Sandrine Rousseau a-t-elle bien compris le discours de la méthode (1637) de Descartes ?

Bien entendu, la conclusion est négative. Dans son obsession à voir le mal (ou le mâle qui est chez elle un synonyme) partout, elle n’hésite pas à s’attaquer aux piliers de la morale occidentale, sans entrave, sans retenue, mais aussi avec une incompréhension totale. Sur son site (voir l’extrait ci-dessous) , elle a tronqué, volontairement ou pas, le texte de DESCARTES (1596-1650) pour mieux arriver à sa conclusion : « le mâle blanc s’érige en maître (au sens dominateur) de la nature en général et de la femme en particulier pour jouir sans entrave et ainsi tout détruire ». C’est bien mal connaitre la philosophie de DESCARTES pour arriver à une telle conclusion.

L’homme au sens de l »humanité

Bien entendu, lorsque DESCARTES évoque « l’homme« , il entend « l’humanité« . Le sait-elle ou fait elle exprès ? DESCARTES précise qu’il utilise le Français, en lieu et place du latin, pour être « lu par les femmes et les enfants ». Au XVIIème siècle, voilà qui était révolutionnaire. Elle pourrait le reconnaitre. Mais le plus grave n’est pas là.

Maîtrise au sens de « compréhension »

Lorsqu’il utilise les termes « maitrise de la nature », DESCARTES entend « compréhension des phénomènes naturels » pour en tirer le meilleur partie ». Par exemple maitriser (comprendre) l’écoulement de l’eau ou de l’air pour fabriquer de l’électricité. Il ne s’agit surtout pas d’un rapport de force entre un maître et son esclave comme le laisse entendre Sandrine ROUSSEAU. Il s’agit d’une maitrise au sens de compréhension du fonctionnement, DESCARTES étant un fervent partisan des sciences qui selon lui font progresser l’humanité. Il n’y a pas de despote blanc chez DESCARTES . D’ailleurs, DESCARTES précise dans la troisième partie du Discours (voir la morale de DESCARTES ci-dessous) « et généralement de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées ». Il renonce ainsi à toute forme de pouvoir.

Comme le dit Raphaël ENTHOVEN :  » La « maîtrise » dont parle DESCARTES n’est pas une domination, mais une étude approfondie. L’ambition du philosophe n’est pas de soumettre la gentille « nature » à nos désirs démesurés, mais de s’inspirer d’elle pour nous sauver la vie. Pour le dire comme Francis BACON (prédécesseur de DESCARTES en matière de fondation de la science moderne), s’il faut « connaître les causes et le mouvement secret des choses », s’il convient de « reculer les bornes de l’esprit humain », c’est « en vue de réaliser toutes choses possibles ». BACON résume cette ambition en une phrase géniale : « On ne commande la nature qu’en lui obéissant. » Mais est-ce de porter des œillères antisexistes et de voir le mâle partout ? Sandrine Rousseau commet l’erreur de confondre « maîtrise » et « domination. » C’est la raison pour laquelle, dans un second temps, elle tronque la citation de DESCARTES et, collant deux bouts de phrase, elle feint de le citer en disant « nous rendre maîtres et possesseurs de la nature afin de jouir, sans aucune peine, des fruits de la terre ».  

Pour quelle raison Sandrine ROUSSEAU a-t-elle oublié de citer la troisième maxime de la sixième partie du discours de la méthode ?

[..] changer mes désirs que l’ordre du monde ; et généralement de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées. DESCARTES.

En d’autres termes, c’est l’exact inverse de ce que dénonce Sandrine ROUSSEAU chez le pauvre DESCARTES qui, malheureusement, n’est plus là pour son droit de réponse. DESCARTES nous invite justement à changer nos modes de fonctionnement plutôt que de changer le monde.

Ce que dit Sandrine ROUSSEAU

En même temps qu’il fondait la rationalité de notre science moderne dans son Discours de la méthode, Descartes lui assigna spontanément l’objectif de nous rendre «maîtres et possesseurs de la nature» afin de «jouir, sans aucune peine, des fruits de la terre». On l’imagine aisément. Sandrine ROUSSEAU

Ce que dit DESCARTES

 Mais, sitôt que j’ai eu acquis quelques notions générales touchant la physique, et que, commençant à les éprouver en diverses difficultés particulières, j’ai remarqué jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent des principes dont on s’est servi jusques à présent, j’ai cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes : car elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre COMME maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie [..]. DESCARTES.

Les règles de la morale selon DESCARTES (discours de la méthode)

  1.  d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance». De plus, les opinions auxquelles on se conforme sont choisies. Il faut que les opinions soient modérées, viennent des gens les plus sensés et doivent être celles de l’endroit où on se trouve.
  2.  Le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées . Ceci afin de pratiquer toute chose comme bonne et de ne point être soumis à la mauvaise conscience d’avoir suivi une chose que l’on sait maintenant mauvaise.
  3. Tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde ; et généralement de m’accoutumer à croire qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir, que nos pensées ;
  4. D’employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m’avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m’étais prescrite .