La théière de RUSSELL ou l’inversion de la charge de la preuve comme moteur du complotisme

Bertrand Russell (1872–1970) fut l’un des plus grand du XXème siècle, à la fois philosophe, mathématicien, logicien, et bien d’autres qualités encore dans le même homme. Il s’intéressa notamment aux fondements de la pensée scientifique au sens Popperien du terme. Pour qu’une théorie soit dite « scientifique », il faut qu’on puisse lui associer une série d’expériences dites de « réfutabilité » : une expérience permettant de la confronter au réel. Ainsi la théorie de la relativité générale de 1915 d’Einstein a été validée par des mesures physiques sur le terrain lors d’une éclipse solaire. La théorie a alors été validée et est entrée dans le champ restreint du corpus de la science.

Pour imager ce principe, et sans doute pour dénoncer les impostures, Russell fait la proposition suivante : une théière navique en orbite autour du Soleil entre Mars et la Terre. Trop petite, elle est indétectable. Il met au défit quiconque de démontrer le contraire. Puisque c’est impossible, alors, la conclusion s’impose : une théière navigue bien dans l’espace !

Russell venait d’inventer un redoutable outil de persuasion : l’inversion de la charge de la preuve. C’est au sceptique (celui qui pense que la théière n’existe pas, ou seulement dans la tête de Russell) que revient le travail de démonstration !

Toutes les croyances et autres théories du complot s’appuient sur cet outil : si vous ne pouvez pas démontrer qu’une théorie est fausse, alors c’est qu’elle est vraie. C’est bien entendu un raisonnement complètement erroné, mais (oh combien !) séduisant et efficace.

Un exemple de l’inversion de la charge de la preuve entendu au café du commerce : « vous n’êtes pas allé dans l’espace ! vous n’avez fait aucun calcul ! Comment pouvez-vous dire que la terre est ronde ? Démontrez-moi qu’elle n’est pas plate ! Toutes ces photos, c’est vous qui les avez prises ? « 

« De nombreuses personnes orthodoxes parlent comme si c’était le travail des sceptiques de réfuter les dogmes plutôt qu’à ceux qui les soutiennent de les prouver. Ceci est bien évidemment une erreur. Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j’affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n’est pas tolérable pour la raison humaine d’en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. Cependant, si l’existence de cette théière était décrite dans des livres anciens, enseignée comme une vérité sacrée tous les dimanches et inculquée aux enfants à l’école, alors toute hésitation à croire en son existence deviendrait un signe d’excentricité et vaudrait au sceptique les soins d’un psychiatre à une époque éclairée, ou de l’Inquisiteur en des temps plus anciens. » Bertrand RUSSEL

Dans la dernière partie, Russell fait mention des religions qui, depuis la nuit des temps, affirment des dogmes invérifiables. Le premier d’entre-eux étant l’existence de Dieu lui-même. Il est impossible de démontrer qu’il existe. Il l’est également de démontrer qu’il n’existe pas. …