j’ai lu dans l’express le Professeur RAoult vu pas Raphaël ENTHOVEN – démontage du mécaniSme complotisme

C’est l’une des personnalités qui a marqué l’année 2020. Alors que la première vague de l’épidémie de Covid-19 se diffusait à bas bruit en France, Didier Raoult émergeait dans le débat public, relativisant la dangerosité d’un coronavirus « pas si méchant », comme il le déclarait au JDD. Un an après l’irruption du professeur marseillais sur la scène médiatique, le philosophe Raphaël Enthoven revient sur ce « phénomène d’idolâtrie » porté par « un bateleur qui s’est pris pour Dieu ».

Didier Raoult raconte n’importe quoi depuis un an. Il a dit que « trois Chinois qui meurent » ne devaient pas nous inquiéter, il a prétendu, sur fond d’essais bidon, que l’association hydroxychloroquine-azithromycine allait régler le problème du Covid qui tuait « moins que des accidents de trottinette » (deux millions de morts plus tard, on a un doute là-dessus), il a semé le chaos dans la recherche en laissant croire que ses collègues sceptiques étaient dans la main des grands labos, il a présenté comme de l’acharnement le fait qu’un comité d’éthique lui demande des comptes alors qu’il jouait au sorcier dans son coin, ses diagnostics sont faux, sa méthodologie n’est pas fiable et ses annonces tonitruantes (des vertus de la chloroquine jusqu’à l’inexistence d’une seconde vague ou l’impossibilité d’un vaccin dans des délais si brefs) ont toutes été contredites…  

Seulement voilà, le bateleur qui s’est pris pour Dieu a indexé, sans vergogne, sur de mauvaises intentions toute controverse autour de sa sainte parole et a déclenché un phénomène d’idolâtrie que la France n’avait pas connu depuis le Général de Gaulle.  « Toutes les sottises qu’il a dites sont immunisées par le fait qu’elles sont agréables à entendre »

Quel est son secret ?  

Comment l’homme qui s’est attribué le bénéfice des guérisons spontanées a-t-il réussi à se faire passer pour le Christ aux yeux des brebis égarées ? C’est simple : toutes les sottises qu’il a dites sont immunisées par le fait qu’elles sont agréables à entendre. Le seul point commun aux prédictions contradictoires (et systématiquement contredites) de Saint-Didier, c’est qu’elles sont toutes plaisantes. Qu’il dise ou qu’il se dédise, l’homme dit des douceurs. Comme dit Bernard-Henri Lévy, étonnant fan du gilet jaune de la médecine :

« c’est l’anti-Cassandre, en lui, que l’on tente de faire taire. » Bernard-Henri Lévy,

Traduction : si Didier Raoult est vilipendé, ce n’est pas parce qu’il bafoue les protocoles, survend une molécule inefficace et alimente par un charabia complotiste les menaces dont ses confrères font l’objet, mais c’est, à en croire BHL, parce qu’il ose prédire des lendemains qui chantent ! C’est merveilleux.  

De quoi témoigne une fascination qui culmine, chez un penseur pourtant structuré, dans le sacrifice de la réalité sur l’autel de la défense esthétique d’un faux devin ? Du fait que nous vivons en démocratie sous le gouvernement du souhaitable. Qui est le seul maître de l’opinion publique. L’ère des réseaux sociaux ayant doté chaque individu du droit et des moyens (à ses yeux) de prendre sa conviction pour la vérité, un discours n’est plus évalué selon sa conformité avec ce qui est, mais selon la quantité de désirs qu’il exauce. Et quiconque contredit le discours plaisant n’est plus tenu pour un interlocuteur dont les objections sont fécondes, mais pour un ennemi dont les intentions sont délétères. Toute politique du souhaitable se représente la contradiction comme une hostilité. C’est de cette manière que les bons sentiments exposent la démocratie à l’obscurantisme.  

Les supporters de Raoult

Ce n’est pas l’élitophobie qui caractérise les gilets jaunes, sinon ils ne se seraient pas eux-mêmes donné des têtes pensantes (Etienne Chouard, Francis Lalanne, Jean-Marie Bigard, Maxime Nicolle, Didier Raoult…), c’est le sentiment que la rationalité est le bras armé du statu quo, et que, pour cette raison, quiconque affirme que 2+2 =4 est un conservateur « pétainiste ». Ce qui caractérise les gilets jaunes, c’est un rapport sentimental au réel, auquel ils demandent de ressembler à leur désir, sous peine de « révocation ». De ce point de vue, Didier Raoult est, en chacune de ses attitudes, un gilet jaune par excellence : promouvoir un traitement sans tests, faire passer son échec pour le fait d’un complot, réduire la critique à l’inimitié, la crédibilité à une affaire de sondage et le débat scientifique à des vidéos sans contradicteurs, élire en toutes circonstances l’hypothèse la plus aimable, communiquer sur « l’absence de mortalité » dans son service en omettant de préciser qu’il n’y a pas de lits de réanimation… Autant d’arrangements avec le réel qui sont au cœur de la rhétorique des gilets jaunes, du sentiment que les « sachants » dépouillent les ignorants du savoir, et qu’un Prométhée viendra un jour dérober le feu aux « puissants » pour soigner et libérer l’humanité asservie. 

C’est la raison pour laquelle les défenseurs de Didier Raoult n’argumentent pas mais se conduisent en supporters, en patriotes de Raoult, et adoptent ingénument une façon non-scientifique de se présenter comme les gardiens de la vraie science : comment pouvez-vous dire qu’il a tort, disent-ils, puisqu’il a tant de diplômes ? Comme l’observe le philosophe Florian Cova dans une étude remarquable sur l’étrange rapport que Didier Raoult entretient avec l’épistémologie et l’histoire des sciences, son rapport à la méthode conduit à « faire reposer la crédibilité des conclusions scientifiques sur le pedigree et les vertus de ceux qui les énoncent, et ainsi à verser dans une forme très personnalisée d’argument d’autorité (« je suis un grand scientifique », « j’ai inventé une douzaine de traitements »)… « . En un mot, la promotion vindicative de l’ignorance culmine dans l’argument d’autorité. 

Le grand retour du charlatanisme

Je ne me suis pas engagé sur le contenu d’une molécule (dont je ne connais rien), mais sur le fait qu’on l’hyper-prescrive en urgence, en amont de tests fiables, en s’appuyant sur la seule recommandation d’un homme qui, lui-même, disait que l’épidémie ne tuerait pas davantage que les accidents de trottinettes ! Moi non plus, je n’ai aucune compétence en virologie. Et mes prédictions, non plus, ne vaudraient pas un clou. En revanche, le citoyen que je suis est fondé à s’étonner qu’on recommande une molécule avant de savoir si elle fonctionne, que des élus irresponsables en défendent la prise sous des motifs absurdes (« J’en ai pris, j’ai guéri, donc ça marche… ») et qu’on présente les gens qui réclament uniquement des tests recevables comme les pantins de Big Pharma. Le professeur de philosophie en moi est également fondé à protester contre une subversion de la méthode qui consiste à affirmer quelque chose sans preuves pour mettre au défi les gens de le réfuter ensuite. Car ce n’est pas ainsi qu’on progresse ou qu’on réfléchit.  « Le citoyen que je suis est fondé à s’étonner qu’on recommande une molécule avant de savoir si elle fonctionne »

A dire vrai, il est à la fois navrant et heureux que l’hydroxychloroquine ne fonctionne pas. Navrant, parce qu’on a tous espéré que ça marche ! Et parce qu’après avoir eu tant d’espoir, les gens sont terriblement déçus. Comme ils l’avaient été en 1985 quand trois pieds nickelés surdiplômés (un pneumologue, un cancérologue et un immunologiste) avaient annoncé, au terme d’expérimentations pour lesquelles il n’avait pas saisi le Comité d’éthique, qu’ils avaient obtenu des résultats « extraordinaires » dans le traitement du Sida en utilisant de la ciclosporine, avant de manger leur chapeau.  

Pour autant, si Didier Raoult, par le plus grand des hasards, avait eu raison, si l’hydroxychloroquine avait été vraiment efficace contre le Covid-19, si l’on avait trouvé le remède au Covid par un coup de chance, la méthodologie scientifique aurait fait un considérable bond en arrière, au profit du charlatanisme et du sentiment délicieux que tout savant fou dispose, dans son chapeau, d’une vérité qui embarrasse les laboratoires. Au moment de l’affaire Cahuzac, les méthodes de Mediapart relevaient clairement du déni de la présomption d’innocence, mais Cahuzac était vraiment coupable, de sorte qu’un tel discours était inaudible et que, dans la lutte que se livrent les principes démocratiques, la présomption d’innocence a été vaincue par le devoir d’informer. Dans le cas Raoult, les mauvaises méthodes de l’intéressé ne produisent aucune vérité et, pour avoir donné de l’espoir au monde entier, son erreur est aussi une faute. La seule contribution effective de Didier Raoult au débat public est d’avoir permis à ses dépens, par la dissection de ses fantaisies, de montrer la différence entre la science et la pensée magique.  

Le complotisme n’a pas peur de la mauvaise foi

C’est la preuve, s’il en fallait une, que le complotisme n’a aucun besoin d’un complot ! Peu importe au complotiste que le médicament prétendument diabolique dont il combat l’influence soit lui-même invalidé. L’essentiel est de donner à ses ouailles l’impression que les moulins à vent sont bien des grands labos. Le complotisme est une esquive du réel qui, quand le réel est criant, interprète ce qui existe comme le résultat d’une machination. En la circonstance, on est en présence d’un faux médicament qui ne soigne personne mais dont le promoteur refuse d’admettre qu’il s’est trompé. De quelle ressource dispose-t-il, sinon le procès d’intention ?

Heureusement, le journalisme d’opinion veille au grain : « êtes-vous complotiste ? » demande courageusement Charles Jaigu à Didier Raoult dans Le Figaro. On se doute de la réponse. Ce qui est vraiment intéressant dans cet entretien complaisant (et dont l’auteur voit en toute objectivité un « document nécessaire et passionnant » dans la compilation des discours du druide), c’est (outre la mauvaise foi de Panoramix qui, quand on lui rappelle qu’il annonçait la disparition de l’épidémie en mai, déclare « le virus d’août n’est pas celui du printemps ») le fait que Didier Raoult soit désormais extrêmement circonspect sur les vertus de l’hydroxychloroquine. Celui qui, en mars 2020, assurait que « malgré sa petite taille d’échantillon » son enquête montrait « que le traitement à l’hydroxychloroquine était significativement associé à la réduction/disparition de la charge virale chez les patients du Covid-19 et son effet était renforcé par l’azithromycine » se contente désormais de dire qu’il n’a jamais dit que cette molécule « allait guérir 100 % des patients. »