beatles sont en permanence dans l’œil du cyclone qu’ils ont provoqué. Paul a vu une jeune étudiante innocente se transformer en une fraction de seconde en une bête sauvage et se jeter sur lui. Brian a peur. Neil propose d’avoir recours à Mal Evans, un costaud de la première heure puisé dans le vivier de La Caverne.  » Un doux géant » selon Paul. Autant prendre quelqu’un que l’on connaît, à qui on peut faire entièrement confiance. Mal Evans accepte avec joie et rejoint la petite troupe en secondant Neil sur les tournée. Le 1er juillet 1963, les Beatles se présentent devant les studios d’enregistrement d’EMI. C’est de la folie. La foule est à peine contenue par des cordons de Bobbies ! Des filles hurlantes réclament de l’amour, un regard, un baiser, n’importe quoi… Rien ne semble pouvoir les arrêter. Compressées, épuisées par les heures d’attente, certaines s’évanouissent. Les autres sont en pleurs, crient à s’en déchirer les cordes vocales. John repense à 1956, lorsqu’il avait vu sur un écran de cinéma ces mêmes filles à genoux devant le roi Elvis, leur demi-dieu. Maintenant, c’est son tour : est-il un demi-dieu ? On lui fait des offrandes, on crie son nom, on s’effondre en pleurs devant lui, comme on le ferait à l’église devant des reliques du Christ… Il n’est plus sûr de rien. Il voulait être au top et maintenant qu’il aperçoit le saint Graal, il prend peur ; voudrait revenir en arrière, au Kaiserkeller par exemple. Le Job est-il si bon que ça ? Il n’en est plus si sûr.

Evans ne les quitte plus. Y compris pendant les séances d’enregistrement. Brian a très bien fait de faire appel à ses services. Ça rassure tout le monde. On commence les premières prises. Une adolescente plus rusée que les autres a réussi à franchir le cordon de sécurité et se précipite dans le studio numéro 2 : Elle se jette sur Ringo qui ne l’a pas vu venir. Evans la plaque au sol avant de la traîner hors du studio. « Le mieux est de se barricader ! » pense Brian. « Se protéger de ses fans : On n’a jamais vu ça. Dire que quelques mois plus tôt, on remerciait ces filles ! » John en frissonne.

She loves you voit le jour rapidement. Les Beatles superposent leur voix, John chantant la dominante et Paul la tierce : le son « Beatles ». Carton prévisible ! She loves you est Numéro Un le 13 septembre en Grande-Bretagne.

Octobre 1963 – Abbey Road – I want to hold your hand

Pas le temps de souffler. Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. On a vu tellement de groupes disparaître après un succès fulgurant. John et Paul remettent leur ouvrage sur le métier. Ils ont élu domicile à Londres, chez la famille de l’actrice Jane Ashner, sur Wimpole Street. Jane a 17 ans et est la petite amie de Paul. En avril 63, elle avait obtenu pour la BBC quelques minutes d’interview des Beatles. Il n’en fallut pas plus : sa chevelure de feu, ses yeux pétillants de bleu avaient séduit Paul le gentil Beatles.

En bas de l’escalier, près du piano, les cordes vibrent, les accords s’enchaînent, des graffitis couvrent des pages entières de papier, des bouts de paroles, quelques notes. Les yeux dans les yeux, ils cherchent à accorder leur voix, de l’harmonie, quelque chose qui frappe les esprits. Paul essaie un mi majeur. « C’est ça ! » l’interrompt John. « Tu y es ! » Direction Abbey Road pour enregistrer I Want to hold your hand.

Pour l’occasion, Georges Martin propose de tester un nouvel équipement qui permet de séparer quatre pistes d’enregistrement. Le studio devient un vrai laboratoire musical où l’on explore chaque jour des territoires nouveaux. Les Beatles sont tellement calés par les années de Live qu’il ne faut que leur faut que sept prises. Il n’en faudra pas plus pour This boy qui occupe la face B. Le succès est phénoménal. Les disquaires sont pris d’assaut. Partout, c’est l’émeute. Les pré-commandes avaient été exceptionnelles ; les ventes le sont encore plus. La famille royale s’intéresse à eux. La Beatlemania vient de commencer. On se coiffe à la Beatles, on s’habille à la Beatles. Des journaux se spécialisent comme Beatles Monthly. Il suffit d’écrire Beatles sur un bout de tee shirt pour que les ventes explosent, il suffit de diffuser du Beatles à la radio pour que l’audience batte des records. La marque Beatles, qui avait vu le jour sur un coin de table un soir de 1960, est promise à un avenir exceptionnel. Brian a du mal à gérer toute cette pression. Son rêve est exhaussé, certes. Il a les droits sur 25% des gains des Beatles ! Il est donc riche. Très riche. Mais avec l’énorme pression qui s’exerce sur ses épaules, son caractère dépressif reprend de temps en temps le dessus. Il est Juif et homosexuel, double peine dans l’occident encore rétrograde des années 60. Il en soufre beaucoup, pensant que le monde lui en veut. Il trouve des échappatoires dans les sorties nocturnes répétées, et puis dans la drogue, autant des béquilles qui l’aident à tenir debout. Mais pour combien de temps ?

22 novembre 1963 – With the Beatles

Dans le bus qui ramenait les Beatles d’un concert lors de la tournée avec Orbinson, Paul avait jeté sur une feuille de papier des mots qui lui venaient en tête. Close your eyes and I kiss you. Il pensait à Jane. Elle lui manquait. Il lui enverrait ses amours… C’était la première fois qu’il se lançait ainsi dans un nouveau projet en commençant par les paroles. En fait, il n’avait pas de guitare avec lui. Arrivé à l’hôtel, il avait posé ses mains sur un piano et avait cherché à donner à son nouveau projet un air country, un quelque chose de l’ouest américain. John avait trouvé que c’était du sacré bon boulot. Mais il avait vu du Rock, un Riff ternaire endiablé pour donner du rythme. Georges, de son côté, avait imaginé un solo à la Carl Perkins, toujours son idole. All My Loving était né, le titre phare de l’album enregistré en quatre mois : With the Beatles, sur lequel on trouve aussi It Won’t Be Long, All I’ve Got To Do, Don’t Bother Me, le premier titre estampillé Harrisson, Little Child, Till There Was You, Please Mister Postman, Roll Over Beethoven, Hold Me Tight, You Really Got A Hold On Me, I Wanna Be Your Man, Devil In Her Heart, Not A Second Time, Money (That’s What I Want), donc sept titres sur quatorze écrits par le duo Lennon Mc Cartney, confirmant ainsi leur talent de compositeurs.

29 janvier 1964 – Can’t buy me love

Brian a envoyé les Beatles à Paris. Paul est à l’hôtel Georges V, belle battisse haussmannienne nichée dans l’avenue du même nom, perpendiculaire à celle des Champs Élysées. 18 nuits sont retenues pour assurer les premières partie de Sylvie Vartan. Paul a fait monter un piano dans la suite réservée aux Beatles. Ses pieds nus s’enfoncent dans l’épaisse fourrure de la moquette grand luxe. Dire que deux ans plus tôt, il était en Écosse avec Johnny Gentle, dans des hôtels minables, à peine chauffés, qu’il avait des trous plein ses chaussures et qu’il fallait pleurnicher au téléphone pour obtenir quelques Pounds de ce diable de Larry Parnes. Paul piannote sur les touches en ivoire. Dans une heure, débute le concert à l’Olympia. Il faut faire vite. Les instants disponibles pour composer sont toujours aussi rares. Il ne faut louper aucune occasion. A ses côtés, se tient Georges Martin qui apprécie la descente de gamme proposée, en bon pianniste qu’il est. Paul veut revenir à du blues, trois accors majeurs donc pour le couplet. Il commence « I’ll buy you a diamond ring my friend if it makes you feel alright… » Pas mal.  Le refrain, comme pour From me to you, sera, quant à lui, en mineur ! Il ne faut quand même pas faire comme tout le monde. Can’t buy me love. Paul est assez content de sa trouvaille : il est revenu à ses premières influences, avec un tempo rapide du type « Motown » et un son Rock à Billy des années 50. Les autres Beatles entrent alors dans la chambre et écoutent le résultat. Georges Martin propose une intro, l’autre Georges un petit solo de guitare. Le titre est prêt. Rien à ajouter. On essaie à la guitare. Ca fonctionne. Des studios parisiens d’EMI sont disponibles dans les prochains jours. Ça tombe bien. Mais il faut maintenant se préparer pour assurer la première partie de Sylvie…

Le 29 janvier, la petite troupe se rend à Boulogne-Billancourt où se trouvent les studios EMI. Tout le monde s’installe pour une fois dans la sérenité. La Beatlemania est ici moins pressante. Les filles semblent avoir été séquestrées dans les chaumières. Georges Martin propose d’ajouter des harmonies, puis finalement propose de les enlever. Quatre prises sont suffisantes. Helen Shapiro, qui est présente dans le studio, est enthousiaste. On en profite pour enregistrer She loves you en allemand pour le marché outre-Rhin. Pour la face B, John propose You can do that, une chanson autobiographique dans laquelle il affiche sa tendance maladuve à la jalousie. Pour l’occasion, Georges teste sa nouvelle Rickenbacker à 12 cordes. Mais c’est John qui se charge finalement du solo. On retrouve les harmonies de Paul et Georges qui viennent renforcées la voix de John sur les « greeeen ».

C’est à Paris que les Beatles apprennent que I want to hold your hand est numéro Un aux USA ! Ils avaient posé cette condition sine qua none à Brian pour partir à la conquête du nouveau monde. Car tant d’autres s’y sont cassés les dents à commencer par Cliff Richard. Les Beatles n’ont plus d’excuses. D’autant plus que I want to hold your hand fait remonter à la surface les autres titres que l’on pensait noyés dans les eaux profondes des charts américains : She loves you, Love me do, From me to You et Please please me trustent, les uns après les autres, les premières places. On n’a jamais vu ça. Même Elvis n’a jamais eu autant de titres consécutifs au sommet. Capitol Recors est obligée de céder devant la demande et commence à presser du Beatles à la chaîne et préparer leur venue à l’américaine : une formidable campagne de publicité est lancée. Les Beatles ne le savent pas, mais ils arriveront en terre conquise.

Brian n’en peut plus. Il est submergé de coups de fil, de tonnes de lettres et de colis, de demandes pour des tournées. Il trouve dans son assistant Derek Taylor un soutien sans faille, notamment pour gérer la presse. Les Beatles vont traverser l’Atlantique, l’Angleterre, après Liverpool, étant devenue trop petite.

C’est par la télévision que la british invasion va se produire dans les millions de foyers américains : le Ed Sullivan show du 3 février 1964. Le 16 mars, Georges fête ses 21 ans. Il reçoit trente mille lettres d’anniversaire ! Ce même 16 mars, les bacs se remplissent des millions de 45 tours de Can’t buy me love. Les Beatles tiennent maintenant 60% du marché américain des Singles et les 5 premières places des charts. Ils placent 12 titres dans le top 100, battant un autre record d’Elvis qui en 1956 en plaçait 9.

  • no 1 – Can’t Buy Me Love
  • no 2 – Twist and Shout
  • no 3 – She Loves You
  • no 4 – I Want to Hold Your Hand
  • no 5 – Please Please Me
  • no 31 – I Saw Her Standing There
  • no 41 – From Me to You
  • no 46 – Do You Want to Know a Secret
  • no 58 – All My Loving
  • no 65 – You Can’t Do That
  • no 68 – Roll Over Beethoven
  • no 79 – Thank You Girl

Le Ed Sullivan SHOW

a suivre…

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