L’art de la victimisation par Caloline FOUREST

J’ai beaucoup enseigné à Science po, j’adore la curiosité [des millenials, ndlr] mais je crois qu’on est surpris par leur susceptibilité. Ils appartiennent à la génération qui n’a pas mené de grands combats. On est surpris par la susceptibilité des « millenials ». Au lieu de mettre leur sensibilité au service d’une vision émancipatrice de l’égalité, c’est une génération qui passe son temps à vouloir faire interdire des œuvres. On a le sentiment, par moment, que ce qui les irrite le plus, c’est que des chanteuses se fassent des dreadlocks. Je pense qu’ils sont plus efficaces quand ils se battent contre le changement climatique. On est passés un peu vite des sociétés qui valorisaient l’héroïsme aux sociétés qui ne valorisent plus que le statut de victimes. On ne doit pas enfermer la demande d’aller vers du mieux dans un statut d’éternelles victimes.

On a tendance à voir des pros de la victimisation : par exemple, sur des campus américains, quand vous revendiquez d’être victimes de micro-vexations. Le problème de ces meutes numériques qui fonctionnent de façon anonyme et se déchaînent de façon hystérique contre toute personne publique, c’est que leurs motifs sont futiles. Aujourd’hui, Madonna se fait descendre par la gauche bien pensante pour avoir porté des tenues berbères. Ce qui se passe sur les réseaux sociaux est annonciateur d’une vision d’un antiracisme, antisexisme, qui conduit à ne plus supporter les micro-vexations, ou la divergence d’idées

Aux États-Unis, l’identité politique, cette façon de mener des combats pour l’égalité de façon identitaire et victimaire a fossoyé la gauche américaine. Quand j’avais 20 ans, je pense que je ne me serais pas reconnue dans le discours que je suis en train de tenir. Ce qui m’a forgée c’est le combat contre l’homophobie (…), à une époque où on était regardés comme des animaux dans un zoo. Quand on défend le droit au blasphème on défend aussi le droit d’offenser. Je suis pour les lois antiracistes et qu’on garde une forme de souplesse par rapport au contexte d’un propos. Charb disait « Nous sommes devant des analphabètes de l’humour ».

Évidemment que ‘Je suis Mila’. À Charlie Hebdo, je remarquais déjà que les blasphémateurs ne sont jamais des gens très polis et profonds. Si toutes les paroles se valent, on ne va pas s’en sortir, on va perdre de vue le signifiant et l’insignifiant.

Je ne serais pas dans une manifestation féministe qui voudrait interdire les films de Roman Polanski. Une œuvre a le droit de vivre par elle-même. Et je ne suis pas de ceux qui se réjouiraient si Polanski monte sur scène pour recevoir un César.

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