Un article de LCI

La colère est-elle devenue l’émotion de notre époque, comme le fut le spleen pour les romantiques ou le Peace and Love pour la génération des années 60 ? Voilà une question qui taraude l’écrivain Michel Erman, à tel point qu’il a décidé d’y consacrer un essai, sans préjugés moraux, ni épanchements psychologiques, qui vient de sortir chez Plon : « Au bout de la colère. Réflexion sur une émotion contemporaine ».  

La valorisation du coup de gueule

Le philosophe répond par l’affirmative en soulignant que, s’il y a dix ans, c’est la compassion qui prenait le dessus, aujourd’hui, à l’inverse, il y aurait une « valorisation du coup de gueule ». A l’image du mouvement des « Gilets jaunes », apparu en novembre dernier au nez et à la barbe des politiques. Pour tenter de clore la crise, Emmanuel Macron a lancé ce mardi un « Grand débat national ». Suffira-t-il à calmer cette colère ? « Rien n’est moins sûr », selon Michel Erman, et il sait de quoi il parle.

LCI – Qu’est-ce qui provoque la colère ?

Michel Erman – Dans une société comme la nôtre, très individualiste, comme toutes les sociétés occidentales, les liens sociaux se forment souvent avec des émotions. Et la colère en fait partie.

La colère est une émotion extrêmement particulière car c’est sans doute la plus archaïque, la plus ancrée dans la psyché humaine, et en même temps la plus discréditée.

Elle a en effet été condamnée par pratiquement tous les systèmes philosophiques, toutes les morales issues des religions, parce que c’est l’émotion la moins sociable. C’est avant tout un échec de la parole. Cela se manifeste en premier par un juron, puis par des insultes. On se met en colère en jurant. C’est aussi la seule émotion dans sa réaction immédiate qui se prévaut du rétablissement de la justice. C’est une émotion en lien avec le monde et autrui et qui dit : « Attention là, j’ai été injustement traité ! ».  Au quotidien, on parle plutôt d’irritation et on y est tous les jours confrontés. On s’irrite par exemple quand quelqu’un nous prend notre place de parking et on peut se montrer désagréable ou insultant, parce qu’on est impuissant.

La colère révèle notre impuissance. 

LCI – La colère a pris le dessus selon vous aujourd’hui. Est-ce vraiment un phénomène nouveau ?

Michel Erman – En Mai 68, la colère voulait tout renverser, l’ordre moral et social, mais avec un optimisme qu’on n’a plus aujourd’hui, où la colère est beaucoup emprunte d’angoisses et de peur. Il me semble que depuis le 11 septembre, ce sentiment s’est infusé dans le monde occidental. La peur peut avoir comme effet une prise de conscience, mais elle peut aussi être étouffante et dans ce cas-là, cela crée la colère. Il y a également un autre phénomène déclencheur, c’est la crise économique de 2008. Les mouvements sociaux ont pris une nouvelle forme, comme la révolte dite des « Conti » (le combat des salariés de Continental contre la fermeture de leur site de Clairoix, dans l’Oise, ndlr). Le mot « colère » l’a emporté sur des mots beaucoup plus rationnels du domaine politico-social comme « revendication » ou « égalité ». Les « Conti » étaient en colère, ils n’étaient pas en grève. Nuance. 

En tant qu’observateur de la rhétorique politique, je constate aussi que l’insulte et l’injure sont devenues monnaie courante dans le discours politique. Déjà en 2009/2010 lors de la réforme des retraites sous Nicolas Sarkozy, les échanges à l’Assemblée étaient haineux. Et cela apparaît comme complètement émotif et irrationnel. Ensuite en 2012, le pauvre François Hollande était copieusement insulté par ses propres amis. Montebourg l’avait quand même traité de « Flamby ». Le discours politique a donc peu à peu emprunté le chemin des émotions. Passer du côté de l’émotion, ça a aussi construit le populisme qui s’en sert allègrement. La colère est devenue une émotion de notre époque, une émotion qui risque de tout emporter.

LCI – Emmanuel Macron est-il responsable à lui seul de cette colère qui agite la France ?

Michel Erman – En novembre, j’étais beaucoup moins optimiste que certains, car le mouvement des Gilets jaunes était tellement émotif que ça ne pouvait que mal tourner. Le gouvernement n’a pas voulu faire marche arrière car cela aurait entaché son aura politique. Pourtant, il aurait dû. Cela aurait certainement stoppé cette crise. Au départ, c’était plutôt une forte irritation qui ne reposait pas tant sur des angoisses, mais plutôt sur le fait que toutes les mesures prises semblaient injustes (limitation à 80 km/h, radars embarqués, taxes sur le diesel…). On n’appelait pas à la démission de Macron, il n’y avait pas d’insultes très vives, car dans l’irritation, c’est la situation qui est visée.

En revanche, quand la colère monte, et qu’elle devient haineuse, elle se dirige contre une  seule personne.

C’est ce qui s’est passé en décembre contre Emmanuel Macron, qui focalise désormais à lui-seul toute la colère. Résultat, on est dans une situation un peu irrationnelle où le gouvernement fait des concessions, mais cela ne suscite que du rejet et des sarcasmes. Parce que la haine contre lui l’emporte. Et même chez les gens qui ne sont pas haineux, il y a une sorte de connivence un peu lointaine.

LCI – Pourquoi tant de haine alors que la défiance à l’égard des politiques n’est pas nouvelle ? D’où vient ce côté révolutionnaire chez les Français ?

Michel Erman – Les Français sont arrivés à un degré de colère impressionnant. Paradoxalement, cela devient très séduisant. La colère c’est très ambivalent, ça attire à la fois la sympathie et la défiance, la séduction et le rejet. Pourquoi ? Parce que c’est la représentation la plus vive de ce que serait la liberté. On admire la colère tout comme on admire la vengeance, qui est en fait une colère froide. Dans la littérature ou dans le cinéma, tous les personnages de vengeurs sont de grands héros, notamment parce qu’ils rétablissent leur honneur et les injustices, comme Edmond Dantès dans le Comte de Monte Cristo ou les personnages joués par Clint Eastwood.

LCI – Cette colère se déroule devant les caméras, cela ne donne-t-il pas aussi tout son attrait à ce mouvement ?

Michel Erman – C’est toute l’ambiguïté de la retransmission par toutes les chaînes infos. Cela met en scène cette colère. Je ne dis pas que les journalistes la mettent en scène, mais l’image est vue et perçue par chacun en fonction de ses propres attentes,

donc il y a une réception, qu’on le veuille ou non, qui « héroïse » un peu la colère,

parce que ce sont des gens libres qui sont en colère. Des gens qui n’ont rien à faire des règles de la sociabilité et qui veulent rétablir leur honneur, leur dignité, leurs droits… Donc il y a une grande séduction. Et je crois que c’est pour ça qu’une grande partie de la population soutient ce mouvement, même si ce n’est pas raisonnable. On est encore dans l’émotion, d’où la difficulté pour le gouvernement de réagir. Il y a un lien passionnel, reposant sur le dédain, le défi, la colère, qui associe maintenant cette révolte populaire et le sommet de l’Etat et ils sont condamnés à vivre comme ça un certain temps.

LCI – Comment définiriez-vous ce mouvement des « Gilets jaunes » ?

Michel Erman – J’ai un peu de mal à donner une définition à l’ensemble de ce mouvement. Je suis allé sur les ronds-points, aux Champs-Elysées, j’ai vu toutes sortes de choses. Pour moi, ça a été au départ une jacquerie (une colère contre l’impôt, ndlr). Les gens sont en effet de moins en moins prêts à verser l’impôt parce qu’ils ont l’impression qu’on ne leur dit pas à quoi ça sert. En parallèle, le comportement du président fut complètement absurde. Sans jouer les Cassandre, dès le début de son quinquennat, je m’attendais à ce que quelque chose se passe. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a jamais eu de véritable opposition à la politique d’Emmanuel Macron. Si on exclut les deux populismes de droite et de gauche, qui n’étaient pas des oppositions raisonnables. Et donc, le chef de l’Etat a bénéficié d’une sorte d’attentisme, presque de l’indifférence. Résultat, c’est le peuple qui s’est emparé du cahier des doléances. 

Je ne suis pas inquiet pour le président, on a des institutions fortes et il fera son mandat. On ne sait pas dans quelles conditions, mais il le fera. Tout simplement parce que pour que la colère fonctionne, il faut que Macron soit là. Il n’y a que le président qui peut donner son identité à ce mouvement. Il y a un lien passionnel, reposant sur le dédain, le défi, la colère, qui associe maintenant cette révolte populaire et le sommet de l’Etat, et ils sont condamnés à vivre comme ça un certain temps. 

LCI – Cela dit-il quelque chose sur notre rapport à l’autorité ?

Michel Erman – Dans les sociétés démocratiques, et en particulier en France avec notre ADN empreint de liberté et d’égalité, on a l’impression que le mot chef et la notion d’autorité sont désormais dépassés. C’est l’héritage de Mai 68.

Les gens ne veulent plus de l’autorité, comme si c’était un gros mot, et Macron a voulu rétablir ça avec son image jupitérienne.

Ce qui a fonctionné un peu : la première année, les Français étaient satisfaits de l’image de leur président à l’international. Du point de vue de l’image, l’autorité de Macron nous rendait plus crédible. 

Mais l’affaire Benalla a tout fait capoter. Macron aurait dû le virer dès le mois de mai, mais il ne l’a pas fait, ce qui a instillé une forme de suspicion à son égard et a alimenté des ressentiments et des doutes. Ceci a révélé que la bonne audience de Macron était en fait extrêmement fragile et émotive. Et ce fantasme d’une égalité entre gouvernants et gouvernés est revenu sur le devant de la scène, avec comme finalité la mort d’un système, celui des politiques.

Sauf que les « Gilets jaunes » ne se rendent pas compte que c’est aussi la fin de notre société.

Je pense qu’il n’y a pas d’autres solutions que de changer de gouvernement ou de le dissoudre. Car si on n’arrive pas à raisonner ce mouvement, il n’y a qu’une émotion qui est capable de tout balayer, c’est la surprise. C’est la mère des émotions. 

LCI – La colère entraîne-t-elle forcément la violence ?

Michel Erman – Quand la colère arrive au niveau de la fureur et de la haine, la réponse est oui. Et c’est là où on en est aujourd’hui. Dès que ce mouvement s’est tourné contre le président de la République, la violence est arrivée de pair.

On est dans une colère haineuse, ce qui m’inquiète.

Regardez, il y a quand même eu 10 morts depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, et c’est comme si c’était passé en pertes et profits. C’est quand même peu rassurant. On m’a aussi beaucoup rapporté que des gens ont été molestés ou ont eu leur voiture abîmée parce qu’ils n’ont pas voulu enfiler un gilet jaune ou signer une pétition.

Ce mouvement est sectaire, autoritaire et violent.

Il a inscrit la violence dans les rapports socio-politiques, alors que cela s’était atténué après 68. Et cette violence n’a pas vraiment été condamnée par l’opinion. Il y a une sorte d’ambivalence qui soutient ce mouvement violent, tout en s’offusquant contre sa violence. Et parmi les « Gilets jaunes », il y a un refus d’endosser une responsabilité. Ils ne voient pas la puissance colérique et haineuse de ce qui se passe. Ils en restent au langage avec des slogans sur leurs gilets.

Mais quand on en vient à guillotiner symboliquement le président, à le brûler, on est dans un monde carnavalesque qui ne sait pas qu’il est carnavalesque.

Et ça c’est plus embêtant. Avant, tout cela était cadré par une rhétorique politique qui n’existe plus aujourd’hui. 

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