Croyance et science

La propension à la croyance est une caractéristique naturelle de notre cerveau, fruit de millions d’années d’évolutions. Homo sapiens, pour survivre, devait s’attacher à résoudre en permanence à trois problèmes : manger, ne pas être mangé et se reproduire. Il n’avait guère le temps d’approfondir les signes de la nature afin de déterminer si, derrière un fourré agité se cachait un prédateur. Il interprétait les éléments à sa disposition en quelques fractions de seconde et décidait. Le plus souvent il prenait ses jambes à son cou. La croyance (dans notre exemple qu’un tigre se tenait prêt à le dévorer) fut chez homo sapiens un mécanisme naturel de défense.

Cette propension est toujours présente dans les méandres de nos cerveaux du XXIème siècle. Elle est entretenue et même amplifiée par le soulagement qu’offre la croyance pour affronter les évènement douloureux de la vie. La mort ne devient-elle pas moins angoissante lorsqu’elle ouvre une porte vers un au-delà radieux ? La douleur liée à la perte d’un proche n’est-elle pas apaisée par la promesse d’une réunion dans un autre monde ? Les religions ont, bien entendu, très tôt su exploiter ce potentiel de crédulité de l’homme.

Cette faculté de prendre pour acquis ce qui n’est pas vérifié se vérifie à la lecture de n’importe quel magazine : Ici Pépé l’Ardéchois promet le retour de l’être aimé, là un marabout guérit tous vos maux… Les dieux, les esprits, les horoscopes, les soucoupes volantes, les boissons, les aliments ou les médicaments miracles ont envahi notre quotidien.

Le complotisme se nourrit des peurs et des inquiétudes mais aussi du désir de trouver des coupables aux problèmes que l’on subis. La crise du Covid-19 est vraiment le terreau idéal. Marylin Maseo

Les croyants

Les croyants tiennent des choses pour vraies malgré l’évidence du contraire. Les croyants détiennent la Vérité (LA PRAVDA en Russe) et ceux qui pensent différemment sont dans l’erreur. Ils sont victimes de ce que l’on appelle « l’effet tunnel », qui consiste à ne retenir que les éléments qui confirment la croyance et à rejeter (inconsciemment) tout ce qui en écarte. Il n’est pas utile de proposer un protocole scientifique permettant d’éclaircir la question ou d’apporter la contradiction avec des montagnes d’évidences contraires. Les croyants sont imperméables à toute objection. Ils se sont construits sur un certain nombre de certitudes qui sont devenues, avec le temps, constitutives de leur être, une fondation. Comme le dit le grand penseur Renaud « leur supprimer, c’est les tuer ». Le procès de Galilée en 1633 a montré que la preuve scientifique n’a aucun poids dans un débat de croyants : malgré les accumulations d’anachronismes, d’incohérences, mis en évidence dans la Bible, on n’a jamais vu un ecclésiastique reconnaitre que finalement, la Bible fut écrite par des hommes pour des hommes et qu’un individu qui marcherait sur l’eau, c’est peu crédible.

La croyance est le fait d’affirmer que les choses sont vraies malgré l’évidence du contraire.

Les scientifiques

A l’inverse, le scientifique est un sceptique. Il avance des théories et reste attentif aux éléments qui viennent perturber ses conclusions. Le scientifique établit des protocoles dits de réfutabilité qui permettent de tester ses hypothèses. Ainsi, Einstein avait montré, sur la papier, qu’une masse importante (une étoile par exemple) est capable de dévier les rayons lumineux. En parallèle, il a établi un protocole permettant de confirmer sa thèse : une expédition a été mise sur pied pour observer la position des étoiles lors d’un éclipse solaire. Effectivement, les observateurs ont constaté la déviation anticipée par Einstein. La croyance du savant allemand est devenu une connaissance.

Karl Popper et Claude Bernard ont ainsi montré que pour qu’une théorie soit scientifique, il faut qu’elle soit falsifiable (ou réfutable). Dire que « les cygnes sont blancs » est une proposition scientifique : le premier qui verra un cygne noir invalidera l’affirmation ; il l’aura ainsi réfuté. Dire « il y a un esprit dans cette pièce » n’est pas réfutable : on ne peut pas imaginer une expérience qui permettrait de remettre en cause l’affirmation qui relève alors de la croyance.

Une autre caractéristique qui distingue le scientifique du croyant est sa faculté de rester dans son domaine de compétence : un croyant n’hésite pas à se promener dans des champs complètement étrangers à son savoir. Dans la même journée, Il est sélectionneur de l’équipe de France de foot, météorologue, médecin, nutritionniste, épidémiologiste.

La science a reconnu son incompétence sur des pans entiers du savoir. Opportuniste, le croyant s’y engouffre, bouche les trous d’autant plus facilement que le terrain est vierge de contradicteurs. Puisque la science est incapable de dire ce qu’il y a après la mort, la croyance s’en est chargée.

Le scientifique, par opposition, se reconnait par sa prudence naturelle : on ne verra pas un physicien des particules se prononcer sur la théorie des nombres premiers. Il est dans une position moins confortable, parce qu’il doute, écoute ses pairs qui remettent en cause tel ou tel point de sa démonstration. Il accepte alors de se remettre au travail pour améliorer sa théorie, voire en cas d’échec, reconnaitre ses erreurs.

La cas du professeur Raoul

Avec l’émergence des réseaux sociaux, une information non-vérifiée, mais répétée des millions de fois a plus de poids dans l’opinion qu’une affirmation scientifique. Si cette information répond à une attente, elle sera d’autant plus puissante. En période de crise sanitaire, d’angoisse, de rejet des élites parisiennes, le médicament miracle annoncé par un professeur contestataire de Marseille susceptible de séduire la foule des crédules. Si un professeur, blouse blanche et barbe de rider, avec un CV long comme le bras, annonce qu’il a la solution, des millions de gens lui ouvre les bras. Peu importe si des experts avec des CV aussi long que lui affirment le contraire, que l’OMS incite à la prudence, que l’agence américaine du médicament demande de prendre des précautions.

Malgré la blouse blanche, le débat ne se situe plus sur le domaine de la science, mais de la croyance. Le partisan du bon professeur nie toute contradiction, se fait lui-même épidémiologiste, voit des évidences partout : il n’y a pas de cas en Afrique, là où précisément ils prennent le médicament du bon docteur… Trump lui-même en prend et l’armée en a acheté des stocks inimaginables. Quant aux protocoles destinés à vérifier la pertinence du médicament, ils sont rejetés comme autant de supercherie à la solde du lobby pharmaceutique. Le débat sur la chloroquine est donc un excellent exemple à citer dans tous les devoirs de philo portant sur la distinction entre croyance et science.

Un article du Point

Gérald Bronner – Taisez-vous, Juliette Binoche !

ÉDITO. Comme d’autres stars, l’actrice s’est faite, pendant la pandémie, VRP d’infox. La visibilité sociale devrait impliquer une éthique de responsabilité.

Par Gérald Bronner

« Taisez-vous ! » Cette injonction restera durablement attachée à la figure d’un Alain Finkielkraut, à bout de nerfs, sommant de se taire l’un de ses contradicteurs lors d’une émission de télévision. Ces derniers temps, j’ai eu envie de la lui emprunter pour m’adresser à quelques stars du cinéma, du sport ou de la chanson qui ont cru bon de nous donner leur point de vue sur la crise pandémique que nous traversons.

On aurait peut-être dû le leur demander dès le mois de mars, lorsque l’actrice Michèle Laroque a donné ses conseils pour lutter contre le Covid-19 en invoquant les bienfaits des huiles essentielles. Qui sait ? Peut-être aurait-on pu éviter que notre gloire oscarisée, Juliette Binoche, fasse son coming out conspirationniste en affirmant, sur les réseaux sociaux : « Mettre une puce sous-cutanée pour tous : c’est NON. NON aux opérations de Bill Gates, NON à la 5G. » Une belle synthèse de plusieurs théories conspirationnistes et antivaccins en quelques signes seulement.

Promotion inespérée pour les idées douteuses

Peut-être aussi le footballeur Vikash Dhorasoo se serait-il abstenu de proposer son incompétente interprétation de données sur la maladie remettant en cause le confinement sur Twitter. La réponse que cet ancien international a faite au journaliste de France Télévisions Julien Pain, qui lui démontrait qu’il se trompait, est d’ailleurs saisissante et révélatrice d’une période où certains croient que tout est affaire d’opinion. Face à la démonstration du journaliste, le footballeur ne se démonta pas et affirma tout simplement que pour lui ces données fonctionnaient et que c’était son droit.

C’était en effet son droit, mais qu’en est-il de son devoir ? En réalité, personne ne demande à ces vedettes d’être plus intelligentes que les autres. En revanche, leur visibilité sociale devrait impliquer une éthique de responsabilité. À défaut d’être plus avisés que les autres, ils pourraient être plus silencieux, en particulier sur les sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Le monde numérique a offert l’opportunité à chacun d’éditorialiser le monde, mais nous ne sommes pas tous devenus égaux pour autant. Certains bénéficient d’un capital de visibilité sociale – des centaines de milliers de followers pour Binoche, par exemple – qui assure à ceux qui s’en servent inconséquemment une promotion inespérée d’idées douteuses.

La visibilité sociale confère un pouvoir à la fois réel et sous-estimé. Comme l’ont rappelé Patricia Loughlan, Barbara McDonald et Robert Van Krieken dans leur livre Celebrity and the Law, plusieurs études ont montré qu’une vedette était le meilleur atout dont on peut disposer pour s’assurer qu’un spot publicitaire sera mieux mémorisé et son message mieux accepté. Il ne s’agit certes pas de vendre des voitures ici, mais des idées.

Grand pouvoir, grandes responsabilités

Il demeure que, lorsqu’une personnalité à fort capital de visibilité devient le VRP d’infox, elle prend le risque de provoquer des conséquences qu’elle devrait prendre en compte. Lorsque je dis : « Taisez-vous », je n’ai pas en tête d’enfreindre leur liberté d’expression par quelque autre moyen que leur sens des responsabilités. On a beaucoup théorisé les inégalités sociales en observant les différences de capital économique ou culturel, mais, à part quelques sociologues qui ont défriché ce terrain – on pense en France à Nathalie Heinich ou à Guillaume Erner –, on n’a pas encore bien vu quelles sont les conséquences des asymétries de visibilité que permettent aujourd’hui d’approcher la métrique des réseaux sociaux. Malgré tout, rien ne nous empêche de rappeler à tous cette maxime : un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.

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