J’ai lu pour vous Rhinocéros de Ionesco – avis critique et résumé

Cette pièce écrite en 1959 est une allégorie des régimes totalitaires. Une pièce d’une actualité brûlante qui décrit le comportement de la masse confrontée à une idéologie populiste. Avec Rhinocéros, Eugène Ionesco nous met en garde contre les mouvements de foule qui avilissent la pensée et nous propose, comme antidote, de cultiver nos différences.

Ionesco ne l’évoque jamais clairement, mais évidemment il s’agit au travers de cette fable naturaliste peuplée de Rhinocéros, de décrire le comportement de la foule face à la montée des extrêmes. En remplaçant le terme rhinocéros par Fasciste ou Nazi, la pièce de Ionesco pourrait raconter l’Italie des années 20, l’Allemagne des années 30 ou la France des années 40. Ionesco cherche à comprendre comment un peuple normalement constitué, éduqué, civilisé, diversifié (comme l’était le peuple Allemand des années 30) peut adhérer, en toute bonne foi, aux idéologies les plus absurdes, les plus nauséabondes, en mettant sa logique en veilleuse, son bon sens au repos, et plus généralement en débranchant son cerveau.

Ce phénomène du comportement irrationnel des foules avait été décrit par Gustave Lebon : Psychologie des foules.

J’ai lu pour vous Rhinocéros de Ionesco – avis critique et résumé

Acte I – la stupeur et le rejet

Un dimanche matin, à la terrasse ensoleillée d’un café d’une tranquille bourgade, deux amis discutent paisiblement. Bérenger est réservé, voire timide, tout l’inverse de son ami Jean qui aime briller en société, se montrer. Jean est d’un conformiste outrancier qui va le perdre. Bérenger est le porte-voix de Ionesco. Il incarne la raison, le jugement, l’esprit critique, cartésien, la résistance à l’oppression.

C’est alors qu’un évènement incroyable se déroule devant les yeux ébahis des deux amis : un rhinocéros surgit sur la place dans un vacarme de tous les diables. Un petit attroupement se forme : il y a là une mère de famille, un monsieur respectable, un homme qui se dit « logicien » et aussi le patron du café et sa serveuse…, tous incrédules devant cette absurdité. Chacun vaque à ses occupations… Mais un second rhinocéros surgit de nulle part, effrayant, monstrueux, d’autant plus que l’animal a écrasé le chat de la ménagère en pleurs. La peur a remplacé l’incrédulité.

Dans la pièce de Ionesco, le rhinocéros est une métaphore du fanatique. Il symbolise l’extrémisme qui « défigure les gens, les déshumanise ». Dans un premier temps, le rhinocéros est qualifié « d’anomalie dans le paysage » et semble isolé, singulier. Son comportement fait peur. Il dérange le petit-peuple qui rejette alors, dans un réflexe naturel, cet être hideux, allégorie du mal, tellement absurde dans la quiétude environnante.

Acte II – l’incrédulité puis l’acceptation

Le virus de la rhinocérocite se révèle plus contagieux que prévu. Petit à petit, des habitants se transforment en rhinocéros, perdant ainsi leur identité, leur nom pour se fondre dans une masse informe, tels des SS alignés sans qu’une tête ne dépasse lors du congrès de Nuremberg en septembre 1939.

Résultat de recherche d'images pour "congrés nuremberg 1934"

Même les plus sensés, les plus résilients, finissent par être atteints par le virus, séduits par les beaux discours. Ainsi, dans l’Allemagne des années 30, de nombreux esprits brillants, des prix Nobel de physique ou de chimie (Philipp Lenard et Johannes Stark), des compositeurs (Wagner) ou des philosophes (Heidegger) ont-ils adhéré au parti nazi.

Jean, prisonnier de son conformisme, subit à son tour la terrible métamorphose. De peut d’être exclus de la masse, les petites-gens suivent le mouvement de transformation. La bête, jusque-là rejetée, en se multipliant, a envahi le paysage. Elle se banalise et est maintenant acceptée comme une composante de la société. D’autant plus que la rhinocérocite fédère tous les pans de la société qui se retrouvent ainsi dans un projet commun. Le rhinocéros n’est plus une anomalie.

Le parti nazi mit 10 ans (1923-1933) pour entrer au Bundestag aux côtés des autres partis historiques. Il fut d’abord diabolisé (notamment par le Président Paul von Hindenburg), puis combattu, avant d’être accepté dans le paysage (en 1933 Hindenburg nomme Hitler Chancelier du Reich). A partir de 1934, il fut l’objet d’une adhésion totale de la majorité de la population.

Acte III – la banalisation du mal et aussi la résistance

La contagion devient généralisée. Les uns suivants les autres souvent par fidélité ou par camaraderie. Ainsi Daisy, dont Bérenger est amoureux, se transforme pour suivre le mouvement. Ce qui était l’exception est devenue la règle. Ce qui était hideux, dans les yeux de Daisy, devient soudain respectable. Elle finit par trouver des qualités aux bêtes, comme la force, ou la volonté.

En 1939, la majorité des Allemands avaient accepté les thèses nazies. La haine des juifs, l’euthanasie des handicapés, la supériorité de la race allemande, le racisme d’État étaient devenus un programme politique comme un autre. 0n reconnut à Hitler les qualités d’un chef, d’un guide.

Il reste toutefois quelques rares opposants, puis un seul : Bérenger. Au départ, il s’agit d’un personnage sans relief, un peu rêveur. Mais finalement, c’est le seul à faire encore la part des choses entre ce qui est normal et ce qui est anormal, à rester lucide malgré le discours dominant, à distinguer le bien du mal. Ce personnage fait immanquablement penser à Hans et Sophie Scholl qui furent les rares au sein du IIIème Reich à résister au sein de leur organisation La Rose Blanche. Ils distribuèrent des tracts anti-nazis jusqu’en 43. Ils furent arrêtés et assassinés après un faux procès.

Peut-on savoir où s’arrête le normal, où commence l’anormal ? Vous pouvez définir ces notions, vous, normalité, anormalité ? Philosophiquement et médicalement, personne n’a pu résoudre le problème. Eugène Ionesco Rhinocéros.

Bérenger choisit la seule option qui, à ses yeux, semble raisonnable : la résistance à la rhinocérocite : s’il le faut, Bérenger sera le dernier homme, le dernier à refuser l’uniformité dans la monstruosité. Mais peut-on rester homme quand le reste de l’humanité a fait le choix de la bestialité ?

La vie est une lutte, c’est lâche de ne pas combattre ! Eugène Ionesco Rhinocéros.

Telle est l’une des questions que pose Ionesco.

La montée du Nazisme en Roumanie vue par Ionesco

J’avais l’impression physique que j’avais affaire à des êtres qui n’étaient plus des humains, qu’il n’était plus possible de s’entendre avec eux. J’ai eu l’idée de peindre sous les traits d’un animal ces hommes déchus dans l’animalité, ces bonnes fois abusées, ces mauvaises fois qui abusent. « Le taureau ? Non : trop noble. L’hippopotame ? Non: trop mou. Le buffle ? Non : les buffles sont américains, pas d’allusions politiques… Le rhinocéros ! Enfin, je voyais mon rêve se matérialiser, se concrétiser, devenir réalité, masse. Le rhinocéros ! Mon rêve ! Témoignage d’Eugène Ionesco.

Eugène Ionesco – la biographie de l’académie française

Né à Slatina (Roumanie), le 13 novembre 1909, d’un père roumain et d’une mère française, Eugène Ionesco passa sa petite enfance en France. Il y écrivit à onze ans ses premiers poèmes, un scénario de comédie et un « drame patriotique ». En 1925, le divorce de ses parents le conduisit en Roumanie avec son père. Il fit là-bas des études de lettres françaises à l’université de Bucarest, participant à diverses revues avant-gardistes. En 1938, il regagna la France pour préparer une thèse, interrompue par la guerre qui l’obligea à retourner en Roumanie. En 1942, il se fixa définitivement en France, obtenant, après la guerre, sa naturalisation. En 1950, sa première œuvre dramatique, La Cantatrice chauve, sous-titrée « anti-pièce », fut représentée au théâtre des Noctambules. Échec lors de sa création, cette parodie de pièce marqua le théâtre contemporain et fit de Ionesco l’un des pères du « théâtre de l’absurde », une dramaturgie dans laquelle le non-sens et le grotesque recèlent une portée satirique et métaphysique. Citons, entre autres : La Leçon (1950) ; Les Chaises (1952) ; Amédée ou comment s’en débarrasser (1953) ; L’Impromptu de l’Alma (1956) ; Rhinocéros (1959) dont la création par Jean-Louis Barrault à l’Odéon-Théâtre de France apporta à son auteur la reconnaissance. Viendront ensuite : Le Roi se meurt (1962) ; La Soif et la Faim (1964) ; Macbett (1972). Auteur de plusieurs ouvrages de réflexion sur le théâtre, dont le célèbre Notes et contre-notes, Eugène Ionesco connut à la fin de sa vie la consécration d’être l’un des premiers auteurs à être publié de son vivant dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade. Eugène Ionesco fut élu à l’Académie française le 22 janvier 1970, par 18 voix contre 9 à Jules Roy, au fauteuil de Jean Paulhan. Il fut reçu par le professeur Jean Delay, le 25 février 1971. Il est mort le 28 mars 1994.


Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s