J’ai lu pour vous Contre le peuple de Frédéric SCHIEFFTER

Un ouvrage philosophique qui va à l’encontre de la pensée dominante qui veut que le peuple soit Un et qu’il ait toujours raison. Pour Frédéric Schiffter, le peuple est une collection d’individus qui revendiquent chacun un intérêt particulier. Ils s’assemblent à l’occasion (par exemple à l’occasion de la crise des gilets jaunes) lorsque leurs intérêts particuliers convergent. C’est pour cette raison que dans une manifestation d’infirmières, on trouve rarement des boulangers ! Il rejoint Von Schiller et De La Rochefoucauld qui disaient respectivement que :

  • Le monde est gouverné par l’intérêt personnel, pour le premier, et
  • L’intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé,” pour le second.

 Si les sondeurs posaient à chaque citoyen la question : que demande le peuple ? Ils s’entendraient répondre : “Ce que je désire, moi !  Frédéric Schiffter

Frédéric Schiffter n’est pas contre le peuple mais contre ceux qui le manipule.

Ce livre trouve sa genèse dans une attaque verbale subie dans les années 70 ; un élève, qui se réclamait alors de la mouvance trotskiste, lui lança « Les ennemis du peuple dans ton genre, on les retrouvera ! ». Visiblement, cette attaque a laissé des traces car la question de la définition du « peuple » l’a obsédée pendant de longues années.

Il s’aperçut que le fait de parler « pour le peuple » ou « au nom du peuple » conférait à n’importe quel propos (et à n’importe quel individu) une sorte de légitimité indestructible et incontestable. Car quoi de plus noble que le peuple ? Les démagogues (ou les populistes) de tous poils l’ont bien compris.

La démagogie est cette forme de ruse qui fait croire à des classes d’individus aux intérêts divergents qu’ils peuvent former un être commun, doté d’une âme, d’une identité, d’une volonté. Comme l’a bien montré Machiavel, la politique est l’art de tenir en respect un ensemble d’humains par la force et la ruse afin d’obtenir une vie sociale relativement pacifiée. Frédéric Schiffter.

J’ai lu pour vous Contre le peuple de Frédéric SCHIEFFTER

Pour Frédéric Schiffter, le peuple n’existe pas. Il ne l’a jamais rencontré (comme il n’a jamais rencontre l’homme (ou la femme) mais des hommes (ou des femmes). Il n’y a donc pas de pensée plurielle ou de revendications non-intéressées traversant de manière homogène un groupe, mais seulement une juxtaposition d’intérêts particuliers qui le cas échéant se rejoignent. Ainsi, en 1789, les bourgeois aisés (Danton, Desmoulins, Robespierre (tous avocats)) se sont liés aux gens plus pauvres (les paysans, les artisans) parce qu’ils avaient soudain un intérêt commun : renverser les ordres privilégiés que constituaient la noblesse et le clergé. Ils ont donné l’illusion d’un peuple assemblé contre les élites, mais ne constituaient en fait qu’un agrégat qui à la première occasion s’est disloqué : dès ce renversement obtenu, les bourgeois se sont empressés d’écarter les sans-culotte, tel Gracchus Babeuf, l’auteur de la Conjuration des Égaux, qui fut d’ailleurs Guillotiné.

Les hommes deviennent petits en se rassemblant. Chamford.

Le peuple est une illusion

Pour Frédéric Schiffter, l’étymologie grecque est la meilleur. Le démos est la somme d’individus ayant les mêmes droits. Mais il faudrait remplacer « droit » par « intérêt ». Ainsi, lorsque l’individu du grand corps électoral glisse son bulletin dans l’urne, il ne pense plus « peuple » mais quel candidat répond le mieux à mes attentes ?

Je sais bien que dans son sens courant ce mot (peuple) suggère l’existence d’un être social collectif et uni, doté, comme une personne, d’une intelligence, d’une volonté, d’affects. C’est la conception héroïque qu’en avaient les idéologues révolutionnaires en 1789 et, au XIXe et XXe siècles, c’est celle qu’en avaient aussi les nationalistes, les anarchistes, les fascistes, les communistes, les gauchistes, les identitaires, et, maintenant, c’est celle que reprennent à leur compte les populistes de droite ou de gauche. Toutes ces obédiences politiques, fussent-elles ennemies, croient ou font croire à l’idée du peuple comme s’il s’agissait d’un sujet historique victime des turpitudes des puissants — nommés aussi « les élites » —, mais capable de se révolter, de porter un projet de société plus juste et d’y œuvrer. Or l’histoire montre que le « peuple », selon cette conception-là, n’existe pas. Frédéric Schiffter.