Petite philosophie de l’information par David POUJADAS

Contre l’émotion à tout prix qui fait vendre

Propos recueillis par Le Point

J’ai une aversion naturelle à l’excès d’émotion dans l’information. Pas seulement la peur. Il y a mille registres à cette facilité de l’émotion : la victimisation, la plainte ou l’apitoiement. Il y a quelques jours, je tombe sur ce sondage en boucle : 44 % des gens en télétravail se disent en souffrance. Quel mot ! Je me suis dit : « On célèbre le 18 juin 1940, on va expliquer à nos grands-pères qui se faisaient tuer que les télétravailleurs sont en souffrance ? »

Il y a une sorte de généralisation donc de dilution de toute idée de victime. David POUJADAS

Il y en a des vraies. De la souffrance aussi, il y en a de la vraie. Mais faire de tout une souffrance, et surtout tout assimiler à la souffrance, c’est un leurre et un dévoiement… Et pourquoi ? Pour des raisons commerciales. Parce que les larmes se vendent. La souffrance se vend, l’apitoiement se vend. Comme présentateur, j’ai pris parti pour une forme de tempérament politique :

La responsabilité plus que l’obligation ; la raison plus que la peur ; l’observation des faits plutôt que l’alarmisme. David POUJADAS

Les médecins n’ont pas la vérité révélée

Il y a peut-être eu effectivement une période de 15 jours où les gens ont pu croire que Les médecins portaient la parole révélée. Puis, très vite, on a compris qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux et qu’eux-mêmes changeaient d’avis. Est-ce qu’on leur a donné trop de place ? Je ne pense pas. À condition, encore une fois, d’afficher la bonne distance. Je dois avouer qu’on a mis un peu de temps pour trouver cette bonne distance. D’abord, il a fallu comprendre que la médecine n’était pas une science. Que la médecine, ce sont des patients et du soin. Donc, c’est du pragmatisme. Et ensuite, il a fallu comprendre qu’il y a des sensibilités différentes : entre urgentistes et épidémiologistes, entre généralistes et spécialistes, etc. Et au-delà, il y a des sensibilités différentes sur une question fondamentale : qu’est-ce qui fait qu’on considère qu’un médicament est efficace ou pas ?

Raoul : le contestataire qui plait, car il est un contestataire au pays où la défiance est un moyen d’exister

Par tempérament plus que par calcul, à mon avis, il incarne un personnage disruptif qui va au-delà de la médecine, au-delà de la science. Il s’érige en contestataire : du conseil scientifique, du Conseil de l’ordre, des instances médicales ou universitaires. Il incarne une forme de rupture.

Cela prouve une nouvelle fois la défiance vis-à-vis des institutions. De toutes les institutions. On le savait pour les institutions politiques, les institutions économiques, les institutions médiatiques. C’est désormais le cas pour les institutions scientifiques ou médicales. Si on ajoute à cela les cheveux longs, la barbe, la façon un peu rude parfois de s’exprimer, eh bien, nous avons un porte-drapeau de cette défiance.

La parole politique n’est pas libre

J’ai conscience de nourrir une forme de défiance vis-à-vis des politiques. Or je défends la politique. Mais la parole politique a quelque chose d’automatique, d’un peu corseté en déphasage avec l’époque. Un bémol : les intellectuels sont libres. S’ils ne sont pas libres, alors qui peut l’être ? Donc politiques et intellectuels ne jouent pas à armes égales. Quand on fait de la politique, on fait partie d’un mouvement, donc on ne peut pas tout dire. J’avais commencé à sortir de ce cadre strictement politique dans Des paroles et des actes, où nous avions monté un débat de deux heures entre Finkielkraut et Cohn-Bendit. La parole était plus libre et on apprenait plus de choses.

Le dérapage banalisé

On emploie le mot « dérapage » à tort et à travers. Un dérapage, c’est une parole qui appelle à une forme de haine, de ressentiment ou de violence. Là-dessus, il faut être très vigilant. Mais lorsqu’il s’agit d’exprimer des opinions abrasives qui peuvent déplaire, voire choquer, on est dans un autre registre. Exemple, Julie Graziani dit sur mon plateau – je résume : « Quand on est smicard, si on ne veut plus l’être, cela ne tient qu’à soi-même. Il ne faut pas dire que c’est la faute des autres. Il ne faut pas se plaindre. » La forme était dérangeante, car elle parlait d’une personne. Mais sur le fond, c’est une opinion, d’un libéralisme chimiquement pur, avec laquelle on peut être totalement en désaccord. Mais ce n’est pas un dérapage, C’est une parole qu’on peut entendre qui ne doit pas être proscrite, comme doivent être bannis les appels à la haine.

Le journalise français biaisé à gauche

Mais il n’y a pas beaucoup de libéraux (parmi les journalistes). Dans mon émission, je qualifie Nicolas Bouzou de libéral, mais, en Scandinavie, il serait considéré comme un social-démocrate bon teint. Bien sûr, cette parole-là peut fâcher sur les réseaux sociaux et chez les journalistes.

Car nous, les journalistes, sommes comme toutes les professions intellectuelles en France, globalement à gauche. Une gauche française qui voit de l’ultralibéralisme partout dans un pays qui a 56 % de prélèvements obligatoires.

La France entre défiance et légitimisme

La colère et la défiance ne s’incarnent pas. On l’a vu pendant les Gilets jaunes. Ils étaient soutenus par une grande partie de l’opinion et il n’y avait pas de leader. Un comique ? Un journaliste ? Un philosophe ? Un militaire ? Je n’y crois pas.

Ce qui est étrange en France, c’est d’ailleurs ce mélange de colère et de légitimisme. Sans parler de cette France silencieuse pas mécontente de son sort qui vit assez bien.

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