Tribune à l’occasion des 15 ans du meurtre Ilan Halimi

Février 2006. Un jeune homme de 23 ans est retrouvé mort près de la gare de Sainte-Geneviève-des-Bois après 24 jours de séquestration et de torture. Ce jeune homme, Ilan Halimi, a été assassiné parce que juif. Il est mort parce que ses bourreaux, emplis de préjugés antisémites, pensaient que l’enlever leur permettrait d’accéder aux présumées richesses des juifs.

L’affaire Ilan Halimi marque un tournant. Pour la première fois depuis le début des années 2000, le gouvernement français, finit, bien que tardivement, par reconnaître que les qualificatifs, crapuleux et antisémite, pour un crime ne sont pas forcément antinomiques. Le caractère antisémite de l’acte ne fait plus débat, ainsi que la montée de violences accumulées depuis cinq ans, attaques d’écoles, de synagogues ou de personnes. Le début de la prise de conscience politique est enfin là.

Quinze ans plus tard, l’arsenal législatif français contre le racisme et l’antisémitisme est l’un des plus complets au monde. À chaque acte antisémite médiatisé, les condamnations verbales pleuvent de la part de toutes les personnalités politiques. Nous trouvons auprès de nombreux partenaires antiracistes qui luttent sur le terrain, contre le racisme et l’obscurantisme, des raisons d’espérer pour notre vivre ensemble. Mais cet espoir appelle aussi un mouvement mêlant la grande ampleur du nombre à la particularité de chaque individu.

Ce dont nous faisons l’expérience face à une pandémie mondialisée, nous pouvons le comprendre pour ce qui est de l’antisémitisme qui traverse l’histoire de l’humanité : les pouvoirs publics ne peuvent pas nous protéger de tout. Ils doivent agir, certes. La justice, en particulier, doit mener son action et lutter contre l’impunité. Mais chacun a son rôle à jouer pour protéger notre société. Notre espoir, notre appel est alors destiné à chacun d’entre nous : nous devons tous mener cette lutte contre les idées reçues de l’antisémitisme, celles qui ont amené le meurtre d’Ilan. La bataille contre ce fléau ne se gagnera pas seulement à l’aide de déclarations : c’est dans l’intimité de nos esprits que nous pouvons, chacun, faire reculer les monstres de la haine de l’autre.

À qui profite cette cécité ? Aux islamistes eux-mêmes, d’abord, évidemment.

Or, ces dernières années, la parole antisémite a eu beau se déployer plus que jamais sur les réseaux sociaux, des familles juives ont eu beau fuir des quartiers entiers pour pouvoir afficher sereinement leur identité, les élèves juifs contraints de quitter en masse l’école publique, la lutte contre l’antisémitisme n’impacte pas les cerveaux et les consciences.

Quelle mobilisation y aurait-il eue si l’attentat de l’Hyper Cacher n’avait pas suivi celui de Charlie Hebdo ? Sans doute la même qu’après la tuerie à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, où, malgré le meurtre de trois enfants et de leur père et professeur, les rues étaient bien trop vides. Lorsque les juifs sont visés, la menace que représente la haine islamiste pour la société n’est pas pleinement saisie.

À qui profite cette cécité ? Aux islamistes eux-mêmes, d’abord, évidemment. Qui ont bénéficié pendant bien trop longtemps des compromissions, celles de certaines élites, d’intellectuels, de professeurs d’université. À leurs alliés objectifs et leurs complices intellectuels d’extrême gauche. Mais aussi à ceux qui voudraient nous faire croire qu’ils sont le remède imparable alors qu’ils sont eux-mêmes une autre gangrène.

À l’extrême gauche, certains militants décoloniaux et intersectionnels pénètrent les universités et les associations progressistes en relativisant les crimes et le danger sous prétexte de tolérance. La représentation du monde qu’ils créent s’interdit les nuances et nous entraîne tous vers un monde de terreur. Ceux qui les contredisent sont catégorisés par une désignation globalisante devenue infamante de « Blancs » et sont traités en adversaires. Dans cet imaginaire, les juifs font partie du fantasme absolu. Ils ne sont pas vus comme une minorité victime d’antisémitisme, mais sont catalogués comme des « Blancs » et n’ont donc pas, à ce titre, droit à la parole. Dans ce monde à la tolérance tragiquement cynique, les islamistes ne sont jamais vraiment condamnés, car, dans leur logiciel, ils sont structurellement du côté des victimes. Ce faisant, ils se placent en complices. Ils ont à leur égard une complaisance incompréhensible.

Alibis

Faudrait-il donc penser que la solution se situe à l’autre extrémité de l’échiquier politique ? Non. L’extrême droite, qui ne fait que vociférer, confond islam et islamisme, reste fidèle à son ADN de la haine de l’autre. Les victimes d’antisémitisme n’ont aucune importance en tant que telles pour eux. Elles ne sont que des alibis permettant de justifier un racisme envers les musulmans. En cela, l’extrême droite profite de l’islamisme, et l’islamisme prolifère sur les discours de l’extrême droite : ils ont l’antisémitisme comme langage commun.

Ne pas combattre l’extrême droite, c’est aussi accepter de laisser le Rassemblement national rafler les voix de ceux qui refusent la complicité ; c’est accepter l’idée qu’il n’y aurait rien entre la naïveté et la haine, entre la compromission et l’instrumentalisation. Ne pas être dupe, c’est ne pas se laisser instrumentaliser et cibler les antisémites et partisans de l’islamisme, danger pour nos démocraties.

La République, elle, mérite des défenseurs qui ne conditionnent pas leur mobilisation à l’ethnie ou à la religion des victimes ou des bourreaux. L’antiracisme exige la constance ; comme Frantz Fanon lui-même affirmait : « Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. »