Une brève histoire des BEATLES

Paris – U Arena de La Défense – Le 28 novembre 2018 –   Il est vingt heures dans l’immense enceinte blanche où 40 000 fans plongés dans le noir attendent la délivrance. Le chaos harmonique, qui clôt habituellement A day in the life, monte vers son accord ultime ; un accord majeur qui annonce l’arrivée de la Star tant attendue. On devine alors une silhouette bien connue qui se dirige dans une demi obscurité vers le centre de la scène. Soudain une rafale de lumières blanches et bleues vient illuminer Sir Paul. Veste en jean noire sur chemise grise, avec son flegme tout britannique, son éternelle base Hofner de gaucher en bandoulière, il est là, saluant de la main l’Arena tout acquise. Le premier accord de Hard day’s night remplit l’Arena, transformant la foule jusque-là tranquille en un fleuve en furie qui se précipite vers la scène. Il y a de tout : des sexagénaires,  des quinquagénaires, mais aussi leurs enfants et leurs petits-enfants. Tout ce petit monde reprend en chœur les titres phares. Bien sûr les traits ont vieilli et la démarche est hésitante, mais le charme agit. Paul a tombé la veste et passe à la guitare électrique, puis au piano : In spite of all the danger : on remonte le temps, aux côtés de ceux n’étaient encore que les Quarrymen et qui avaient vidé leurs poches pour se payer un enregistrement en studio sur acétate. Une larme peut alors s’échapper des yeux les plus sensibles. 60 ans d’histoire du Rock en trois petites heures, une histoire qui avait commencée en 1962, quelque part à Londres.

Georges Martin – Londres mai 1962. Dans les immenses studios capitonnés du troisième étage d’un respectable immeuble victorien, Georges Martin, un casque audio vissé la tête, est concentré. Une mèche grisonnante est tombée sur ses yeux azurs l’obligeant, d’un geste délicat, à redessiner de la paume de sa main la raie toute britannique qui partage habituellement ses cheveux gominés. Élégant, son éternelle cravate noire posée sur une chemise blanche impeccable,  il écrase, pour la dixième fois,  une cigarette dans le cendrier posé devant lui. Le tabac l’aide à réfléchir… La coupelle débordante de cendres encore fumantes est posée en équilibre sur les milliers de boutons et de plug-in qui tapissent la console. Georges est dans son univers : des armoires métalliques, des jacks et des microphones reliés entre-eux par des milliers de fils électriques. Il est le chef d’orchestre de toute cette machinerie, cette quincaillerie musicale qui n’a plus de secrets pour lui. Pourtant, en ce jour mai 1962, Georges n’est pas sûr de lui.  Il sort une nouvelle cigarette de son étui, craque une allumette et inhale une bonne bouffée de tabac. Comment arranger ce morceau de jazz enregistré la veille ? Un morceau intéressant, mais sans relief, sans profondeur… Son regard est perdu dans les tourbillons infinis du magnétophone qui tourne dans les volutes de fumée. Cela fait un bon quart d’heure qu’il cherche, qu’il bidouille ses curseurs sans résultat…  Soudain tout s’illumine ! Ses doigts courent sur la table de mixages, équilibrant les basses, renforçant les médiums, ajoutant des cuivres et réduisant les cordes.

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Georges Martin

Un sourire se dessine enfin sur son visage. Ça y est. Il a ce qu’il cherchait : l’accord parfait, l’équilibre. « Encore un 33 tours qui fera date » pense-t-il.  Georges Martin est un excellent musicien, mais ce ne sont pas ses qualités d’artiste qui ont fait de lui un maître incontesté chez EMI, mais ses talents d’arrangeur. C’est pour cette raison qu’il a été nommé à un poste prestigieux : directeur artistique de Parlophone, la filiale d’EMI spécialisée dans le classique et le jazz. Georges peut se choir tomber sur le dossier de son fauteuil en velours : c’est une bonne journée qui commence. Il pose les écouteurs sur ses oreilles expertes, rembobine la bande. Play ! Il se délecte du résultat en tirant satisfait sur sa cigarette.

Brian Epstein. De l’autre côté du studio, le téléphone peut sonner tant qu’il veut. Il n’y a aucune chance pour que Monsieur Georges réponde. Alors Rose, la gentille secrétaire au chignon imposant, pose son stylo et un mots-croisés inachevé.  Encore un casse-pied !Elle en est sûre.  Un de ces managers auto-proclamé qui a trouvé le nouvel Elvis !  On est chez EMI ici ! On fait de la musique sérieuse… Pas ces truc de Zazous. C’est à la septième sonnerie que Rose  décroche enfin le combiné. Elle se présente comme l’assistante de monsieur Georges Martin, Directeur artistique chez Parlophone, puis écoute poliment l’interlocuteur : un certain Brian Epstein.

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Brian Epstein

Celui-la tient un groupe de quatre garçons, des musiciens prometteurs… « Bien sûr ! Ils sont tous prometteurs… » marmonne-t-elle dans son corsage de flanelle blanche.  Combien en a-t-elle vu passer ? Des dizaines ? Peut-être des centaines. En fin de compte, c’est toujours la même chose : des adolescents qui se trémoussent en singeant des standards américains… Ils nous font perdre notre temps. Et celui de monsieur Georges est si précieux. La voix nasillarde reprend dans le combiné :

  • Des stars à Hambourg ! Vous ne serez pas déçus ! reprend Epstein enthousiaste.
  • Des Allemands en plus ?
  • Non, ils sont bien Anglais. Quatre garçons de Liverpool.
  • Ah bon ! il y a bien une place dans l’agenda de monsieur Martin. Demain, le 9 mai, à 9 heures.
  • C’est très bien !
  • Qui dois-je annoncer ?
  • Monsieur Brian Epstein.
  • Et comment doit-on appeler vos quatre prodiges ?
  • Les Beatles.
  • C’est noté, vous serez reçus par monsieur Martin.

Ils ont le chic pour trouver des noms  sortis de nulle part, comme ces Pace-Makers, ce Billy Fury  ou ces Pirates ! Beatles… Rose n’aime pas. Elle n’ a jamais aimé les insectes et le « A » n’y change rien.  Pourquoi pas les Spiders ou les Ants tant qu’on y est ? Elle inscrit quand même le rendez-vous dans l’agenda de monsieur Martin,  puis reprend son magazine.

A plusieurs centaines de miles de là, plus au nord, dans un bureau de Liverpool au premier étage de NEMS store, le plus grand magasin de musique de la capitale du Nord,  Brian Epstein est ravi. Il vient enfin de décrocher une audition ! Et en plus chez  EMI ! Il tient sa chance ! Il va pouvoir faire reconnaitre le talent des jeunes qu’il a pris sous sa coupe.  Et par un vrai professionnel ! Il sait qu’ils ont le potentiel pour sortir de la nasse des centaines de groupes de Rock and Roll qui tournent en Angleterre : plusieurs centaines, rien qu’à Londres !  Il n’y a qu’à descendre dans les sous-sols enfumés pour tomber sur un de ces assemblages hétéroclites plus ou moins talentueux de musiciens autodidactes, d’ados rêvant d’une place au soleil dans le monde impitoyable des maisons de disques. Mais de vrais musiciens… Brian ne connait que ses quatre de Liverpool, les seuls à savoir faire du Rock-and-Roll.

John Winston Lennon . Parmi ces jeunes issus du baby-boom, il y avait un adolescent rebelle, indomptable, qui vivait depuis l’age de quatre ans à Liverpool, chez sa tante Mimi, de son vrai nom Mary Elizabeth Smith, et son oncle Georges : John Winston Lennon. C’était une famille sans problème, rangée, typique de la Middle Class anglaise. John Winston Lennon était né en 1940, sous les bombes incendiaires de Goering. Était-ce par patriotisme que sa mère, qu’il avait peu connu, avait intercalé, entre son prénom et son nom,  « Winston », cette référence à peine voilée au Premier ministre ? John le supposait. Mais il n’en était pas sûr. Peut-être était-ce aussi  lié à son inconnu de père, un marin qui errait sur les mers du globe et qui revenait parfois hanté ses rêves d’enfants : ça commençait par cette houle noire qui heurtait sans discontinuer les rochers du port, des chambres obscures, des cris, des portes qui claquent, des visages collés aux vitres embuées…  John vivait en dehors du temps, de toute façon, pluvieux de Liverpool. Il passait beaucoup de temps à écrire de la poésie ou à dessiner sur un coin de table. Ça lui faisait du bien. Il grandit ainsi, élevé par sa douce tante Mimi, qui le considérait comme son fils, et son cher Oncle Georges.

Mimi et Oncle Georges. John savait que sa mère s’appelait Julia. C’était tout, ou presque, ce qu’il savait d’elle, des bribes, des images furtives aperçues à travers le vitrage opaque de la porte du salon. De son père, il ne connaissait que le surnom : Alf, sans doute pour Alfred. Malgré ses demandes incessantes, Mimi ne lui disait rien. Elle esquivait les questions. John savait pourtant, dans son for intérieur, que sa mère était là, quelque part, à Liverpool et qu’elle l’attendait. La vie continuait. Oncle Georges lui avait offert un harmonica puis donné quelques leçons de musique, mais sans grand succès. avait ramené à la maison un haut-parleur qu’il avait installé dans la chambre de John à l’étage. Ils passaient ainsi des soirées tous les deux à écouter les émissions de la BBC, un Whisky à portée de la main. Souvent Georges s’effondrait et il fallait le porter jusqu’à son lit. Et puis, un soir, Georges ne se releva pas. Il était mort. Oncle Georges. Les obsèques d’Oncle Georges eurent lieu sous la pluie, comme il se devait pour des obsèques. Mimi, digne dans son ensemble noir, faisait face au cercueil, figée dans sa douleur, les doigts crispés sur son petit sac, le regard tourné vers la terre détrempée du cimetière.  John ne versa pas une larme, mais son cœur était écrasé par la douleur. Georges avait été pour lui plus qu’un père, un confident, un ami fidèle. Il avait à ses côtés son ami Pete, toujours là dans les moments difficiles. John essuya son visage trempé de pluie et releva la tête. Un peu à l’écart, une belle femme rousse semblait l’observer, dissimulée sous un chapeau de feutre noir. John saisit ses lunettes et scruta autour des tombes. Mais elle n’était déjà plus là. Julia était venue pour lui… Pourquoi se cachait-elle ? De quoi avait-elle peur ? Son passé, toutes les réponses à ses questions, étaient là, à portée de la main et pourtant insaisissables, inaccessibles. Mimi, les yeux toujours collés dans le sol boueux, ne disait rien. Elle n’avait rien vu. Comme d’habitude lorsqu’il s’agissait de sa mère ! Cela ne pouvait se terminer comme ça. John se retourna vers Pete : il devait la retrouver, retrouver cette ombre furtive au feutre noir… Pete était l’homme de la situation. Il se sauva discrètement du cimetière, enjamba quelques tombes et se mit à courir après la mystérieuse inconnue. 

Pete Shotton. Le blondinet, était presqu’un frère pour John. Ils s’étaient connus  l’école anglicane de Dovedale et étaient devenus inséparables. Ils avaient poursuivi ensemble leurs études au collège, à Quarry Bank, tout près de Strawberry fields, où ils avaient fait les pires conneries. Ils étaient tellement liés que les professeurs les avaient surnommés Lotton et Shennon. Pete aimait faire enrager John en l’appelant « Winnie ». Les coups de poing fusaient et les deux amis se réconciliaient dans un grand éclat de rire.  Pete était l’ami fidèle, mais aussi le confident. Tout le monde dans le quartier les connaissait et rarement pour autre chose que des bêtises d’adolescents. Pete avait couru à travers les rues, puis les champs au bout du pâté de maison. Il n’avait pas été difficile de retrouver la trace de Julia, dans une petite maison modeste où elle vivait, à quelques centaines de mètres de la maison de John, en compagnie d’un homme et deux petites filles. Pete s’était alors empressé de révéler le secret à son ami. John, abasourdi, ne dit pas un mot. Il enfila sa paire de chaussures et les deux amis sortirent dans Menlove Avenue, sans rien dire à Mimi. John s’attendait à prendre le bus. Mais ils allèrent à pieds.  Pete l’emmena à travers champs du côté de Newcastle Road. Un jardinet de quelques mètres carrés, une petite masure blanche, assez simple, mitoyenne avec toutes les autres masures identiques du quartier, se dressaient devant John stupéfait ! Sa mère habitait ainsi à quelques pâtés de maisons, depuis des années ! Et il ne savait rien. Mimi lui avait caché cette vérité. Pour quelle raison ?  Et pourquoi vivait-il chez sa tante ? Où était son père ? John hésita, puis esquissa un demi-tour. Ce fut Pete qui  finalement frappa à la porte.

Julia. L’émotion serrait la gorge de John. Derrière cette porte, qui lentement pivotait, se trouvaient les chaînons manquants de sa vie, les réponses à toutes les questions qui taraudaient sa mémoire depuis qu’il avait des souvenirs. Il respira l’air frais du matin et décida de faire face à son destin. Telle un ange Julia apparut dans l’embrasure, chevelure blonde délicatement posée sur ses frêles épaules, pommettes roses saillantes, deux perles émeraudes à la place des yeux.  Un sourire illumina ses lèvres maquillées. John était incapable de dire quoi que ce soit. Alors, elle s’avança doucement et prit son fils dans les bras. Ils restèrent ainsi enlacés pendant plusieurs minutes, sans dire un mot, se nourrissant de la chaleur de l’autre, se respirant. John avait bien une maman. Il l’avait toujours su, malgré Mimi. Ensemble ils pénétrèrent dans la maison déserte et s’assirent à la table du salon. John avait mille questions et pourtant il ne trouvait pas de mots. Alors ce fut Julia qui parla et qui parla encore, lui disant son amour, sa fierté d’avoir retrouvé son fils qu’elle ne voulait plus quitter. Pourquoi alors avait-elle attendu si longtemps ? John ne comprenait pas. Elle s’attachait à ne jamais évoquer le passé, sans doute pour éviter de casser le charme de l’instant. On aurait bien le temps pour ces choses-là…  Ils passèrent ainsi l’après-midi, simplement. John découvrit que sa mère était toujours mariée à un père toujours vivant et que ce dernier s’appelait Alfred. Alfred Lennon. Pourtant, ce n’était pas avec lui qu’elle vivait.  Il y avait un certain Dikins dans sa vie, un sommelier taciturne, un type pas très agréable, taiseux, avec une petit moustache à la Dario Moreno, parfois violent lorsqu’il avait trop bu, avec qui, pourtant, elle avait eu deux filles. Une telle situation ne pouvait être acceptée dans le Liverpool puritain de l’époque, ce qui expliquait pourquoi le couple, peu orthodoxe, vivait un peu à l’écart. John, de toutes façons, s’en foutait. Il avait trouvé sa mère et une nouvelle vie allait commencer. Dikins ou pas Dikins, il décida de rester plusieurs jours à Newcastle Road. Mimi serait fâchée, sans doute. Mais ce n’était pas bien grave. Elle survivrait. Julia était l’exact inverse de sa sœur. Elle était vivante, loin des conventions. Elle croquait la vie à pleines dents, ne dédaignant pas un bon verre d’alcool, de bonnes cigarettes, et même, certains après-midis, quelques bars à pécheurs sur le port. Ce fut dans ces lieux mal famés que Julia voulu l’emmener.  La côte, les planches des promenades, les embruns venus de l’ouest, les  fishs and chips distillaient dans l’air un parfum de liberté. Un morceau de Buddy Holly montait d’un des pubs qui jalonnaient la jetée. Du Rock-and-Roll !  » Du sexe à l’état pur ! » comme elle disait. Elle pressa John à l’intérieur. Elle se mit à danser, comme une adolescente, enivrée par les notes endiablées. John mesurait à quel point les deux sœurs pouvaient être différentes ! De toute évidence, il comprenait mieux sa mère. Il était comme elle, loin des bons usages, désireux de mordre dans la vie sans retenue. Une longue semaine s’écoula sans que l’on évoquât le passé. John fut adopté par sa nouvelle famille, à l’exception notable de Dikins qui vivait mal la perspective de partager sa Julia. Ses deux filles avaient trouvé un grand-frère qui les faisaient rire pendant les repas en imitant le morse avec deux frites coincées entre les dents. A la fin des repas, souvent, Julia prenait son banjo et chantait des aires populaires. John aimait ça.  Et il voulut apprendre. Julia posa le banjo dans ses bras et il se mit à gratter les cordes, une par une, puis ensemble, faisant grincer l’air au-dessus de leur tête. Julia lui apprit à poser ses doigts, exercer la juste pression sur les cordes. Le banjo ne quitta plus ses mains. Jours après jours, il s’entraîna, chercha à mettre en pratique les rudiments enseignés par sa mère. D’abord maladroite, la technique se perfectionna. Il ajouta le chant et, quelques jours plus tard, joua parfaitement Maggie Mae.  Les mois qui suivirent furent pour John partagés entre les maisons de sa mère et de sa Tante. Mimi, bien sûr, était furieuse. Fâchée avec sa sœur depuis si longtemps, elle la voyait ainsi réinvestir sa vie et, en plus, lui prendre ce qu’elle avait de plus cher au monde : John, cet enfant qu’elle avait élevé comme un fils. Julia n’avait plus aucun droit sur John ! pensait-elle. Mais c’était sans doute à John de choisir, comme toujours, comme il l’avait fait 10 ans plus tôt, dans une pièce sombre de Blackpool. John ne voulait pas choisir. Il les voulait toutes les deux. Mimi, c’était la mère de substitution, qui réglait la vie telle qu’elle devait sans doute s’écouler ; Julia, c’était sa mère naturelle, la découverte d’un pur amour maternel, encore vierge… On ne pouvait le priver ni de l’un, ni de l’autre. 

Elvis, avril 1956. Julia emmena son fils, pour la première fois, au cinéma. Aux actualités, on montra des images du King se trémoussant sur Heart Breack Hôtel. Il était beau, couvert de cuirs noirs avec des bottes de cow-boys, les cheveux plaqués en arrière, tenant le pied de son micro comme il tiendrait une jolie fille. Sa voix était chaude, brillante, respirait la rébellion contre l’ordre établi, contre les bourgeois de l’Amérique puritaine. Et surtout, il y avait ces cris. John se retourna dans la salle obscure. Les filles de Liverpool étaient en pleurs, hystériques, comme hypnotisées par ce Demi-Dieu… Ce fut pour John une révélation. Ça c’est un bon Job ! se dit-il. Voilà ce que je veux faire : Rocker ! A partir de ce jour d’avril 56, il n’y eut plus que la musique dans sa vie. Ou plutôt, les femmes, l’alcool et la musique. Mais tout ça, pour John, c’était la même chose. Il devait faire comme Elvis et, pour commencer, apprendre à jouer de la guitare. Pas facile dans une famille qui n’écoutait que du Brahms, du Tchaïkovski et du Mozart. Il en parla le soir venu à sa tante. Mimi était furieuse. Sa sœur était une dévergondée, une irresponsable qui avait, disait-elle, abandonné son fils. Elle avait maintenant mis dans la tête de John des idées subversives, dangereuses : devenir rocker ! Déjà que le Principal de Quarry Bank lui écrivait sans arrêt pour se plaindre de son attitude désinvolte ! Mais le mal était fait. Et puis, légalement, elle ne pouvait pas empêcher cette rencontre d’une mère et de son fils. Mais peut-être pouvait-elle, avec un peu d’habileté, remettre John sur les bon rails ? Les Rails de l’école ! Un marché était sans doute possible : elle lui proposerait de lui offrir une guitare et, en échange,  John s’engagerait à se tenir correctement. Plus d’esclandres avec le Principal ! John accepta, bien entendu… Avec la certitude de ne jamais tenir sa promesse. Le lendemain, Mimi et John étaient au Music Store. Il fallut sortir sept Pounds séduire le vendeur et acquérir l’objet de tous les désirs. John n’en croyait pas ses yeux. Il caressa la guitare avant de la poser soigneusement dans un coin de sa chambre, se contentant de l’admirer. Puis, il saisit le manche ébène et posa, pour la première fois, ses doigts sur les cordes de nylon d’où il espérait, un jour, faire sortir du Rock-and-Roll.  Il se contenta de cinq cordes, comme sur le banjo de Julia.   D’abord timide, son jeu prit de l’assurance, du rythme. Et bientôt, il put y ajouter sa voix. Il passa des heures avec son nouveau jouet, délaissant encore un peu plus les cours. Le soir venu, il se précipitait sur la guitare et jouait du Elvis, du Little Richard et tous les autres. Il rendait visite à sa mère tous les jours, heureux de rattraper le temps perdu et de montrer les progrès réalisés. Ses doigts, malheureusement souffraient de ce traitement inhumain. La peau commençait à se décoller obligeant John à faire une pause. Bien sûr, Mimi reçut quelques temps plus tard la lettre du Principal regrettant « le comportement inacceptable de John, passé maître dans l’art de la poésie grivoise et des dessins obscènes ». Mimi apprit qu’il s’était fait renvoyer avec Pete Shotton, d’abord une semaine, puis définitivement. John n’avait pas tenu sa promesse. Elle s’en voulait d’avoir été aussi naïve. Mimi revendit aussitôt la guitare, ce qui mit John hors de lui. Il se précipita chez sa mère pour réclamer de l’argent et racheta la guitare le soir-même, cette fois-ci pour 5 Pounds. Il fit une entrée triomphale dans le salon de sa tante.  Mimi enragea contre sa sœur, comme d’habitude. Elle passa un savon bien inutile à John. Mimi n’avait aucun droit sur lui et il le savait…

Quarrymen, été 56.  Maintenant que John maîtrisait les premiers enchaînements d’accords nécessaires pour jouer un morceau de Rock, il voulait passer à l’étape supérieure. Pourquoi pas un groupe ? Un groupe de Skiffle ? Le Skiffle était un genre de musique très à la mode en Angleterre ; c’était un mélange venu de la Nouvelle Orléans, avec un peu blues, de Jazz et de Folk. Lonnie Donegan en était alors le maître incontesté avec son titre phare : Rock Island Line. Le Skiffle ne nécessitait pas de bases musicales très avancées. Et c’était un gros avantage pour John, car de bons musiciens, voire des musiciens tout cours, il n’en connaissait pas. John avait déjà un nom :  les Quarrmen, les gars de Quarry Bank.  Il n’y avait qu’à puiser dans le gisement inépuisable des copains d’école. Pete Shotton, même s’il ne semblait pas très motivé, ferait l’affaire pour la rythmique au Washboard, la planche à laver. Eric Griffith jouerait de la guitare et Bill Smith du Tea chest bass, la caisse à thé pour les basses. Rod Davis, qui avait acheté un banjo la veille, serait également de la partie. Griffith connaissait un voisin, Colin Hanton, qui avait une batterie.  » Qu’il vienne aussi !  » avait dit John qui, usant de son autorité naturelle, s’était imposé comme le leader incontestable. Il se réservait le chant et la guitare rythmique. Il imposa à tous des répétions fréquentes et sévères. Il n’était pas question d’être en retard ! Griffith en loupa plusieurs, ce qui rendit John fou de rage. Len Garry le remplaça au Tea chest bass. Tout était prêt pour faire du Skiffle.  Les Quarrymen firent leurs premières armes dans les environs de Liverpool,  une bonne occasion pour John de prendre un peu d’air frais loin de Menlove avenue.

Saint-Peter Church, le 6 juillet 1957. Il faisait particulièrement chaud sur le parvis de Saint-Peter Church où se tenait la fête de Woolton. Le soleil avait grillé ce qui restait de pelouses. Les Quarrymen étaient programmés en milieu d’après-midi. En attendant, un groupe folklorique de cuivres égrenait les dernières notes fatiguées d’un air folklorique devant un public léthargique. Seuls les enfants donnaient un peu d’énergie au tableau, courant dans tous les sens et profitant des jeux organisés par la kermesse de l’école. Le couronnement de la Reine des roses se préparait. John était nerveux. Il avait mis sa chemise rouge à carreaux. Il ressemblait à un bûcheron canadien.  Il avait peigné sa pointe de cheveux bouclés vers l’avant, histoire de ressembler un peu plus à un Teddy Boy.

Cavern
Quarrymen en 1957 – De gauche à droite Pete Shotton, Eric Griffith, Len Garry (de dos), John Lennon, Colin Hanton (à la batterie)  et Rod Davis (debout)

Il avait rassemblé ses Quarrymen derrière le camion dont la plateforme servirait de scène. Avant de s’élancer, il tira sur une cigarette et motiva ses troupes. Les cuivres venaient définitivement de s’endormir. Ca y était. C’était leur tour.  John donna le signal, exigeant de tous le meilleur. Les instruments étaient déjà en place et chacun connaissait sa place. John se tenait au centre. Eric Griffith, lead guitar, se tenait à sa droite, attentif aux ordres du boss. En arrière plan, se cachaient Pete Shotton, pas très à l’aise avec son washboard, et Rod Davis au banjo. A la gauche de John, également attentif, Len Garry et son tea chest bass, un instrument curieux, deux cordes tendues, accrochées aux parois d’une caisse en bois. Des enfants tentaient de monter sur la scène, intrigués par ce groupe de musiciens et tout son matériel. John leur fit signe de s’éloigner, ce qu’ils firent sans insister.

THE SOURCE - The Savage Young Beatles - 6 July 1957 ...
Quarymen 6 juillet 1957

Le public était jeune et clairsemé mais, heureusement, enthousiaste. Il y avait surtout Julia, au premier rang, dans une merveilleuse robe à fleurs, et à côté Mimi, dubitative, dans un ensemble plus strict.  » Attention, One, two, three four !  » lança John. Et c’était parti. Griffith entama l’intro, suivi de John au chant et de tous les Quarrymen :

Oh dirty Maggie Mae they have taken her away
And she never walk down Lime Street any more
Oh the judge he guilty found her
For robbing a homeward bounder

Maggie Mae ! Une prostituée, pour commencer ! Et puis, de bons vieux Rock-and-Roll : Come Go With Me et d’autres. John ne connaissait pas toutes les paroles et se contentait parfois de chanter les refrains, souvent en improvisant. Mais il était assez bon. La texture de sa voix sentait déjà le Rock-and-Roll. Attiré par la musique, un jeune homme s’approcha de la scène. Il portait une veste blanche de première communion, dans la poche de laquelle il avait glissé une rose. Il souriait. C’était John qui visiblement l’intrigant. Il s’approcha encore, frôlant Julia qui sautillait comme une adolescente. Le jeune homme était calme mais attentif. Il resta ainsi jusqu’au dernier morceau.

Paul.  John était assez content. Tout s’était bien passé. Les Quarrymen avaient rangé leurs instruments, puis s’étaient dirigés vers la grande salle commune du presbytère pour reprendre leur souffle avant leur seconde partie. John tirait de nouveau sur une cigarette. Il  voyait pas mal de points à améliorer, mais, pour un début, c’était pas si mal. Des bières avaient été mises à disposition du groupe et chacun cherchait à étancher sa soif en rigolant et en se tapant fort dans le dos. De l’autre côté de la salle, dans l’ombre de l’entrée principale, deux jeunes gens apparurent. John reconnut le premier : c’était Ivan Vaughan, un de ses amis de Quarry Bank qui marchait vers lui. Il était accompagné du gars en veste blanche qui s’était glissé au premier rang après avoir bousculé Julia. Il avait une guitare en bandoulière. Il paraissait bien jeune, 14 ou 15 ans, pas plus. Vaughan fit les présentations :

  • John, je te présente mon ami Paul, un copain d’école. Je l’ai fait venir car je pense qu’il pourrait apporter beaucoup aux Quarrymen.
  • De quoi il joue ? répondit John moqueur, avant de s’avancer pour lui serrer la main.
  • De la guitare. dit sobrement Paul.
  • Alors, tu étais au premier rang ? Comment t’as trouvé ?
  • Pas mal.
  • Pas Mal ? Tu pourrais faire mieux peut-être ? Heureusement, tu es un ami d’Ivan.
  • Je crois.
  • Tu peux nous montrer ? sourit John en avalant sa bière.
  • Bien sûr ! répondit Paul en enfilant sa guitare de gaucher.
  • Tu l’as mise à l’envers !
  • Non.
  • Sympa ta rose ! Ça fait dandy.
  • Je pourrai te la prêter si tu veux…

Sans en dire davantage, Paul posa ses mains sur la guitare. Il prit une grande respiration et joua les premiers accords du Twenty Flight Rock d’Eddie Cochran, un morceau sur lequel John avait toujours buté :

Ooh, well I got a girl with a record machine
When it comes to rockin’ she’s the queen
We love to dance on a Saturday night
All alone where I can hold her tight
But she lives on the twentieth floor uptown
The elevator’s broken down

Ce gars-là était meilleur que lui. Aucun doute là-dessus. Et, en plus, il connaissait les paroles ! John regarda inquiet les Quarrymen qui semblaient emballés par le riff ravageur de cet effronté de gaucher. Était-ce bon pour lui ? Il était leader des Quarrymen et avait bien l’intention de le rester. Pourtant, ce serait bien pour le groupe d’intégrer un mec pareil qui connaissait la musique. Ce Paul pourrait lui apprendre de nouveaux accords… Il pourrait progresser. Mais il remercia Paul d’un ton sec. Il ne devait y avoir qu’un chef. Et pour l’instant, chez les Quarrymen, le chef c’était lui… Paul s’éloigna, déçu… Shotton ne comprenait pas !  » John, il nous faut ce type dans le groupe ! « John avait besoin de réfléchir et ce n’était pas le moment : ils devaient retourner sur la scène ou plutôt sur la plateforme du camion. Leur public les attendait. Une semaine plus tard, Ivan se rendit chez Paul. John avait réfléchi. Il s’était rendu à l’évidence. Les Quarrymen n’étaient en l’état que de piètres amateurs sans bases musicales solides et avaient besoin de se renforcer. Paul était l’homme de la situation. Le 18 octobre, Paul était un Quarrymen. Ce fut John qui lui rendit visite au 20 Forthlin Road, dans le quartier d’Allerton. Il avait une idée en tête : apprendre de ce jeune, tout juste sorti des jupes de sa mère, ce qu’il pouvait.  Pour rester le chef, il devait lui-aussi savoir jouer les riffs les plus compliqués et ce Paul allait l’y aider. Il découvrit un type charmant. Il s’appelait Paul Mc Cartney. C’était un gars presque trop gentil, qui voulait devenir instituteur, mais qui était tombé, comme lui,  dans le piège du Rock-and-Roll. Son père Jim vendait du coton pour 6 Pounds par mois, ce qui n’était pas très glorieux. Mais il avait une énorme qualité : Jim était musicien. Il avait installé un piano dans le salon, puis avait acheté une guitare à Paul et à son frère ! Aussi Paul, chanceux qu’il fut, fit ses premiers pas de guitariste auprès de son père… Paul jouait partout et tout le temps, dans le salon bien sûr, mais aussi dans son lit, dans les toilettes, assis sur le lavabo. Il avait ainsi acquis une vraie dextérité. John regardait Paul placer ses mains de gaucher sur les cordes. Pas facile de voir comment il faisait… Tous ces accords à l’envers… John eut alors une idée lumineuse : regarder Paul dans le reflet d’un miroir. Pour commencer, il fallait que John abandonnât son jeu à cinq cordes façon banjo. Paul lui prêta un jeu de six cordes neuves qu’il monta sur l’instrument puis qu’il accorda correctement, c’est-à-dire comme une vraie guitare : Mi pour la corde basse, puis La-Ré-Sol-Si et à nouveau Mi, pour la corde la plus aiguë. Paul connaissait les accords de base : La majeur et mineur, Mi majeur et mineur, Do majeur, Fa majeur… Une saine collaboration venait de s’installer. John avait oublié ses intentions initiales inavouables et buvait maintenant les paroles de celui qui devint, pour un temps, son mentor. John eut, pour la première fois, l’impression d’avancer… Les deux amis ne se quittaient plus. Si John restait le leader des Quarrymen, Paul était sans aucun doute son second. Ils travaillèrent rapidement leurs premiers morceaux en commun. Malgré cette alchimie parfaite, force était de constater qu’ils ne se ressemblaient pas. John était aussi impulsif que Paul était posé, calme, old school. John prenait les gens de haut alors que Paul était attentif, soucieux de son entourage. John l’invita sur Newcastle road où il ne tarda pas à lui présenter sa mère. Julia apprécia bien vite la présence apaisante de Paul, qui faisait du bien à son fils, apaisait le foyer. Il jouait des balades et elle écoutait presqu’amoureuse ce gamin de 15 ans d’une maturité incroyable. Dikins, en revanche, ne fut pas ravi de cette nouvelle intrusion bruyante dans sa vie jusque-là bien rangée.

Cynthia, septembre 1957. Deux mois s’étaient écoulés depuis la rencontre entre John et Paul.  Les frasques de Quarry bank étaient maintenant de l’histoire ancienne. Monsieur Pobjoy, un prof de l’école, qui avait identifié, semblait-il, aux travers des graffitis obscènes de John quelques talents de dessinateur, lui proposa d’entrer aux Beaux-Arts. Mimi était d’accord, soulagée de voir enfin John embrasser une voie sérieuse. Bien sûr, elle se trompait… Juila était triste de voir ainsi s’éloigner son fils. John n’était sûr de rien, sauf de ne pas être fait pour les études. Sans entrain, il reprit le cours de sa vie. Il rassembla quelques affaires et partit pour la ville, laissant dans son sillage, une tante et une mère pétries de douleurs, même si ce n’était pas pour les mêmes raisons. Il s’installa dans une pension réservée aux étudiants. Le lendemain, il était élève aux Beaux-arts. On le voyait parfois seul, dans l’escalier qui montait aux salles de classe ou regardant par la fenêtre, le regard vide. Il fit la connaissance de Bill Harry, un chic type qui l’aida beaucoup pendant cette période difficile. Bill lui présenta Stuart Sutcliffe, un mec en noir des pieds à la tête, avec une mèche épaisse qui couvrait des yeux mystérieux. John tomba sous le charme de ce garçon ultra-sensible, écorché, un artistique hors du commun et beau comme un Dieu. Stu, de son côté, aimait ce type en Jean, ce rebelle qui en voulait à la terre entière. Ils devinrent inséparables. Peut-être pour passer le temps, sans doute pour se convaincre qu’il était quelqu’un, John commença à collectionner les filles ; jamais rien de sérieux, juste de quoi passer une bonne soirée. Ces conquêtes lui ressemblaient, futiles, faciles, cherchant un plaisir immédiat, sans lendemain. Mais John n’était finalement pas satisfait. Il manquait quelque chose à ses relations d’un soir qui se perdaient dans les verres d’alcool, dont il oubliait parfois le visage et le prénom. Il avait repéré Cynthia.Cette fille dégageait quelque chose de nouveau : la brune ténébreuse aux jupes en tweed était une véritable forteresse, aussi séduisante qu’inaccessible. John se jura de la prendre.

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Cynthia

Cynthia était l’exact inverse de John, son négatif, de la vieille Angleterre aux traditions bien ancrées, rangée et studieuse, raffinée et timide, abritée derrière de sévères lunettes d’étudiante. Elle avait alors 18 ans et John en avait 17. Elle avait aimé un temps Barry, le playboy de l’école, et avait même rêvé de mariage. Quelques infidélités plus tard, elle s’était retrouvée seule. Blessée, elle s’était renfermée dans sa grotte, se consacrant un peu plus encore à ses études. Assise souvent au premier rang, elle cherchait vraiment à apprendre, à progresser pour faire de l’art son métier. John s’était assis derrière elle et lui tapa sur l’épaule : « Hello, I’m John ». L’effronté n’avait pas de matériel. Alors Cynthia lui prêta des crayons et un papier. Le jour suivant, John était venu avec sa guitare et lui avait joué en plein cours du Rock-and-Roll. Effrayée, Cynthia avait quitté précipitamment la salle. Elle fut Effrayée, mais pas indifférente et en fait envoûtée par ce rebelle, un type d’hommes qui jusqu’à cet instant n’avait jamais existé. Ce John avait quelque chose qu’elle n’avait pas, une sorte d’aisance, d’arrogance, une fureur de vivre. Cette différence faisait son charme, nourrissait son attirance et finit par fissurer la forteresse de ses préjugés.  Elle se rendit à l’évidence : John la fascinait. John lui avait confié son admiration pour Brigitte Bardot. Le lendemain, Cynthia était blonde et John tomba volontiers dans ses filets. Miss Powell devint « Cyn ». A l’époque, John n’avait guère d’endroit où aller, à part le Pub ou la chambre que louait Stuart Sutcliffe qui, malheureusement, était souvent occupée. Alors, ils faisaient l’amour dans les toilettes du Pub, faute de mieux… Cyn n’aimait pas ça. Mais ils n’avaient pas le choix. John, parfois, était pris de graves crises de jalousie, surtout lorsqu’il avait bu. Il pouvait devenir violent. Un soir d’ivresse, il porta la main sur elle, parce qu’elle avait eu le malheur de danser avec Stu. Il s’excusa, penaud, mettant son comportement irascible sur le compte de la bière.   Amour, Alcool  and Rock-and-Roll. Tel fut le programme des années Beaux Arts et le programme des années qui allaient suivre. Cyn, de son côté, pensait plutôt au mariage…

Alfred Lennon. Malgré son attitude désinvolte, malgré la musique qui remplissait maintenant sa vie, malgré Cynthia, John soufrait en silence. Deux maux le ramenait continuellement sur Menlove avenue : cette houle noire qui continuait à déferler sur ses nuits et la haine viscérale, tous ces non-dits qui polluaient les relations entre Mimi et Julia et dont le téléphone se faisait souvent l’écho. John savait que les deux étaient liés. Julia disait que Mimi l’avait volé ! Volé ? Peut-on voler un enfant ? Mimi n’avait aucun droit sur lui. Sa mère pouvait tout à fait reprendre sa place. Alors ? Pourquoi ne le faisait-elle pas ? Et ce père introuvable ? Peut-être mort…  D’où venait-il ? Newcastel road ou Menlove avenue ? Il devait savoir. Il fallait briser ce mur de silence qui l’empêchait de vivre. S’il le fallait, il mettrait les pieds dans le plat, secouerait cette mère et cette tante jusqu’à fissurer les carapaces, faire sauter tous les cadenas pour que jaillisse la vérité. Dès que l’occasion se présenterait. Et l’occasion se présenta. Profitant d’un week-end, il rentra chez Julia sans prévenir. Après quelques verres, l’ivresse aidant, il la prit par la main, décidé à l’emmené chez sa sœur. Julia résista, mais bien vite rendit les armes. Elle était en pleurs. Comme souvent… Ils traversèrent ainsi les champs jusqu’à Menlove Avenue, jusqu’au domicile de la tante redoutée. John ouvrit la porte et poussa sa mère tremblante devant lui. Elle s’effondra sur le tapis du salon. Elle se posait déjà en victime expiatoire, à genoux, les mains crispées sur le visage, comme pour éviter la confrontation.  Mimi, alertée par le bruit, s’était précipitée au rez-de-chaussée. Elle n’en cru pas ses yeux. 10 ans que sa sœur n’avait pas foulé le sol de sa maison.  Et elle était là, pleurnicharde, balbutiante, secouée de râles plaintifs.  « Dis-lui Julia ! Hurlait John. Dis-lui ce que tu m’as dit. Dis-lui que Mimi m’a volé ! » Terrorisée, Julia ne pouvait dire un mot. Debout, Mimi faisait face. Sûr d’elle, de son droit, elle s’approcha de sa sœur, comme un rapace fondant sur une proie.  » Ah j’ai volé John ? lui jeta-t-elle au visage. Et lui as-tu dit ce qui c’est réellement passé ? Lui as-tu dit que tu es encore mariée à Alfred et que tu vis avec un autre homme ? Lui as-tu dit qu’Alfred, son père, était revenu, qu’il avait cherché à reconstruire ta famille et que tu l’avais rejeté ? Lui as-tu raconté Blackpool où nous sommes allées toutes les deux ?  Lui as-tu dit que John était là-bas, avec lui sur le point de partir en Nouvelle-Zélande ? Lui as-tu dit que son père lui avait demandé de choisir ? A lui, un enfant de cinq ans ? Lui as-tu dit que, dans cette pièce sinistre, John avait choisi son père ? Lui as-tu dit alors que tu étais sortie en larmes, comme d’habitude, en abandonnant ton fils ? Lui as-tu dit que John désespéré avait couru dans la rue et avait cherché à te retenir et que tu n’avais rien fait ? Ce fut à cette instant, John, que je t’ai pris dans mes bras, que je t’ai « volé » comme elle dit. Si ce fut ça « voler » alors oui, je t’ai volé et je ne regrette rien. John était resté muet. Le voile qui avait obscurci son enfance venait, en un instant, de se déchirer. La houle noire, la pièce sombre, les cris , tous les morceaux du puzzle s’assemblaient. Julia était toujours à terre et cherchait à retrouver un peu de calme. Elle prit une grande respiration et put enfin s’exprimer se tournant vers son fils :  « John, je t’aime plus que tout. Tout ça, c’est du passé. » Mimi reprit sèchement :  « L’amour n’est pas une excuse ! » John avait retrouvé de la voix et il était furieux. « Je vous hais toutes les deux ! Je hais votre rancœur ! Je hais vos mensonges. Je hais votre haine. N’oubliez pas que vous avez été sœurs ! Et qu’il y a des personnes qu’on ne peut pas détester, qu’on n’a pas le droit de détester. Je vous hais, mais je vous aime quand même. » Et il sortit en claquant la porte. Le séisme familiale venait de rendre sa dernière réplique. Julia et Mimi se regardèrent et comprirent. Elles se souvinrent qu’un jour elles avaient été sœurs. Mimi caressa la chevelure rousse et prit sa sœur dans les bras. De toute évidence, John avait raison. C’était la paix des braves. Une paix de raison. Parce qu’on ne pouvait pas se faire la guerre éternellement. Le sourire éclaira les deux visages, le premier sourire commun depuis dix ans.

Georges, 6 février 1958. Paul avait un ami qu’il mourait d’envie de présenter à John. Il s’appelait Georges, Georges Harrison. Il habitait à un arrêt de bus de chez lui, au 25, Upton Green à Speke. Ils s’étaient connus jeunes adolescents, à Dovedale, près de Penny Lane, alors que Paul jouait encore de la trompette, avant de s’apercevoir que ce n’était pas l’instrument idéal pour chanter du Rock. Paul avait déménagé, mais ils étaient restés en contact, attachés par un lien indéfectible : la musique. Ils étaient partis ensemble en auto-stop sur la côte sud de l’Angleterre avec, comme seul bagage, leur guitare.

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Paul Mc Cartney et Geoges Harisson – 1956

Georges l’avait achetée en acceptant un boulot de livreur durant l’été 1955. Depuis, il avait délaissé l’école pour se consacrer à ses gammes. Georges aussi avait un groupe : il formait avec son frère : The Rebels qui avaient eu l’occasion de jouer quelques fois, gagnant même quelques shillings. Georges était un type charmant, un peu discret, mais très doué quand il s’agissait de jouer du Rock.  Il était, en tout cas, bien meilleur que Griffith, il n’y avait aucun doute. Et puis, c’était un authentique rocker. Paul profita d’un trajet de nuit, à l’étage déserté d’un bus impérial, pour présenter son ami à John. A première vue, John le trouva trop jeune. Il avait 14 ans. John lui prêta quand même sa guitare. Georges la saisit et joua les premiers accords de Raunchy de Bill Justis. Quelques riffs et sept mois plus tard, Georges était lui aussi dans l’aventure. Griffith dut faire ses bagages. Dans le même temps, un autre ancien de Quarry Bank, Nigel Whalley fut intronisé manager des Quarrymen ! Ça devenait du sérieux !

Mimi et Julia, le 15 juillet 1958.  Maintenant que tout avait été dit, que les rancœurs accumulées depuis dix longues années avaient été exposées au grand jour,  tout allait mieux entre Mimi et Julia. Les deux sœurs, d’un commun accord, avaient décidé de repartir sur de nouvelles bases, de reconstruire une relation normale sur les fondations posées par John une quelques mois plus tôt. Il fallait rattraper ce temps bêtement perdu. Les passions tristes, qui avaient empoisonné la vie de famille, devaient être repoussées au loin, au-delà des frontières de leur existence. John bien sûr était ravi. Il n’avait plus à choisir entre sa mère et sa tante. Il les avait toutes les deux, là, devant lui, prenant un bain de soleil dans le jardin de Mimi, discutant de tout, même du passé et surtout de l’avenir. Julia, Mimi et John passèrent enfin du temps ensemble, heureux de cette complicité retrouvée ; une famille enfin réunie, comme si rien ne s’était passé.  Le 15 juillet 1958, l’après-midi fut copieusement ensoleillé. Julia, comme d’habitude dans sa robe à fleurs légère, discutait avec Tante Mimi sur le pas de sa porte. Elle était sur le point de rentrer chez elle. Nigel Whalley, le tout nouveau manager des Quarrymen, passait par là sur son vélo. Il cherchait John. Il n’était pas chez tante Mimi. Il était parti en avance et était déjà chez Julia. Nigel proposa alors à Julia de faire un bout de chemin ensemble. Elle était heureuse, souriait à tous les passants, plaisantait sur la vie qui s’écoulait doucement auprès d’une sœur et d’un fils retrouvés. Nigel la laissa à l’arrêt de bus. Puis, il reprit sa route à grands coups de pédales. Soudain, derrière lui, un crissement de freins suivi d’un bruit sourd retentirent. Il se retourna : Julia était allongée, inanimée, la tête posée sur le bitume. Une Standard Vanguard blanche était arrêtée plus loin, en travers de la chaussée. Le corps de la jeune femme s’était envolé comme une feuille morte et était retombé à plus de trente mètres. Le choc avait été d’une violence incroyable. Nigel se précipita vers Julia, mais il était trop tard : une rivière de sang s’échappait de sa tempe et mouillait sa belle chevelure. Il ne sentait aucun souffle, rien, aucune étincelle de vie dans le corps tuméfié. Nigel courut chez Mimi :  » Il faut appeler une ambulance, il est arrivé quelque chose à madame Lennon  !  »  Mimi était déjà sur la chaussée. Elle constata le pire.  Sa sœur était morte sur le coup. John fut dévasté… Il en voulait à Nigel, le tenant certainement comme responsable, même s’il savait que ce n’était pas vrai. A peine ressuscitée, sa famille retombait dans des heures sombres, la douleur, le déchirement et la mort. De nouveau, il était seul, orphelin. Il prit sa guitare et partit un instant, pour s’échapper de la réalité qui sans arrêt le ramenait à ce point de départ terrible Il improvisa :   » La moitié de tout ce que je dis n’a pas de sens… Mais je le dis pour être près de toi Julia. Fille de l’océan m’ appelle. Et je chanterai une chanson d’amour pour toi Julia. avec tes yeux de coquillages, ton sourire et  tes cheveux de vent qui luisent, se reflètent dans le soleil. Julia, lune du matin, touche-moi et chante une chanson d’amour. »  Il n’y avait plus rien à faire. Un an seulement ! Il n’aura eu une maman que qu’une seule petite année. Les Quarrymen étaient venus aux obsèques. Les Rockers en cuir étaient en larmes et John le premier, même si parfois sa douleur se transformait en violents accès de colère. Paul, qui avait lui-aussi perdu sa mère Mary, fit de son mieux pour l’accompagner. John lui confia qu’un jour il écrirait une chanson pour elle. Elle s’appellerait Julia ou Mother, tout simplement. Le témoignage de Nigel n’impressionna pas le juge. Il fallait dire que le conducteur de la Vanguard était un policier. Il fut acquitté. Au moment du verdict, Mimi, le visage déformé par la haine, insulta tant qu’elle put le « criminel ».  John savait que la haine ne servait à rien. Elle ne ramènerait pas Julia. Il resta muet, comme assommé. Pendant plusieurs semaines, John fut ravagé par le chagrin. Il n’y avait que la musique pour le consoler et il passa de longues heures avec Paul. Dikins lui avait remis une enveloppe laissée par sa mère. A l’intérieur, quelques Shillings. L’occasion d’enregistrer un disque ! Paul sortit de ses cartons un morceau qu’il avait composé : In spite of all the danger, une balade qui empruntait au style d’Elvis. Les Quarrymen se rendirent chez Philipps Recording Service, un studio privé d’enregistrement au 38 Kensington Street, installé dans une grande maison Victorienne. Ce fut le premier enregistrement des Quarrymen, plus Rock que Skiffle. Il n’y avait qu’un seul micro, mais ils firent avec, habitués aux conditions sommaires. John était à la voix, Georges et Paul aux chœurs, John Lowe au piano, et Colin Hanton à la batterie.

In spite of all the danger
In spite of all that may be
I’ll do anything for you
Anything you want me to
If you’ll be true to me

Il leur en coûta 17 shillings et 3 Pences. Le fond de leurs poches n’en contenait que 15. Philipps conserva l’enregistrement jusqu’à que la somme fusse réunie. Ils avaient maintenant un disque à eux ! En face B, une reprise : Aint she sweet.

Silver Beatles, 1959. Avec Georges, les Quarrymen avaient trouvé leur « lead guitare », capable de reproduire les solos les plus compliqués, comme l’intro de Johnny Be Good. John et Paul étaient parfaits à la rythmique. Pete Shotton, peu motivé, avait depuis longtemps laissé tomber. Les Quarrymen  avaient en outre perdu leur batteur Colin Hanton : sa prestation désastreuse au Speke Bus Depot, au nouvel an 59, au Social Club, fut sa dernière. John Lowe prit la relève. Ni John, ni Paul et ni Georges n’avaient pris de cours de musique. Le plus avancé était sans doute Georges qui avait maintenant 15 ans. C’était le seul qui avait été encouragé par ses parents, surtout sa mère Louise qui avait souffert dans son enfance d’être bridée par une mère imperméable à sa passion pour la musique. Un ami de la famille lui avait même appris quelques accords. Les Quarrymen se retrouvaient après les cours chez madame Harrisson. Louise était trop heureuse de voir Georges jouer de la musique avec des amis de son âge, comme elle aurait tant aimé le faire. Ce n’était pas le cas de Jim Mc Cartney, le père de Paul, pourtant ancien musicien, inquiet de voir Paul abandonné les études. Les Quarrymen manquaient encore d’un bassiste pour revendiquer le titre de groupe de Rock-and-Roll.  Personne ne voulait s’y coller. John pensa à son ami des Beaux arts : Stuart Sutcliffe, que lui avait présenté Bill Harry.  Stu n’était pas du tout musicien, même si, avec ses éternelles lunettes noires, il ressemblait à un vrai rocker. Son art, il l’exprimait dans la peinture et plus particulièrement dans la peinture au couteau, une peinture moderne, qui lui ressemblait, où dominaient le rouge et le noir, une peinture écorchée, immense, violente, jetée souvent sur la toile par poignée de couleurs et griffée de ses ongles et modelée par son corps. La vente de l’une de ses œuvres, à l’exposition Moores de Liverpool, lui avait fait gagner un peu d’argent. John l’avait alors poussé à acheter une guitare basse. Il était entré ainsi dans le groupe, plus par amitié pour John que par réel désir de faire de la musique. Le groupe était maintenant complet. Du moins numériquement. John décida de changer son nom : ni Georges, ni Paul, ni Stu  ne venaient de Quarry Bank, alors « Quarrymen » n’avait plus de sens. Un temps, il opta pour Johnny and the Moondogs. Mais les chiens de la lune ne firent pas l’unanimité. Stu arriva avec une idée nouvelle : il avait vu l’équipée sauvage avec Marlon Brando et sa bande de motards pétaradante, tout en cuirs noirs, des rebelles, des terreurs, des hors la loi, comme eux. Cette bande qui terrorisait le voisinage se faisait appeler les Beetles : les scarabées. L’idée plut à John. Ça faisait écho aux Crickets de Buddy Holly. En remplaçant le « e » par un « a, on obtenait Beatles, un jeu de mots intéressant pour un groupe de Beat Music. Les Quarrymen devinrent les Silver Beatles. Ce fut le temps des premières compositions : Paul trouva en effet intéressant de pouvoir se passer des standards commerciaux ; ça permettait en effet d’éviter les problèmes avec les maisons de disques. John écrivait déjà des poèmes. Paul lui dit alors : « Si tu mets des notes dessus, ça fait des chansons ! ». Le couple Lennon-Mc Cartney écrivit alors une cinquantaine de titres, pas toujours achevés. Le plus abouti, peut-être, s’intitulait Love me do. Il restait maintenant à trouver des dates de concert pour convaincre les parents qu’ils pouvaient gagner de l’argent, vivre de la musique. John et Stu fréquentaient à l’époque le Jac, un club géré par Allan Williams, un gars investi dans la promotion des groupes de Rock. John lui demanda si un groupe de Rock pourrait l’intéresser. « Pourquoi pas ? « répondit-il. Mais commencez par repeindre les toilettes des dames ! John n’en demandait pas temps. Le lendemain, John et Stu arrivaient armés de pinceaux et de pots de peinture. En mai 1960, les Silver Beatles étaient en fin sur une vraie scène !

Scottish Tour, mai 1960. Johnny Gentle, en fait John Askew, n’avait pas usurpé son son nom de scène ! C’était un type charmant, l’image parfaite du gentil Rocker, banane gominée et veste blanche, élégant avec les dames, attentif avec ses fans. Ancien charpentier, il avait fabriqué sa première guitare. Il avait gagné un concours de chant à Locarno et avait décroché son premier contrat avec Phillips grâce à Larry Parnes, le tout premier manager des groupes de Rock, un type qui comptait à Liverpool, qui avait notamment organisé une tournée avec Gene Vincent au Liverpool Stadium. Parnes pensait qu’il fallait un groupe solide pour remplir la scène derrière ses poulains : Billy Fury et Johnny Gentle. Il connaissait Allan Williams qui lui proposa les Silver Beatles. Le 10 mai 1960, le groupe passait donc sa première audition, en compétition avec d’autres groupes aux noms plus exotiques les uns que les autres : Cass and the Cassanovas, Derry and the Seniors, Gerry and the Pacemakers, Cliff Roberts et les Tornados. Le Blue Angel, un autre club d’Allan Williams, servait de décor. John Lowe avait quitté le navire et Williams avait promis à John et sa bande un autre batteur, un certain Tommy Moore.  Mais le groupe était déjà sur scène, devant Parnes et Fury attentifs, et toujours pas de Tommy Moore…  » Rien de moins fiable qu’un batteur ! soupira John. C’est pourtant à eux de régler le tempo !  » Ils durent emprunter le batteur des Cassanovas : Johnny Hutchinson. Le dernier morceau achevé, John demanda à Billy Fury un autographe ; c’était ça de pris… Larry Parnes et Fury restèrent sur leur faim. Aucun groupe ne sortait vraiment du lot. Peut être les Tornados. Les Silver Beatles étaient bons, mais Stuart était un peu faible à la basse. On ne pouvait pas leur donner tort : Stuart faisait ce qu’il pouvait ;  il prenait des cours, mais n’était pas du tout à l’aise. Alors il tournait de dos au public.  » Avec un autre bassiste peut-être ?  » demanda Parnes. John  refusa catégoriquement. Stuart devait faire partie de l’aventure. L’audition s’acheva ainsi, avec un goût d’inachevé. Mais, le 18 mai, Larry Parnes était toujours sans solution pour accompagner Johnny Gentle. Les Tornados avaient finalement eu ses faveurs pour accompagner Fury. Il appela Williams : bonne nouvelle : les Silver Beatles étaient retenus pour The Beat Ballad Show Tour, une brève tournée d’une semaine en Écosse avec Johnny Gentle en vedette américaine : Northern Metting Hall, Regal Ballroom, Rescue Hall et d’autres salles sur la côte nord. Ce fut l’explosion de joie lorsqu’Allan annonça la bonne nouvelle : ils étaient officiellement des musiciens professionnels et allaient être payés pour jouer de la musique !  Paul trouvait que leurs noms ne faisaient pas très « showbiz », pas très exotiques, à côté des Billy Fury, Rory Storm et autres Pacemakers. John se fit alors appeler Long John Silver, Georges proposa Carl Harrisson, en référence à son idole Carl Perkins, Paul devint Paul Ramon et Stuart se réincarna en Stuart de Staël, en référence au peintre français.

La tournée commençait par un concert à Alloa, dans le comté du Clackmannanshire. Les cinq avaient mis les amplis, les guitares, la basse et le kit de batterie dans un van prêté par Williams, direction les routes du grand nord. Une pluie pénétrante, glacée, avait copieusement arrosé les routes qui devenaient glissantes. Mais ils arrivèrent à bon port dans la soirée et garèrent le van sur le parking de l’hôtel qu’avait réservé Williams. Il y avait sur le mur de la façade des affiches qui annonçaient leur concert mais « Silver Beatles » avait disparu : on annonçait seulement « Johnny Gentle and his group ». Dommage. Johnny était déjà là, bien installé dans sa chambre. Les Beatles en partageaient deux autres, John et Stuart avec Georges et Paul avec Tommy. Ils eurent à peine le temps de se changer.  Ils firent connaissance avec la star un quart d’heure seulement avant de monter sur scène ! Mais tout se passa bien. Les morceaux prévus par Johnny avaient été répétés des dizaines de fois. Il y avait du  Buddy Holly’s, du Elvis bien sûr, du Ricky Nelson, Clarence Frogman, Eddie Cochran’s et les autres… Pour qu’ils fassent « groupe » et aussi pour les remercier, Johnny offrit à chacun un tee shirt noir de bad boys.

THE SOURCE - The Savage Young Beatles - 20 May 1960 - Town ...
Johnny Gentle et Georges Harrison

Le reste de la tournée se passa le long des côtes nord de l’Écosse, dans les Highlands. Ils partageaient à peu près tout, le Van, les hôtels, les restaurants, et bien entendu la scène. Ils devinrent de vrais amis. John aida Johnny à achever une chanson : I’ve Just Fallen For Someone. Parfois, lorsque Gerry Scott, le chauffeur de la tournée, était trop saoul, Gentle prenait le volan. Mais lui-aussi aimait le produit. Un soir, après le concert au Dalrymple Hall, un peu fatigué, embué par les vapeurs d’alcool d’une soirée bien arrosée, il précipita le Van contre une Vanguard décapotable. Tommy Moore prit l’intégralité du matériel dans la figure et perdit une dent. Mais, le lendemain, il était sur scène, à saint Thomas Hall, à l’extrême nord de l’Écosse, défiguré, mais présent. Au bout d’une semaine, la bande commença à fatiguer par le rythme des concerts, des trajets en Van, des nuits courtes, et des abus d’alcool et de cigarettes. En plus, ça finissait par coûter cher. Le petit pécule que leur avait donné Larry Parnes avait fondu comme neige au soleil. Ils avaient beau appeler, l’argent n’arrivait jamais. Ils durent quitter le Royal Station Hôtel sans payer l’addition. La fête tourna à la galère : jouer des heures devant des audiences souvent clairsemées, toujours pleines de bière et les poches vide. Il était temps que le Scottish tour prenne fin.

Herr Koschmider – juin 1960. 28 mai, back to square one, Liverpool, plus pauvres, plus maigres que jamais. Assis sur un strapontin, à l’arrière d’un bus impérial, Paul regardait l’état des troupes : Pitoyables ! Georges était écroulé sur l’épaule de Tommy, lui-même avachi sur la vitre. Stuart dormait sur la banquette, les yeux cachés derrière ses lunettes noires.  John observait ses doigts usés par les ampoules, couverts de sparadraps. Les visages étaient creusés par les nuits sans sommeil et les corps amaigris par les repas pris en vitesse. Ils n’avaient plus un sou en poche. Étaient-ils partis pour ça ? John lui dit que le chemin serait long, mais que la gloire les attendait. Ils seraient un jour les plus grands, plus grands qu’Elvis. Paul l’espérait.  Stuart et surtout Tommy en doutaient sérieusement. En plus de ses kilos, le batteur avait perdu une dent et il était le plus endetté : il devait des sous à tout le monde et était sur le point de laisser tomber ! Il fallait vite une idée pour rebondir. Il était hors de question pour John d’abandonner. Il proposa de changer le nom du groupe : The Beatles, c’était plus simple et ça mettait en lumière leur côté rythmique : the beat. Tommy doutait que ça suffisse. Heureusement, Allan Williams leur trouva une place au Neston Institute sur  Hinderton Road, leur promettant, comme il l’avait fait pour le scottish tout,… un bon cachet. Ils furent payés en bouteilles de Coca-Cola. Pour Moore, ce fut l’humiliation de trop : Pas d’argent ? Pas de batteur. Fin de l’aventure. Il claqua la porte. De nouveau, John et sa bande jouèrent avec, derrière eux, un kit de batteries vide. John prenait ça à la rigolade. Au Grosvenor Ballroom, à l’été 1960, il s’adressa au public pour savoir si quelqu’un pouvait les dépanner… Un gros dur imbibé d’alcool se leva et s’installa derrière les cymbales et les tambours de Tommy. D’évidence, il n’avait jamais joué de la batterie. Mais c’était mieux que rien… Moore revint une ou deux fois, puis fut remplacé par un certain Chapman qui partit, lui-aussi, à cause du service militaire. On n’en sortait pas ! Pour sortir de cette valse des batteurs, Paul proposa une solution qui, il l’espérait, provisoire : on pouvait se passer de l’une des trois guitares : une lead et une rythmique, comme les autres groupes, ça suffisait. Il avait quelques notions et pouvait  passer à son tour derrière le kit de Moore ! Les Beatles continuèrent ainsi, mais avec l’enthousiasme des débuts en moins : Williams les plaçaient dans des endroits sordides, comme le New Cabaret Artists Club de Lord Woodbin, une boite de strip-teaseuses. Au moins, ils pouvaient se rincer l’œil.  Les Beatles accompagnaient les filles qui s’effeuillaient devant des bandes de vicelards alcoolisés. Williams sentit que l’on touchait le fond et que ses protégés risquaient de jeter l’éponge. Il leur proposa deux ou trois soirées au Jac, moyennant quelques travaux de peinture ; il avait une idée derrière la tête : pour l’occasion, il avait un invité un type haut en couleurs et veste à carreaux, qui parlait Anglais avec un accent haché venu des haut-plateaux de Silésie : Bruno Koschmider,  un Allemand à la recherche de groupes anglais, pour meubler un de ses clubs de Hambourg.

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Bruno Koschmider

La scène Rock de Liverpool étant très encombrée, des groupes avaient trouvé leur salut en Allemagne, grâce à ce « Herr Bruno ». C’était le cas de Derry and the Seniors qu’il avait fait jouer au Kaiserkeller. Le son British avait eu un certain succès et Herr Bruno cherchait de quoi animer les soirées d’un autre club : l’Indra, un cabaret sordide spécialisé dans les jolies filles prêtes à de se dévêtir. Allan avait vu une chance pour ses protégés, habitués aux strip-teaseuses. En attendant, direction le Grosvenor Hall : ils étaient à l’affiche en alternance avec Gerry and the Pacemakers, avec qui ils jouaient quelques morceaux. Souvent, l’alcool et la chaleur aidants, des bagarres éclataient. Un soir de juillet, deux bandes rivales s’étaient données rendez-vous au Grosvenor. La musique n’était pas vraiment leur truc. Ils avaient décidé de discuter à grand coups de manches de pioche et de canettes de bières. Les plus agités montèrent sur la scène désertée par les Beatles qui s’étaient repliés en coulisses. Mais Paul veillait sur son ampli : un Elpico qu’il avait payé une fortune ! Pas de quoi en racheter un neuf. Alors il est remonté sur la scène où un gros type l’attrapa par le col : « si tu bouges mon garçon, t’es mort… » Il ne bougea pas, sauvant sans doute sa peau. Le type, complètement sec, finit par s’effondrer sur les lattes de bois, libérant Paul par la même occasion qui en profita pour mettre l’Epilco à l’abri. C’était ça le Grosvesnor Hall : des bagarres, des filles, du Whisky et du Rock-and-Roll.  Les voisins, d’ailleurs, n’en pouvaient plus du boucan qui ramenait toute la racaille du quartier. Plusieurs concerts furent annulés, conduisant le gérant à revenir à des musiques plus traditionnelles. Les Beatles durent trouver un nouveau point de chute.

Pete Best – août 1960. Le salut vint de la Casbah, une salle en sous-sol aménagée en 1959 par une certaine Mona Best. Les Quarrymen y avaient joué brièvement en 1959 ; mais ça n’avait pas duré en raison d’un différent sur la paye d’un batteur de passage Ken Brown. 

The Quarrymen on the opening night of the Casbah Coffee Club, Liverpool, 29 August 1959
Paul et John à la Casbah en 1959

Mona était une femme mûre, souriante, chaleureuse, qui accueillait chez elle des groupes de Rock. Car cette House-wife aux beaux cheveux noirs, malheureusement enserrée dans un chignon sévère, s’ennuyait. Elle avait épousé en 44 dans les vapeurs orientales des Indes, un certain Johnny Best, organisateur de combats de boxe qui voulait conquérir l’Angleterre.  En 45, Mona dut abandonner ses études de médecine pour suivre son mari  à Liverpool, où ils s’installèrent dans une maison modeste. Mona avait un fils d’un premier mariage : Randolph Peter, un garçon charmant qui portait encore le nom de son père : Donald Peter Scanland, officier de marine mort pendant la guerre. Grâce à une mystérieuse entrée d’argent, les Best déménagèrent en 54 dans une large maison victorienne au numéro 8 de Hayman’s Green. Peter avait alors 13 ans et avait découvert le Rock. Mona lui avait acheté une batterie et Peter s’était aussitôt passionné pour les baguettes, les cymbales et les peaux de tambour. Les combats de boxe éloignèrent Johnny du foyer, laissant Mona dans une maison trop grande avec son fils. Madame Best, qui voulait que Peter rencontrât des jeunes de son âge, eut une idée lumineuse : elle avait vu un reportage sur la BBC sur club londonien du quartier de Soho où jouaient des groupes à la mode. Mona monta aussitôt la Casbah, véritable paradis des premiers artisans du Rock de Liverpool qui avaient enfin trouvé un point de chute : il était temps ! La vague Elvis avait fait des ravages et la ville fourmillait de petites formations en mal de scènes. Cette effervescence avait donné naissance à un son particulier : le Merseybeat, du nom du fleuve qui traverse la ville avant de se jeter dans la mère d’Irlande. Mona devait trouver une solution : le Lee Stewart Quartet venait de lui claquer dans les mains et Georges lui avait proposé une solution de rechange : les  Beatles. Mona fut trop heureuse de cette solution providentielle. Mais, comme Williams, elle avait exigé que les Beatles troquassent leurs guitares et leurs amplis contre des pinceaux et des pots de peinture pour rafraîchir les murs dans un beau vert sombre. Bien sûr Stuart et John s’étaient aussitôt mis à la tâche et, le 6 août 1960, ils jouaient devant 300 personnes, dans les fumées épaisses et les odeurs de sueur. Comme souvent, il n’y avait qu’un seul microphone, un petit ampli et toujours pas de batteur. Mais c’était l’occasion de remplir chaque poche de 15 shillings. Une fortune. Il y avait un autre groupe programmé en alternance : les Black Jacks, dont le batteur n’était autre que le fils de Mona : Pete Best. Paul et John furent impressionnés, non-pas par son jeu, mais par le set magnifique sur lequel il jouait. La Casbah fut, en attendant mieux, une véritable bénédiction dans le parcours jusque-là chaotique des quatre Beatles.  
Bruno Koschmider avait rappelé Allan Williams : s’ils le souhaitaient, les Beatles étaient les bienvenus à Hambourg. Mais il voulait cinq musiciens avec un batteur. Williams en parla à John. Bien sûr, ça leur garantissait plusieurs dizaines de dates et les cachets qui allaient avec. Il en parla aussi à Cyn qui ne fut guère enchantée. Tante Mimi, qui ne se relevait pas de la mort de sa sœur, voyait sa dernière famille partir. John lui promit de l’appeler chaque semaine. Jim Mc Cartney rêvait d’autre chose pour son fils.  Seule Louise Harrison était ravie pour son fils. Mais Georges était encore mineur et, en toute rigueur, ne pouvait pas travailler à l’étranger. Quant à Stuart, il suivait ses cours aux Beaux Arts et n’avait pas abandonné l’idée de vivre de sa peinture. Mais bon, c’était l’opportunité de partir ailleurs, de s’extraire de Liverpool, de découvrir la vie et de faire rire des filles… Paul apprit que les Jacks étaient sur le point de se séparer, laissant Pete sans emploi. Une aubaine ! Le lendemain, il lui proposa de se joindre à eux. Après un simulacre d’audition, il était dans l’aventure. Ils signèrent avec Herr Bruno.

Hambourg 1960. Hambourg.Ville de briques et de Rock, aux ruelles parfumées par les urines de tous les marins de la terre, aux avenues électriques inondées d’alcool, au port industriel aux mille tentations. Hambourg était la Liverpool allemande. Ou peut-être était-ce l’inverse ? John, Paul, Georges, Stuart et Pete, encore des enfants, partaient dans ce lieu de perdition, sur Reeperbahn, le quartier Sankt Pauli, le quartier rouge, le quartier de la bière qui s’habillait la nuit tombée de néons rouge et verts, le repère des ivrognes à la recherche de bagarres et de prostituées que l’on trouvait à profusion dans les maisons de poupées : les Dollhouses. Allan Williams avait donné rendez-vous au groupe devant le Jac. On était le 13 août 1960. Chacun était prêt, à l’heure dite, valise faite, costume repassé. Allan les conduirait lui-même dans cette aventure au volant de son Van. Comme il n’y avait pas de sièges, les Beatles s’étaient assis sur leurs amplis et avaient entassé le matos à l’arrière, les guitares, la basse, le set de batteries et des kilomètres de fils électriques. Allan mit le contact, direction le port de Harwich. Au premier arrêt de bus, ils récupérèrent un Autrichien, Herr Steiner qui leur servirait d’interprète. Le cargo était déjà à quai. Cyn et Louise, très émues, attendaient depuis une heure. Le van arriva vers 13 h 00. John se dirigea immédiatement vers sa douce et tendre. Il eut toutes les peines du monde à s’extraire de ses bras. Louise embrassa chaleureusement son fils et remplit le sac de Georges de petites madeleines. Le van fut ficelé et hissé sur le cargo comme une vulgaire caisse de noix de coco. Puis les amarres furent larguées. Les cinq quittaient leur terre natale pour la première fois. Dans les odeurs d’huile, d’essence et de poissons, les Beatles regardaient l’Angleterre s’éloigner, disparaître, dans la brume, le quai sur lequel deux femmes agitaient un mouchoir blanc. La nuit tomba sur une mer agitée. John fut pris de violents maux de ventre. Il choisit de rester sur le pont pour humer l’air frais. Il se prit quelques paquets de mer sur le visage et son quatre heures finit dans la Mer du Nord. Après 24 heures de mer, ils firent escale aux Pays-Bas et débarquèrent  sur le port d’Arnhem. Pas grand chose à faire, pas grand chose à voir, seulement un mémorial de la guerre où ils se firent prendre en photo par John qui avait repris des couleurs. Il y avait aussi un petit magasin de musique.

The Beatles with Allan and Beryl Williams and Lord Woodbine, Arnhem war memorial, 16 August 1960
Les Beatles aux Pays-bas

La petite troupe alla admirer les instruments, de beaux outils qu’ils ne pouvaient pas encore se payer. Ils restèrent cinq minutes. De retour sur la quai, John était hilare. Il sortit de sa poche un harmonica. « Diable ! Il a volé un harmonica ! soupira Allan. On va tous finir en prison avant d’arriver à Hambourg.  » Le 17 août, Hambourg était en vue. Le Van fut descendu comme il était monté, au bout d’une corde. Il s’engagea dans les avenues, se faufila dans les ruelles qui donnaient sur le Reeperbahn. Aux travers des vitres, s’étalait toute l’exubérance de la ville, les lumières aveuglantes des devantures, des parterres de prostituées, des échauffourées, partout des hommes titubants, certains effondrés dans les caniveaux. Le Van stationna devant le Bambi kino, un établissement grisâtres qui faisait la part belle aux affiches de films de filles dénudées. Les Beatles dormiraient là, derrière l’écran, dans une chambre de 10 mètres carrés dans laquelle des lits superposés avaient été installés. John et Stuart d’un côté, Paul et Pete de l’autre, Georges sur un lit séparé. Bruno Koschmider entra dans ce qu’il fallait bien appeler le dortoir. Il regarda Georges d’un air interrogateur :  » Wie alt bist du ?  » fit-il. 18  ans. Pas convaincu, Herr Bruno sortit sans dire un mot. Georges ajouta  « … en février prochain ». Après ces longue journées de voyage, les Beatles avaient faim. Il n’y avait rien pour cuisiner. Le mieux était d’aller  sur le port, avec les quelques shillings qu’ils avaient en poche. Sur le large remblai bordé de maisons de maîtres, les odeurs, le bruit des cornes de brume et des vagues éclatant  sur la jetée, l’humidité des embruns venus du large qui tapaient les visages rappelaient à tous le port de Liverpool. Il y avait des vendeurs à la criée et des pécheurs à la ligne qui remplissaient des bassines de poissons frais, sous l’œil gourmand des goélands argentés et des mouettes.  Les cinq  tombèrent sur la société des marins britanniques. Un peu de lait chaud fit du bien. La nuit tombait et il était temps de retourner dans leur dortoir sinistre. La nuit fut calme et, pour la première fois depuis la maison, reposante pour John débarrassé enfin des roulis de la Mer du Nord. Par chance, il n’y avait rien à l’affiche du Bambi Kino ce soir-là. Le lendemain fut consacré aux dernières mise au point. Il ne fallait pas se rater. Ils restèrent la journée dans le dortoir pour répéter et caler les instruments. Ce fut Allan qui leur fit signe de se préparer. On les attendait au numéro 58 de la Grosse Freiheit avenue, dans une battisse de rouge vêtue qui portait le nom exotique d’Indra. Il était déjà 20 h 00. Cuirs enfilés, les Beatles furent conduits par Herr Bruno dans ce qu’il appelait « les coulisses », en fait un petit couloir mal éclairé d’où les cinq purent admirer sur un parterre de fleurs les filles s’effeuiller. Mak the show boys ! Ce fut John, Rieckenbacker en bandoulière, qui ouvrit la voie vers la petite scène où la dernière Mädchen ramassait encore ses dessous en dentelle. Il y avait une vingtaine de clients, la plupart des marins accompagnés de prostitués, perdus dans leur verre de bière. John s’installa au micro central et commença : « Bonjour je suis John Winston Lennon. Winston comme le marin, pas le premier ministre. » Seul un marin saisit la blague. Herr Bruno n’avait, quant à lui, pas apprécié. Le mieux était de passer à autre chose et vite : John gratta  les premiers accords du standard de Chuck Berry, emplissant enfin les murs de l’Indra de Rock and Roll  : Let me hear some of that rock ‘n’ roll music ; Any old way you choose it ; It’s got a back beat, you can’t lose it ; Any old time you use it ; It’s gotta be rock ‘n’ roll music ; If you wanna dance with me…  Koschmider se dérida un peu. La clientèle visiblement appréciait. Les Beatles jouèrent 4 heures, ce 17 aout 1960, en alternance avec deux strip-teaseuses. Ils répétèrent la séquence les sept jours suivants, puis les sept jours qui suivirent et bientôt ils firent partie de ce décor moite parfumé au tabac à pipes. La paye n’était pas glorieuse, mais après tout ils devaient faire leurs preuves. Filles, bières et Rock and Roll remplirent le quotidien du groupe. Comme en Angleterre, les voisins finir par se plaindre du boucan ! La police débarqua et, 48 nuits plus tard, le premier octobre, l’Indra ferma ses portes. Koschmider déplaça sa petite troupe de musiciens et d’effeuilleuses de quelques blocs, au numéro 36 de la même avenue où était posé le  Kaiserkeller, déserté par Derry et sa bande. Nous étions le 4 octobre 1960.

Poster for The Beatles at the Kaiserkeller, Hamburg, 1960 ...

Et le cycle se répéta : moins soutenu, car ils jouèrent en alternance avec de vieilles connaissances : Rory Storm et ses Huricanes ! Petit à petit, John et sa bande firent parler d’eux. Ce son particulier qui sortait de leurs amplis attirait chaque soir un public plus nombreux, plus jeune aussi. L’Allemagne, meurtrie par les années de guerre, avait aussi besoin de cet air frais. Voyant ses poulains installés, Allan Williams rentra rassuré à Liverpool. Avec ce départ de leur manager, le temps des bonnes manières venaient de s’achever. Le milieu du sexe et de la dépravation finit par leur coller à la peau. ici, tout était permis, sans retenue, jusqu’au bord du gouffre.

Après les concerts, vers les 4 heures du matin, lorsque la dernière fille avait rangé sa culotte et le barman ses dernières chaises, les Beatles allaient se perdre dans les rues encore animées de Saint-Paul. Il y avait des filles aguicheuses qui tapinaient sous les néons, de la bière à profusion et bien sûr, à chaque coin de rue, de la viande saoule qui souvent cherchait la bagarre. Un soir d’octobre, Stu et John était sur le port couvert de brume, à l’entrée d’un bar. Un homme urinait sur un réverbère non-loin de là en engueulant la terre entière. Un groupe de trois marins titubants venait de descendre d’un cargo et se dirigeait vers les deux amis. Fut-ce un regard un peu trop appuyé qui déclencha  la rixe ? En tout cas, Stu ne vit pas venir un sale coup au visage. Il s’effondra sous les rires enivrés des trois inconnus qui s’éloignaient déjà. Sa tête avait heurté le béton de la jetée et il était inconscient. John le prit dans ses bras et le secoua en lui parlant doucement. Au bout d’une dizaine de minutes, il parvint à le réveiller. Stu émergea des brumes et se prit la tête dans les mains : de violents maux de tête l’obligeaient à fermer les yeux et se presser les tempes. Il était temps de rentrer dormir. John l’aida à se lever et ils rentrèrent au Bambi-kino où Stu perdit à nouveau connaissance.

Klaus et Astrid – Hambourg octobre, 1960. Dans fumées épaisses du Kaiserkeller, dopés aux bières et aux amphétamines, les cinq garçons, soirs après soirs, écumèrent tout le répertoire du Rock-and-Roll face à un public de plus en plus enthousiaste. Les marins avaient fait place à le jeunesse de Hambourg attirée par la fraîcheur de cette musique venue d’ailleurs. Un type bizarre vint un soir s’égarer dans ce repère de débauches. Il dénotait avec le décor, plus sophistiqué, plus élégant, efféminé, avec une coupe au bol qui lui donnait un air juvénile. Il s’appelait Klaus Voorman. Il traînait dans le quartier saint Paul et avait été attiré par l’énergie dégagée par Rory Storm, cette musique endiablée qui s’échappait du Kaiserkeller et inondait l’avenue. Intrigué, il avait poussé la porte de cet antre du Diable, avait descendu prudemment l’escalier qui menait vers l’enfer, puis s’était assis à une table, entre deux types costauds harnachés de cuirs et gavés de bières.  Klaus avait été impressionné par Rory Storm ; il fut littéralement envoûté par les Beatles. Les cinq blousons noirs proposaient un son d’un nouveau genre, assez simple mais tellement explosif, débordant d’énergie, quelque chose d’inconnu en Allemagne. Le chanteur semblait être le leader, mais il y a avait aussi les autres, les deux guitaristes qui reprenaient les chœurs, le bassiste aux lunettes noires qui parfois tournait le dos au public et le batteur flegmatique, un ensemble d’une homogénéité parfaite, d’une puissance communicatrice. Klaus, hypnotisé, avait écouté jusqu’à la dernière note. Les projecteurs avaient fini par s’éteindre et il était rentré dans ses beaux quartiers, tourneboulés. Le lendemain, il était là, au plus près de la scène. Et puis le soir suivant et encore les sept qui suivirent. Le huitième soir, il avait attendu le bon moment et s’était invité au bar où les musiciens sirotaient une bière. Il avait offert une tournée, une seconde et était entré dans leur intimité. Il devint leur ami. Klaus avait une amie très chère : Astrid. Il voulait lui faire partager sa découverte et l’avait trainée dans son nouveau monde. C’était un ange qui descendait en enfer, une muse de 20 ans, réservée, cheveux blonds coupés courts, pommettes saillantes qui s’assit un peu en retrait, aux côtés de Klaus, jetant à droite et à gauche des regards inquiets, sur les badauds, les jeunes filles, les marins et puis sur ces types mal-élevés en jeans et en bottes de cow-boys, qui délivraient une musique si violente, loin de son univers psychédélique. Elle n’avait rien vu de tel. Son regard balaya la scène, en commençant par la gauche où Paul et Georges étaient rassemblés au micro, puis au centre où John hurlait le premier couplet de Mister Postman, et finalement sur la droite où se trouvait Stu, un ange nébuleux qui tournait le dos, cigarette au bord des lèvres, une mèche noire couvrant son visage, un visage d’enfant qui se donnait des airs méchants avec des lunettes de soleil. A la fin du concert, Klaus présenta Astrid à John, Georges et les autres. Mais ce fut Stu qui eut le droit au plus beau sourire. Elle invita le groupe à boire un verre. Mais loin d’ici.

Les Beatles montèrent dans une voiture de luxe avec chauffeur, capable d’embarquer les cinq musiciens et leurs nouveaux amis. La Mercédès s’extrait rapidement  de saint Paul et roula vers les beaux quartiers. Elle s’arrêta devant la façade bleutée d’un lieu littéralement envouté où pénétraient des individus plus étranges les uns que les autres. La petite troupe sauta sur le trottoir et entra à son tour. Enveloppées dans une épaisse fumée, les serveuses en jupette à pailletes portaient sur des plateaux des breuvages étranges, de toutes les couleurs. Des êtres incroyables peuplaient cet endroit : des lesbiennes démonstratives, des artistes sophistiqués, des personnages de théâtre. Stu ne pensait pas qu’un tel endroit existât. Et pourtant, il eut le sentiment d’être dans son univers. C’était ça qu’il cherchait depuis tant d’années, ce monde d’artistes d’avant-garde, débarassé des clichés, de la bien séance, ces créatures laissant libre-court à leurs pulsions. Les autres ne burent qu’un verre, mais Stu décida de rester, en compagnie de Klaus et d’Astrid. Il discutèrent longtemps, reconstruisant le monde autour d’eux. Puis Klaus, fatigué, prit congé. Astrid et Stu se retrouvèrent seuls au milieu de la foule. Ils ne parlèrent plus, ou très peu, se contentant du regard de l’autre. Stu rentra tard, ce soir-là, au Bambi-Kino.

The woman who gave the Fab Four their style | Express.co.uk
Astrid Kirchherr et Stuart

Au Kaiserkeller, la présence d’Astrid ne passat pas inaperçue. L’endroit était fait pour les marins en escale, sûrement pas pour ce type de fille distinguée. Elle arriva assez tôt, alors que Rory Storm s’agitait encore sous les projecteurs. Elle s’installa à droite de la scène, attendant patiemment l’entrée en scène de Stu et sa bande. A 20 heures précises, les guitares sortirent les premiers accords de Roll over Beethoven. Mais Stu n’y était pas, loupant les reprises, se trompant de tonalité, agaçant Paul qui ne supportait plus son amateurisme. Stu faisait face au public, ou plutôt à son public. Il avait pour l’occasion enlevé ses lunettes de soleil, laissant son regard charmeur fusillé sa victime consentante. Le concert achevé, Astrid s’invita dans les coulisses puis emmena Stu. John regarda inquiet le couple s’éloigner. Ça ne sentait pas très bon. Il avait tout de suite identifié dans cette idylle quelque chose de particulier. Astrid n’était pas une fille comme les autres, comme celles qui avaient défilé depuis des mois dans son lit et qui le matin disparaissaient. Stu risquait de lui échapper. Soir après soir, le même scénario se répéta. Stu rentrait de plus en plus tard, puis il ne rentra plus. On le voyait réapparaître dans  la matinée ou le soir juste avant le concert et même après les premiers titres. Paul était au bord de la crise de nerf. Il n’avait jamais aimé cet ami imposé par John, d’autant plus qu’il n’était pas au niveau. A plusieurs reprises, il dut abandonner sa guitare et passer à la basse. Lorsqu’il le voyait traverser la piste de danse du Kaiserkeller, la tête embuée, il le fusillait du regard puis lui tendait son instrument d’un geste rageur qui ne laissait place à aucune équivoque, qui disait : « décidément, je ne t »aime pas ».  John état là heureusement pour calmer le jeu et le concert reprenait. 

Stu s’installa chez Astrid au cœur des beaux quartiers de Hambourg. Elle était photographe et avait affiché dans son petit appartement de nombreux clichés en noir et blanc. Stu tomba sous le charme de ces photos qui racontaient les nuits de Hambourg. Ces deux là étaient faits pour se rencontrer, d’une complète complicité artistique, chacun dans son domaine, lui peintre surréaliste, elle photographe d’avant-garde. La vie de Stu ne se construirait pas autour du Rock and Roll.Il l’avait toujours su.

Astrid installa un petit atelier dans les combles de son appartement où Stu, pour la première fois depuis qu’il avait quitté Liverpool, pu déballer son matériel de peintre : des pinceaux, des palettes, des couteaux et des toiles qui n’attendaient plus que ses paquets de gouaches étalés à mains nues. La frustration accumulée pendant des mois se transforma en une véritable frénésie artistique : il se mit à peindre du matin au soir, ne s’interrompant que pour manger où faire l’amour à sa muse. Le Kaiserkeller, le Bambi Kino étaient déjà bien loin. Les Beatles n’étaient plus que quatre sur scène. Stu tenta sa chance au Beaux Arts de Hambourg et fut admis : une vraie victoire, une vraie reconnaissance. John en fut le premier informé. Il lui annonça, par la même occasion, la fin de son aventure « Beatles ». John ne fut pas surpris. Il fut désolé et agacé à la  fois. Désolé, parce qu’il était persuadé que Stu allait louper le train de la gloire. Car, comme il le disait si souvent, « ils seraient les meilleurs, connus dans le monde entier. Ils iraient jusqu’au sommet, bien plus haut qu’Elvis ». Stu le savait. Mais il s’en fichait. Il ne cherchait pas la gloire mais le bonheur et il l’avait trouvé. C’était comme ça. La musique, ce n’était pas son truc, c’était le truc de John. Agacé, parce qu’il était persuadé qu’Astrid lui avait volé son ami, son meilleur ami. Était-il jaloux de cette femme qu’il croyait sournoise et pourtant si douce ? Il eut toutes les peines du monde à l’accepter dans son univers. Il ne lui montrait aucune affection. Mais Astrid sut trouver les mots et, petit-à-petit, John ouvrit sa carapace et laissa Astrid s’installer dans son paysage. Il comprit alors toute la tendresse dont était capable cette femme amoureuse et les raisons pour lesquelles Stu avait si vite cédé à ses charmes. Ils prirent un verre tous les trois, puis John accepta de visiter l’appartement d’Astrid. Il passa de longues minutes à contempler les dizaines de photographies étalées sur les murs ou accrochées sur des fils par des pinces à linge : il n’avait jamais rien vu de tel : des personnages incroyables habillés d’ombres et de lumières, les murs écorchés de Hambourg, le port sous la brume, un groupe de marins hagards regardant au large, des pécheurs semblant égarés sur la jetée, la foule du marché aux poissons… Astrid voulait prendre des photos du groupe. John aussitôt accepta. Rendez-vous étaient pris le lendemain. Elle les voulait en blousons noirs, en bottes de cow-boy, avec leurs instruments. Elle voulait que jaillissent des images leur côté rebelle, vilains garçons mal-élevés. Ils n’eurent pas à forcer leur nature.

THE SOURCE - The Savage Young Beatles - November 1960 ...
Beatles Astrid Hambourg

Stu voulait se fondre dans le monde si raffiné d’Astrid. Et les cheveux gominés coiffés vers l’arrière ainsi que les blousons noirs n’en faisaient pas partie. Elle lui proposa des vestes psychédéliques de Klaus et lui coupa les cheveux en les coiffant vers l’avant. Cette nouvelle coupe fit fureur au Kaiserkeller : Georges l’adopta, puis Paul et enfin John. Seul Pete conserva sa banane à la Elvis. Stu faisait maintenant partie du public et Paul s’installa définitivement à la basse.

Expulsion – le 21 novembre 1960 – Cinquante nuits infernales, cinquante nuits à user ses doigts sur les cordes et la voix dans le microphone. John était excédé par le rythme infernal imposé par Herr Bruno.  « Même plus le temps de pisser ou boire une bière ! » soupirait-il. Paul avait des ampoules plein les mains et Pete ne pouvait plus tenir ses baguettes. Seul Georges semblait tenir le coup. John finit par se plaindre. Herr Bruno lui conseilla les remèdes d’Ursula, l’une de ses streap-teaseuses. Elle leur proposa de petites pilules bleues aux effets qu’elle disait « miraculeux ». Paul les tourna dans tous les sens l’air dubitatif. Ils en avalèrent chacun trois. En effet… Remontés comme des ressorts, on ne les arrêta plus : ils jouèrent pendant des heures, sans ressentir la moindre fatigue. Les doigts écorchés n’étaient plus qu’un mauvais souvenir et ne faisaient en tout cas plus obstacle aux sets interminables. Bières, amphétamines et cafés : le cocktail miracle qui dorénavant accompagnait leurs nuits. Mais bientôt, le sommeil disparut et l’appétit aussi. Paul commença à s’inquiéter. Il avait encore perdu quelques kilos. Le groupe ne pouvait pas continuer ainsi. Il fallait quitter le Kaiserkeller, ce bagne à musiciens où ils risquaient de laisser leur peau. John connaissait les Jets de Tony Sheridan qui jouaient un peu plus loin, au Top Ten, un club plus haut de gamme, au numéro 136 du Reeperbahn. Le patron, un certain Peter Eckorn, cherchait un groupe pour remplacer ses Jets qui voulaient rentrer en Angleterre. La rumeur disait qu’il ne serait pas fâché d’accueillir les Beatles qui commençaient à avoir une bonne réputation. Cette rumeur arriva aux oreilles de John qui vit là l’occasion de franchir une nouvelle étape dans sa conquête de la gloire.  John se rendit discrètement auprès d’Eckorn : le Top Ten offrait de bien meilleures conditions, une meilleure acoustique, une bonne paye, une clientèle généreuse sur les pourboires et surtout un rythme de travail moins soutenu. Un accord verbal fut vite trouvé. Ils termineraient leur engament au Kaiserkeller puis continueraient au Top ten. Herr Bruno, bien entendu, eut vent de la manigance qui se jouait dans son dos. Il était furieux. Voilà comment ces ingrats de Beatles le remerciaient ! Il n’avait pas l’intention de se laisser faire, ni par ces Anglais de malheur, ni par cet arriviste d’Eckorn. Et il savait comment faire capoter ces plans que l’on échafaudait en cachette  : Georges était trop jeune pour travailler ! Il n’aurait 18 ans que le 29 novembre suivant. Usant de ses relations, il en informa l’administration. Une descente de police au Bambi Kino sonna le glas de l’aventure : un administrateur civil remit à Georges l’injonction de quitter immédiatement le territoire. La mort dans l’âme, il fit ses valises, sous les yeux désespérés du reste du groupe. Herr Bruno avait gagné… Astrid et Stu le déposèrent dans le premier train pour le port de Hook au Pays-bas. Le 21 novembre 1960, chargé d’un matériel conséquent : un ampli acheté à Hambourg, une guitare et plusieurs valises, il prit le bateau pour l’Angleterre. 24 heures plus tard, il était de retour à Harwich où un autre train le ramena à Liverpool. Dans le couloir, assis sur son ampli, entouré de ses affaires et de militaires complètements saouls, il laissa échapper deux ou trois sanglots en pensant à ses amis restés en Allemagne. En plus, il était sans un sou, l’intégralité de sa fortune étant passée dans les billets de trains et les notes de taxi.

Paul, John, et Pete restaient donc seuls. Ils avaient des obligations contractuelles au Kaiserkeller pour neuf dernières représentations, soient jusqu’au 29 novembre, toujours en alternance avec Rory Storm et ses Hurricanes. Privés de leur Lead guitare et de leur bassiste historique, en froid avec Herr Bruno, ils assurèrent le minimum. La première au Top Ten approchait… La fin du contrat au Kaiserkeller était également synonyme de déménagement. Dans la soirée du 28, après le concert, Paul et Pete allèrent récupérer les dernières affaires au Bambi Kino. Il faisait déjà sombre dans la chambre et il n’y avait plus de lumière. Paul fouilla dans ses poches. Il y trouva un préservatif et un briquet. Il enflamma le préservatif et l’accrocha à un vieux clou planté dans le mur. Ils rassemblèrent quelques sacs et quittèrent le Bambi Kino. Le lendemain, la police débarquait : Herr Bruno avait porté plainte pour tentative d’incendie criminel. On présenta un mandat d’arrêt, on leur laissa cinq minutes pour prendre leurs affaires et ce fut encadrés de deux officiers de la Polizei que Pete et Paul furent conduits en prison. L’expulsion était tout proche. Le premier avion pour Londres était pour eux. Le 1er décembre 1960, ils étaient de retour à la case départ, aussi pauvres qu’ils étaient partis. A Hambourg, ne restaient que John et Stu. John continua un peu avec d’autres groupes, mais sans enthousiasme. A l’approche de Noël, il préféra jeter l’éponge et rejoindre lui aussi l’Angleterre.

Tout ça pour ça ! Des heures sur scène, les amphétamines, des litres de bière pour se retrouver à nouveau sur le port de Liverpool, les yeux dérivant sur la houle noire de Blackpool, les rêves de gloire et un ami en moins. Ni Georges, ni Paul, qui avaient commencé de petits boulots, ne savaient qu’il était rentré. Dépité, John erra seul, quelques jours, dans les faubourgs de la ville, sans toucher sa guitare qui avait retrouvé sa place chez  Mimi. Il n’y avait d’ailleurs que sa Tante pour se réjouir. Il ne chercha pas à contacter les autres Beatles. Il n’était plus sûr de rien. Les boites de strip-teases, les bagarres, les marins éméchés, était-ce cela qu’il voulait ? Il avait besoin de temps, pour réfléchir. L’ambiance ici avait changé. les bananes aveint disparu. Apache des Shadows faisait un carton et tous les groupes cherchaient à les imiter, à jouer cette musique soporifique des anciens musiciens de Cliff Richard que John exécrait. Les Shadows étaient trop propres sur eux dans leur costume de premier communiant. Ils se balançaient sur scène comme des métronomes, bien loin de l’énergie explosive que dégageait les Beatles. Y avait-il encore une place pour le Rock-and-Roll à Liverpool ? Pas sûr… Il se rendit finalement chez Allan Williams. Il avait besoin des conseils du manager. Ce dernier avait cherché à monter à Liverpool un clone du Top Ten pour les groupes qui, comme les Beatles, rentraient de Hambourg. Mais la boîte avait été détruite par un incendie avant même son ouverture, fermant l’une des dernières scènes possibles aux  Beatles. Allan conseilla à John d’aller voir du côté de la Casbah.

Décembre 1960 –  Casbah again. John contacta Pete qui en parla aussitôt à « Maman ». Elle fut emballée. Quand il ne restait plus rien, il restait toujours la Casbah ! John rassembla les forces vives, ou plutôt ce qu’il en restait, et une date fut rapidement trouvée pour le premier concert des Beatles. Mais il restait un problème à régler : Stu était toujours à Hambourg avec Astrid et Paul ne voulait pas assurer définitivement l’intérim. Il fallait trouver rapidement un bassiste. Pete proposa de puiser à nouveau dans le vivier des Black Jack : Chas Newby fut embarqué dans l’aventure. Chacun reprit sa place et enfin les amplis furent branchés, prêt à cracher du Rock-and-Roll sur les murs de briques des sous-sols de Madame Best. Ils s’étaient faits un nom à Hambourg, mais était inconnu à Liverpool. Il fallut courir les rues pour coller quelques affiches et bientôt la Casbah fut pleine. Le bouche à oreille avait fait son œuvre. La réputation de John et de sa bande s’était échappée des sous-sols trop petits de la Casbah et s’était répandue dans les rues alentour avant d’inonder la ville.  Bientôt, on refusa du monde. Les Beatles s’étaient fait un nom dans l’univers pourtant bien encombré des groupes de Rock.

Poster for The Beatles at Litherland Town Hall, Liverpool, 27 December 1960

Allan Williams avait de son côté dégoté un nouveau plan : non-loin de Liverpool, à Litherland, une ville portuaire, se trouvait une salle de spectacles qui proposait un set pour un groupe de Rocks. Une super opporunité ! Ils reprirent les pots de colle et allèrent badigeonner les vitrines de la ville. Beatles était tracé en larges  lettres rouges, tout en haut de l’affiche.  Le 27 décembre 1960, un large public fut au rendez-vous. Le propriétaire avait cru intelligent d’indiquer sur l’affiche qu’ils arrivaient de Hambourg ! Du coup, tout le monde s’attendait à voir jouer un groupe allemand. On fut surpris de leur Anglais presque parfait coloré seulement aux accents hachés des faubourgs Liverpool. Les premières notes jaillirent des guitares, mettant en mouvement la foule jusque-là immobile. Pour la première fois, John eut le sentiment qu’il se passait quelque chose. Avec les heures de live, ils étaient devenus bons, des pros, bien meilleurs que Cliff et ses Shadows. Ils étaient déjà des stars locales à Hambourg et le devenaient enfin chez eux. Les premiers rangs, presqu’exclusivement féminins, ne dansaient plus, mais s’entassaient le plus près possible de la scène. Paul fut étonné de constater que certaines connaissaient leur nom !

De part et d’autre des rives boueuses du  Mersey, on commençait à les réclamer. Les dates s’accumulèrent dans le calpin d’Allan qui leur proposait maintenant un concert chaque soir. Outre le calpin, les poches aussi se remplirent. N’ayant plus le temps d’assurer la logistique, ils décidèrent de faire appel à un ami commun de Paul et de Pete : Neil Aspinal. Il fut chargé de s’occuper de toute la logistique et de tenir les comptes. Ce Neil n’était pas un inconnu : il louait une chambre chez Mona. Pete pensait qu’il avait une affaire avec elle, mais il n’était sûr de rien. Paul le connaissait aussi, de longue date : ils s’étaient rencontrés, 5 ans plus tôt, au Liverpoool Institute. Neil avait surtout l’atout majeur de posséder un vieux Van. Il devint leur conducteur attitré, leur Road manager et leur comptable. Le Van était parfait pour entasser les amplis, le set de batteries et tout le reste. Il restait même quelques places assises. A l’origine rouge et gris, il se couvrit bien vite de graffitis laissés par les fans, notamment les filles toujours plus entreprenantes.

La Caverne – Novembre 1960 . A Hambourg Stuart était inquiet. D’un moment à l’autre, il pouvait recevoir la visite de la Polizei et se faire raccompagner à la gare entre deux agents. Il resta un temps reclus, puis reprit progressivement de l’assurance et ses cours aux Beaux Arts. Klaus lui fit découvrir les souterrains de la ville, le monde de la nuit, des endroits pour initiés, peuplés de personnages sortis de films fantastiques. C’était une fête perpétuelle où tout pouvait se consommer à volonté : drogues, alcools et sexe notamment. Stu n’était pas prêt pour ça et se laissa entraîner au-delà du raisonnable. Les amphétamines étaient là pour l’aider à repousser la fatigue et tenir jusqu’au bout de la nuit. Lors de l’une de ces nombreuses fêtes, il fut pris de violentes douleurs aux tempes, comme lors de son escapade nocturne avec John. Il s’effondra sur la scène en se tenant la tête entre les mains. Astrid fut paniquée et se précipita vers lui. Il avait repris ses esprits. l’alerte était passée. Klaus l’aida à le ramener à la maison où il s’effondra sur le lit. Il fallait voir un médecin. Tout de suite ! Astrid en connaissait un sérieux. Dès le lendemain, Stu consultait le spécialiste des maux de tête du quartier. Le médecin lui posa quelques questions dans un Anglais approximatif, puis examina les radiographies de son crâne. Rien d’anormal. Seulement un peu de fatigue. Il n’y avait qu’à voir la tête de Stu, ses énormes cernes autour des yeux pour s’en convaincre. Il n’avait qu’à se reposer un peu et tout rentrerait dans l’ordre. Bon… Le couple sortit du cabinet et monta dans la petite Volkswagen jaune pâle d’Astrid. Elle n’avait pas encore allumé le moteur que Stu sortit une bague de sa poche. C’était une bague de fiançailles. Stu la demandait en mariage. Elle accepta.

L’ordre d’expulsion redouté n’était pas venu. Pour l’instant, Stu avait eu de la chance… Mais pour combien de temps ? Dans la rue, il baissait instinctivement  les yeux dès qu’il croisait un officier. Il n’aimait pas cette vie de paria où il était obligé de se cacher. Le 20 janvier 1961, il se décida : il retournerait un temps à Liverpool, en attendant que les choses se calment. Astrid était désespérée à l’idée de se séparer de Stu, mais elle savait qu’il n’avait pas le choix. Et puis, il fallait tenir compte de sa santé fragile. Le train et le bateau n’étaient sans doute pas adaptés. Elle insista pour lui payer le billet d’avion. Il accepta. Ce fut des embrassades interminables à l’aéroport. Mais l’avion n’attendrait pas. Stu s’arracha des bras d’Astrid et présenta son passeport à l’officier. Trois heures plus tard, il atterrissait à Liverpool. Il sauta dans un bus et une heure encore plus tard, il donnait rendez-vous à John aux Albert docks, la forteresse de fonte, de briques et de pierres qui accueillaient les immenses cargos venus du bout du monde.

18 Historic Photos of the Liverpool Waterfront
Port de Liverpool en 1960

John lui raconta la Casbah et tous les concerts dans les environs. Mais il n’en fit pas trop pour ne pas donner des regrets à son ami. Stu s’aperçut que les Beatles avaient changé de dimension l’amateurisme des débuts avait disparu et ils commençaient à vivre de leur musique. Stu était finalement heureux. Heureux pour John. Des regrets, il n’en n’avait pas. Sa nouvelle vie d’artiste lui convenait bien. Stu s’était mis sérieusement à la peinture et commençait lui-aussi à vivre de son art. Et puis, il y avait Astrid, son double, sa muse, celle qui avait rempli sa vie de couleurs, donner une direction, un sens. Pour rien au monde, il ne changerait, même pour toutes les gloires du monde. Le lendemain, à l’heure du déjeuner, il était sur Mathew street, dans un club habituellement réservé au Jazz, la Caverne, où ses amis donnaient un concert ; encore un sous-sol, particulièrement confiné, où s’entassait, sous les basses voûtes en briques rouges, dans une fumée épaisse, toute la jeunesse de Liverpool. Stu dut reconnaître le chemin parcouru. Paul était passé définitivement à la basse. Stu dut reconnaitre qu’il était bon. Ils étaient maintenant un quatuor. Ce fut à La Caverne que Georges fêta ses 18 ans ! Madame Harrisson était en larmes : son fils n’était plus un enfant. Plus rien ne s’opposait à Hambourg.

Hambourg – Top Ten – Avril 1961. John avait donné sa parole à Eckorn pour plusieurs dates en avril. Le Top Ten offrait de très bonnes conditions et il lui fut facile de convaincre les autres membres du groupe. Ils continueraient donc leur chemin en Allemagne. Stu avait déjà programmé son départ. Il partirait en éclaireur dès le 15 mars.  Avec l’aide précieuse de Klaus, il réglerait les paperasses. Le 20 mars, la bande descendait du train pour fouler de nouveau les pavés de Hambourg. Le premier avril, ils étaient sur la scène du Top Ten. Il était prévu des sets à partir de 19 h 00 jusqu’à deux heures du matin et ce pour les 92 prochaines nuits ! Le contraste était saisissant avec l’atmosphère glauque qu’ils avaient connue au Kaiserkeller. A chaque étape franchie, les parterres qui bordaient la scène se débarrassaient de son petit-peuple  ; la petite bourgeoisie et les filles de bonnes familles remplaçaient les marins, les ouvriers des chantiers et les ivrognes ; la piste se remplissait de tables aux nappes bien repassées où des bougies éclairaient les visages proprets de la jeunesse de Hambourg. Il n’y avait que les Beatles qui ne changeaient, pas toujours couverts de cuirs.

Beatles Top Ten Hambourg

Ce fut un coup dur pour Allan Williams, car cette fois-ci, il ne toucherait pas de cachet : après tout, ils s’étaient débrouillés seuls pour trouver Eckorn. Williams le prit très mal. Mais il se fit une raison : ses petits avaient bien grandi et il n’avaient plus besoin de lui… 

Stu en retrait, ce fut avec Pete que John reprit les virées nocturnes dans les rues mal famées de Hambourg, souvent du côté du port où il y avait de la bagarre. Les
soirs de relâche, ils se promenaient à la nuit tombée, tous les deux, à l’affût de filles à conquérir. Pete était le beau gosse taiseux et John était celui qui cherchait la merde, surtout lorsqu’il était bourré. Il aimait toujours profondément Cynth, mais elle était si loin… Et puis, ces filles d’un soir, ça ne voulait rien dire, c’était juste physique, ça n’engageait pas les sentiments. Le lendemain, il les avait oubliées et téléphonait à Cynth, comme pour soulager sa conscience. Pete, quant à lui, était tombé amoureux d’une strip-teaseuse. Chaque soir, il attendait qu’elle finisse de se déshabiller et l’emmenait en ville. Personne ne savait où… Il rentrait souvent très tard, ou plutôt très tôt : vers 10 heures du matin et s’effondrait sur son lit. Paul n’aimait pas ça : les membres du groupe étaient ensuite décalés pour les répétitions. Car Paul était un peu le gardien du temple : celui qui veillait sur la précision, la qualité du jeu. Son exigence de chaque instant agaçait tout le monde. Mais elle permettait au groupe de progresser et, un jour peut-être, d’enregistrer quelque chose avec une maison de disques.

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Beatles – Top Ten 1961 – Paul – John- Georges – Pete

Tony Sheridan et Ringo Star – 1961. Le Rock-and-Roll était né avec la guitare électrique. Ce fut Tony Sheridan qui la fit entrer dans les foyers britanniques par le biais de la télévision. C’était dans les années 50. Il fut aussi le premier à prendre la route de Hambourg. Les Allemands avaient fait connaissance avec Elvis, Cochran et les autres grâce à Tony. Il avait écumé les bars et les salles de concert, notamment le Star Club où il était maintenant un habitué. Du côté du Top Ten, il avait découvert cinq gamins à l’horrible accent de Liverpool, une bande de bad boys mal-élevés venue des banlieues ouvrières. Il avait aussitôt compris qu’ils étaient du même monde : ils partageaient l’amour du Rock-and-Roll. Il était resté jusque tard dans la nuit. Tony était revenu le lendemain et ils avaient fait connaissance. Il les avait invités au Star Club. Ce fut à cette occasion qu’ils firent connaissance avec Richard Starkey le batteur de Tony.

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Ringo Star en 1961

Richard se faisait appeler Ringo Starr. Il avait joué avec Rorry Storm et les Hurricanes. Il avait la réputation d’avoir été le meilleur sur Liverpool et se fabriquait une réputation à Hambourg. Georges, ce soir-là, n’avait eu d’yeux que pour lui, séduit par la précision de son jeu. L’idée de faire appel à ses services pour pallier aux fréquentes absences de Pete germa dans sa tête. Car Pete, toujours accros de sa strip-teaseuse, n’était pas d’une régularité exemplaire. Sa santé fragile n’arrangeait rien. Il était pris parfois de maux de tête qui le clouait au lit une journée entière. A chaque fois, il fallait parer au plus pressé et, deux ou trois fois, ils avaient joué sans batteur.

En attendant, Tony et les Beatles commencèrent à partager quelques sets, dans les coulisses feutrées du Star Club. Tony avait une connaissance encyclopédique de la musique, du classique au Rock-and-Roll en passant par le Jazz. Il  avait beaucoup à leur apporter. Il leur avait fait découvrir le Rythm and Blues américain, en particulier Little Richard, mais aussi la Country. Paul l’avait rapidement surnommé : l’instituteur. Georges, gourmand lorsqu’il s’agissait de se nourrir de nouveaux accords ou de nouveaux riffs, passa beaucoup de temps avec lui.

Bert Kaempfert était un chef d’orchestre allemand qui avait ses entrées chez Polydor. Un de ses amis se trouvait au Star Club alors que les autres et Tony Sheridan montaient sur scène. Il fut immédiatement séduit par leur prestation. Il y avait un son particulier, quelque chose de nouveau, qu’il n’avait pas entendu chez les autres groupes anglais. Il en parla le soir même à Bert Kaempfert. Celui-ci, plus habitué au classique et au Jazz, se laissa tenter et se rendit au Star Club. Lui-aussi tomba sous le charme. Il leur proposa dans la foulée d’enregistrer My Bonnie, le titre de phare de Sheridan. John était fou de joie : peut-être était-ce la nouvelle phase tant attendue de leur ascension qu’il voulait irrésistible. Il ne fallait pas se louper. Le lendemain, ils étaient dans les studios de Polydor. Sheridan les attendait devant les portes vitrées de l’élégant immeuble du centre de Hambourg. Ils montèrent dans les étages, branchèrent leurs instruments et Tony se chauffa la voix. La troisième prise fut la bonne. Le son Beatles se gravait enfin sur un vinyle pour la première fois. La sortie était programmée pour le 23 octobre.

My Bonnie lies over the ocean, 
My Bonnie lies over the sea. 
My Bonnie lies over the ocean. 
Oh bring back my Bonnie to me

Tony Sheridan and the Beat Brothers (The Beatles)

Merseybeat – juillet 1961. Les Beatles, après 92 représentations au Top Ten, avaient besoin de vacances. Le retour à la maison était dans toutes les têtes, d’autant plus qu’ils n’avaient plus d’engagement sur Hambourg. Stu les accompagna à la gare d’où ils prirent le train pour les Pays-bas. Williams, pas rancunier, leur avait trouvé un point de chute au Saint John Hall de Liverpool, le 13 juillet 1961. Puis, le 14, ils joueraient à La Caverne. En fait de repos, commença une nouvelle série éreintante de concerts, entrecoupée seulement de deux ou trois jours de repos. Paul et John, depuis le temps qu’ils en rêvaient, s’offrirent un break à Paris : John fêtait ses 21 ans. La Caverne devint leur maison. John y retrouva Bill Harry des Beaux Arts. Ils se souvinrent des virées avec Stu au Ye Cracke, le pub sur Rice Street, et au Jacaranda, des filles et des premières expériences. Bill Harry était plutôt branché Jazz. Il avait découvert le Rock and Roll sur le tard avec les stars de Liverpool : Rory Storm et ses Hurricanes. Harry avait quant à lui versé dans le journalisme amateur : il avait toujours sur lui un carnet dans lequel il prenait des notes sur tout ce qui se passait d’intéressant autour de Liverpool. Il voulait écrire quelque chose sur John et ses amis. Il disait que Liverpool était comme la Nouvelle Orléans, mais avec le Rock à la place du Jazz. Une ville foisonnante, une ville de culture à qui il manquait un journal spécialisé. Les articles qu’il soumettait aux quotidiens finissaient invariablement à la poubelle. Alors, il avait lancé le Merseybeat, le magazine de musique dont Liverpool avait besoin. Le premier numéro était sorti le 6 juillet 1961 et, en quelques mois, était devenu la bible des Teenagers. Le soir même, Harry couchait sur le papier les premières lignes d’un article qui allait ancrer un peu plus les Beatles dans le paysage de la ville portuaire, le premier d’une longe série qui ouvriraient les portes de la Une à John et sa bande. Le numéro de novembre 1961 tomba dans les mains d’un élégant propriétaire du plus grand magasin de disque de Liverpool : Brian Epstein. Tout au fond de La Caverne, le 9 novembre, Brian était là pour goûter en Live ce que Merseybeat encensait sur le papier.

Brian Epstein – novembre 1961. Brian était le directeur du secteur musique du North End Music Stores que tout le monde à Liverpool appelait NEMS. A l’origine, c’était un magasin de matériels électriques créé par son père en 1957, sur Great Charlotte Street. En quelques années, Brian en avait fait la principale vitrine musicale du nord de l’Angleterre. Mais maintenant que ça tournait, il s’ennuyait un peu et cherchait autre chose. Le 21 octobre 1961, Raymond Jones, un habitué, lui avait demandé My Bonnie avec les Beatles qui venait de sortir chez Polydor, un label allemand. Brian Epstein ne connaissait pas. Pourtant, il mettait un point d’orgue à se tenir au courant des derniers 45 tours sortis. Le client chez NEMS était toujours roi. Si ces Beatles existaient, il les trouverait. Le lendemain, deux jeunes filles se présentèrent au comptoir pour faire la même demande : My Bonnie avec les Beatles… Brian s’excusa à nouveau, vexé de ne pouvoir contenter cette clientèle. Ça ne lui arrivait pas souvent. Les deux jeunes filles excitées insistèrent :  » Bien sûr que vous les connaissez, ils étaient là, la semaine dernière, au même comptoir, des garçons en cuir qui vous agaçaient par ce qu’ils réclamaient sans arrêt des disques et n’achetaient jamais rien ! » En effet, il se souvenait de ces jeunes. Il prit son air songeur de sage incollable sur la musique. Beatles. Beatles… Ça lui disait quelque chose… Brian appela différentes maisons de disques. Personne ne connaissait My Bonnie et encore moins les Beatles. Il appela Polydor.  My Bonnie venait d’atteindre la cinquième place dans les charts allemands ! Mais le nom Beatles était inconnu. « Il devait parler des Beats Brothers sûrement  ! « lui a-ton répondu. Il commanda aussitôt 500 exemplaires. Brian chercha dans sa pile de vieux magazines et en sortit le dernier Merseybeat ! Bingo ! C’était là qu’il les avait vus. Dans les pages intérieures, John, Paul et les autres étalaient leurs instruments de Rocker. Ils faisaient les nuits de La Caverne, le club de Ray Mc Fall que Brian connaissait bien.  La Caverne n’était pas très loin de NEMS. C’était une salle en sous-sol qui avait été pensée comme une réplique du caveau de la Huchette à Paris. Récemment, la Caverne s’était convertie au Rock and Roll.  Le 9 novembre 1961, à l’heure du déjeuner, Brian mettait son costume le plus élégant et sortait sur Matthew street, direction La Caverne, accompagné de son assistant  James Alistair Taylor. Une queue interminable s’étirait dans la rue. Mais Brian était une personne qui comptait à Liverpool :  il fit demander Ray Mc Fall qui arriva à sa rencontre et lui indiqua une porte dérobée réservée aux VIP.  Il poussa la porte qui donnait sur un escalier métallique d’où montait une chaleur moite chargée de fumée de cigarettes qui lui frappa le visage. Il s’engagea dans l’escalier suivi de son assistant et de Ray. Les premiers accords de Roll over Beethoven montaient à contre-sens. Tout en bas, s’étalait une salle sombre, voûtée, tapissée de briques rouges, tout en longueur, enfumée, surchauffée où s’agitait une foule hystérique. Sur la scène, il devinait quatre musiciens en cuir entassés dans une sorte de niche. Brian et James s’assirent à une table retirée, au fond du club et commandèrent une bière. Brian n’était pas dans son monde. Il était un homme de bonnes manières, un homme d’élégance et les gars sur la scène étaient vulgaires. Ils portaient des cuirs de mauvais garçons sur de vieux jeans pourtant interdits au club ; ils fumaient beaucoup, avalaient bières sur bières, mangeaient des sandwichs et parlaient avec les premiers rangs. Passée cette première impression, Brian s’intéressa au chanteur : c’était John qui était au micro. Il fallait reconnaître qu’il y avait quelque chose de magnétique, d’animal dans ce personnage qui faisait bouger la foule devant lui. Le bassiste aussi était bon. Il prenait de temps en temps le relais au micro. Il n’y avait pas un bon chanteur, mais deux ! Le gars à la Lead guitare n’était pas mauvais non-plus ! Il y avait clairement du potentiel dans ces quatre là !  Un son particulier. Et puis il  y avait toutes ces filles qui hurlaient au premier rang. Peut-être que la batteur n’était pas au niveau… Les dernières notes de Please Mr Postman s’envolèrent et la sono de La Caverne annonça  :  » Monsieur Brian Epstein est ce soir dans le public !  » Pas la meilleure initiative de Ray Mc Fall !  » soupira Brian. A la fin du concert, Brian et Taylor se firent accompagner dans la loge des artistes : une loge aussi petite qu’un tiroir de caisse ! Georges demanda aussitôt  :  » Et qu’est ce qui vous amène ici monsieur Epstein ?  » Brian avait des propositions à faire…

Quelques jours plus tard, James Alistair Taylor se rendait à la Casbah avec un contrat : un vrai contrat de professionnels. Ça tombait à pic parce que Brian les avait laissés tomber. Paul parcourut le document en diagonal. Epstein se réservait 25% des recettes. John fut étonné. Taylor expliqua que monsieur Epstein allait investir sur eux et qu’il s’attendait, dans un premier temps, à perdre beaucoup d’argent. Comment refuser ? Brian était maintenant leur manager, avec la ferme intention de leur décrocher très bientôt des auditions dans les meilleures maisons de disques et de les conduire jusqu’au sommet ! John fit la mou : il y avait un petit problème. Bien entendu, ils étaient d’accord pour les auditions, les maisons de disques, les sommets et tout le reste, mais ils devaient partir sous peu pour Hambourg : ils avaient promis à Peter Eckhorn de jouer encore au Star Club. 
« Hambourg ? Star Club ? s’étonna Taylor. Vous valez mieux que ça !  »

Peut-être, ils valaient mieux que ça, mais ils n’avaient pas le choix. Ils avaient touché une avance et puis ils devaient bien ça à Eckorn. Ils verraient ça après. Mais Brian s’était déjà mis au travail. Il connaissait Mike Smith de la maison DECCA. Un coup de fil et il décrocha une première audition. Le 1er janvier 1962, ils étaient attendus dans le nord de Londres. Brian leur avait dit de ne pas attendre tout de suite de miracles. Parfois le chemin était long et il fallait saisir toutes les opportunités. Neil Aspinal chargea le matériel dans le van et ils prirent la route de West Hampstead. Tout avait été très vite, les jacks avaient été branchés, et ils avaient joué quelques titres, dont Besame Mucho et Till it was you. Mike Smith avait écouté et s’était montré plutôt satisfait. Il avait promis une réponse rapide. Le temps était passé, février avait chassé janvier, et en mars toujours rien. Brian perdant patience s’était précipité à Londres :  » Retournez à Liverpool, monsieur Epstein, les groupes à guitares vont disparaître !  » lui avait répondu Dirk Rowe, le directeur artistique de DECCA. « Quel imbécile ! Il s’en mordra les doigts. » avait enragé Brian. Le 13 avril 1962, les Beatles retournaient à Hambourg. Pour la première fois, ils eurent le droit à des billets d’avion.

 Stuart  – avril 1962 – Hambourg.  Astrid les accueillit au terminal des vols internationaux, étrangement muette, tout de noir vêtue. John se précipita aussitôt vers elle pour la serrer dans ses bras. Mais il vit que quelque chose n’allait pas. Astrid ne disait rien. Pourquoi était-elle seule ? Où était Stu ?  Pour seule réponse, Astrid écrasa une larme entre ses doigts. Puis, dans un sanglot, en levant ses yeux azurs sur John, elle murmura : « Stu est mort. Une hémorragie cérébrale. C’était hier, dans son atelier. Il s’est effondré au milieu de ses toiles et de ses couleurs. Je l’ai trouvé sur le parquet, inanimé. Les secours sont arrivés trop tard. Ils n’ont rien pu faire. C’est pour ça que je suis venue seule. » John était effondré. Son ami de toujours, son confident, son alter ego n’était plus. Une partie de lui, la plus intime, s’était évaporée dans les vapeurs de Hambourg. Et il n’y pouvait rien. Absolument rien ; seulement serrer Astrid dans ses bras, encore plus fort, pour respirer peut-être le parfum de son frère, une dernière fois. Astrid sortit de sa poche une enveloppe : ne restaient que ces clichés, quelques photos, l’image figée de Stu désinvolte, sa basse en bandoulière, se cachant derrière ses éternelles lunettes noires, une mèche noire tombant sur son regard sombre. John essuya une larme à son tour sur son cuir. Il voulait voir l’atelier, les traces encore chaudes de Stu sur les lattes de bois. Il laissa sa bande et partit avec Astrid, main dans la main.

Les combles étaient encore encombrées de tout le matériel de l’artiste, comme si Stu s’apprêtait à travailler sur une nouvelle oeuvre. Une lumière tamisée parvenait tout juste à traverser les voiles orangés que Stu avait accrochés à l’unique fenêtre. Il y avait des toiles gigantesques, la plupart d’un noir profond, avec parfois quelques nuances de rouge, des peintures violentes, écorchées comme l’était le kid de Liverpool. Au sol, une palette témoignait du drame qui s’était joué dans cette petite pièce. John la ramassa, espérant peut-être ressentir un peu de chaleur, quelque chose de son ami. Mais elle était glacée, comme le reste de la pièce. Il n’y avait plus rien à dire, plus rien à faire. Astrid et John restèrent de longues minutes sur la chaise de l’artiste, l’un contre l’autre, unis dans la douleur. Puis John se releva : ils étaient des pros maintenant et il y avait un contrat à honorer. On les attendait au Star Club pour les quarante prochaines nuits. 

Parlophone – 9 mai 1962.  EMI et Colombia Records n’avaient même pas voulu leur donner une chance. Trop de groupes circulaient. Et, semblait-il, les groupes londoniens avaient plus de chances que les autres… Les cuirs noirs avaient déserté les charts et les costumes bien taillés les avaient remplacés : les Shadows avaient fait des émules : Frank Ifield, Mr Acker Bilt ou les Tornados. Brian s’était donc mis en tête de changer l’image de ses protégés pour en faire de vrais Londoniens et leur ouvrir enfin les portes de la bonne société. Terminés les blousons, les cigarettes sur scène et l’alcool à gogo. Les Beatles seraient maintenant en costume et salueraient leur public. Leurs sets devaient être exclusivement composés de leurs titres phares, organisés, millimétrés. L’idée était de séduire ! Séduire les foules, bien entendu, mais surtout les décideurs, ceux qui avaient le pouvoir de les emmener au firmament. Il commença à rédiger de petites notes, des mémos sur les mille et une façon de se comporter sur scène et dans la vie. Neil Aspinal serait la courroie de transmission qui transmettrait les consignes au groupe. De son côté, il ferait le siège des maisons de disques. A force d’insister, d’épuiser son répertoire, de talonner toutes ses connaissances, il lui sembla que la chance lui souriait enfin. Georges Martin, le directeur artistique de Parlophone, acceptait de le recevoir le 9 mai 1962. Dans son impeccable costume noir posé sur une chemise blanche bien repassée, Brian se présenta devant le siège d’EMI. Il était 8 heures et il avait l’air d’un tout jeune homme. Pour l’occasion, il s’était acheté une belle cravate en soie des Indes. Surtout ne pas rater ce rendez-vous ! Ce monsieur Georges Martin pourrait bien faire sa fortune. Après tant d’échecs, de portes refermées sur son nez, il était convaincu que le vent avait tourné et que la chance était maintenant avec lui. Dans sa poche, il avait rangé soigneusement des bandes magnétiques : des enregistrements de ces quatre poulains. Le son n’était pas terrible, mais ça devait faire l’affaire. Il y avait quatre chansons, des reprises de vieux standards américains, comme Aint she sweet, That’s all I Want et quelques compositions originales. Devant Brian se dressait l’imposante façade blanche d’EMI. Brian prit une profonde respiration et poussa la double porte vitrée. 
Il se trouvait maintenant devant la porte du directeur. Il remit sa cravate en place, ajusta son costume, lissa ses cheveux noirs et frappa à la porte. Georges Martin lui ouvrit en personne. Toujours impeccable, un vrai Lord britannique. Il lui pria d’entrer et lui présenta l’unique fauteuil qui trônait devant son bureau spartiate. Puis il lui proposa un thé de Ceylan que Brian accepta avec joie. Brian avait préparé un petit speech : il parla de Liverpool, de NEMS, du scottish tour, de la Caverne, de Hambourg. Georges écouta poliment. Puis Brian proposa d’écouter les essais enregistrés sur les bandes. Toujours sans dire un mot, Georges les saisit et les glissa dans un petit magnétophone posé sur son bureau et pressa sur Play. Brian, enfoncé dans le fauteuil de cuir, sondait les moindres traits de son visage, à la recherche d’un semblant d’excitation. Mais rien. Pas une ride sur son front, pas un rictus sur les lèvres, que le regard de l’expert capable de juger un morceau à la première écoute, comme le ferait un chef sommelier à la première gorgée de bon vin. 

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Brian Epstein et Georges Martin

Brian soupira :  » Il a dû tellement voir défiler dans ce bureau des types comme moi avec des cassettes… Il va me renvoyer à Hambourg, c’est sûr, comme ces idiots de DECCA. »   Brian avait déjà perdu espoir lorsque Georges leva le front et dit simplement : « OK, je veux bien les rencontrer. Prenez rendez-vous avec ma secrétaire aux studios d’Abbey Road. Début juin serait parfait… Enfin, si vous êtes disponible bien sûr ! » Brian n’en avait pas cru ses oreilles. Il venait de décrocher une  audition chez EMI ! Bien sûr qu’il était disponibles ! Georges lui avait indiqué le bureau de la secrétaire et ils étaient tombés d’accord sur le 6 juin. Il avait rassemblé ses affaires et était monté dans l’ascenseur après avoir chaleureusement salué monsieur Martin. Ce fut là qu’il fut pris d’une crise d’angoisse : ses protégés étaient toujours à Hambourg… De retour à Liverpool, il se précipita sur son téléphone :  il fallait rapidement les joindre et les faire rentrer en Angleterre, car ils n’auraient peut être pas une seconde chance.

Abbey road 6 juin 1962. Impossible de les contacter. Quand ils n’étaient pas sur scène, ils étaient sur le port, quand ils n’étaient plus sur le port, ils étaient dans un club sur Reeperbahn. Il laissa plusieurs messages au Top Ten et finalement, ce fut John qui l’appela. Dès que ce dernier apprit la bonne nouvelle, tout excité, il en informa les autres membres du groupe. EMI ! Ce n’était pas de la merde… Paul avait gardé le souvenir amer des auditions chez DECCA et préférait rester prudent. Georges voulait rentrer au plus vite. Pete : à force de se nourrir exclusivement de cacahuètes, il aurait vendu père et mère pour un bon hamburger. Ça tombait bien : le contrat avec Eckorn s’achevait et tout le monde en avait un peu assez : 40 nuits. 40 nuits infernales à jouer sans s’arrêter. Ils avaient tous perdu encore quelques kilos et une pause était bienvenue. L’aventure allemande touchait à sa fin. Il n’y avait finalement que John pour ressentir un pincement au cœur : il laissait derrière lui Astrid et le souvenir terrible de Stu qui hantait encore les rues de Hambourg. Klaus avait promis de reprendre sa place à ses côtés, comme un grand-frère, un protecteur qu’il n’avait jamais cessé d’être.  Le 2 juin, les Beatles quittaient définitivement Hambourg.

Ce fut Neil Aspinal qui, le 6 juin, fut chargé de rassembler tout le monde. Il chargea le matériel à l’arrière du Van et mit le contact : direction Londres, les studios d’EMI sur Abbey Road. Il trouva une place non-loin du célèbre bâtiment. Ce fut quatre squelettes qui sortirent du véhicule : Brian n’en croyait pas se yeux. A croire qu’ils n’avaient pas mangé depuis des jours ! Il fallait se dépêcher : on les attendait au studio n°2. Chargée de tout le matériel, ils gravirent les quelques marches, montèrent dans un ascenseur et se présentèrent au studio indiqué. Ce fut une sorte deb  vieux lord anglais qui les accueillit ! Un type d’une rare élégance, très digne, grand et mince, le cheveu soigneusement plaqué vers l’arrière, le genre de personnage qui ne faisait pas partie habituellement de leur paysage. Georges Martin leur fit signe d’entrer et leur présenta les techniciens présents. Impressionnant ! Les quatre n’avaient jamais une telle abondance de gadgets techniques en tout genre, des tables de mixage, des microphones et de la moquette partout ! John s’assit sur son Vox.  Georges Martin leur demanda s’ils avaient des questions avant de commencer. Georges dit simplement qu’il n’aimait pas la cravate de monsieur Martin. ça n’avait rien à voir avec la musique. Peut-être, mais il n’aimait pas. Brian avala sa salive. Pourvu qu’il ne fasse pas tout capoter.  

Chacun savait ce qu’il avait à faire : les heures de scène avaient depuis longtemps permis de tout régler : les reprises, les chœurs, tout ce qui fait la fluidité d’une chanson. Ils branchèrent les Jacks sur les amplis, réglèrent les volumes et les balances, poussèrent un peu la saturation et c’était parti pour quelques standards. Caché dans sa bulle de verre qui dominait le quatuor, Georges Martin reprit son visage d’expert, la tête calée entre ses mains. Il repensait à sa première écoute. Les Chansons étaient moyennes, mais il y avait un son particulier, une ambiance, quelque chose de nouveau. Le batteur Pete Best n’était clairement pas au niveau des trois autres. John et Paul semblaient être les vrais leaders. Georges à la lead guitare, le gars qui n’aimait pas sa cravate, se débrouillait bien aussi. Il faudrait essayer avec un vrai batteur, pour voir… Georges saisit l’occasion d’une pause pour en parler discrètement à Brian. Georges Martin était prêt à leur offrir un contrat, mais à une condition : il fallait qu’ils trouvent un batteur digne de ce nom. La séance s’acheva avec la reprise de Besame Mucho. Georges Martin serra la main à chacun et leur donna rendez-vous en septembre pour un enregistrement. C’était donc fait. John et sa bande avait enfin un contrat.

Un batteur digne de ce nom… Brian attendit que tout le monde soit installé dans le van pour présenter au groupe la condition posée par monsieur Martin. A l’arrière du van, Pete accusa lourdement le coup. Comment pouvait-on ainsi le jeter comme une vielle chaussette ? Après tous ces sacrifices, ces nuits à battre la mesure pour les autres sans jamais se plaindre, on le remerciait simplement, ou plutôt on lui bottait les fesses pour le sortir de l’aventure. Il n’était pas naïf : il savait qu’il n’était pas le meilleur sur la place, mais il avait tout fait pour progresser, il avait travaillé dur, jusqu’aux ampoules sur ses phalanges. Et finalement, on le laissait au bord du chemin, au moment précis où le groupe s’apprêtait s’arracher de l’anonymat. Il soupira : « Tout ça pour ça… Retourner chez maman et chercher un petit boulot. » Les trois autres étaient sincèrement désolés. Pete avait été un chic type, serviable et ça leur faisait mal au cœur de le traiter ainsi. Évidemment, ils n’avaient rien contre lui, mais monsieur Martin avait été très clair : il fallait un autre batteur. Le même nom  trottait alors dans les têtes : Ringo Starr. Il s’imposait naturellement.

Le 4 septembre, Neil Aspinal garait pour la seconde fois son Van au pied du building d’EMI. Ringo bien entendu avait accepté la proposition. Il avait pris la place de Pete à l’arrière du Van. Il était aussi bavard que Pete était silencieux, prenant tout à la rigolade. L’ambiance fut au beau fixe pendant tout le voyage. Ils se dirigèrent directement au studio numéro 2 où attendait Georges Martin. Première surprise : il leur présenta Andy White, un batteur de studio. Ringo n’était donc pas nécessaire ! Il en laissa tomber ses baguettes, jetant un regard noir sur Brian qui n’était pas au courant. Pour faire bonne figure, Georges Martin lui proposa de jouer des maracas ou du tambourin. Suprême humiliation pour celui qui se considérait comme le meilleur batteur de Liverpool. Seconde surprise : Georges Martin leur proposa un titre :  How you do it, composé par un certain Mitch Murray. Il était sûr d’en faire un numéro un. John écouta la maquette, puis Paul : ils n’aimaient pas. Ils préféraient jouer des titres à eux. Ils en avaient écrits pas mal à Hambourg. Il y avait par exemple Love me do, un blues en mi avec des paroles écrites pour toutes les midinettes de Liverpool. C’était une chanson que Paul avait écrite à l’époque déjà reculée des Quarrymen, en pensant à sa fiancée. John faisait l’intro à l’harmonica et Paul enchaînait avec le couplet : Love me do, You know i love you… Georges Marin était d’accord.

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Georges Martin et Les Beatles

Il passerait How you do it à Gerry and the Pace makers. La dix-huitième prise fut la bonne. Pour la face B du 45 tours, Paul et John proposèrent un autre titre de leur composition : PS I love you. Il fallut cette fois dix prises. Les deux singles étaient dans la boîte, prêts à partir sous presse pour se transformer en centaines de disques de vinyle. La sortie était prévue en octobre ou en novembre.

Les Beatles reprirent leurs habitudes à La Caverne, guettant dans les bacs l’arrivée de leur 45 tours. Finalement, le 5 octobre, il arriva chez NEMS. Paul se réjouit de l’avoir entendu plusieurs fois sur les ondes de la BBC. Il monta doucement dans les charts pour atteindre la dix-septième place ! Pas mal pour un début. Il venait de gagner le droit d’enregistrer un nouveau titre.

Pour le second 45 tours, John prit les devants et arriva avec l’une de ses compositions : Please Please Me, une chanson dans le style Roy Orbinson qu’il avait composée alors qu’il habitait encore chez Tante Mimi et qu’il avait essayée de caser sur la face B de Love me do. Ils l’avaient déjà jouée lors de la séance du 4 septembre, mais Georges Martin l’avait trouvée trop molle. John l’avait retravaillé et cette fois-ci ils la proposèrent avec un tempo largement accéléré. Le titre marquait un vrai changement dans la manière de composer : jusque-là, Paul et John respectaient à la lettre la structure du Blues, autour de trois accords majeurs principaux. Avec Please Please Me, John proposait de commencer en Blues, avec un La majeur et un Mi majeur, mais de s’en s’échapper pour le refrain en proposant une montée en Fa dièse mineur, suivi d’un Do dièse mineur, pour une apothéose en Si majeur :  » Please Please Me oh Yeah and I please you ».  Un véritable feu d’artifice ! Ringo prit place derrière la batterie. Il fit une petite démonstration au lord dubitatif qui dut se rendre à l’évidence : il faisait très bien l’affaire et il pouvait renvoyer son batteur de studio. « One, Two, Three Four ! » Ringo venait de donner le top départ. John commença l’intro à l’harmonica de l’Oncle Georges. Au dessus,dans la pièce insonorisée, le lord écoutait. Dix-huit prises plus tard, Martin était enfin satisfait :  » les garçons, vous tenez là votre premier numéro Un !  » Pour la face B, John proposa Ask me why.  Please please me sortit le 11 janvier 1963. Il fut signé Mc Cartney – Lennon, dans cet ordre et devint, comme Georges Martin, l’avait prédit, Numéro 1. Dorénavant, le quatuor n’appartenait plus aux fans de Hambourg, ni à ceux de Liverpool, ils appartenait à l’Angleterre tout entière. Avec She loves you, ils allaeint conquérir l’Amérique, puis le monde.

Paris – U Arena de La Défense – Le 28 novembre 2018 –   Il est minuit. L’immense arène de tôle et de lumière va bientôt fermer ses portes. Les visages de John, Georges, Ringo et Paul ont décoré les murs de l’arrière-scène pendant toute la soirée, faisant couler des larmes de joie sur les joues des nombreux nostalgiques. Sir Paul est encore vaillant malgré les années et a accepté un dernier rappel. Il a chanté la face B d’Abbey Road. Le dernier titre sonne comme une épitaphe : The end.

Back to the eggs – Une brève histoire des Beatles

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