Quel lien entre Tchernobyl et cancers en France ?

26 avril 1986. Le réacteur de la centrale ukrainienne de Tchernobyl explosait. La plus grande catastrophe nucléaire de tous les temps venait de se produire dans un déni total des autorités soviétiques… En France, la peur s’installa avec son cortège de fantasmes, alimenté par les ennemis déclarés du nucléaire. Parmi ces fantasmes, figurait en bonne place l’augmentation des cas de cancers de la thyroïde constatée à l’est de l’hexagone, dont l’origine ne pouvait être liée qu’aux retombées du nuage radioactifs.

On sait aujourd’hui (voir ci-dessous) que ce lien n’existe pas. Pourquoi, dans ces conditions, est-il si difficile de rétablir la vérité ?

Petite chronique d’une fake news volontairement entretenue : les cancers de la thyroïde en France suite à Tchernobyl

« Le nuage de Tchernobyl s’est arrêté à la frontière [française] »

Cette petite citation, aussi malheureuse que célèbre, (que l’on attribue faussement au professeur Pèlerin) discrédita la parole de l’État pour les 50 ans à venir… Le professeur Pellerin était alors directeur du Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI) qui dépendait du ministère de la santé dirigé par Michèle Barzach. Il fut le seul expert qui eut le courage de s’exprimer à chaud. Il avait sans doute plein de qualités mais pas celle de communiquer. Maladroit, hésitant, il donna l’impression de cacher quelque chose.

Le professeur Pellerin et Michèle Barzach

Bien entendu, ce que voulut dire le professeur Pèlerin était que les niveaux que l’on mesurait en France étaient inférieurs aux normes sanitaires. Mais la caricature l’emporta sur la science pour accréditer la théorie du mensonge d’État. L’arrêt de la Cour de cassation de 2012, donnant raison au professeur, n’y changea rien : Le mal était fait. L’État, à partir de ce tragique 26 avril 1986, fut considéré comme un menteur patenté. Tout ce qu’il disait devait être remis en cause. Et s’il disait que le nuage ne provoquait pas de cancers, il fallait e convaincre du contraire.

Le SCPRI a été le premier à donner la composition du nuage radioactif qui a survolé l’Europe, et cela dix jours avant que des gens qui avaient l’intention de détruire le nucléaire français affirment le contraire. Pierre Pellerin – 2006

L’étude de l’INVS de 2006

L’Institut de Veille Sanitaire (InVS), que l’on ne peut pas accuser d’être à la solde du « lobby » nucléaire, a sorti, en avril 2016, une étude (sources en fin d’article) visant à éclaircir le lien entre le « nuage de Tchernobyl » et l’augmentation des cas cancers de la thyroïde. L’INVS a constaté effectivement une augmentation des cas de cancers de la thyroïde sur son échantillon représentatif de la population française. La preuve était donc faite !!? Dans le même temps, l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament (ANSM) affichait une forte augmentation de consommation de lévothyroxine (traitement du cancer de la thyroïde).

A ce stade nous avions donc :

  • un nuage radioactif qui aavait survolé la France en 1986 et
  • des cas de cancers de la thyroïde en augmentation depuis cette période.

La conclusion parut évidente : du pain béni pour les ennemis du nucléaire. Et pourtant. Comme le dit Jean TIROLE, corrélation n’est pas démonstration.

L’INVS a montré également que le niveau de radioactivité a été très faible en France.

Le nombre de cas attribuables aux retombées de l’accident se situe très probablement à l’intérieur de la fourchette de variabilité du nombre de cas survenant spontanément. Étude INVS.

Pour parler simplement

Le nombre de cas est trop faible pour en déduire un quelconque lien avec le nuage. L’augmentation constatée est liée à une amélioration de la détection chez les patients à qui l’on a prescrit en conséquence plus de médicaments.

L’INVS a également mis en évidence que les régions dans lesquelles on a constaté le plus de cancers de la thyroïde (Loire Atlantique et Aquitaine) ne sont pas celles qui ont subi les retombées supposées du nuage.

Extrait rapport INVS
Extrait rapport INVS

Enfin, l’INVS a indiqué que l’augmentation des cas de cancers de la thyroïde a commencé en 1975 et qu’elle touche toutes les régions du monde.

En synthèse

Il n’y a donc pas de lien avéré entre le nuage de Tchernobyl et les cas de identifiés cancers de la thyroïde. L’augmentation des cas cancers recensée est liée à une amélioration des protocoles de surveillance de la population.

Pourtant, dans l’inconscient collectif la conclusion inverse, entretenue par les réseaux farouchement opposés au nucléaire, a été coulée dans du béton. La science, sur beaucoup de sujets, a moins de crédit que la croyance… Par exemple, on entend souvent que l’Etat nous cache tout, notamment sur ce sujet sensible du nucléaire. Aucun incident ne serait ainsi reporté. Un simple tour sur le site de l’ASN montre pourtant le contraire.

Extrait étude INVS de 2006

Les résultats ne vont pas globalement dans le sens d’un éventuel effet de l’accident de Tchernobyl en France. L’augmentation observée des taux d’incidence des cancers thyroïdiens est retrouvée dans la plupart des pays développés. Les techniques diagnostiques, ainsi que la réalisation plus fréquente de thyroïdectomie totale pour pathologie bénigne amènent à la découverte fortuite de cancers et jouent vraisemblablement un rôle important dans l’augmentation constatée. Les disparités régionales importantes observées ne correspondent pas à celles des retombées radioactives de Tchernobyl et pourraient refléter essentiellement des disparités de pratiques médicales. Toutefois une incidence élevée est observée chez les hommes en Corse. Si les travaux à venir confirment une surincidence chez l’homme, il sera nécessaire d’en expliciter les raisons. De manière générale, une plus grande connaissance des facteurs de risque des cancers thyroïdiens en France reste cependant nécessaire. L’InVS et l’Inserm ont lancé en ce sens un appel à projets en 2003. Quatre études sont actuellement en cours, leurs résultats sont attendus en 2008.

SOURCES

Références bibliographiques sur les cancers de la thyroïde en France

Rapport IPSN-InVS-00-15 « Evaluation des conséquences sanitaires de l’accident de Tchernobyl en France : dispositif de surveillance épidémiologique, état des connaissances, évaluation des risques et perspectives » Catelinois O, Laurier D, Verger P, Rogel A, Hémon D, Tirmarche M.

Uncertainty and sensitivity analysis in thyroid cancer risk assessment related to the Chernobyl accident fallout in France. Risk Analysis 2005; 25: 243-252.Catelinois O, Verger P, Colonna M, Rogel A, Hémon D et Tirmarche M.

Projecting the time trend of thyroid Cancers: its impact on assessment of radiation-induced cancer risks. Health Phys 2004; 87:606-14.Verger P, Catelinois O, Tirmarche M, Cherie-Challine L, Pirard P, Colonna M, Hubert P. Thyroid cancers in France and the Chernobyl accident: risk assessment and recommendations for improving epidemiological knowledge. Health Physics 2003;85(3):323-9. 

Une première évaluation du risque de cancer de la thyroïde en France a été publiée en 2000 par l’IRSN et l’InVS (Rapport IPSN-InVS, Décembre 2000). Les travaux ont été poursuivis à l’IRSN pour quantifier les différentes sources d’incertitudes et prendre en compte le fait que les taux de base de l’incidence des cancers de la thyroïde en France évoluaient. 

Ces travaux ont abouti à trois publications dans des revues scientifiques internationales entre 2003 à 2005 (voir références). Les résultats confirment l’ordre de grandeur des premières estimations. Ils illustrent également le fait que les incertitudes associées à l’estimation du taux de base de l’incidence des cancers de la thyroïde sont très supérieures au niveau de risque que l’on peut attribuer aux retombées de Tchernobyl en France. 

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