Une brève histoire des Beatles

Paris – U-Arena de La Défense 28 novembre 2018

Il est vingt heures dans l’immense enceinte blanche où 40 000 fans extatiques attendent dans le noir une sorte de délivrance. La tension est à son comble. Les vertigineux murs d’enceintes se vident une dernière fois sur la foule, faisant résonner « l’Intro » de « A day In the life », jusqu’à l’ultime accord majeur que tout le monde attend. Et puis plus rien. L’U-Arena est de nouveau plongée dans l’obscurité. Il n’y a plus un bruit. Seul un filet de lumière éclaire encore un bout de la scène immense. Une silhouette bien connue se déplace dans une demi-obscurité vers le centre. Elle s’arrête devant le micro, lève les yeux vers son public… Tout le monde le sait : l’orage ne va pas tarder à éclater. Dans une rafale de lumières blanches et bleues, accompagnée du tonnerre métallique des guitares électriques, apparaît Sir Paul, veste en jean noire, chemise grise, un flegme tout britannique, avec son éternelle basse Hofner auburn de gaucher en bandoulière. Il est là, saluant de la main l’U-Arena tout acquise à sa cause. Deux guitaristes s’accordent à ses côtés, deux quinquagénaires aux chemises trop amples, aux jeans trop serrés et aux cheveux trop longs, tout droit sortis des sixties. Le batteur, un colosse chauve, sûrement une pointure, s’installe à son tour derrière le set de batteries. Le calme semble revenu. Mais avant que la poussière n’ait eu le temps de retomber, le premier accord de « Hard day’s night » vient déchirer le silence, faisant des eaux calmes des premiers rangs un fleuve en furie se déversant sur la scène. Il y a de tout dans cette foule hystérique : des sexagénaires, des quinquagénaires, mais aussi leurs enfants et leurs petits-enfants. Tout ce petit monde connaît par cœur les titres phares : Love Me Do, The Let it Be, The Long and Winding Road, Yesterday… Sur Hey Jude, Paul réclame 20 000 voix féminines, puis 20 000 masculines avant de réunir les sexes dans une impressionnante chorale géante qui donne la chair de poule. Bien sûr les traits ont vieilli, la voix tremble un peu et la démarche est hésitante, mais le charme agit. Paul a tombé la veste et passe du micro à la guitare électrique, puis de la guitare au piano : « In spite of all the danger ». On remonte le temps, on traverse les années 70 en compagnie des Wings, les sixties aux côtés des Beatles, puis on est en 1958, avec les Quarrymen, ceux qui, soixante ans plus tôt, avaient vidé leurs poches pour se payer un premier enregistrement en studio. Une larme peut alors s’échapper des yeux les plus sensibles. Toute l’histoire du Rock en trois petites heures, une histoire qui avait commencé en 1962, quelque part à Londres.

I. Georges Martin

Au siège d’EMI, au troisième étage d’un vieil et cossu immeuble victorien, Georges Martin, un casque audio vissé sur la tête, est concentré. La foudre peut continuer à s’abattre sur Londres, la pluie frapper aux carreaux, Georges ne sera pas distrait ; il restera attentif à la moindre note remontant à ses oreilles expertes. Il écoute en grand professionnel un morceau de jazz enregistré la veille. Une mèche grisonnante est tombée sur ses yeux azur l’obligeant, d’un geste délicat, à redessiner de la paume de sa main la raie impeccable qui partage en deux parts égales ses cheveux gominés. D’une élégance toute britannique, une éternelle cravate noire posée sur une chemise blanche, il écrase, pour la dixième fois, une cigarette dans le cendrier. Car le tabac l’aide à réfléchir… La coupelle en équilibre sur la table de mixage déborde maintenant de cendres fumantes. Certaines se sont échappées et se sont glissées entre les milliers de boutons, les curseurs rouges et bleus. Georges est ici dans son univers : son studio d’enregistrement. Des armoires métalliques, des jacks et des microphones reliés entre-eux par des milliers de fils électriques de toutes les couleurs, des enceintes, des platines, des micros, des studios capitonnés ; c’est au milieu de tout ce fourbi qu’il se sent bien. Il est le chef d’orchestre de toute cette quincaillerie. Pourtant, en ce jour de mai 1962, Georges n’est pas sûr de lui. Dubitatif, il rembobine la bande, écoute à nouveau, puis rembobine encore… Cela fait un bon quart d’heure qu’il cherche, qu’il bidouille ses curseurs sans résultat… Il saisit nerveusement une nouvelle cigarette, craque une allumette, inhale profondément, lentement, cherchant sans doute dans le tabac qui pénètre son corps de l’inspiration. Comment arranger ce morceau ? Un morceau intéressant certes, mais sans relief, sans profondeur… Faut-il relancer une séance d’enregistrement ? Ça prendrait du temps… Son regard bleu se perd dans les tourbillons infinis du magnétophone qui tourne, infatigable, dans les volutes de fumée. Soudain tout lui parait évident ! Il pose son mégot. Ses doigts courent sur la table de mixage, équilibrant les basses, renforçant les médiums, ajoutant des cuivres et réduisant les cordes. Un sourire se dessine enfin sur son visage. Ça y est. Il a ce qu’il cherchait : l’accord parfait, l’équilibre. « Encore un 33 tours qui fera date » pense-t-il.

Georges Martin

Georges Martin est un excellent musicien, mais ce ne sont pas ses qualités d’artiste qui ont fait de lui un maître incontesté chez EMI, mais ses talents d’arrangeur. C’est pour cette raison qu’il a été nommé à un poste prestigieux : directeur artistique de Parlophone, la filiale d’EMI spécialisée dans le classique et le jazz. Georges peut se laisser tomber sur le dossier de son fauteuil en faux cuir : c’est une bonne journée qui commence. Il ajuste ses écouteurs, rembobine la bande. Play ! Il se délecte du résultat en tirant, satisfait, sur une autre cigarette. Une sonnerie de téléphone se fait entendre. Mais Georges n’a rien entendu. Rose le sait bien. Quand son patron est dans cet état second, même un tremblement de terre ne saurait l’extraire de son travail. Rose est la secrétaire de monsieur Georges ; une secrétaire dévouée. Du haut de ses 55 ans, on dirait qu’elle héberge en elle la vieille Angleterre, celle des traditions, des bonnes manières et du travail bien fait. Elle porte de sévères jupes plissées, un corsage stricte et arbore un imposant chignon noir dans lequel elle plante régulièrement une aiguille à tricoter. Visiblement agacée, Rose pose son stylo et un mots-croisés inachevé en marmonnant. « On n’est jamais tranquille… Encore un casse-pied ! Un de ces managers auto-proclamés qui a trouvé le nouvel Elvis ! On est chez EMI ici ! On fait de la musique sérieuse… Pas ces trucs de Zazous, ce Rock-and-roll avec lequel on nous assomme à longueur de journée ! » C’est à la septième sonnerie que Rose décroche enfin le combiné. Elle se présente comme l’assistante de monsieur Georges Martin, Directeur artistique chez Parlophone, puis écoute poliment l’interlocuteur à l’affreux accent de Liverpool : un certain Brian Epstein. Celui-la tient un groupe de quatre garçons, des musiciens prometteurs… « Quatre Elvis ! » « Quatre d’un coup, cette fois-ci ! » soupire-t-elle. « On n’arrête pas le progrès… Combien en a-t-elle vu passer de ces stars prometteuses ? Des dizaines ? Peut-être des centaines. En fin de compte, c’est toujours la même chose : des adolescents qui se croient talentueux en singeant des stars américaines sur des musiques de tous les diables… Il ne suffit pas de se trémousser le derrière pour faire un musicien. Ils nous font perdre notre temps. Et celui de monsieur Georges est si précieux. » La voix nasillarde reprend dans le combiné : – Des stars à Hambourg ! Vous ne serez pas déçus ! reprend Epstein, enthousiaste. – Des Allemands en plus ? – Non ! ils sont bien Anglais. Quatre garçons de Liverpool. – Ah bon ! il y a bien une place dans l’agenda de monsieur Martin. Demain, le 9 mai, à 9 heures. – C’est très bien ! – Qui dois-je annoncer ? – Brian Epstein. – C’est noté monsieur Epstein, vous serez reçu par monsieur Martin. Rose est soulagée. Elle a réussi à rester aimable. L’envie d’envoyer balader monsieur Epstein lui avait pourtant traversé l’esprit. « Epstein » note-t-elle dans l’agenda, pour le 9 mai… Rose reprend son mots-croisés, s’assoit à son bureau et lève son regard clair vers le patron : Georges, le casque toujours sur les oreilles, ne s’est aperçu de rien. Elle aurait pu tout aussi bien prendre sa matinée… A plusieurs centaines de miles, bien plus au nord, dans un bureau de Liverpool au premier étage de NEMS store, le plus grand magasin de musique de la ville, Brian Epstein est ravi. Il vient enfin de décrocher une audition ! Et en plus chez EMI ! Il tient sa chance ! Il va pouvoir faire connaître le talent de ses jeunes. Et par un vrai professionnel ! Il sait qu’ils ont le potentiel pour s’extraire de la nasse, se distinguer parmi les centaines de groupes de Rock’n’roll qui tournent en Angleterre ; plusieurs centaines, rien qu’à Londres ! Il n’y a qu’à descendre dans les sous-sols enfumés de la Capitale pour tomber sur un de ces assemblages hétéroclites, plus ou moins talentueux de musiciens autodidactes, d’ados rêvant d’une place au soleil dans le monde impitoyable des maisons de disques. Mais de vrais musiciens… Brian ne connaît que ses quatre de Liverpool, les seuls à savoir faire du vrai « Rock’n’roll ».

II. John

Cela faisait plus de dix ans que les V2 d’Hitler avaient déserté le ciel du Lancashire et pourtant les traces de la guerre n’avaient pas encore complètement disparu des rues de Liverpool. Les profondes cicatrices creusées dans l’asphalte par les bombes de Göring durant l’été 41 étaient encore visibles par endroits. La Luftwaffe s’était surtout acharnée sur les docks, mais les quartiers résidentiels n’avaient pas été épargnés pour autant : 4000 morts et autant de blessés ; 10 000 maisons détruites et 200 000 endommagées. On se souvenait surtout de la nuit du 3 mai 1941, le blitz de Merseyside, comme on l’a appelé : le vaisseau porte-munitions Malakand avait été touché : 1000 tonnes de bombes prises dans l’incendie, explosant dans un formidable feu d’artifices qui pulvérisa tous les bâtiments dans un rayon d’un kilomètre. A la fin de la guerre, on avait rasé tout ce qui devait l’être, et même un peu plus, on avait ôté les décombres et reconstruit la ville, patiemment, pierre après pierre, en particulier le Seaforth Dock, qui devint rapidement le centre névralgique du commerce britannique. Au milieu des années 50, le traumatisme de la guerre n’était finalement plus que dans les têtes. Les jeunes pousses, qui n’avaient pas vécu les bombardements cachés au fond d’une cave, avaient depuis longtemps réinvesti la cité, ses ruelles et ses terrains vagues. Le port était particulièrement prisé des bandes à la recherche de cigarettes américaines, de disques de Jazz ou de Brandy. En particulier, il y avait John, un rebelle, indomptable, qui aimait roder sur les Docks où flottait le soir un cocktail nauséabond d’urines, de gas-oil et de harengs.

John LENNON – 1950

Il vivait depuis son plus jeune âge chez sa tante maternelle Mimi, une femme ordonnée, droite, attachée aux bonnes manières et son Oncle Georges, un être toujours jovial, un peu porté sur la boisson. Le couple s’était installé à Woolton, un quartier ouvrier de Liverpool, au numéro 251 de Menlove Street. Mimi était un diminutif pour Mary Elizabeth Smith. Elle avait épousé l’oncle Georges en 1939, juste avant que les avions de Goering, les Heinkel et les Messerschmidt obscurcissent le ciel. John était né le 9 octobre 1940, en pleine bataille d’Angleterre. De la guerre, il n’avait aucun souvenir. Ce n’était pas le cas de Mimi qui avait particulièrement souffert de « ces années terribles qui avaient emporté sa joie de vivre » comme elle le disait souvent. Elle se souvenait, la nuit tombée, des sirènes hurlantes annonçant le déluge d’acier, du bruit de motocyclette caractéristique des terribles V2, de la descente précipitée dans les caves, des heures d’angoisse assise dans le noir et puis la fin de l’alerte, de la remontée vers le jour, de la désolation, des immeubles éventrés laissant encore échapper des flammes, des pompiers arrosant les blocs fumants, des ambulances de la Croix Rouge se frayant un chemin entre les gravas calcinés, et puis de tous ces corps sans vie, tirés des débris par les sapeurs et que l’on posait sur les brancards. Mimi s’était forgée un caractère d’acier, droit, exigeant pour elle-même et pour les autres, refusant la complainte. Ce n’était pas le cas de l’Oncle Georges toujours de bonne humeur… De la guerre, il se souvenait surtout de cette bombe incendiaire qui était tombée dans le jardin et qui avait mis le feu à ses rosiers. Il avait étouffé l’incendie avec une couverture mouillée avant d’éclater de rire… Ses exploits militaires s’étaient arrêtés à peu près là. Réformé, il avait trouvé une place tranquille dans une usine d’armements jusqu’à la fin des hostilités. Tante Mimi était la sœur aînée de Julia, la mère de John, une mère absente dont il connaissait peu de choses. Selon Mimi, il aurait été abandonné très jeune par cette mère frivole pour des raisons inavouables… Les deux sœurs ne s’étaient plus parlées depuis dix ans au moins. De son père, il en savait encore moins. Tout le monde l’appelait « Alf », sans doute pour Alfred… Mimi disait qu’il était marin et qu’il errait comme un pauvre diable sur toutes les mers du globe. Il l’imaginait donc habillé en marin, à la barre ou hissant la grand-voile. Souvent son fantôme venait hanter ses rêves d’enfants : chaque fois ça commençait par une houle noire, sinistre qui s’écrasait sur les rochers du port. Puis arrivaient des pièces obscures, des cris, des portes qui claquaient et enfin des visages terribles collés aux vitres embuées… John savait que, parmi ces yeux qui le regardaient, il y avait ceux de son père… Mais il ne parvenait jamais à former les traits d’un visage. Les yeux disparaissaient et il restait seul dans l’obscurité assis sur une chaise. Il se réveillait en sursaut, effrayé, trempé de sueur. Cette double absence était pour John un traumatisme, enfoui au plus profond de son inconscient et qui attendait chaque nuit pour remonter à la surface. Pourquoi avait-il été séparé de sa mère ? Pourquoi habitait-il chez sa tante ? Personne ne lui disait rien, surtout pas Mimi qui se fâchait dès qu’il abordait le sujet. Et pourquoi l’appelait-on «Winston », comme le Premier Ministre sauveur de la Patrie ? Il n’aimait pas : son prénom à lui, c’était John. Aussi, pour calmer ses angoisses, s’échappait-il souvent sur les docks. Il écrivait de la poésie, pour respirer un peu, sortir de chez lui, s’échapper un temps de la grisaille de Liverpool, de sa bruine froide et pénétrante. Il s’était aussi essayé au dessin, couchant parfois, sur son carnet à spirales, les images volées sur le port : des marins ivres, des chalutiers parfois, des filles souvent. Oncle Georges lui avait offert un harmonica. John avait été sincèrement touché par ce geste, même si pour lui la musique était une belle étrangère et ce bout de métal protégé par du velours rouge, un objet bien mystérieux. Oncle Georges lui avait enseigné quelques rudiments, une technique de base apprise à l’armée, suffisante pour jouer des airs simples de folklore. John, visiblement désireux d’apprendre, s’était pris au jeu et, au bout de quelques semaines, avait accumulé quelques morceaux dans son répertoire. Voyant que John nourrissait une vraie attirance pour la musique, Oncle Georges avait ramené un vieil électrophone équipé de deux haut-parleurs. Il avait installé le premier dans le salon. Mimi fut horrifiée de découvrir qu’une rallonge avait été déployée sur son plancher et courait le long de l’escalier, jusqu’à l’étage, puis dans le couloir, pour se faufiler sous la porte de la chambre de John où le second haut-parleur avait pris place. C’était là que ses deux hommes passaient des soirées entières à écouter les émissions de la BBC, un Whisky à portée de main. Souvent Oncle Georges, rincé par l’alcool, s’effondrait sur le lit. John et Mimi n’étaient alors pas trop de deux pour transporter l’animal, lourd comme un cheval mort, jusqu’à son lit. Un soir de l’été 1955, sans doute un peu plus arrosé que les autres, Oncle Georges s’était effondré dans le couloir. Il ne s’était plus relevé. John avait quinze ans.

Julia LENNON

III. Julia – juin 1955

Les obsèques d’Oncle Georges eurent lieu sous une pluie battante, froide et pénétrante. Une dizaine de proches avaient fait le déplacement. Mimi, digne dans son ensemble noir, un filet de dentelles noires sur les yeux, faisait face au cercueil, figée dans la douleur, les doigts crispés sur son petit sac. Son regard était immobile, fixé sur la caisse de chêne qui surplombait la terre détrempée du cimetière. Un ami de la famille l’abritait sous un parapluie dégoulinant. John était à ses côtés. Il ne versait pas de larme, mais son cœur était brisé. Georges avait été pour lui plus qu’un père. Il fut un confident et un ami fidèle. Un officiel marmonna un sermon inaudible, puis quatre cordes enlacèrent le cercueil qui, lentement, descendit dans les entrailles boueuses de Liverpool. Oncle Georges avait rejoint les siens. Déjà, les pelletés recouvraient son corps. John essuya son visage détrempé, un peu perdu. Il resta ainsi quelques minutes, muet comme le reste de l’assemblée. Il sentit sur son épaule une main familière : c’était Pete, le « blondinet », son meilleur ami, toujours là dans les moments difficiles. Il montrait de son index une ombre qui se tenait à la lisière du cimetière. John releva la tête. Un peu à l’écart, derrière une rangée de saules, une femme rousse dissimulée sous un chapeau de feutre noir semblait l’observer. John saisit ses lunettes, mais l’ombre n’était déjà plus là. Cette femme rousse, il le savait, c’était Julia, sa mère, « la fille de l’océan », comme il aimait l’appeler. Il soupira : « Elle était venue pour lui, rien que pour lui… C’était une certitude.  Mais pourquoi se cachait-elle ?

Pourquoi n’était-elle pas venue simplement le voir, le réconforter, l’embrasser ? » Désespéré, John se prit la tête entre les mains et laissa échapper un sanglot. Il se tourna vers Mimi, espérant trouver dans son regard fuyant un semblant de réponse. Peine perdue. Elle n’avait rien vu. Toujours immobile, elle ne disait rien… Il n’en pouvait plus de ce silence, de ce mur invisible, infranchissable, monté sur de bien sordides fondations, qui l’empêchait de connaître sa mère. Et lui ? De quoi était-il coupable ? Pourquoi lui faisait-on payer de vielles histoires de bonnes-femmes ? Il avait quinze ans maintenant et on le prenait encore pour un enfant. Il devait savoir. Il se tourna alors vers Pete. Les deux amis n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Pete était l’homme de la situation. Il s’éclipsa discrètement, enjamba les tombes, poussa le portail rouillé du cimetière et se mit à courir en direction de l’ombre inconnue. Pete Shotton était presqu’un frère pour John. Ils s’étaient connus à l’école anglicane de Dovedale et ils étaient aussitôt devenus inséparables : ensemble sur les bancs de l’école, puis au collège et enfin à Quarry Bank, tout près de Strawberry fields. Ils étaient tellement complices que les professeurs les avaient surnommés « Lotton » et « Shennon ». Pete était gringalet. Il avait un visage émacié sur lequel tombait de raides cheveux blonds et des yeux très clairs. Il portait souvent une culotte courte, même en hiver. Pete aimait faire enrager John en l’appelant «Winnie», en référence à son second prénom. Les coups de poing pleuvaient alors, mais ça se terminait toujours dans un grand éclat de rire. Tout le monde dans le quartier les connaissait et rarement pour autre chose que des bêtises. Mais en ce jour de deuil, le temps n’était pas aux plaisanteries : la mission que John venait de lui confier était de la plus haute importance. Pete avait couru à travers les rues. Il n’avait pas été difficile de retrouver la trace de Julia… Il était maintenant devant une petite maison modeste, à quelques centaines de mètres seulement de la maison où vivait John ! A l’intérieur, derrière des rideaux brodés, il avait aperçu la femme rousse et un moustachu rondouillard, ainsi que deux petites filles assises sous un lustre. Pete en savait bien assez pour l’instant et il ne fallait pas se faire repérer.

John s’attendait à tout, mais pas à ça ! Lui est sa mère étaient voisins et depuis si longtemps ! Il enfila sa paire de chaussures et les deux amis sortirent sur Menlove Street. Ils marchèrent sur Newcastle Road, puis à travers champs. Heureusement, la pluie avait cessé. John sentait son cœur battre. Il avait peur, après toutes ces années, de découvrir les fantômes du passé et les secrets qu’ils retenaient. Peut-être avait-il plus à perdre qu’à gagner ? Peut-être Mimi avait-elle cherché à le protéger ? Mais il était trop tard. Il était temps de franchir ce « putain » de mur. Au bout d’une vingtaine de minutes, Pete s’arrêta  : « c’est là ! ». Devant leurs yeux, il y avait un jardinet de quelques mètres carrés, fermé par une clôture de bois blanc et, derrière, la petite masure en bois de la même couleur, assez simple, mitoyenne et identique à toutes les autres masures du quartier. John hésita puis esquissa un demi-tour. Pete le retint et le poussa vers le jardinet. Il frappa trois coups secs à la porte et laissa John seul, face à son passé. L’émotion serrait la gorge de John, angoissé par ce qui était encore invisible, caché derrière cette porte. Il avait tant de fois imaginé les traits du visage d’une mère qu’il ne connaissait qu’en rêve… Aurait-il la force d’affronter son destin ? Un bruit de pas résonnait à ses oreilles, puis le grincement d’une poignée et enfin le pivot de la porte. Il leva les yeux au ciel et respira l’air frais. Lorsque son regard redescendit, Julia se tenait là, droite dans l’embrasure. Elle était un peu plus petite que lui, deux perles émeraudes à la place des yeux, une chevelure blonde qui tirait sur le roux, posée délicatement sur ses frêles épaules, des pommettes roses, saillantes, et un sourire illuminant ses lèvres maquillées d’un rose très pâle. John était incapable de dire quoi que ce soit. Il restait immobile, dévisageant celle qui lui avait donné la vie, qu’il découvrait seulement. Julia s’était avancée doucement et avait pris son fils dans les bras, pour la première fois depuis plus de dix ans. Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes, l’un contre l’autre, sans dire un mot. Puis Julia saisit le visage encore enfantin entre ses mains et posa un baiser sur son front. John avait bien une maman ; il l’avait toujours su. Elle était celle qu’il avait imaginée, douce et pétillante à la fois. Julia l’invita à rentrer. Ils pénétrèrent dans la maison déserte. C’était sobre et bien rangé. Ça sentait les cookies encore chauds. Ils s’assirent à la table du salon qu’éclairait faiblement le lustre. John, bien entendu, avait mille questions. Mais les mots se bousculaient dans sa tête, l’empêchant de construire ne serait-ce qu’un début de phrase. Alors ce fut Julia qui parla ; sa mère, dont il entendait pour la première fois la voix si douce. Il entendait le flot de paroles, mais n’écoutait pas, trop attentif aux traits de son visage, à ses expressions dans lesquelles parfois il se reconnaissait. Pourquoi avait-elle attendu si longtemps ? John ne comprenait pas. Et les filles dont Pete avait parlé ? Et le moustachu, qui était-il ? Son père ? Ils passèrent ainsi l’après-midi, simplement, évoquant surtout la vie qui passait, évitant pour l’instant le passé. Au fil des heures, un verre de Brandy aidant, elle devint plus intime, abordant enfin les vraies questions. Le moustachu n’était pas son père, mais le nouvel homme dans la vie de Julia. Pourtant, elle était toujours mariée. Son père était bien vivant, enfin, croyait-elle ! Elle avait reçu, dans les premières années, quelques mandats, puis plus rien. Elle n’avait pas de nouvelles depuis plus de cinq ans. Comme John l’avait supposé, il s’appelait bien « Alfred », Alfred Lennon. Quant au moustachu, il s’appelait « Dikins ». C’était un sommelier taciturne, un type pas très agréable, taiseux, bedonnant, avec une petite moustache à la Dario Moreno, parfois violent lorsqu’il avait trop bu. Elle ne semblait pas déborder d’amour quand elle en parlait. Pourtant, c’était le père de ses deux filles et surtout il subvenait aux besoins du foyer. Dikins et Julia vivaient donc dans le péché. Un bon point pour John ! Mais cette union libre n’était pas acceptable dans le Liverpool puritain de l’époque, ce qui expliquait pourquoi le couple se tenait un peu à l’écart. C’était peut-être aussi la raison pour laquelle Julia s’était faite si discrète. Mais John s’en foutait. Il avait trouvé sa mère. Dikins ou pas, il était décidé à rester plusieurs jours à Newcastle Road. Mimi serait fâchée, sans doute. Mais ce n’était pas bien grave. Elle survivrait… John découvrit que Julia était l’exact inverse de sa sœur. Alors que Mimi cherchait à étouffer toute fantaisie, cultivait la sobriété, la rigueur d’une vie anglicane, Julia débordait de vie et se foutait des conventions. Elle croquait la vie à pleines dents, ne dédaignant pas un bon verre d’alcool, de bonnes cigarettes, et même, certains après-midis, aimait danser dans quelques bars à pécheurs sur le port…

Elle l’emmena sur la côte, fouler les planches humides des promenades, sentir les embruns venus de l’ouest. Il y avait un vendeur de ballons multicolores qui donnait une touche de couleurs, des pêcheurs à la ligne avec leurs seaux remplis de poissons frétillants autour desquelles s’agitaient les goélands. Des sucreries distillaient dans l’air un parfum de liberté. Ils entendirent un morceau de Buddy Holly qui s’échappait d’un pub de la jetée. « Du Rock’n’roll ! Du sexe à l’état pur ! » dit-elle à son fils dans le creux de l’oreille. John ne fut pas choqué. Elle l’invita dans cet antre du diable, repère des marins assoiffés. Elle se mit à danser, comme une adolescente, enivrée par les notes de musique. John mesurait à quel point les deux sœurs étaient différentes ! De toute évidence, il comprenait mieux sa mère. Il était comme elle, désireux de mordre dans la vie sans retenue. Une longue semaine s’écoula sans qu’ils évoquassent le passé, peut-être par peur de rompre le charme. John fut adopté par sa nouvelle famille, à l’exception notable de Dikins qui vivait mal la perspective de partager « sa Julia ». Les deux filles, Ingrid la plus âgée et Julia la plus jeune, étaient ravies : elles avaient trouvé un grand-frère qui les faisaient rire pendant les repas en imitant le morse avec deux frites coincées entre les dents. Au grand désespoir de Dikins, Julia aimait chanter en s’accompagnant d’un banjo. John était admiratif. Il aimait ça : sa mère à la voix si douce heureuse de jouer pour lui « Maggie Mae ». Il voulut aussitôt apprendre à jouer ! Un soir de juillet, elle posa le banjo dans ses bras et se plaça derrière lui pour guider ses mains. Il se mit à gratter les quatre cordes, une par une, puis ensemble. Julia lui apprit à poser ses doigts, exercer la juste pression sur les cordes, respecter le tempo. L’instrument ne quitta plus ses mains. Jours après jours, il s’entraîna. D’abord maladroite, la technique se perfectionna. Il ajouta le chant et, quelques jours plus tard, joua à son tour parfaitement Maggie Mae : il maîtrisait maintenant les accords à quatre cordes du banjo. Lorsque Mimi apprit l’existence de cette nouvelle idylle, elle entra dans une colère folle. Fâchée avec sa sœur depuis si longtemps, elle la voyait maintenant réinvestir sa vie de la manière la plus sordide : Julia cherchait à lui reprendre ce qu’elle avait de plus cher au monde : John, cet enfant qu’elle avait élevé comme un fils. Elle disait que Julia n’avait plus aucun droit sur lui, qu’elle l’avait abandonnée, que c’était trop facile de se pointer maintenant comme une fleur et de récolter les fruits d’une autre… John tenta de calmer sa tante tempétueuse en lui expliquant qu’elle ne perdait rien du tout. Il serait toujours là. Il partagerait simplement sa vie entre Menlove avenue et Roadcastle street. De toute façon, elle devait s’y faire : c’était à lui dorénavant d’organiser sa vie comme il l’entendait. Mimi, c’était la mère de substitution, celle qui réglait la vie telle qu’elle devait sans doute s’écouler, une assurance-vie en quelque sorte, le socle sur lequel il s’était construit ; Julia, c’était sa mère naturelle, la découverte d’un pur amour, encore vierge, c’était le sentiment nouveau et si agréable de se sentir vivant, unique… Il les voulait toutes les deux. Face aux arguments sincères et plein d’humilité de ce fils un peu orphelin, Mimi se laissa attendrir, puis convaincre. Elle accepta finalement « le deal » de John, ce partage de la chair qui lui déchirait le cœur.

IV . The Quarrymen 1956

Dans un premier temps, John passa la plupart de ses journées avec sa mère. C’était bien normal, car il fallait rattraper dix années perdue. Les quartiers animés du centre-ville n’avaient plus de secret pour eux. Ce fut en avril 1956 que Julia emmena John au cinéma. C’était une première pour lui. Aux actualités, on montra des images du King qui se trémoussait sur Heart Break Hôtel. John l’avait trouvé beau, tout en cuirs noirs avec des bottes de cow-boys, des cheveux gominés et plaqués en arrière, tenant son micro comme il aurait tenu une jolie fille, se déhanchant de manière obscène. Il crevait littéralement l’écran. Sa voix était chaude, brillante, de la rébellion pure contre l’ordre établi par les bourgeois de l’Amérique puritaine. Et surtout, il y avait ces cris. John se retourna. Malgré l’obscurité, il avait vu les filles de Liverpool hystériques, certaines en pleurs, hypnotisées par ce Demi-Dieu… « Ça c’est un bon Job ! » avait-il immédiatement pensé. « Voilà ce que je veux faire dans ma vie : du Rock’n’roll » ! Il se mit alors en tête d’apprendre à jouer de la guitare.

Elvis

Pas facile lorsque, toute son enfance, on a été bercé par du Brahms, du Tchaïkovski ou du Mozart. Il fallait donc rassembler un peu d’argent et donc en parler à Mimi. Elle entra alors dans une des colères dont elle était coutumière : « Julia est une dévergondée, une irresponsable ! Elle t’a mis dans la tête des idées dangereuses qui ne mèneront à rien ! Déjà que le Principal de Quarry Bank m’écrit sans arrêt pour se plaindre de ton attitude désinvolte ! John il faut te ressaisir, travailler sérieusement, pour avoir un vrai travail, pas ces trucs à la mode comme la musique qui n’ont aucun avenir et qui passent comme les saisons ! » « Ce n’est pas gagné ! » se dit John. Mais il s’y attendait. Il fallait qu’il réfléchisse à une nouvelle approche. Car le mal était fait. John avait fait son choix : la musique ferait partie de sa vie, que Mimi le veuille ou non. Il attendit quelques jours que l’orage s’éloigne et déploya son plan B : « Écoute Tante Mimi. Je te propose une sorte de deal : Tu m’offres une guitare et, en échange, je m’engage à me tenir correctement. Plus d’esclandres avec le Principal ! Et je travaille sérieusement à Quarry Bank ! » Mimi, à sa grande surprise, sans doute lassée par les missives du Principal, se laissa encore convaincre. Le lendemain, ils étaient au Music Store. Dans la vitrine, trônait fièrement l’objet de tous les désirs : une guitare folk rouge au prix de dix Pounds en « excellent état » selon l’écriteau. John poussa Mimi dans le magasin , puis vers le vendeur. Après quelques négociations, ils tombèrent d’accord sur sept Pounds. Le vendeur plaça soigneusement la guitare dans sa housse de carton et la donna à John qui n’en croyait pas ses yeux. « La route vers le sommet commence ici et maintenant » se dit-il secrètement. Les jours suivants, il se contenta d’admirer sa guitare posée soigneusement dans un coin de sa chambre. Il revoyait les images du King, le cuir et les filles en pleurs… Il saisit le manche ébène et posa, pour la première fois, ses doigts sur les cordes de nylon, espérant, qu’un jour, il leur ferait chanter du Rock’n’roll. Il n’utilisa que quatre des six cordes, comme sur le banjo. Il retrouva ainsi facilement les accords principaux du banjo. Son jeu, d’abord timide, prit de l’assurance. Bientôt, il put y ajouter sa voix. Il passa des heures avec son nouveau jouet, délaissant, contrairement au « deal » passé avec sa Tante, un peu plus Quarry Bank. Il n’oubliait pas de rendre visite tous les jours à sa mère. Il était heureux de montrer ses progrès, malgré ses doigt douloureux : la peau martyrisée par les répétitions commençait à se décoller, obligeant John à faire une pause. Julia était ravie de voir son fils s’épanouir ainsi, comme elle aurait tant aimé le faire… Bien sûr, Mimi reçut, quelque temps plus tard, la lettre du Principal regrettant « le comportement inacceptable de John, passé maître dans l’art de la poésie grivoise et des dessins obscènes ». Mimi apprit qu’il s’était fait renvoyer de Quarry Bank avec ce satané Pete Shotton, d’abord une semaine, puis définitivement. John n’avait pas tenu sa promesse. Elle tiendrait la sienne : elle monta dans la chambre, saisit la guitare et la ramena au Music Store. Lorsque John s’aperçut de la disparition de son jouet, il fut hors de lui. C’était comme si on lui avait arraché les ongles des deux mains. Il ne resta pas une seconde de plus dans la maison, hurlant sur sa tante comme il ne l’avait jamais fait et trouva refuge chez sa mère, décidé à ne pas se laisser faire. Il lui dit seulement qu’il avait besoin de 7 Pounds. Elle lui donna sans poser de question. Le soir même, la guitare était sienne. Il avait même économisé deux Pounds. Il fit une entrée triomphale dans le salon de Mimi qui enragea contre sa sœur qui, comme d’habitude, « avait tout fait de travers ». Elle tenta de rappeler à John son « deal » mais sans espoir, elle le savait : elle n’avait aucun droit sur lui. La chambre de l’étage résonna à nouveau des accords de base du Rock’n’roll. Maintenant John devait passer à l’étape supérieure. Le Rock’n’roll, c’était au moins deux guitares, une basse, une batterie et un chanteur. S’il parvenait à assembler tout ça, l’argent et les filles en pleurs viendraient naturellement. Il fallait donc fonder un groupe. En 56, le Skiffle était la musique à la mode en Angleterre ; c’était un mélange venu de la Nouvelle-Orléans qui mixait un peu blues, du Jazz et de la Folk américaine. Lonnie Donegan en était alors le maître incontesté avec son titre phare : « Rock Island Line ». Son grand avantage était sa simplicité. Le Skiffle ne nécessitait pas de bases musicales très avancées. Et c’était un gros avantage pour John, car de bons musiciens, voire des musiciens tout court, il n’en connaissait pas. John avait déjà réfléchi à un nom : « les Quarrymen », les gars de Quarry Bank.

Quarry Men 1957 – John LENNON au fond

Pour former le groupe, il suffisait de puiser dans le gisement inépuisable des copains de l’école. Le lendemain, il rassembla ses inconditionnels dans les sanitaires et présenta son projet. Personne n’y croyait vraiment. Et pourtant, John, avec son âme de leader, imposa l’idée. Même s’il ne semblait pas très motivé, Pete Shotton serait bien sûr de la partie. Il ferait l’affaire à la rythmique avec la « Washboard », une sorte de planche à laver que l’on grattait avec un ustensile en métal. Eric Griffith jouerait de la guitare et Bill Smith du « Tea-Chest-Bass », la caisse à thé, utilisée pour les basses. Rod Davis, qui avait acheté un banjo la veille, serait de l’aventure aussi. Griffith connaissait un voisin, Colin Hanton, qui avait un set de batteries et surtout un garage pour répéter. « Qu’il vienne aussi ! » avait dit John. Dans sa tête, il se réservait le chant et la guitare rythmique. Il imposa à tous des répétitions fréquentes et sévères. Il n’était pas question d’être en retard ! Griffith loupa plusieurs répétitions ce qui rendit John fou de rage. Len Garry le remplaça aussitôt au Tea-Chest-Bass. Tout était prêt du Skiffle. Les Quarrymen montèrent quelques scènes improvisées avec des palettes récupérées sur les docks et firent leurs premières armes devant un public clairsemé dans les environs de Liverpool. John, avec sa chemise, son jean, ses mauvaises manières, sa cigarette au bec et ses cheveux en arrière, était devenu un vrai Rocker ! Enfin, un Rocker qui jouait du Skiffle.

V. Paul – 1957

Il faisait particulièrement chaud ce 6 juillet 1957 sur le parvis de Saint-Peter Church où avait lieu la traditionnelle kermesse de Woolton. Le soleil d’été avait grillé ce qui restait de pelouse et, au grand damne d’une none éplorée, les fiers hortensias n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Un morceau de carton cloué à un arbre annonçait les Quarrymen en milieu d’après-midi. En attendant, les familles, assommées par la chaleur, écoutaient religieusement les dernières notes d’un air folklorique joué par une formation de cuivres. Seuls quelques enfants donnaient un peu d’énergie au tableau, courant dans tous les sens, profitant des toboggans et des jeux organisés par le personnel de l’école. Le couronnement de la Reine des roses se préparait. A l’ombre d’un saule, les Quarrymen au grand complet attendaient leur heure. John tirait nerveusement sur sa cigarette. Il avait mis sa chemise rouge à carreaux et, comme lui avait fait remarquer Tante Mimi, ressemblait à un bûcheron canadien. Il avait peigné sa pointe de cheveux bouclés vers l’avant pour ressembler à un Teddy Boy. Autour de lui, il y avait Pete Shotton, Eric Griffith, Len Garry, Colin Hanton et Rod Davis. Il avait réuni son petit monde pour un dernier briefing. C’était bientôt l’heure : les cuivres venaient définitivement de rendre l’âme.

Quarry Men – Le 6 juillet 1957

Avant de s’élancer, John chercha à motiver une dernière fois ses troupes en donnant les dernières consignes. Le haut-parleur annonça leur nom d’une voix nasillarde. John écrasa sa cigarette, la fourra dans sa poche de jean et donna le signal, exigeant de tous « le meilleur ». Ils montèrent l’un après l’autre sur la plate-forme d’un camion qui leur servirait de scène. Les instruments étaient déjà en place et chacun connaissait sa place. John se plaça au centre. Eric Griffith, la lead guitare, à sa droite, attentif aux ordres du boss. En arrière plan, se cachaient Pete Shotton, pas très à l’aise avec son Washboard, et Rod Davis au banjo. A la gauche de John, se tenait Len Garry et son Tea-chest-bass, les doigts déjà posés sur les deux cordes tendues, accrochées aux parois d’une caisse en bois.

Des enfants, intrigués par le groupe et tout son matériel, tentaient de monter sur la scène. John leur fit signe de s’éloigner, ce qu’ils firent sans insister. Le public était jeune et clairsemé mais, heureusement, enthousiaste. Il y avait surtout Julia, au premier rang, dans sa merveilleuse robe à fleurs, et à ses côtés Mimi, dubitative, dans un ensemble plus strict. « Attention, One, two, three four ! » lança John. Et c’était parti. Griffith entama l’intro, suivi de John au chant et de tous les Quarrymen : Oh dirty Maggie Mae they have taken her away And she never walk down Lime Street any more Oh the judge he guilty found her For robbing a homeward bounder Maggie Mae, Come Go With Me et quelques autres titres suivirent. John plaquait toujours ses accords de Banjo. Il ne connaissait pas toutes les paroles ; souvent il improvisait des bouts de phrases sans aucun sens ou il se contentait parfois de chanter les refrains. Mais il était assez bon. La texture de sa voix sentait déjà le Rock’n’roll. Attiré par la musique, un jeune s’approcha de la scène. Il portait une veste blanche de premier communiant, dans la poche de laquelle il avait glissé une rose. Il souriait. John, visiblement, l’intriguait. Il s’approcha encore, bousculant Mimi en s’excusant platement et frôlant Julia qui sautillait comme une adolescente. Il était calme, mais attentif. Il resta au premier rang jusqu’au dernier morceau.

Lorsque les Quarrymen posèrent leurs instruments, il s’éloigna en direction du presbytère. John, de son côté, toujours sur la scène, reprenait lentement sa respiration. Il était assez content et congratulait tout le monde avec de bonnes tapes dans le dos. Tout s’était bien passé… Les Quarrymen descendirent de leur plate-forme et se dirigèrent vers la grande salle communale où un goûter était offert. John avait rallumé sa cigarette et tirait nerveusement de larges bouffées de tabac. Il voyait déjà pas mal de points à améliorer. Des bières et des petits pains avaient été mis à la disposition du groupe et chacun cherchait à étancher sa soif en rigolant. L’ambiance était à la fête. De l’autre côté de la salle, dans l’ombre de l’entrée principale, deux jeunes gens apparurent. John reconnut le premier : c’était Ivan Vaughan, un de ses amis de Quarry Bank. Il était accompagné du gars en veste blanche qui s’était glissé au premier rang après avoir bousculé Julia. Il avait une guitare en bandoulière, des yeux de cockers, et une raie bien propre couchée sur le côté. Il paraissait bien jeune, quatorze ou quinze ans, pas plus. Vaughan fit les présentations : – John, je te présente mon ami Paul. Je l’ai fait venir, car je pense qu’il pourrait apporter beaucoup aux Quarrymen ! – Ah oui ? De quoi joue-t-il ? Du biberon ? répondit John rieur, avant de s’avancer pour lui serrer la main. – De la guitare. fit simplement Paul en replaçant la mèche noire qui était tombée sur ses yeux. – Je te reconnais ! Tu étais au premier rang ? Comment t’as trouvé ? – Pas mal. – Pas Mal ? Tu pourrais faire mieux peut-être ? Heureusement, tu es un ami d’Ivan. – Je crois, en effet, que je pourrais faire mieux. – Ah oui ? Tu peux nous montrer ? sourit John en avalant sa bière. – Bien sûr ! répondit Paul en enfilant sa guitare. – Tu l’as mise à l’envers ! – Non. Je suis gaucher. – Sympa ta rose ! Ça fait dandy. – Je pourrais te la prêter si tu veux… Sans en dire davantage, Paul posa ses mains sur la guitare. Il prit une grande respiration et gratta les premiers accords du Twenty Flight Rock d’Eddie Cochran, un morceau sur lequel John avait toujours buté :

Ooh, well I got a girl with a record machine When it comes to rockin’ she’s the queen We love to dance on a Saturday night All alone where I can hold her tight But she lives on the twentieth floor uptown The elevator’s broken down.

John était impressionné. Ce Paul était meilleur que lui ! Il n’y avait aucun doute là-dessus. Et, en plus, il connaissait les paroles ! Voyant les Quarrymen excités par les riffs ravageurs de cet effronté de gaucher, John, en mâle dominant inquiet pour son leadership, commença par calmer tout le monde. Le chef, c’était lui ! Mais il était évidemment déchiré par deux sentiments contradictoires : d’un côté, il se disait que ce serait bien pour le groupe un mec pareil, un vrai musicien. De l’autre, John devait rester le boss, le leader, celui qui en imposait aux autres et donc se méfier de la concurrence, surtout lorsque cette concurrence était meilleure que lui. Il avait peu de temps devant lui, car il sentait cinq paires d’yeux, dix pupilles impatientes rivées sur lui, attendant sa réaction. Ce fut la méfiance qui l’emporta. Il remercia Paul en prétextant qu’ils étaient au complet. Paul s’éloigna, déçu… Shotton ne comprenait pas ! « John, il nous faut ce type dans le groupe ! » John avait besoin de temps pour réfléchir et du temps, pour l’instant, il n’en avait pas : ils devaient retourner sur la scène ou plutôt sur la plate-forme du camion pour la seconde partie. Leur public les attendait… Paul n’était plus là. Plus les jours passèrent, plus John dut se rendre à l’évidence : il avait commis une énorme erreur. Sur le parvis brûlant de Saint-Peter Church, son tempérament fougueux l’avait sans doute emporté, mais il l’avait, par la même occasion, privé d’une réelle opportunité de progresser. Il fallait se rendre à l’évidence : les Quarrymen n’étaient pas très bons, seulement des amateurs qui avaient appris la musique sur le tas en essayant de reproduire, comme ils pouvaient, des 45 tours américains.

Aucun n’avait de bases musicales. John voulait faire avancer son projet et pour cela Paul pouvait l’aider. Il fallait donc, pour un temps, qu’il mette sa fierté dans sa poche, et tente de rattraper le coup. Il envoya Vaughan en éclaireur. Le 18 octobre 1956, Paul, après un semblant d’audition et une sorte de délibération à huis clos, fut officiellement admis dans les Quarrymen, même s’il n’avait jamais mis les pieds à Quarry Bank. John se chargea de lui apporter la bonne nouvelle. Il se rendit à l’adresse indiquée par Vaughan, au 20 Forthlin Road, dans le quartier d’Allerton, un peu inquiet suite à l’épisode de la kermesse. Il découvrit en fait un type charmant, pas rancunier, presque trop gentil pour un rocker qui, d’entrée, lui ouvrit son cœur et la porte de sa chambre. Paul voulait devenir instituteur. Mais, comme John, il était tombé dans le piège infernal du Rock’n’roll. Son père Jim vendait du coton pour 6 Pounds par mois, ce qui n’était pas très glorieux. Mais il avait une énorme qualité : il était musicien. Il avait installé un piano dans le salon et Paul avait commencé à faire quelques gammes et plaquer des accords. Heureux de constater l’attirance de son fils pour la musique, Jim avait acheté une trompette et puis une guitare pour Paul et son frère ! Aussi Paul avait-il eu un gros avantage sur John : il avait appris avec un professeur de musique et pas avec une joueuse de banjo occasionnelle, ce qui changeait tout ! Paul connaissait une bonne dizaine de « vrais accords » de guitare qui se jouaient sur les six cordes, c’est-à-dire deux de plus que sur le banjo. Il avait donc une sacrée avance. Même si cela lui fut difficile, John dut reconnaître qu’il était loin de posséder toutes ces connaissances. Ce n’était pas bien grave pour Paul qui était prêt à lui faire une petite démonstration. John s’assit sur le lit. Il regarda Paul placer ses mains de gaucher sur les cordes. Pas facile de voir comment il faisait… Tous ces accords à l’envers !

John eut alors une idée lumineuse : il déplaça le miroir du couloir pour « remettre l’image à l’endroit ». Do majeur, Ré majeur, Mi majeur, la gamme fut passée en revue. Puis Paul expliqua les accords mineurs, puis septième. Ça faisait beaucoup d’un coup ! Paul lui proposa un carnet sur lequel il avait dessiné la position des doigts et lui donna un jeu de six cordes neuves ! Il les installa aussitôt sur la guitare de John qu’il accorda en se servant du piano. John était admiratif même si, fidèle à son caractère de leader, il ne montrait rien. Ils restèrent ainsi l’après-midi ensemble, bricolant quelques morceaux et parlant de tout. Le soir venu, John reprit la route de Menlove Street avec, dans sa poche, un bout de cigarette et un carnet à spirales. Au bout d’une semaine, John avait épuisé le carnet. Il retourna donc sur Forthlin Road pour remplir son propre cahier de nouveaux arrangements. Une saine collaboration s’installa. John était charmé par la gentillesse et la disponibilité de son nouvel ami ; quant à Paul, il aimait ce type volontaire, « un vrai bulldozer que rien n’arrêterait ». John eut, pour la première fois, l’impression d’avancer… Si John restait le leader incontesté des Quarrymen, Paul devint naturellement son second. Ils travaillèrent rapidement leurs premiers morceaux en commun. Le duo fonctionnait à merveille, ce qui étonnait au sein du groupe tant ils étaient différents : John était aussi impulsif que Paul était posé, calme, « old school ». John prenait les gens de haut, souvent de manière hautaine, alors que Paul était attentif, poli, soucieux de son entourage. Finalement, leur seul point commun était la musique et leur désir d’en faire leur métier. Rapidement, John l’invita chez sa mère sur Newcastle Road. Julia, bien sûr, tomba sous le charme de ce « garçon si bien élevé ». Elle aimait ses bonnes manières, sa façon de dire bonjour et de s’enquérir de sa santé. Elle trouvait sa présence apaisante, une présence qui faisait du bien à son fils, canalisait sa fougue. Dikins ne faisait aucun effort pour cacher son agacement, irrité par toutes ces intrusions bruyantes dans sa vie si bien rangée.

VI Cynthia

Deux mois s’étaient écoulés. Monsieur Pobjoy, un prof Quarry Bank, qui, semblait-il, avait vu dans les graffitis obscènes de John « un certain talent », lui avait suggéré de tenter les Beaux-Arts. Mimi était d’accord. Elle était même soulagée : John pourrait enfin faire quelque chose de sa vie, s’orienter vers une « voie sérieuse », trouver du boulot. Julia, la fille de l’océan, en revanche, était triste. Son fils allait sans doute s’éloigner. John, de son côté, n’était sûr de rien. Ou plutôt si ! Il était sûr qu’il n’était pas fait pour les maths et la physique : « Les Beaux-Arts… Après tout, pourquoi pas ? » Il aimait dessiner. Et puis ça lui laisserait du temps pour faire de la musique… La décision fut donc vite prise. Un matin de septembre, il rassembla quelques affaires, boucla sa valise, rangea sa guitare dans une housse protectrice et partit pour la « vraie ville », comme il dit, « pour écouter le cœur d’une cité qui ne s’arrêtait jamais de battre »… Il s’installa dans une pension réservée aux étudiants, chichement meublée, avec des lits superposés, des chambres de quatre et de la saleté partout. Pour ses maigres affaires, il y avait une armoire métallique. Le lendemain, il était sur les bancs de sa nouvelle école, loin de Shotton, Griffith et les autres, un peu paumé dans cet univers conventionné, feutré qui n’était pas le sien. Les premiers temps, il appelait Tante Mimi et Julia chaque semaine, soucieux de maintenir vivant le fragile lien qu’il avait tissé entre les deux sœurs et aussi parce qu’il se sentait un peu seul… Il fit la connaissance de Bill Harry, un type jovial, puis de Stuart Sutcliffe, un gars vêtu tout en noir, des pieds à la tête, caché derrière une mèche brune et épaisse qui tombait sur des yeux sombres et mystérieux. John tomba sous le charme de ce garçon discret, ultra-sensible, écorché par la vie et beau comme un Dieu. « Stu », comme tout le monde l’appelait, aimait le style rebelle de John et sa grande gueule. Ils ne ressemblaient pas et pourtant devinrent inséparables, de vrais complices, finissant souvent les journées au Pub, ivres comme des marins de retour de pêche, refaisant le monde, embrassant les filles, distribuant parfois quelques coups de poings. Le lendemain, il leur arrivait de se réveiller aux côtés de parfaites inconnues, dont ils avaient oublié jusqu’au prénom. John avait repéré Cynthia, « une fille qui dégageait quelque chose de nouveau », une brune ténébreuse aux jupes en tweed, attirante, mais aussi séduisante qu’inaccessible. John se jura pourtant de finir dans son lit. Cynthia Powell était pourtant tout ce que John rejetait. Elle était de la vieille Angleterre, celle des traditions millénaires, des politesses excessives et des gens de théâtre. Derrière ses sévères lunettes d’étudiante, elle était aussi rangée, raffinée et studieuse : tout le contraire de John.

Cynthia POWEL (LENNON)

Elle avait aimé un temps Barry, le play-boy de l’école, et avait même pensé mariage. Mais Barry était un coureur de jupons et, quelques infidélités plus tard, Cynthia s’était retrouvée seule. Blessée, elle s’était réfugiée dans sa grotte, interdisant un temps l’accès à quiconque, se plongeant totalement dans les études comme pour se protéger. Assise souvent au premier rang, elle semblait vouloir apprendre, progresser pour faire de l’art son métier. Un jour d’automne, pendant le cours de dessin, John s’assit derrière elle et lui tapa sur l’épaule : « Hello, I’m John. Je n’ai pas de matériel. Peux-tu me dépanner, un stylo, une feuille ? » Cynthia ne répondit pas, mais lui prêta de bonne grâce des crayons et du papier. Le lendemain John vint avec sa guitare et joua en plein cours du Rock’n’roll en la dévisageant. Ce fut sans doute la première fois que la respectable institution entendait ce genre de musique. Il s’approcha de Cynthia, mais ne réussit qu’à l’effrayer. Elle quitta précipitamment la salle. Cynthia avait été choquée par ce garçon qui se permettait tout. Choquée, mais pas indifférente… Ce John avait quelque chose qu’elle n’avait pas, une sorte d’aisance, d’arrogance. Il ne semblait pas s’embarrasser de préjugés, vivait sans entraves, sans angoisse du lendemain. Elle aurait secrètement aimé être comme lui ; elle qui passait son temps à se trouver trop petite, trop grosse, trop ennuyeuse, oubliant simplement de vivre. Elle savait que John admirait Brigitte Bardot, la starlette française aux formes généreuses. Alors, le lendemain, Cynthia se présenta en classe avec une splendide chevelure blonde. John vit dans ce changement radical un réel encouragement. Il ne se trompait pas. Le soir même, ils étaient ensemble. Il l’emmena d’abord au Pub puis, dans la chambre de Stuart Sutcliffe qui, par miracle, n’était pas occupée.

Comme Stu avait gueulé un peu devant son lit en foutoir, la suite de l’histoire fut un peu moins glamour : ils firent l’amour dans des lieux sordides, comme les toilettes du Pub ou sous un réverbère. La vie d’étudiants fauchés était ainsi, libre et bohème à la fois. Mais elle valait le coup. John se rendit compte qu’avec Cyn, ce n’était pas comme avec les autres filles dont il avait effacé les noms de sa mémoire. Il se sentait bien, aimait simplement se promener avec elle sur les bords d’Otterspool, s’asseoir sur un banc, discuter, regarder les saules pleurer dans les eaux de Mersey et puis s’embrasser. Pour la première fois, il n’éprouvait pas le besoin de passer rapidement à autre chose. Il sentait qu’il y avait mille choses à découvrir chez elle et qu’il devait prendre son temps. Son attachement, il le montrait maladroitement au travers de graves crises de jalousie : il lui arrivait d’être violent, comme lors de cette soirée un soir plus arrosé que les autres, lorsqu’il porta la main sur elle, parce qu’elle avait eu le malheur de danser avec Stu. Il s’écroula en larmes, s’excusant entre deux sanglots, penaud, mettant le tout sur le compte de la bière. Amour, Alcool et Rock’n’roll. Tel fut le programme des années Beaux-Arts et le programme des années qui allaient suivre. Cyn, de son côté, pensait déjà au mariage…

VII. Alfred

Avec Cyn et Stu, les coups de téléphone réguliers à sa mère et sa tante, les cours parfois intéressants, John se sentait beaucoup mieux. Il n’y avait plus que cette « maudite angoisse » qui, le soir venu, lui tombait dessus : car il le savait, les images de Blackpool reviendraient dans la nuit ; il reverrait la houle noire déferlant sur ses rêves ; les visages collés aux carreaux humides d’une chambre sombre au milieu de laquelle il se tiendrait, terrorisé. Le cauchemar était réglé comme du papier à musique, inéluctable. Il se réveillait alors en sueur vers trois heures du matin et ne dormait plus. Allongé sur son lit, tout habillé, les yeux tournés vers le plafond jauni de l’auberge de jeunesse, les mains en guise d’oreiller, il repassait en boucle les discussions qu’il avait eues avec sa mère : « Tante Mimi l’aurait volé ! Volé ? Peut-on voler un enfant ? Que voulait dire sa mère ? On vole une voiture, un porte-feuille, mais pas un enfant ! Et ce père introuvable ? Peut-être mort… » Parfois, il ne trouvait pas le sommeil du tout, englué sans fin dans ses cogitations nocturnes. Cela pouvait encore durer longtemps… Pourtant, il connaissait la solution : il fallait que les deux sœurs se parlent, que l’abcès soit crevé, que tout le pue familial sorte une bonne fois pour toutes. Ce serait à ce prix qu’il retrouverait la paix intérieure. Il était décidé à servir de catalyseur. Profitant d’un week-end, il rentra chez Julia sans prévenir. Dikins était absent, ça tombait bien. Il proposa quelques verres de Brandy qu’elle accepta volontiers. L’ivresse aidant, il la prit, l’invita à se lever et la tira vers la porte : – Où m’emmènes-tu ? fit-elle inquiète – Là où j’aurais dû t’emmener depuis bien longtemps. – Je te préviens je n’irai pas chez Mimi ! – C’est ce que l’on va voir. Et il la tira de nouveau d’un coup sec, la serrant fort au niveau du poignet. Julia résista, tenta de relâcher l’étreinte. – Tu me fais mal ! – Je sais. Ça passera. Moi ça fait plus de dix ans que j’ai mal à cause de vous.

Affaiblie par l’alcool, Julia cessa de résister. Toute tremblante, elle prit son imperméable au vol et sortit avec John. Ils traversèrent le jardin, descendirent Roadcastle, puis marchèrent à travers champs, sans dire un mot. Menlove Avenue était maintenant devant eux. John frappa à la porte qui pivota lentement. Tante Mimi se tenait raide dans l’embrasure, les yeux fixés sur sa sœur, le visage crispé qui disait toute la haine accumulée pendant des années. John saisit de nouveau sa mère par le poignet et l’entraîna à l’intérieur, malgré ses protestations inutiles. Mimi s’écarta, les laissant passer. Julia, debout dans le salon, baissait la tête. Ses jambes se dérobèrent et, d’un coup, elle s’effondra sur le tapis. A genoux, les mains crispées sur son visage, elle était incapable d’affronter le regard sa sœur qu’elle sentait au dessus de sa tête, comme le couperet d’une guillotine. Mimi ressemblait à un aigle prêt à fondre sur sa proie, froide, impassible. Dix ans que sa sœur n’avait pas foulé le sol de sa maison et elle était là, effondrée, pleurnicharde, balbutiante, secouée de petits râles plaintifs. Elle oscillait entre pitié et colère. Julia, hésitante, trouva la force de se relever tout en cherchant un peu d’aide dans les yeux de son fils. « Dis-lui ! » fit John rassurant. « Dis-lui ce que tu m’as dit. Dis-lui que Mimi m’a volé ! » Ces derniers mots mirent Tante Mimi hors d’elle ! Elle s’intercala entre John et Julia et prit le visage de sa sœur entre ses mains « Ah j’ai volé John ? Et lui as-tu dit ce qui s’est réellement passé ? Lui as-tu dit que tu es encore mariée à Alfred et que tu vis avec un autre homme ?

Alfred LENNON

Lui as-tu dit qu’Alfred, son père, était revenu, qu’il avait cherché à reconstruire votre famille et que tu l’avais rejeté ? Lui as-tu dit qu’il nous avait donné rendez-vous à Blackpool ? Lui as-tu raconté notre marche interminable sur les planches de la jetée, la mer d’encre, déchaînée qui battait nos visages et cet entrepôt dans lequel il nous avait donné rendez-vous ? Lui as-tu dit alors que nous avions vu, à travers les carreaux, ce pauvre John, apeuré, assis seul dans une chambre noire. Lui as-tu dit qu’ Alfred nous avait alors annoncé son projet de l’emmener en Nouvelle-Zélande ? Lui as-tu dit alors tes cris, tes pleurs ? Lui as-tu dit que son père t’avait demandé d’entrer pour que John puisse « choisir entre son père et sa mère ? » A lui, un enfant de cinq ans ! Lui as-tu dit que, dans cette pièce sinistre, John avait choisi son père ? Lui as-tu dit alors que tu étais sortie en larmes, en criant comme d’habitude, en abandonnant ton fils ? Lui as-tu dit que John, désespéré, avait couru dans la rue et avait cherché à te retenir et que tu n’avais rien fait ? Non, bien sûr, tu ne lui as pas dit… Ce fut à cet instant, John, que je t’ai pris dans mes bras, que je t’ai « volé » comme elle dit. Si ce fut ça « voler » alors oui, je t’ai volé et je ne regrette rien. »

John était muet, conscient qu’il venait de vivre les secondes les plus importantes de sa vie. Le voile qui avait obscurci son enfance, en un instant, s’était déchiré. La houle noire, la pièce sombre, les cris, toutes les pièces du puzzle s’assemblaient maintenant parfaitement. Julia s’était assise dans le sofa et cherchait à retrouver un peu de calme. Elle prit une grande respiration et put enfin dire quelques mots à son fils : – John, je t’aime plus que tout. Tout ça, c’est du passé. Mimi a dit la vérité. Ça s’est bien passé comme ça. – L’amour n’est pas une excuse ! l’interrompit Mimi sèchement. – Non. Mais c’est tout ce que j’ai à offrir. Je sais que je n’ai jamais été très forte, à côté de toi que rien n’ébranle, rien n’émeut. – C’est un peu facile… Je suis peut-être sans cœur, mais je pense aussi qu’on ne construit rien sur des pleurnichements ; aucune fondation solide, il n’y a qu’à voir.. John s’écarta. Il regarda les deux femmes de sa vie qui encore une fois s’engueulaient ; Mimi les yeux injectés de sang et Julia trempée de larmes. Alors il se mit à hurler « Arrêtez ! Dix ans, ça suffit ! N’oubliez pas que vous êtes sœurs ! Et qu’il y a des personnes qu’on ne peut pas détester, qu’on n’a pas le droit de détester. Je vous le dis simplement : soit vous faites la paix, soit je disparais de vos vies. » Mimi ne s’attendait pas à ça. Elle se laissa tomber sur le sofa. Julia cessa de pleurer et vint à ses côtés. Les deux sœurs se regardèrent et s’embrassèrent.

VIII. Georges

John avait bien fait. Il y avait eu des cris et des larmes, mais il en était sûr, le plus dur était fait. Les jours suivants, Julia et Mimi avait recommencé à se parler. Et puis ce passé qu’on lui avait jeté à la figure, était assez proche de celui qu’il avait imaginé. Son père s’appelait bien Alfred et était marin, comme ceux qu’il avait appris à connaître sur le port. Et comme eux, il avait une vie ailleurs, au-delà de la jetée, du phare de l’Est. Il était revenu, puis de nouveau parti sans donner de nouvelles. « Paix à son âme ! » soupira John. Sa mère avait terriblement souffert et il ne lui en voulait pas, ça ne servait à rien. Le temps avait fait son œuvre. Il fallait au contraire l’aider, l’accompagner dans cette nouvelle étape de sa vie. Quant à Mimi, elle restait Mimi, celle qui l’avait élevé, sa seconde maman. Le plus important était de reconstruire un bout de famille et, pour cela, oublier. En tout cas, John se sentait libéré d’un poids. Il dormait tranquille comme un bébé aux côtés de Cyn. Il avait maintenant la ferme intention de s’occuper un peu de lui. La parenthèse familiale refermée, il pouvait se consacrer à son projet de toujours, reprendre sa longue route vers la gloire.

Paul avait un ami qu’il mourait d’envie de lui présenter, un « gars sympa » qui habitait à un arrêt de bus au 25, Upton Green à Speke. Ils s’étaient connus adolescents, à Dovedale, près de Penny Lane, alors que Paul jouait encore de la trompette, avant de s’apercevoir que ce n’était pas l’instrument idéal si on voulait chanter. Paul avait déménagé, mais ils étaient restés en contact. Ils étaient partis ensemble en auto-stop sur la côte sud de l’Angleterre avec, comme seul bagage, leur guitare. Cet ami, de deux ans son cadet, s’appelait Georges Harrison. Il avait acheté sa guitare en travaillant comme livreur durant l’été 1955 et comme les autres étaient tombés amoureux de cette musique venue des États-Unis.

Georges HARRISON – Paul Mac Cartney 1959

L’école n’était pas sa tasse de thé : Georges préférait de loin travailler ses gammes et jouer avec son frère. Ils avaient créé avec deux amis The Rebels et avaient joué quelques fois dans des Pubs où ils avaient gagné quelques shillings. Georges était un type charmant, un peu discret. Il devenait un autre lorsqu’il s’agissait de jouer du Rock’n’roll. Pour Paul, il n’y avait aucun doute : il était bien meilleur que Griffith. Et puis, c’était un authentique Rocker, avec un blouson noir, un jean déchiré et les cheveux en arrière. Paul profita d’un trajet de nuit, à l’étage déserté d’un bus impérial, pour présenter son ami à John. A première vue, John le trouva trop jeune. Il avait alors 14 ans. John lui prêta quand même sa guitare. Georges la saisit et joua les premiers accords de Raunchy de Billy Justis. John fut impressionné dès la première écoute. Ce Georges avait dans son jeu la maturité qui manquait à son visage juvénile. Sa technique, sa précision étaient clairement avancées. Quelques riffs et sept mois plus tard, Georges était un Quarrymen. Griffith, de toute façon, jamais emballé par l’aventure, avait déjà fait ses bagages. Dans le même temps, un autre ancien de Quarry Bank, Nigel Whalley fut intronisé « manager » des Quarrymen ! Ils n’étaient pas encore des stars reconnus, mais n’étaient plus un petit groupe qu’on appelait pour animer les kermesses.

IX Mimi et Julia

Le printemps avait apporté sa douceur sur Menlove Street. Avec le soleil, les sourires étaient revenus sur les visages. Les vents glacés de l’hiver semblaient s’être évanouis dans les embruns de Blackpool laissant la place aux parfums de la rue, aux odeurs de roses, de cyclamens et de crèmes glacées, ouvrant le macadam aux trottinettes et aux marchands de ballons. John, sans prévenir, fit une apparition chez sa Tante. Appuyé sur la clôture blanche, il découvrit le spectacle irréel des deux sœurs côte à côte, souriantes, allongées sur des transats, profitant de l’astre du jour qui arrosait généreusement le jardin. Elles discutaient de tout et de rien, complices comme si le passé avait été emporté par la mauvaise saison, balayé par la bise printanière. John était stupéfait et heureux : il n’avait plus à choisir entre sa mère et sa tante. Il les avait toutes les deux. Il poussa la porte et avança lentement de peur de rompre le charme. Une rallonge avait été tirée et le vieil électrophone d’Oncle Georges, installé sur les marches du perron, jouait un morceau d’Elvis. Les deux sœurs n’avaient pas vu John. Dans leurs robes légères, elles s’étaient levées et dansaient ! 58 commençait si bien…

John décida de rester quelque temps dans ce petit paradis ; quatre semaines printanières à se dorer au soleil, boire des bières et s’embrasser. Tous les après-midis, Julia venait prendre un thé de Ceylan dans le salon de Mimi. Le 15 juillet, le soleil les avait attirées dans le jardin, au milieu des pâquerettes qui avaient envahi le gazon. John était sorti depuis peu. Elles avaient une nouvelle fois refait le monde, puis elles s’étaient embrassées sur le pas de la porte qui donnait sur Menlove street. Nigel Whalley, le tout nouveau manager des Quarrymen, perché sur son vélo, s’arrêta à leur hauteur. Il cherchait John. Mimi lui indiqua qu’il était parti en avance et qu’il le trouverait sans doute sur Newcastle Road. Nigel proposa à Julia de faire « un bout de chemin ensemble ». « Pourquoi pas ? » répondit-elle. Ce Nigel était un type charmant. Il descendit de sa bicyclette et ils s’engagèrent sur l’avenue déserte. Julia saisit le bras de Nigel. Elle était légère, heureuse dans sa robe à fleurs, souriait à tous les passants, plaisantait sur la vie qui s’écoulait maintenant comme un « long fleuve tranquille » auprès de sa sœur et de son fils retrouvés. Ils se séparèrent à l’arrêt de bus du haut de l’avenue. Nigel embrassa Julia, enfourcha sa bicyclette et reprit sa route à grands coups de pédales. Pas pour longtemps… Il entendit derrière lui un crissement de freins suivi d’un bruit sourd. Il se retourna : Julia était allongée sur l’asphalte, inanimée, la tête renversée. Une Standard Vanguard blanche était arrêtée un peu plus loin en travers de la chaussée. Le corps avait été projeté à plusieurs mètres, comme une feuille morte. Le choc avait dû être d’une violence inouïe. Nigel se précipita vers Julia. Elle ne bougeait pas. Il s’agenouilla, puis passa sa main derrière la tête immobile. Il sentit le sang chaud qui mouillait la belle chevelure rousse et coulait sur la chaussée. Une flaque commençait à se former. Nigel regarda autour de lui, mais il était seul. Le conducteur de la Vanguard était resté au volant, complètement hagard. Il courut alors chez Mimi, poussa brusquement le portail, traversa le jardin et frappa à la porte de toutes ses forces en hurlant : « Il faut appeler une ambulance, il est arrivé quelque chose à madame Lennon ! » Lorsque Mimi arriva sur la chaussée, les secours étaient déjà là. Un voisin, alerté par le bruit, avait sans doute fait le nécessaire… Deux ambulanciers installaient déjà le corps inanimé sur un brancard. Ils avaient pansé la plaie et pourtant du sang coulait encore. La robe à fleurs n’était plus qu’un tissu déchiré dégoulinant de sang. Ils fermèrent les portes du véhicule. Mimi était effondrée et tomba dans les bras de Nigel. Un homme en blanc s’approcha, l’air sombre : Julia était morte sur le coup. Dès que John apprit la nouvelle, il se précipita sur Menlove Street. Mimi était là, figée comme une statue dans le salon, stoïque comme à chaque coup du destin. Elle avait déjà séché ses larmes. John en avait contre le pauvre Nigel, le tenant responsable de la mort de sa mère. Mimi le prit dans ses bras et l’embrassa tendrement. Puis elle le fit asseoir sur le sofa ; ce sofa où les deux sœurs s’étaient réconciliées quelques mois plus tôt et qui portait encore l’empreinte de leurs corps. Elle s’installa à ses côtés et le prit par l’épaule, le serrant contre sa poitrine. Elle lui parla tendrement de Julia qui était « partie apaisée, réconciliée avec la vie, et grâce à lui, avec sa famille »…

Mimi lui était tellement reconnaissante de lui avoir ramené sa sœur. Il ne dit pas un mot et resta de longues heures sur ce sofa, la tête entre ses mains. Puis il monta à l’étage et prit sa guitare pour partir un instant, pour s’échapper de ce cauchemar. Il improvisa pour Julia ces quelques vers : La moitié de tout ce que je dis n’a pas de sens… Mais je le dis pour être près de toi Julia. Fille de l’océan m’appelle. Et je chanterai une chanson d’amour pour toi Julia. Avec tes yeux de coquillages, ton sourire et tes cheveux de vent qui luisent, se reflètent dans le soleil. Julia, lune du matin, touche-moi et chante une chanson d’amour. Il n’y avait plus rien à faire. Un an seulement ! John aura eu une maman une seule petite année. Julia allait rejoindre l’Oncle Georges dans la forêt grise de Merseyside, tout au fond du Graveyards, là où les branches des saules caressaient le marbre des sépultures. Les Quarrymen étaient tous là pour les obsèques, rassemblés en silence dans le salon de Mimi. Les fiers rockers en cuir étaient en larmes. John oscillait entre douleur et accès de colère. Paul, qui avait lui aussi perdu sa mère Mary très jeune, fit de son mieux pour l’accompagner. Dikins, froid comme d’habitude, avait à ses côtés ses deux petites filles qui semblaient ne pas réaliser. Il remit à John une enveloppe laissée par Julia. À l’intérieur, il y avait des photos et des quelques Shillings. Le témoignage de Nigel n’impressionna pas le juge. Le conducteur de la Vanguard était un policier ! Bien sûr, il fut acquitté… Le verdict était clair : « c’était la faute du destin ». Mimi ne put contenir sa colère : elle insulta copieusement le magistrat, puis le conducteur : « le criminel ! ». Heureusement, les paroles pleines de sagesse de John parvinrent à l’apaiser : «  La haine ne servait à rien. Elle ne ramènerait pas Julia. »

X. The Silver Beatles

Pour se reconstruire, John se plongea corps et âme dans la musique, merveilleux échappatoire capable, il le savait, de repousser les plus terribles angoisses au-delà des frontières de son corps. Paul avait griffonné quelques paroles sur son carnet à spirales. Il posa des accords dessus et cela fit une chanson dans le style des ballades du King. Il commença à la travailler avec John, puis avec Georges et enfin l’ensemble des Quarrymen. Les Shillings serviraient à enregistrer un disque ! Les Quarrymen se rendirent chez Philipps Recording Service, un studio privé au 38 de Kensington Street, au premier étage d’une grande maison Victorienne. Il n’y avait qu’un seul micro, mais ils firent avec, habitués aux conditions sommaires. John était à la voix, Georges et Paul aux chœurs, John Lowe au piano, et Colin Hanton à la batterie. Le diamant se mit à graver le morceau sur un disque acétate. On le posa sur l’électrophone et un son nasillard sortit péniblement du haut-parleur : In spite of all the danger In spite of all that may be I’ll do anything for you Anything you want me to If you’ll be true to me En Face B, les Quarrymen enregistrèrent une reprise Ain’t she sweat un vieux titre de 1927 de Ager et Yellen qu’ils arrangèrent en Rock’n’Roll, comme Gene Vincent l’avait fait avant eux. Mais ils ne disposaient pas des 17 shillings nécessaires pour payer le Patron de Philipps Recording Service, qui garda donc le disque. En vidant leurs poches, ils rassemblèrent misérablement 15 shillings. Mimi compléta et John repartit fièrement avec le 45 tours sous sa veste. Les Quarrymen étaient maintenant très demandés dans les fêtes des écoles ou les bals du samedi soir ce qui leur permettait de se payer un peu de matériel. Avec Georges, ils avaient trouvé leur « Lead guitare » : un vrai guitariste capable de s’atteler aux solos les plus compliqués, comme l’intro de Johnny Be Good. John et Paul étaient à la rythmique et se partageaient le chant : la voix de John était faite pour les Rocks un peu dur, enlevés et celle de Paul parfaite pour les ballades. Pete Shotton, « le blondinet », peu motivé, laissa finalement tomber.

Les Quarrymen avaient en outre perdu leur batteur Colin Hanton : sa prestation désastreuse du nouvel an 59 au Club Social du Speke Bus Depot fut sa dernière. John Lowe prit la relève. Même s’il n’avait pas pris de cours de musique, Georges, malgré ses 15 ans, était le plus avancé. Il avait été encouragé très tôt par ses parents, surtout par sa mère Louise qui avait souffert, dans son enfance, d’une mère acariâtre qui lui avait interdit tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de la musique : les électrophones, les instruments, les bals et même le chant qui étaient interdits à la maison. Louise ne voulait surtout pas reproduire ce schéma terrible et désirait laisser Georges vivre pleinement sa passion et, si possible, dans son salon ! Une aubaine pour les Quarrymen qui en plus d’un bon guitariste avait trouvé un local pour répéter. Ils se retrouvaient donc, après les cours, chez « madame Harrison » ravie de voir son fils faire du Rock’n’Roll. Il manquait encore un bassiste pour revendiquer le titre de groupe de Rock-and-Roll. Personne ne voulait s’y coller. Le bassiste, c’était le type qui se tenait derrière, dont personne ne connaissait le nom, qui finalement mettait les autres en valeur depuis l’ombre où il était cantonné. John pensa à Stu, son ami des Beaux-Arts que lui avait présenté Bill Harry. Stu n’était pas du tout musicien, même si, avec ses éternelles lunettes noires, son air ténébreux, son regard pénétrant, il était, de ses amis, celui qui ressemblait le plus à l’image que l’on se faisait du rocker. L’art de Stu s’exprimait dans la peinture et, plus particulièrement, dans la peinture au couteau, une peinture moderne, qui lui ressemblait, où dominaient le rouge et le noir ; une peinture écorchée, immense, violente, jetée souvent sur la toile par poignées de couleurs et griffée de ses ongles, modelée par son corps.

La vente de l’une de ses œuvres, à l’exposition Moores de Liverpool, lui avait fait gagner un peu d’argent. John l’avait alors poussé à acheter une guitare basse. Le 21 janvier 1960, faute de solution alternative, Stu était ainsi embarqué dans l’aventure, plus par amitié pour John que par réel désir de faire de la musique. Le groupe était maintenant complet. Il restait toutefois un détail à régler : ni Georges, ni Paul, ni Stu ne venaient de Quarry Bank, alors le nom « Quarrymen » n’avait plus de sens. John proposa « Johnny and the Moondogs ». Mais « les chiens de la lune » ne firent pas l’unanimité. Stu arriva avec une idée nouvelle : il avait vu l’équipée sauvage avec Marlon Brando et sa bande de motards pétaradante, tout en cuirs noirs, des vrais rebelles, des terreurs de la route, des hors-la-loi qui s’exprimaient avec leurs poings. Cette bande qui terrorisait le voisinage se faisait appeler les Beetles : les scarabées. L’idée plut à John. Ça faisait écho aux « Crickets » de Buddy Holly. En remplaçant le « e » par un « a » on obtenait Beatles, un jeu de mots intéressant pour un groupe de Beat Music. Le 21 février 1960, les Quarrymen devinrent officiellement les « Silver Beatles ».

The silver Beatles

En avril de la même année, après un concert au Fox and Hounds pub de Caversham, Paul exprima sa lassitude de reprendre en boucles les standards américains . Il prit John à part et lui dit : « John, tu nous dis souvent que tu veux aller jusqu’au sommet. Pour cela, il faut composer nos propres titres ! Ça permettait d’éviter les problèmes avec les maisons de disques et de montrer que l’on est capable de créer quelque chose de nouveau ! Je sais que tu écris des poèmes. Si tu mets des notes dessus, ça fait des chansons ! » En effet, le carnet de John était rempli de textes, souvent inachevés, d’anecdotes décorées de graffitis, de dessins souvent obscènes, qui témoignaient de la créativité de John. Mais cette créativité partait dans tous les sens. Paul voyait dans ce capharnaüm une source d’inspiration inépuisable. Il apporterait son sens de l’harmonie et surtout la rigueur nécessaire à l’écriture des chansons. Ils se mirent à l’ouvrage et d’un commun accord signèrent leurs premiers titres « Lennon – Mc Cartney ». Le morceau le plus abouti était sans doute « Love me do », un blues lancinant ébauché par Paul deux ans plus tôt, auquel John ajouta une intro à l’harmonica, clin d’œil sans doute à l’oncle Georges qui aurait été si fier. Il restait maintenant à trouver des dates de concert pour convaincre qu’ils pouvaient gagner de l’argent et vivre de la musique.

XI. Allan Williams et Larry Parnes

John et Stu fréquentaient le Jacaronda, un club situé à deux pas des Beaux-Arts. Le club était géré par un certain Allan Williams, un type investi dans la promotion des groupes de Rock britanniques. John lui demanda si des gars de Liverpool pouvaient l’intéresser. « Pourquoi pas ? » répondit-il. « Mais commencez par repeindre les toilettes des dames ! » John n’en demandait pas tant. La peinture était leur spécialité ! Le lendemain, John et Stu arrivaient avec une botte de pinceaux et une cargaison de pots de peinture et se mirent à la tâche. Et le 5 mai 1960, la scène du « Jac » s’offrait aux Silver Beatles ; une vraie scène, avec de vrais éclairages, un son acceptable et un public venu pour eux. Allan Williams fut ravi de leur prestation, pleine d’énergie. Il leur proposa plusieurs dates en alternance avec d’autres groupes. Williams avait, en outre, un carnet d’adresses bien rempli. Il connaissait parfaitement les nuits de Liverpool et notamment ceux qui les peuplaient comme un certain Larry Parnes, le tout premier manager des groupes de Rock, un type qui comptait dans le milieu. A son tableau d’honneur figurait notamment le concert de Gene Vincent, la star américaine, au Liverpool Stadium ! Parnes faisait tourner les grosses pointures du coin, comme Billy Fury et Johnny Gentle. Et il avait besoin d’un groupe solide pour les accompagner sur scène. Bien entendu, Williams sauta sur l’occasion. Il avait justement un « groupe solide » qui convenait. Enfin presque… John Lowe venait de quitter le groupe. Williams connaissait un autre batteur, un certain Tommy Moore qui ferait largement l’affaire. Le 10 mai 1960, les Silver Beatles passaient une audition au Blue Angel, un autre club d’Allan Williams. Tommy Moore devait les rejoindre sur place. Les Silver Beatles n’étaient pas tout seuls. Il y avait d’autres formations aux exotiques : les « Cass and the Cassanovas », les « Derry and the Seniors », « Gerry and the Pacemakers » ou « Cliff Roberts et les Tornados »…

Gerry and the pace makers

John et sa bande attendaient leur tour dans un corridor sombre, assis sur un banc inconfortable. Sur le banc d’en face, il y avait les cinq des Cassanovas, des gars sympas qu’ils avaient croisés au Jac. John était hors de lui. Tommy Moore était en retard ! Paul tentait de le rassurer, mais lui non-plus n’était pas tranquille. Stu, en revanche, était d’un flegme tout britannique. On venait de les appeler à l’interphone : c’était à eux. Il fallait gagner du temps… Alors, sans se précipiter, ils montèrent sur scène, vérifiant plusieurs fois le matériel, branchant soigneusement les instruments, feignant un problème de micro… Assis sur leurs chaises, en face de la scène, Larry Parnes et Billy Fury étaient attentifs pour ne pas dire impatients. John regardait autour de lui balayant le fond de la salle : toujours pas de Tommy Moore… « Pourquoi y a-t-il toujours des problèmes avec ces foutus batteurs ? Jamais à l’heure ! » soupira-t-il. « C’est pourtant à eux de régler le tempo ! » Voyant le jury impatient, Paul se décida à trouver une solution. Il connaissait Johnny Hutchinson, le batteur des Cassanovas, avec qui il avait partagé une bière au Jac. Il disparut dans le corridor et le ramena sur scène. L’audition pouvait commencer. Ils passèrent en revue les grands standards du Rythm’n’blues devant les visages extatiques de leur auditoire. Le dernier morceau achevé, John demanda à Billy Fury un autographe ; c’était ça de pris… Les Cassanovas prirent la relève, puis vint le tour des Seniors. Larry Parnes et Fury restèrent sur leur faim. Ils débriefèrent avec Williams. Aucun groupe ne sortait vraiment du lot. Peut-être les Tornados… Les Silver Beatles étaient bons, mais leur bassiste, Stuart Sutcliff, était un peu faible. Williams ne pouvait pas leur donner tort, ayant fait le même constat. Pourtant, Stu faisait ce qu’il pouvait : il était même le seul à avoir pris quelques cours avec un prof de musique. Mais il n’aimait pas la scène, il n’y se sentait pas du tout à l’aise. Il portait d’épaisses lunettes noires et, la plupart du temps, tournait de dos au public. Parnes demanda à Williams si par hasard il n’aurait pas sous la main un autre bassiste. Williams connaissait d’avance la réponse de John : si Stuart partait, il partait aussi. L’audition s’acheva ainsi, avec un goût d’inachevé. Les Tornados furent finalement retenus pour accompagner Fury.

Larry Parnes n’avait toujours personne pour accompagner Johnny Gentle pour la prochaine tournée qui approchait. Il appela Williams : « Bonne nouvelle Alan, s’ils sont toujours disponibles, les Silver Beatles partent sur le Beat Ballad Show Tour, une semaine en Écosse avec Johnny Gentle en vedette américaine !  On a au programme pas mal de dates, dont le Northern Metting Hall, le Regal Ballroom, le Rescue Hall et d’autres salles sur la côte nord. » Williams n’avait pas besoin de vérifier la disponibilité de ses poulains. Leur emploi du temps, c’était lui qui l’organisait ! Sûr de leur accord, il leur dit simplement « Les gars, vous partez avec Tommy en tournée. Vous allez être payés pour jouer de la musique !  Maintenant, c’est à vous de montrer ce que vous avez dans le ventre ! » Dans le salon de Louise, ce fut l’explosion de joie. Ce soir-là, au Jac, la bière coula à flot. Ça parlait fort autour des tables basses harcelant Williams de questions. Paul trouvait que leurs noms faisaient un peu trop « petits gars de Liverpool » et pas très « showbiz », pas très exotiques en tout cas aux côtés des « Billy Fury » ou autre « Rory Storm ». La nuit fut l’occasion d’un concours de patronymes : John se fit appeler Long John Silver, Georges proposa Carl Harrison, en référence à son idole Carl Perkins, Paul devint Paul Ramon et Stuart se réincarna en Stuart de Staël, en référence au peintre français.

XII. The scottish tour – Mai 1960

Larry Parnes avait donné à chacun une petite somme d’argent pour les « petites dépenses », comme il l’avait précisé. La tournée commençait par un concert à Alloa, dans le comté du Clackmannanshire. John, Paul, Georges, Stu et Tommy avaient entassé, à l’arrière du van prêté par Williams, les amplis, les guitares, la basse et le set de batteries. Gerry Scott, le chauffeur, mit le contact et démarra en direction des routes du grand nord. Une pluie écossaise, pénétrante, glacée avait copieusement arrosé la chaussée devenue glissante, ce qui demandait à Gerry pas mal de concentration ; pas facile dans l’ambiance euphorique, étriquée et humide du van aux vitres complètement embuées. Ils arrivèrent à bon port dans la soirée et se garèrent sur le parking de l’hôtel réservé par Williams. Il y avait sur le mur de la façade des affiches qui annonçaient leur concert, mais « Silver Beatles » avait disparu : on annonçait seulement « Johnny Gentle and his group à 20 heures ce soir ». Dommage. Paul regarda sa montre : « C’est dans une heure ! » Ils déchargèrent en vitesse et se présentèrent à l’accueil. On leur remit les clefs et rapidement, ils montèrent à l’étage. Johnny était déjà là, bien installé dans sa chambre. Les Beatles en partageaient deux autres, John et Stuart avec Georges et Paul avec Tommy. Ils se changèrent et firent connaissance avec « la star » un quart d’heure seulement avant de monter sur scène. Johnny leur donna une copie de la liste des morceaux à jouer. Paul et John jetèrent un coup d’œil rapide : tout allait bien, ils les connaissaient tous : les avaient répétés des dizaines de fois et ils étaient maintenant bien rodés. Il y avait du Buddy Holly’s, du Elvis bien sûr, du Ricky Nelson, Clarence Frogman, Eddie Cochran’s et d’autres… Pour qu’ils fassent « groupe » et aussi pour les remercier, Johnny offrit à chacun un tee shirt noir de bad boys. Ce soir-là, il n’y eut pas grand monde. Mais le concert, pour une première, fut bien accueilli.

Johnny GENTLE

Gentle était un vrai pro, capable de s’adapter à la formation qu’il découvrait en même temps que son public. Dès le lendemain, ils chargèrent à nouveau le van et prirent la route des côtes nord de l’Écosse, dans les Highlands battus par le vent et la pluie. Ils partageaient avec Johnny à peu près tout : le Van, les chambres d’hôtels, les restaurants et, bien entendu, la scène. Ils devinrent de vrais amis, discutant longuement après les concerts, notamment du long chemin qui devait un jour les conduire au succès. Car ils en étaient conscients, ce ne serait pas le Scottish Tour et ces salles des fêtes vieillottes qui les ferait connaître du monde entier. Mais sans doute fallait-il passer par là. John aida Gentle à achever une chanson : I’ve just fallen for someone. Parfois, lorsque Gerry Scott avait un peu trop abusé du Whisky local, Gentle prenait le volant. Mais lui aussi se laissait parfois tenter par les bouteilles offertes. Après le concert du Dalrymple Hall, un peu fatigué, embué par les vapeurs d’alcool d’une soirée bien arrosée, il précipita le Van contre une Vanguard décapotable. Tommy Moore qui dormait à l’arrière prit l’intégralité du matériel dans la figure et perdit une dent. Pourtant, le lendemain, il était sur la scène du saint Thomas Hall, à l’extrême nord de l’Écosse, défiguré, mais présent…Au bout d’une semaine, la bande à Johnny commença à fatiguer. L’euphorie des premiers jours avait nettement baissé en intensité. Le rythme des concerts, les trajets en Van, les nuits courtes, les abus en tout genre, l’alcool et les cigarettes commençaient à tirer sur les organismes. Le petit pécule de Larry Parnes avait fondu comme neige au soleil. Ils avaient beau appeler, l’argent n’arrivait jamais. Lorsqu’ils s’installèrent au Royal Station Hôtel, ils n’avaient plus un sou en poche. Après le concert, ils chargèrent discrètement le van et partirent sans payer l’addition. La tournée virait à la galère. Il était temps que le Scottish Tour prenne fin. Le whisky ne pouvait pas faire plus de miracles .Ce fut avec un vrai soulagement qu’ils dirent un dernier adieu à ce pays de pluie, son public clairsemé et ses repas ridicules. Ils se retrouvèrent à Liverpool plus maigres que jamais. Assis sur un strapontin, à l’arrière d’un bus impérial, Paul regardait l’état des troupes : Pitoyables ! Georges était écroulé sur l’épaule de Tommy, lui-même avachi sur la vitre. Stuart dormait sur la banquette, les yeux cachés derrière ses lunettes noires. John observait ses doigts usés par les ampoules, couverts de sparadraps. Les visages étaient creusés par les nuits sans sommeil et les corps amaigris par les repas pris en vitesse. Étaient-ils partis pour ça ? John pensait que ça faisait partie du métier, qu’il fallait passer par cette route longue et tortueuse pour un jour arriver au sommet. Ils seraient les plus grands, plus grands qu’Elvis. Paul avait déjà entendu la rengaine des dizaines de fois et ça le fatiguait. Stuart et surtout Tommy n’y croyaient pas une seconde.
En plus de ses kilos, le batteur avait perdu une dent et était endetté jusqu’à l’os : il devait des sous à tout le monde. Il était sur le point de laisser tomber ! John tenta alors de secouer son monde. « Les gars, on ne peut pas laisser tomber après tout ce qu’on a vécu ! On le savait que ce serait difficile. Les kilos, c’est vite repris ! On va rebondir. Williams va trouver de nouvelles dates. » Pour symboliser un nouveau départ, il proposa de changer leur nom : « The Beatles ». C’est plus simple, plus facile à retenir et ça tient moins de place sur une affiche ». Tommy doutait que ça suffise. Le bus les déposa au Jac où Allan les attendait avec les bras grands ouverts, comme s’il accueillait ses propres enfants. « Hello ! Alors cette tournée ? Merveilleuse n’est-il pas ? Vous avez tous une superbe mine en tout cas. Je vous laisse vous installer. Reposez-vous un peu. Car ce soir, vous jouez au Neston Institute sur Hinderton Road ! Encore un bon cachet !  Merci qui ? » Trop fatigués, John et sa bande ne répondirent pas. Ils déchargèrent le matériel, entrèrent dans le Jac et s’allongèrent sur les banquettes en velours mauve. Ils dormirent une bonne partie de l’après-midi. Ce soir-là, ils furent payés en bouteilles de Coca-Cola. Pour Moore, ces bouteilles rouges et noires qui s’étalaient devant ses yeux engourdis par la fatigue fut l’humiliation de trop. C’était pour lui le signal clair de la fin de l’aventure. Il claqua la porte.

XIII. Herr Bruno

De nouveau, ils étaient à la recherche d’un batteur. Shotton, Hanton, Moore s’étaient succédé derrière le set de batteries qui, en ce début d’été 60, était désespérément vide. Paul, toujours exigeant, commençait à être inquiet. Un groupe de Rock sans batteur, c’était comme de la musique écossaise sans cornemuse, ça ne ressemblait plus à rien. John prenait ça à la rigolade. Au Grosvenor Ballroom, il s’adressa au public pour savoir si quelqu’un pouvait les dépanner… Un gros dur imbibé d’alcool, la barbe pleine des restes de son repas, se leva et s’installa derrière les cymbales et les tambours de Tommy. D’évidence, il n’avait jamais joué de la batterie… Une catastrophe. Moore revint une ou deux fois, « pour dépanner », puis disparu complètement du paysage. Allan présenta au groupe un certain Chapman qui partit, lui aussi, à cause du service militaire… On n’en sortait pas ! Paul proposa alors une solution qu’il espérait provisoire : on pouvait se passer de l’une des trois guitares : une lead guitare et une guitare rythmique ça suffisait. Les Tornados tournaient bien comme ça ! Il avait quelques notions et pouvait passer un temps derrière le kit de Moore ! Tout le monde accepta. De toute façon, il n’y avait pas d’autres solutions. Les Beatles continuèrent ainsi, mais avec l’enthousiasme des débuts en moins. Allan Williams les plaçaient dans des endroits sordides, comme le New Cabaret Artists Club de Lord Woodbin, une boite de strip-teaseuses où les ivrognes de Liverpool venaient cuver leur bière en reluquant les filles. Au moins, les Beatles pouvaient se rincer l’œil. Williams sentit que l’on touchait le fond et que ses protégés risquaient de jeter l’éponge. Il leur proposa deux ou trois soirées au Jac, moyennant quelques travaux de peinture qu’ils acceptèrent de bon gré. Il avait en fait une idée derrière la tête. Le troisième soir, il avait invité un type haut en couleurs et en veste à carreaux, un grand gaillard qui parlait Anglais avec un fort accent, un certain Bruno Koschmider, un Allemand de Silésie à la recherche de groupes anglais pour meubler les soirées d’un de ses clubs de Hambourg.

Bruno KOSHMIDER

Ce n’était pas la première fois que « Herr Bruno » venait faire son marché au Jac. Depuis qu’Elvis avait traversé avec succès la Manche, puis le Rhin, sa clientèle lui réclamait toujours et encore plus de Rock’n’roll. Ça tombait bien, car la scène de Liverpool était maintenant très encombrée. Herr Bruno avait ainsi ramassé dans ses filets quelques talents désœuvrés, comme Derry and the Seniors, que les Beatles avaient rencontré chez Parnes. Les Seniors avaient joué pour lui au Kaiserkeller. Herr Bruno avait un autre club : l’Indra, une sorte de cabaret spécialisé dans les jolies filles prêtes à de se dévêtir pour quelques Marks. Pour éviter les temps morts entre les effeuillages, il avait besoin d’un groupe capable de maintenir la température et ainsi pousser à la consommation. Allan lui avait parlé de ses protégés, « habitués aux strip-teaseuses ». Ça pouvait convenir. En tout cas, Herr Bruno voulait les voir. Allan organisa la rencontre sans toutefois prévenir le groupe, de peur que le stress nuise à leur prestation. Ce soir-là, Herr Bruno arriva en avance. Il avait ses habitudes… Il se dirigea au fond de la salle et s’assit dans l’obscurité, à « sa table », une pinte de bière en évidence devant lui. Il observait la scène où John, Paul les autres accordaient leurs instruments. « One, two, three Four ! » Tout leur répertoire fut passé en revue, avec en plus une énergie qu’Allan n’avait plus entendu depuis pas mal de temps. Herr Bruno s’éclipsa après le dernier morceau, sans dire un mot…

Allan fut surpris de ce départ un peu précipité. Était-il le seul à croire en ses poulains ? Peut-être. Mais ce n’était pas grave. Il continuerait. Confiant en son flair infaillible, il était sûr que son investissement serait un jour récompensé. Il ne laisserait pas tomber. Pour commencer, il proposa à John le Grovesnor Hall, une grande salle populaire qu’ils partageaient avec Gerry and the Pacemakers, d’autres vieilles connaissances. John en parla au groupe qui, faute de mieux, accepta. Au moins, ces concerts à répétition leur permettaient de se caler, d’améliorer leur technique, de poser leur voix proprement. Paul était de loin le plus méticuleux, attentif au moindre décalage, aux erreurs, ce qui avait tendance à agacer Stu qui était là pour « rendre service ». John rattrapait la mayonnaise qui souvent menaçait de tourner. Le petit cachet en monnaie sonnante et trébuchante et des bières à volonté était heureusement le bienvenu pour remplir les assiettes.

En juillet, deux bandes rivales se donnèrent rendez-vous au Grosvenor Hall, histoire de s’expliquer à grands coups de manches de pioche. Les Beatles, qui avaient joué déjà trois morceaux, désertèrent la scène et se replièrent sagement en coulisses. De sa cachette, Paul regardait inquiet l’Elpico tout neuf qu’il avait payé une fortune. A quelques mètres, les excités imbibés d’alcool se lançaient des chaises à la figure. Il y avait surtout ce gros type qui avait péniblement réussi à escalader les marches et qui titubait entre la batterie et la basse de Stu. Paul bondit sur scène pour faire barrage de son corps. Le gros type le prit par le col et lui lança : « si tu bouges mon garçon, t’es mort…» Paul ne bougea pas, sauvant sans doute sa peau et son Epiclo. Complètement sec, le gars finit par s’effondrer sur les lattes de bois dans un grand vacarme de cymbales. Des bagarres, des filles, du Whisky et du Rock’n’roll… Les voisins du Grosvesnor Halln n’en pouvaient plus : les amplis à fond toute la soirée, la racaille enivrée, les sirènes de la police, avait épuisé la patience des bonnes gens alentour… Plusieurs concerts furent annulés sur ordre du Maire qui menaça d’interdire la salle Le gérant arracha les affiches en hurlant : « Terminé Le Rock’n’Roll ! » Il ouvrit ses portes à un nouveau public, amateur de cornemuses… Les Beatles durent trouver un autre point de chute.

XIV. Pete

Le salut vint de la Casbah de Liverpool, une salle en sous-sol, aménagée en 1959 par une certaine Mona. Les Quarrymen y avaient joué brièvement en 1959 ; mais ça n’avait pas duré en raison d’un différent sur la paye du batteur de l’époque : Ken Brown. Mona était une femme mûre, souriante, chaleureuse, qui accueillait volontiers des groupes de Rock. Car cette House-wife, aux beaux cheveux noirs et à la taille de guêpe, s’ennuyait. Elle était née en 1924, aux Indes britanniques, dans les vapeurs suffocantes de Dehli. Elle y avait passé les années de guerre, avec ses trois frères et sœurs loin du métal hurlant des bombes. Elle s’était inscrite en médecine où elle avait rencontré un certain Donald Peter Scanland, officier de marine, avec qui elle avait eu un fils : Peter. Mais Donald, comme beaucoup d’officiers, avait trouvé la mort dans le torpillage de son vaisseau par un U-boot de Doenitz. Elle se consola bien vite dans les bras de Johnny Best, un organisateur de combats de boxe, qu’elle avait rencontré lors d’une mission pour la Croix-Rouge et qu’elle épousa en 44. La guerre finie, Johnny voulut rentrer en Angleterre pour développer son business. Mona abandonna ses études et la famille s’installa à Liverpool, dans une modeste maison. Puis, grâce à une mystérieuse entrée d’argent, les Best déménagèrent dans une grande maison victorienne, au numéro 8 de Hayman’s Green. Mona était folle de musique en général et du King, en particulier. Comme Louise l’avait fait pour Georges, elle acheta à son fils Peter des baguettes, les cymbales et des peaux de tambour. Peter serait batteur. Mona avait du mal à se faire à la grisaille de Liverpool. La routine d’une maison bien trop grande pour elle n’arrangeait rien. La passion de son homme pour les ronds de cuir le tenait loin de la maison et, la plupart du temps, Mona était seule. Chaque journée que Dieu faisait, Mona attendait patiemment que son fils rentre de l’école, en écoutant sur un vieil électrophone les derniers standards venus d’Amérique. Elle était pour Peter une vraie mère poule, l’entourant d’une affection parfois suffocante. Elle voulait le mieux pour lui. Un soir de l’été 59, elle s’assit sur les marches en béton qui se perdaient au sous-sol pour écouter le vacarme qui montait du set de batteries. Elle soupira : « Peut-être avait-il du talent ? Peut-être… Mais il est seul, désespérément seul, comme moi… » Elle pensait à ce reportage de la BBC sur le club de Soho ouvert aux groupes de jeunes. L’idée surgit alors comme une évidence : Cet immense et lugubre sous-sol pourrait faire une belle salle de concerts avec, au fond, un groupe de Rock’n’roll et au milieu, fier comme un paon, son fils Peter !

Pete BEST

Le lendemain, elle montait la Casbah. Quelques travaux, deux ou trois tentures de velours mauve, un peu de peinture, une machine à cafés, des chaises, des tables, un semblant de comptoir et le tour était joué. Les murs en voûte s’imprégnèrent de ce son si particulier que l’on appelait le MerseyBeat, du nom de la rivière qui coulait jusqu’à la mer. Le sous-sol devint vite le passage obligé des groupes de Rock du quartier. Mais fin juillet 1960, Mona se trouva sans solution lorsque le Lee Stewart Quartet vint, sans préavis, lui claquer dans les doigts. A l’autre bout de la ville, John et sa bande désabusée achevaient un contrat au Jac et ils étaient à la recherche d’une salle… Georges fut envoyé en éclaireur pour sonder la patronne de la Casbah. Bien sûr, Mona accepta. Les Beatles étaient les bienvenus, même sans batteur… Mais il y avait une condition : ils devaient venir avec des pinceaux, des pots de peinture et des affaires sales. La Casbah avait besoin d’un bon rafraîchissement, des couleurs « tendance », des beaux vert sombre et des violets criards. Stuart et John connaissaient le boulot et le deal fut vite conclu. Le 6 août 1960, les Beatles étaient à l’affiche de La Casbah, devant un parterre de 300 personnes qui s’entassaient dans les fumées grasses du sous-sol. Il n’y avait qu’un seul microphone et un petit ampli, mais c’était l’occasion de remplir chaque poche de 15 shillings. En première partie, Mona faisait jouer les Blackjacks, quatre types pas très bons, mais qui avaient l’immense intérêt d’avoir un batteur : Pete, son fils chéri ! Bien calé derrière son set de batteries, il faisait le job. Paul et John furent impressionnés. Pas par son jeu assez banal, ni sa crête de Rocker ou son air de gentil garçon, mais par son set magnifique, rutilant. Sans se concerter, l’idée de piquer Pete et son matériel aux Jacks avaient fait son chemin.

XV. Hambourg Août 1960

Le temps avait passé et les Beatles avaient fini par oublié « Herr Bruno ». Pourtant, il avait rappelé Allan Williams : « s’ils étaient disponibles, les Beatles étaient les bienvenus à Hambourg ». Mais il voulait cinq musiciens, avec un batteur. John n’était sûr de rien. Bien sûr, ça garantissait plusieurs dizaines de dates et des cachets. Mais Hambourg, c’était loin, loin de Mimi, loin de Cyn… Paul était partant, malgré les réticences de Jim, son père, qui avait rêvé d’autre chose pour son fils. Louise Harrison était ravie ! Son fils allait vivre le rêve qu’elle aurait tant aimé vivre. Stuart était plutôt réticent. Il suivait toujours ses cours aux Beaux-Arts et n’avait pas abandonné l’idée de vivre de sa peinture… Mais bon, c’était l’opportunité de partir ailleurs, de s’extraire de la grisaille Liverpool, de découvrir un nouveau pays et de caresser des filles… Se posait toujours le problème du batteur. Cette fois-ci, le ciel leur vint en aide : les Jacks étaient sur le point de se séparer ! Le soir-même, Pete et surtout son set de batteries passèrent une audition. En fait, peu importait son niveau. Dans les têtes, Pete était déjà du voyage. Le contrat avec Herr Bruno fut signé dans la foulée. Sur le papier que Koschmider rangeait précieusement dans sa sacoche, Georges avait vieilli d’un an ; encore mineur, il n’avait pas le droit, en toute rigueur, de travailler à l’étranger. Georges avait donc un peu triché. Les dés étaient jetés. Après l’Écosse, la bande partait encore dans l’inconnu. Hambourg était une ville faite de briques et de Rock ; une ville aux ruelles sombres qui puaient l’urine de tous les marins de la terre, une ville aux avenues électriques, imbibées d’alcool, avec son port industriel aux mille tentations. Hambourg était la Liverpool allemande. John, Paul, Georges, Stuart et Pete partaient sans le savoir dans un lieu de perdition : le Reeperbahn, le quartier rouge de Sankt Pauli, le quartier de la bière où les devantures, la nuit tombée, s’habillaient de néons rouges et verts. C’était le repère des ivrognes à la recherche de bagarres de rues ou de prostituées, le plus souvent les deux.

Allan Williams donna rendez-vous au groupe devant le Jac. Chacun, à l’heure dite, fut prêt. Comme il n’y avait pas de sièges dans le van, ils s’assirent sur leurs amplis emballés et entassèrent le reste du matos à l’arrière : les guitares, la basse, le set de batteries en vrac au milieu de kilomètres de fils électriques. Allan mit le contact : direction le port de Harwich. Au premier arrêt de bus, ils récupérèrent un Autrichien, Herr Steiner qui leur servirait d’interprète. Lorsqu’ils arrivèrent sur les docks, vers 13 heures, le cargo était déjà à quai. Cyn et Louise, très émues, attendaient depuis une heure. John descendit le premier et se dirigea vers les deux femmes. Il embrassa longuement Cyn, comme si c’était pour la dernière fois. Louise embrassa chaleureusement son fils. Elle tenait à mettre dans son sac de petites madeleines, « pour son goûter »… Georges les mit discrètement dans ses poches. Le van fut ficelé solidement par une unité musclée de marins, puis hissé sur le cargo comme une vulgaire caisse de noix de coco. Tout le monde monta à bord avec son lot de matériels. Ils s’installèrent dans les deux cabines qui leur étaient réservées dans les bas étages, puis remontèrent sur le pont. Cyn et Louise, en pleurs sur le quai, agitaient chacune au bout de leurs bras un mouchoir blanc. Un panache noirâtre sortait déjà des entrailles profondes du bateau dont les tôles vibraient au rythme des moteurs. La corne de brume résonna et les amarres furent larguées. Les cinq quittèrent leur terre natale pour la première fois. Dans un mélange d’odeurs d’huile, d’essence et de poissons, ils regardèrent l’Angleterre s’éloigner, disparaître.

La nuit tomba sur la mer agitée et ils rejoignirent les cabines. Mais John fut pris de violents maux de ventre. Il remonta aussitôt sur le pont pour « respirer l’air frais ». Il se prit quelques paquets de mer sur le visage et finit par rendre son déjeuner aux poissons de la Mer du Nord. Après 24 heures de mer, ils firent escale aux Pays-Bas. Ils débarquèrent sur le port d’Arnhem, où il n’y avait pas grand-chose à faire, ni à voir, seulement un mémorial de la guerre où John, qui avait repris des couleurs, fit une photo du groupe. Il ne faisait pas très chaud. Ils trouvèrent un petit magasin de musique et la petite troupe alla se réchauffer au milieu des beaux instruments qu’ils ne pouvaient pas encore se payer. Ils n’y restèrent que cinq minutes. De retour sur la quai, John était hilare. Il sortit de sa poche un harmonica. « Diable ! T’as volé un harmonica ! » soupira Allan. « On va tous finir en prison avant d’arriver !» Le 17 août, dans la soirée, Hambourg était en vue. Le Van fut descendu comme il était monté, chancelant au bout de sa corde, accompagné de la même unité de marin qui le déficela. Chacun reprit son lot de matériel et posa enfin son pied sur le sol allemand. On entassa les instruments dans le van qui, aussitôt, prit la route du centre-ville. Allan s’engagea dans les avenues, puis se faufila dans les ruelles qui donnaient sur le Reeperbahn. A travers les vitres embuées, s’étalait toute l’exubérance de la ville, les lumières aveuglantes, des parterres de prostituées, des échauffourées, partout des hommes titubants, certains effondrés dans les caniveaux. Les cinq, les yeux écarquillés, rigolaient comme des adolescents. Le Van stationna finalement devant le Bambi Kino, un cinéma qui faisait la part belle aux affiches de films de filles dénudées. Ils dormiraient là, derrière l’écran, dans une chambre de dix mètres carrés, dans laquelle une paire de deux lits superposés avait été installée. John et Stuart choisirent le côté gauche, Paul et Pete le droit.

Georges dormirait au sol sur un matelas de fortune. Ils fourrèrent les valises dans les armoires métalliques et se jetèrent sur les lits, épuisés par le voyage. Bruno Koschmider « Herr Bruno » entra alors sans prévenir. Derrière ses sourcils particulièrement fournis, se cachaient deux yeux inquisiteurs qui scrutaient le pauvre Georges : « Wie alt bist du ? » fit-il. « 18 ans, comme c’est écrit sur le contrat » répondit Georges. Visiblement peu convaincu, Herr Bruno sortit sans dire un mot. Georges ajouta alors : « en février prochain ». Après ces longues heures de voyage, tout le monde était affamé. Il n’y avait rien pour cuisiner. Le mieux était d’aller sur le port, avec les quelques shillings qu’ils avaient en poche. Sur le large remblai bordé de maisons de maîtres, ils humèrent pour la première fois le parfum de Hambourg. Toutes ces odeurs, ces hurlements de cornes de brume, ces vagues éclatant sur la jetée, cette humidité portée par les embruns venus du large leur rappelaient finalement Liverpool. Il y avait des vendeurs à la criée et des pécheurs à la ligne qui remplissaient des bassines de poissons frais, sous l’œil gourmand des goélands argentés qui attendaient la faute d’inattention pour emporter du butin. Ils tombèrent sur la société des marins britanniques où un peu de lait chaud leur fut offert par la patronne. Une bénédiction pour les ventres vides. La nuit tombait. Il était temps de retourner dans le dortoir sinistre de Herr Bruno. Malgré les bruits de la rue, les quelques sirènes de voiture de police, la nuit fut à peu près calme. John, débarrassé enfin des roulis de la Mer du Nord, put se reposer. Ils étaient attendus sur scène dès le lendemain. Vers 10 heures, Allan, qui avait une chambre à part, apporta du pain et de la Wurst, une sorte de charcuterie locale qui ne fit pas long feu. Ils passèrent le plus clair de la journée à régler le matériel puis à répéter quelques morceaux en acoustique. Vers 16 heures, Allan leur demanda de se préparer. On les attendait au 58 de la Grosse Freiheit, à l’Indra. Ils enfilèrent les cuirs et montèrent dans le Van.

Beatles à l’INDRA

La façade de l’Indra était couverte d’une peinture rouge sang assez sordide évoquant, plus le bar à filles que la salle de concert. Ce n’était à l’évidence pas un club pour petits bourgeois… Il n’y avait pas d’affiche, seulement une pancarte « INDRA » devant laquelle Herr Bruno, dans sa veste à carreaux, les attendait. Il les salua à peine, ouvrit les grilles et les conduisit aussitôt dans « les coulisses », en fait une petite loge au bout d’un couloir mal éclairé. Herr Bruno passa devant et ouvrit une porte coulissante : à la lueur poussive d’une ampoule qui pendait du plafond, deux mädchen en tenues légères et aux formes généreuses se préparaient hâtivement face à un grand miroir. Visiblement le public les attendait… Pressées sans doute par le timing imposé par Herr Bruno, elles ne prêtèrent pas attention aux cinq gars qui les reluquaient de la tête au pied. Elles écrasèrent un dernier rouge écarlate sur leurs lèvres, rehaussèrent leur bustier et se faufilèrent au milieu de John et sa bande en minaudant des « Entschuldigung » rieurs ! Herr Bruno leur donna dix minutes : le temps nécessaire à Greta et Hannah pour s’effeuiller puis ramasser leurs affaires éparpillées sur la scène. Il ne les quittait pas des yeux. Le groupe pénétra dans la loge, posa le matériel, sortit les instruments des étuis, puis s’accorda rapidement. Le terrible accent germanique résonna une dernière fois : « Mak the show boys ! » et Herr Bruno s’éclipsa. Tout était prêt. John, Rieckenbacker en bandoulière, ouvrit la voie. Les cinq se faufilèrent dans le petit couloir, frôlèrent dans l’obscurité les deux copines qui de nouveau s’excusèrent à grands renforts de Entschuldigung. La scène était maintenant devant eux : dix mètres carrés mal éclairés, adossés à une tenture violette et surplombés d’une boule à facettes. Le bon goût semblait avoir tout fait pour éviter cet endroit. Il y avait en contre-bas une vingtaine de clients, des marins accompagnés de prostituées, avec des pintes de bière vides entassées sur les tables. John s’installa au micro central sous les yeux glaçants de Herr Bruno qui sirotait un whisky au bar et commença : « Bonjour je suis John Winston Lennon. Winston comme le marin ! Pas comme le premier ministre. » Seul un gars au premier rang, la moustache pleine de mousse, saisit la blague et rigola. Le mieux était d’envoyer quelques décibels. John gratta les premiers accords d’un titre de Chuck Berry emplissant enfin les murs de l’Indra de Rock’n’roll : Let me hear some of that rock ‘n’ roll music ; Any old way you choose it ; It’s got a back beat, you can’t lose it ; Any old time you use it ; It’s gotta be rock ‘n’ roll music ; If you wanna dance with me…

La clientèle visiblement appréciait. Sous les tables, les pieds commençaient à battre la mesure pleine d’énergie qui ricochait sur les murs. Certains marins se levèrent et tentèrent quelques pas de danse avec les filles. L’un d’eux s’effondra sur le plancher et fut évacué par un des « gros bras » qui surveillait l’entrée. Tout leur répertoire fut passé en revue : 4 heures de pur Rock’n’roll. C’était maintenant au tour de Hannah et Greta de prendre le relais. Herr Bruno semblait satisfait : « Ils avaient fait le show ! ». Il leur offrit une bière et glissa dans les poches quelques Marks. Ils devaient maintenant se reposer car ils étaient attendus le lendemain. Le groupe remballa le matériel et l’entassa dans le van d’Allan qui les attendait moteur en marche. Il connaissait une petite brasserie près du port. Ils eurent enfin droit à un vrai repas. Cette nuit-là, la saleté du Bambi Kino, les rats qui couraient dans les coursives, le vacarme de la rue ne les empêchèrent pas de dormir comme des nouveaux-nés. La séquence se répéta les sept jours suivants, puis de nouveau sept jours, sans repos. Bières à volonté, cigarettes bon marché, filles faciles aux bras de marins en escale et, bien entendu, Rock’n’roll faisaient maintenant partie de leur décor. La paye n’était pas glorieuse, mais, comme leur avait dit Allan, « ils devaient faire leurs preuves et être patients ». Et puis, ils mangeaient à leur faim. Le premier octobre, alors qu’ils étaient sur scène depuis une heure, la Polizei débarqua dans le club. Georges, paniqué, s’éclipsa dans la loge. Mais les agents n’étaient pas là pour lui : un voisin avait porté plainte pour tapage. Le lendemain, l’Indra fermait ses portes. Le scénario du Grosvenhor se répétait. Mais Koschmider avait des ressources. Il déplaça sa petite troupe de musiciens et d’effeuilleuses au Keiserkeller, son autre club, quelques blocs plus loin, au 36 de la même avenue. Le club venait d’être déserté par Derry et sa bande de Dominos. Ça tombait bien… Ils y retrouvèrent la même clientèle, à peu près le même décor, et toujours des filles prêtes à s’offrir au premier venu pour quelques Marks. Le rythme était un peu moins soutenu, car ils jouaient en alternance avec de vieilles connaissances : Rory Storm, la tempête blonde de Liverpool, et ses Hurricanes ! Ils avaient, cette fois-ci, un jour de repos par semaine. Petit à petit, on commença à parler d’eux. Il se disait dans le cercle des patrons du quartier de Pauli que leur son était particulier, qu’ils avaient quelque chose de différent, de l’énergie à revendre, une vibration communicante. On vit les tables se garnirent d’un public plus jeune, attiré par ces rebelles en cuir et leur musique électrique. Voyant ses poulains installés, Allan Williams rentra à Liverpool.

XVI. Klaus et Astrid – Octobre 1960

Un matin brumeux d’octobre, vers quatre heures environ, Stu et John allèrent se perdre dans les rues encore animées de Pauli où quelques prostituées, épuisées par la nuit, tentaient encore leur chance auprès des derniers badauds. Ils se dirigèrent vers le port où ils avaient entendu dire l’on servait des saucisses pour les marins qui s’apprêtaient à prendre la mer. Le quai était pourtant désert. Ils virent tout de même un type qui urinait sur un réverbère en engueulant la terre entière. Ils s’approchèrent et lui demandèrent si tout allait bien. Il ne répondit qu’un grognement inaudible. Un groupe de trois marins titubants venait de descendre d’un cargo et se dirigeait dans leur direction. Stu ne vit le coup venir. Il reçut un coup sur la tempe et s’effondra dans les bras de son ami. Les trois marins avaient déjà disparu. John se mit à paniquer, à regarder autour de lui. Mais il n’y avait que l’homme appuyé sur le réverbère, complètement défoncés. Stu s’était redressé. Les yeux fermés, il se tenait la tête entre les mains en grimaçant de douleur. John l’appuya sur son épaule et péniblement l’aida à se lever : –  Ça va Stu ? » lui demanda-t-il. – Ça va. Je crois,,. Que s’est il passé ? – T ‘as pris un sale coup sur la tête. Un marin avec une matraque. – Que s’est il passé ? – Je viens de te le dire, un marin qui t’a frappé par derrière. – Que s’est il passé ? – Ok… Je vais te ramener au cinéma. Et ils rentrèrent au Bambi Kino où Stu perdit connaissance… John veilla sur son ami une bonne partie de la nuit. Au petit matin, Stu, malgré un mal de crâne de carabinier, se sentait plutôt bien. Il resta toutefois au lit une bonne partie de la journée, un linge humide sur sa tempe douloureuse. Le lendemain, il était déjà sur scène. Le manque de sommeil et les abus en tout genre commençaient à peser sur les organismes. Hannah avait un truc pour tenir le coup : des pilules bleues qui pouvaient, selon elle, « faire bander un mort ». Les cinq ne se firent pas prier. Cette aide précieuse, complétée par les litres de bières et les rames de cigarettes, leur permirent de tenir en effet des nuits entières. Ils écumèrent sans effort tout le répertoire du Rock’n’roll devant un public de plus en plus enthousiaste et de plus en plus jeune, fasciné par leur énergie inépuisable.

Un soir de pluie, un type bizarre, entre 20 et 30 ans, vint s’égarer dans leur tanière. Il n’était pas comme les autres clients. Il était plus sophistiqué, plus élégant, efféminé, avec une coupe au bol ridicule ; un type que l’on aurait plus imaginé dans un salon feutré ou une exposition de tableaux que dans un concert de Rock. Il avait traîné dans le quartier Saint-Paul et avait été attiré par le vacarme de Rory Storm, cette musique endiablée qui s’échappait du Kaiserkeller et inondait l’avenue. Intrigué, il était descendu et s’était assis à une table, entre deux gars costauds harnachés de cuirs. Il fut littéralement « envoûté » par John et sa bande, de son nouveau, assez simple mais « tellement explosif ». Il vit dans le chanteur un leader, mais remarqua aussi les autres, les deux guitaristes, le bassiste aux lunettes noires qui parfois tournait le dos au public et le batteur flegmatique, une parfaite symbiose qui délivrait une vraie puissance communicatrice. Les projecteurs finirent par s’éteindre et il rentra dans ses beaux quartiers, complètement tourneboulés. Le lendemain, il était de nouveau là, au plus près de la scène ; et puis le soir suivant et encore les sept qui suivirent. Le huitième soir, il attendit le bon moment et s’invita au bar où Paul et Georges finissaient leur bière. Il voulait les connaître, découvrir ces extra-terrestres, ces spécimens qui n’existaient pas de ce côté de la Mer du Nord. Il offrit donc une tournée, une seconde et une troisième. Ils rigolèrent une bonne partie de la nuit et se quittèrent à l’aube bon amis.

Ce type s’appelait Klaus et était une sorte d’artiste de la jeunesse aisée de Hambourg. Il voulut faire partager sa découverte à une amie, Astrid Kirchherr, artiste comme lui. Après quelques hésitations, elle accepta. C’était un ange qui descendait en enfer, 20 ans à peine, réservée, avec de beaux cheveux blonds coupés courts et des pommettes saillantes. Un peu gênée, elle insista pour s’asseoir à une table un peu en retrait, jetant à droite et à gauche des regards inquiets sur les gens, les jeunes filles, les marins et puis sur ces types sur la scène, mal-élevés qui jouaient une musique violente. Elle se sentait comme un intrus, si loin de son univers psychédélique. Son regard balaya la scène, en commençant par la gauche où Paul et Georges étaient au micro, puis au centre où John hurlait le premier couplet de Mister Postman, et finalement sur la droite où se trouvait Stu avec ses lunettes de soleil, une cigarette au bord des lèvres, une mèche noire sur son visage d’enfant.

Klaus VOORMAN

A la fin du concert, Klaus présenta Astrid à John, Georges et les autres. Elle invita le groupe à boire un verre, « mais pas ici, dans son Univers à elle ». Une voiture de luxe avec chauffeur attendait à l’entrée du Kaiserkeller ; une limousine capable d’embarquer sans soucis les cinq musiciens plus Astrid et Klaus. Le chauffeur s’extrait rapidement de Saint-Paul et roula en direction du centre-ville. Il s’arrêta devant la façade bleutée d’un immeuble cossu, dont l’entrée était surveillée par un groom. C’était un lieu fascinant, d’où s’échappait une musique de possédés, des boucles sonores qui se répétaient à l’infini, ponctuées par une sorte de battements réguliers de gros cœur artificiel. Passé la porte, on découvrait des serveuses en jupette à paillettes portant sur des plateaux des breuvages de toutes les couleurs, le tout dans une fumée bleue à couper au couteau. Des êtres incroyables peuplaient cet endroit : des lesbiennes démonstratives, des personnages de théâtre ou de cirques. Le groupe n’aurait imaginé qu’un tel endroit existât. Stu fut aussitôt fasciné : c’était ça qu’il cherchait depuis tant d’années, ce monde d’artistes d’avant-garde, ces créatures laissant libre-court à leurs pulsions créatives.

Les autres ne burent qu’un verre. Mais Stu décida de rester en compagnie de Klaus et d’Astrid. Il discutèrent longtemps, se découvrant mutuellement, s’enrichissant de leurs différences. Puis Klaus, fatigué, prit congé. Astrid et Stu se retrouvèrent donc seuls au milieu de la foule. Ils ne parlèrent plus, ou très peu, se contentant du regard de l’autre. Stu rentra tard, ce soir-là, conscient que cette nuit bleue, hors du temps allait le marquer à vie. Le lendemain, au Kaiserkeller, la présence d’Astrid au premier rang ne passat pas inaperçue. L’endroit était fait pour les marins en escale, sûrement pas pour ce type de fille. Elle était arrivée assez tôt, alors que Rory Storm et ses ouragans s’agitaient encore. Elle s’installa à la droite de la scène, attendant patiemment l’entrée en scène de Stu. A vingt heures précises, les stars entrèrent en scène sous les applaudissements et les guitares crachèrent les premiers accords de Roll over Beethoven, Stu, ce soir-là, n’y était pas. Paul agacé remarqua qu’il avait les idées ailleurs, vers ce premier rang, vers Astrid qui n’avait d’yeux que pour lui. Il loupait les reprises, se trompait de tonalité. Le concert à peine achevé, Paul le prit à part dans la loge pour lui remettre les idées au clair. Sans l’arrivée de John, ils en seraient venus aux mains. Stu se changea et partit aussitôt avec Astrid.

Astrid KIRSHER

John regarda inquiet le couple s’éloigner. Ça ne sentait pas très bon. Il y avait dans la violence de cette idylle quelque chose d’insidieux, de singulier qui pouvait tout faire exploser. Astrid n’était pas une fille comme les autres, comme celles qui avaient défilé depuis des mois dans le lit de son ami. Astrid pouvait lui voler son ami. En effet, les premiers soirs, Stu arriva en retard, manqua les premiers morceaux, puis une soirée entière, puis une autre. Paul dut le remplacer à la basse. On le voyait réapparaître dans la matinée, sans une excuse, les cheveux en bataille, les yeux engourdis de sommeil. Paul était au bord de la crise de nerf. Il n’avait jamais aimé cet ami imposé par John, d’autant plus qu’il « n’était pas au niveau ». Lorsqu’il le voyait traverser la piste de danse du Kaiserkeller, il le fusillait du regard, puis lui tendait son instrument d’un geste rageur qui ne laissait place à aucune équivoque, qui disait :« décidément, je ne t’aime pas ».

Stu s’installa chez Astrid au cœur des beaux quartiers de Hambourg. Elle était photographe et avait affiché dans son petit appartement de nombreux clichés en noir et blanc. Stu tomba sous le charme de ces photos qui racontaient les nuits de Hambourg. Ils se connaissaient depuis moins d’un mois et pourtant semblaient déjà se comprendre. Leurs âmes étaient faites de la même étoffe, d’art surréaliste et de sensibilité à fleur de peau. Stu savait maintenant qu’il ne construirait pas sa vie autour du Rock’n’roll. En fait, il l’avait toujours su. Astrid lui proposa un petit atelier dans les combles de son appartement où Stu, pour la première fois depuis qu’il avait quitté Liverpool, put déballer son matériel de peinture : des pinceaux en soie de toutes les formes, des palettes, des couteaux, des chiffons multicolores et des tubes de gouache. Il acheta des toiles gigantesques qu’il posa un peu partout, un trépied qu’il mit sous la lucarne et un tabouret. Il se mit à la tâche. La frustration accumulée pendant tant de mois se transforma en une véritable frénésie artistique : il se mit à peindre du matin au soir, ne s’interrompant que pour manger où faire l’amour. Astrid, hypnotisée par sa beauté, le regardait faire et parfois le prenait en photo. Il accumula ainsi des dizaines d’œuvre. Il n’y avait plus l’ombre d’un doute dans sa tête. Les chapitres à venir de sa vie s’écriraient ici, dans ces combles aménagées, au milieu de ses couleurs et en compagnie de cette femme envoyée par les dieux. Le Kaiserkeller ne le verrait plus. Pendant plusieurs semaines, il ne donna plus de nouvelles, trop occupé à son nouveau projet : réussir le concours de novembre d’entrée aux Beaux Arts de Hambourg.

Stuart SUTCLIFFE

Le jury accepta sans discuter sa candidature. Stu ne fut pas surpris. La décision de ce jury grisonnant n’était que la confirmation de ce qu’il savait depuis longtemps. Mais maintenant, il devait prévenir les autres, à commencer par John qui le félicita sincèrement. – Ravi pour toi Stu. Sincèrement, fit-il en le serrant dans ses bras. – Je suis heureux que tu ne m’en veuilles pas trop, – Tu vas louper le train et ce genre de train ne passe qu’une fois… – Je sais. Peut-être que d’autres trains m’attendent. – Je l’espère pour toi, – J’espère aussi que vous réussirez. Vous êtes les meilleurs. Bien meilleur sans moi. Et puis Paul ne sera pas chagriné, j’en suis sûr. – J’espère que tu seras heureux. – Tu en veux à Astrid ? – Comment ne pas lui en vouloir ? Elle m’a pris mon meilleur ami, comme la Vanguard a pris ma mère et l’océan mon père. C’est comme ça. Seul le temps apaisera les choses. – On va faire en sorte de raccourcir sa course, je te le promets. La semaine suivante, John était à l’appartement à contempler sous les yeux d’Astrid les dizaines de photographies étalées sur les murs ou accrochées sur des fils par des pinces à linge : il n’avait jamais rien vu de tel : des personnages habillés d’ombres et de lumières, les murs de briques écorchés de Hambourg, le port sous la brume, un groupe de marins hagards regardant au large, des pécheurs semblant égarés sur la jetée, la foule du marché aux poissons… John devait le reconnaître : elle avait un réel talent pour saisir l’instant. Elle savait mettre en valeur la simplicité, révéler la beauté cachée dans les recoins d’un paysage aussi banal qu’un parterre de cageots de cabillauds, qu’un paquet de planches ou un chalutier.

Astrid voulait prendre des photos du groupe. Le projet plut de suite à John. Un rendez-vous fut pris pour le lendemain. Elle les voulait en blousons noirs, en bottes de cow-boy et avec leurs instruments. Elle voulait que jaillissent des images leur côté « vilains garçons ». Ils n’eurent pas à forcer leur nature… Les terrains vagues de la banlieue de Hambourg, ses ruelles ouvrières et une gare abandonnée servirent de décor. Le résultat fut splendide. C’était de loin les meilleurs clichés du groupe. Astrid avec son talent de photographe était entrée par effraction dans le cœur de la bande. Même John était tombé sous le charme de la jeune fille. Non seulement, il n’avait pas perdu Stu, mais il avait gagné une merveilleuse amie. Stu ne voulait pas non-plus couper les liens qui l’attachaient toujours solidement à ses amis de Liverpool. Mais il voulait aussi explorer le monde raffiné d’Astrid. Et les cheveux gominés, coiffés vers l’arrière, le blouson noir et les bottes en cuir appartenaient à un monde qu’il souhaitait cantonner à ses souvenirs. Astrid lui proposa les vestes psychédéliques de Klaus, des pantalons en velours et lui coupa les cheveux au bol. Il se rendit ainsi au Kaiserkeller, s’installant à une table près du bar avec sa muse. Pete crut mourir de rire. Paul de son côté voyait dans la coupe un élément original qui pouvait leur permettre de se distinguer de la concurrence. John était sceptique. Georges, emballé, passa aussitôt sous les ciseaux d’Astrid.

XVII. Expulsion – Novembre 1960

Cinquante nuits infernales, cinquante nuits à user leurs doigts sur les cordes et leur voix dans le microphone. John était éreinté par le rythme infernal. « Même plus le temps de pisser ou de boire une bière ! » râlait-il. Paul avait des ampoules sur les mains et Pete ne pouvait plus tenir ses baguettes. Seul Georges semblait tenir le coup. John finit par se plaindre à Herr Bruno qui, de nouveau, leur conseilla les amphétamines. John pesta sans réel espoir de compassion : les petites pilules bleues leur faisaient perdre le sommeil et l’appétit. Ils ne pouvaient quand même pas se nourrir exclusivement de ces trucs ! Paul aussi commençait à s’inquiéter. Il devait peser cinquante kilos à peine. Ils ressemblaient tous à des zombies, à ces squelettes qui étaient revenus épuisés du Scottish Tour. Ça ne pouvait pas continuer ainsi. Il fallait trouver autre chose car ils risquaient d’y laisser leur peau. Par chance, John avait fait connaissance des Jets de Tony Sheridan qui jouaient un peu plus loin, au Top Ten, un club plus « haut de gamme », au 136 du Reeperbahn. Il avait entendu dire que le patron, un certain Peter Eckorn, cherchait un groupe pour remplacer ses Jets qui voulaient rentrer en Angleterre. La rumeur disait qu’Eckorn ne serait pas fâché de piquer les Beatles à son grand rival du Kaiserkeller. John se rendit discrètement chez Eckorn : le Top Ten offrait de bien meilleures conditions, une meilleure acoustique, une bonne paye, une clientèle généreuse et surtout un rythme de travail moins soutenu. Un accord verbal fut vite trouvé. Ils termineraient leur engagement au Kaiserkeller, puis continueraient au Top Ten.

Beatles au Top Ten

Herr Bruno, bien entendu, eut vent du petit manège. Il entra dans une fureur terrible ! Voilà comment ces ingrats d’Anglais le remerciaient ! Il leur avait ouvert ses portes, les avaient logés, nourris et maintenant ils le laissaient tomber… Il ne se laisserait pas faire, ni par ces Anglais de malheur, ni par cet arriviste d’Eckorn. Et il savait comment s’y rendre pour faire capoter tous ces plans machiavéliques que l’on échafaudait derrière son dos. Ah ils l’avaient pris pour un lapin de trois semaines ! Il savait très bien que Georges était trop jeune pour travailler ! Il n’était pas aussi naïf qu’il en avait l’air. Il fit jouer quelques relations et le soir même la Polizei se pointait dans leur dortoir du Bambi Kino : un administrateur civil remit à Georges l’injonction formelle de quitter sans délai le territoire allemand. Herr Bruno avait gagné…

Ce fut Astrid et Stu qui emmenèrent le pauvre Georges à la gare où il prit le premier train en direction du port de Hook au Pays-bas. Chargé d’un matériel conséquent, un ampli acheté à Hambourg, une guitare et plusieurs valises, il embarqua sur un bateau pour l’Angleterre. Vingt-quatre heures plus tard, il était de retour à Harwich où un autre train le ramena à Liverpool. Dans le couloir, assis sur son ampli, entouré de ses affaires et de militaires complètements saouls, il laissa échapper deux ou trois sanglots en pensant à ses amis restés en Allemagne. En plus, il était sans un sou. L’intégralité de sa fortune était passée dans les billets de trains et les notes de taxi. De l’autre côt de la mer du Nord, Paul, John et Pete commençaient sérieusement à s’interroger sur leur avenir… Stu et Georges partis, ça devenait compliquer de jouer quoi que ce soit… Ils avaient des obligations contractuelles au Kaiserkeller pour neuf dernières représentations, soit jusqu’au 29 novembre. Privés de leur Lead guitare et de leur bassiste, en froid avec Herr Bruno, ils assurèrent le minimum, tout en cherchant dans le réservoir des expatriés un improbable musicien désœuvrée capable de venir compléter leur trio. Parce que la « Première » au Top Ten approchait… Avec la fin du contrat au Kaiserkeller, il ne fallait plus compter sur l’hospitalité de Herr Bruno. Il fallait déménager. Dans la soirée du 28, après le concert, Paul et Pete allèrent récupérer des affaires au Bambi Kino. Il faisait déjà sombre dans la chambre et Herr Bruno s’était arrangé pour leur couper l’électricité. Paul fouilla dans ses poches. Il y trouva un vieux préservatif et un briquet. Il enflamma le préservatif et l’accrocha à un clou planté dans le mur, ce qu’il leur permit tout juste de rassembler les sacs. Il ne restait qu’une nuit au Bambi Kino. Une nuit de trop…

Dans la soirée, la Polizei débarqua dans la chambre où Paul et Pete somnolaient : Herr Bruno avait porté plainte pour tentative d’incendie criminel ! On présenta un mandat d’arrêt, on leur laissa cinq minutes pour prendre leurs dernières affaires. Encadrés de deux officiers, ils furent conduits en prison. L’expulsion était toute proche. Le premier avion pour Londres serait pour eux. Le 1er décembre 1960, Paul et Pete étaient de retour à la case départ, « back to square one » comme soupira Paul, aussi pauvres qu’ils étaient partis et avec encore quelques kilos en moins. John continua un peu à Hambourg avec d’autres groupes, mais sans enthousiasme. A l’approche de Noël, il préféra jeter l’éponge et rejoindre lui aussi l’Angleterre. Stu restait seul. Enfin pas tout à fait… John suivit les traces empruntées par Georges un moins plus tôt, de Hambourg aux Pays-Bas, puis des Pays-bas à Liverpool. Il descendit du bateau un peu sonné avec, comme seul bagage, sa guitare. Il resta longuement sur le port, assis sur un banc à contempler les eaux noires qui partaient à l’assaut des blocs de béton, silencieux, faisant et refaisant le bilan de l’année écoulée, un triste bilan… Tout ça pour ça ! Des heures sur scène, des amphétamines, des litres de bière, les bagarres, pour se retrouver à nouveau sur ce port, sans le sou, les rêves de gloire et un ami en moins. Est-ce que ça valait le coup ? Et s’il s’était trompé ? Et s’ils n’étaient pas si bon que ça ? La volonté seule n’était peut-être suffisante. Il leur manquait peut-être l’étincelle, quelque chose de différent pour sortir du cloaque où pataugeaient les centaines de groupes comme eux, pour enfin nager à la surface, se faire remarquer par un producteur. Il soupira, puis se leva pour prendre le bus qui le ramena chez Tante Mimi. Il avait prévenu Cyn de son retour et elle l’attendait impatiente sur Menlove street. Au moins, son retour faisait deux heureuses. Ce fut une effusion d’embrassades, de câlins appuyés et de larmes féminines aussi. John erra seul quelques jours dans les faubourgs de la ville, sans toucher sa guitare qui avait retrouvé sa place dans sa chambre d’enfant aux côtés des souvenirs d’Oncle Georges. Il ne chercha pas à contacter ses amis. Il avait besoin de temps pour réfléchir.

D’ailleurs, l’ambiance ici avait changé : les bananes avaient disparu. Apache des Shadows faisait un carton et tous les groupes cherchaient à les imiter en jouant cette musique soporifique des anciens musiciens de Cliff Richard que John exécrait. Les Shadows étaient trop sages, trop propres dans leur costume de premier communiant. Ils se balançaient sur scène comme des métronomes, bien loin de l’énergie explosive qu’il dégageait. « Y avait-il encore une place pour le Rock’n’roll à Liverpool ? » se demandait-il. Peut-être était-il simplement passé de mode…

Un peu paumé, il se rendit chez Allan Williams. Ce dernier avait cherché à monter à Liverpool un clone du Top Ten pour les groupes qui, comme eux, rentraient de Hambourg. Mais la boîte avait été détruite par un incendie avant même son ouverture… Pour l’instant, il n’avait rien à lui proposer. Il lui conseilla d’aller voir du côté de chez Mona. John s’invita à la Casbah.

Beatles à la Casbah

Mona était là, toujours aussi élégante dans une robe noire très moulante. John lui parla de l’Écosse, de Hambourg, du retour précipité et surtout de ses espoirs déçus : de la route vers le succès qui s’arrêtait là, lamentablement, dans le grisaille de Liverpool. Secrètement, il attendait un coup de pouce de Mona et guettait le moindre signe sur son visage. Il ne fut pas déçu : elle lui lança un merveilleux sourire. Bien sûr, ils étaient les bienvenus à la Casbah ! Un premier concert fut programmé. Mais il restait un problème à régler : Stu était toujours à Hambourg avec Astrid et Paul ne voulait pas s’éterniser à la basse. Il fallait donc trouver rapidement un bassiste. Pete proposa de puiser dans le vivier de feu les Black-Jack : Chas Newby était disponible ! Il fut immédiatement contacté et intégré au groupe, sans même une audition. Paul reprit sa place à la guitare et Pete derrière son set de batteries. Ils étaient prêts à arroser de Rock’n’roll les murs de briques des sous-sols de Mona. Mais pour que cette renaissance soit une réussite, il fallait faire venir du public. Les rues et les devantures de pubs se couvrirent alors d’affiches annonçant « leur grand retour ». Bingo ! La Casbah, dès le premier soir, était pleine à craquer. Le bouche à oreille avait fait son œuvre. Les soirs qui suivirent, Mona commença à refuser du monde. Les concerts de la Casbahs s’enchaînèrent pendant plus d’un mois.

De son côté, l’infatigable Allan s’était remis en quête de points de chute dignes de ce nom. Il avait trouvé à Litherland, une ville portuaire proche de Liverpool, une salle de spectacles plus grande qui cherchait un groupe de Rock. « Une super opportunité ! » avait-il dit à John. En effet, il s’agissait d’une endroit réputé pour ses qualités sonores et son public enthousiaste, parfois un peu trop… L’affaire fut vite conclue avec le manager du coin qui avait eu vent de leur passage chez Mona. Les cinq, maintenant bien rodés, arrivèrent avec leurs pinceaux, leurs seaux de colle et badigeonnèrent les murs alentour. Le soir convenu, ils se présentèrent devant l’entrée des artistes. En levant les yeux, ils virent un énorme panneau, de quatre mètres de côté environ, entouré d’ampoules lumineuses, sur lequel était tracé leur nom en grandes lettres rouges. En plus petit, il était précisé qu’ils arrivaient « tout droit de Hambourg ». Un journaliste était là en imperméable beige et chapeau de feutre noir. Il insistait pour arracher quelques mots aux « Stars allemandes ! » Pete, empêtré avec son matériel, fut désigné pour la corvée. Le journaliste le complimenta pour son Anglais parfait… Le groupe s’installa sur une scène, en effet bien plus large qu’à l’accoutumée. Pour une fois, ils n’étaient pas les uns sur les autres. Ils se sentaient même désemparés par ce vide sidéral qui les séparait. La salle, encore vide, pouvait accueillir plusieurs centaines de personnes ! Pourtant, dès vingt heures, il ne restait plus une place disponible. Et lorsque les premiers accords résonnèrent, ce fut l’hystérie parmi les premiers rangs exclusivement féminins. Il se passait quelque chose. John en était persuadé. Tous ces gens agglutinés dans la salle, ces filles à moitié folle qui criaient leurs noms… Ils n’étaient plus un « petit groupe » parmi tant d’autres. Ils étaient devenus des pros, des musiciens que l’on réclamait de part et d’autre de Mersey Side. Le problème n’était plus de trouver des salles mais de répondre à la demande. Les derniers projecteurs à peine éteint, il fallait remballer le matériel, les amplis et les kilomètres de fils, tout entasser dans le van d’Allan, parcourir le Lancashire jusqu’au prochain rendez-vous, tout remonter en urgence, régler l’acoustique, jouer pendant deux bonnes heures, puis tout démonter à nouveau, s’entendre sur le cachet, boire un coup, souvent plusieurs, fumer une clope, manger un morceau, dormir un peu et puis tout recommencer… Il fallait de tout urgence trouver quelqu’un pour assurer toute cette logistique. Neil Aspinal était ce gars là. C’était un ami commun de Paul et Pete, un type sympa hébergé par Mona… Neil avait surtout l’immense avantage de posséder un vieux van. Il accepta sans hésiter. Il devint à la fois leur conducteur attitré, leur Road manager et leur comptable. Au fil des concerts, le rouge et le gris du van de Neil disparurent sous les couches épaisses de graffitis, des messages féminins qui ne laissaient place à aucune ambiguïté.

XVIII. La Caverne – Liverpool 1961

Bien loin du tumulte tapageur des salles de concert, Stuart, le plus souvent silencieux, passait ses soirées dans l’atelier d’Astrid, à peindre, à coucher sur la toile ce qui lui passait par la tête, laissant libre cours à son insatiable appétit de création. Entre ces quatre murs, sur ces lames de plancher de quelques mètres carrés, il ne s’était jamais senti aussi bien, aussi libre, voyageant sur ces toiles au grès de son inspiration, des jets de couleurs qui parfois décoraient les meubles autour. Seuls les violents maux de têtes parvenaient à lui imposer une pause. Astrid souvent le regardait, également silencieuse, intriguée par le sens de ces explosions extraordinaires de gouaches. Lorsque la nuit tombait sur la ville portuaire, Klaus emmenait Stu dans les recoins les plus inattendus, les souterrains, le monde de la nuit, les endroits pour initiés, peuplés de personnages sortis de films fantastiques. C’était une fête perpétuelle où tout pouvait s’acheter : drogues, alcools, hommes et femmes… Souvent tout en même temps. Les amphétamines étaient là pour repousser la fatigue aux frontières de la nuit. Sur les pistes de danse, les corps torturés par la musique, imbibés de sueur s’agitaient sous les lumières des néons, dans une fumée à couper au couteau. Ils se touchaient, se frottaient aux endroits sensibles, se mêlaient dans une sorte de convulsion collective. Stu aimait ça. Ses nuits se remplirent de délires en tout genre, de transes psychédéliques et de comas éthyliques. A force de tester ses limites, il finit par s’effondrer, la tête entre ses mains. Klaus le ramena à l’appartement..

Dès le lendemain, Astrid l’emmenait chez un spécialiste. Le médecin lui posa quelques questions dans un Anglais approximatif, puis examina les radiographies de son crâne. Rien d’anormal. « Seulement un peu de fatigue.. Il n’y a qu’à voir sa tête, ses énormes cernes autour des yeux, son teint blafard, pour s’en convaincre. Il n’a qu’à se reposer un peu et tout rentrera dans l’ordre. » avait-il conclu. Le couple sortit du cabinet un peu rassuré et monta dans la petite Volkswagen jaune pâle qu’Astrid venait d’acquérir. Stu attendit qu’elle s’installe au volant pour sortir une bague de sa poche. Stu la demandait en mariage. Elle accepta dans un sourire radieux et l’embrassa tendrement. De son côté, Herr Bruno n’avait pas lâché l’affaire. Il avait eu la peau des autres, il aurait celle de Stu. Ce n’était qu’une question de jours, au plus de semaines. Stu se savait en sursis. Il attendait le jour où un agent de police, armé du fameux ordre d’expulsion, viendrait frapper à la porte de l’appartement et remmenait en prison. Chaque bruit suspect tombait sur lui comme un coup d’épée, le laissant dans une angoisse terrible des heures durant. Il fallait qu’il reprenne l’initiative pour ne pas subir ainsi le diktat d’Herr Bruno. Aussi, le 20 janvier 1961, décida-t-il de rentrer sur Liverpool. Koschmider se lasserait et alors il pourrait revenir. Astrid était désespérée, même si elle comprenait sa décision. Pour lui éviter les fatigues inutiles de longues heures de train et de ferry boat, elle insista pour lui offrir le billet d’avion.

Dans la salle d’embarquement, les passagers amusés assistèrent aux torrents de larmes, aux embrassades interminables. Mais l’avion n’attendrait pas. Stu respira une dernière fois le parfum d’Astrid et s’arracha de ses bras. Il s’éloigna vers le tarmac. Il présenta son passeport à l’officier, puis fit un dernier signe de la main à sa bien-aimée. Pressé par la meute des voyageurs, il disparut finalement dans la foule. Trois heures plus tard, il atterrissait à Liverpool. John l’attendait aux Albert docks. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre devant la forteresse de fonte et de pierres qui accueillait les immenses cargos venus du bout du monde. Autour d’une bière, John raconta la Casbah, les concerts dans le Lancashire, Litherland, les spectateurs toujours plus nombreux et les filles hystériques… Maintenant, ils avaient un manager et un mec qui se chargeait de toute la logistique et un van à eux ! Les salles sordides du Scottish Tour, les bars à putes, c’était fini ! Il commençait même à gagner un peu d’argent. John, d’ailleurs, avait repris du poids. Sans trop d’espoir, il lui proposa encore de monter dans le train. Il était toujours le bienvenu. Il virerait Chas Newby. Bien sûr, Stu déclina l’offre. Des regrets, il n’en n’avait pas. Il avait trouvé auprès d’Astrid ce qu’il cherchait. Pour rien au monde, il ne changerait de vie, même pour toute la gloire du monde. John s’y attendait un peu. Il soupira. Il comprit que Stu n’était pas revenu pour le groupe. Il s’était juste mis à l’abri en attendant que la tempête Koschmider se calme. Il repartirait dès que les vents seraient favorables. John se fit une raison. Leurs chemins artistiques se séparaient ici. Le lendemain, à l’heure du déjeuner, ils jouaient sur Mathew Street, à la Caverne, un club habituellement réservé au Jazz.

Beatles à la Caverne

C’était une salle assez grande mais étouffante, pensée comme le caveau de la Huchette à Paris. Stu promit de venir les écouter. Stu arriva un peu en avance. La salle, tout en longueur, était tapissée de briques rouges, avec des voûtes oppressantes. Toute la jeunesse de Liverpool s’était entassée là pour fumer cigarettes sur cigarettes. Stu jeta un œil vers la scène. Ses copains venaient juste de s’installer et étaient en train de s’accorder. Puis ils entamèrent l’intro de Long Tall Sally de Little Richard sous les cris de la foule. Paul, avec sa Hoffner, semblait s’être installé définitivement à la basse. Il était bon, meilleur que lui n’avait jamais été… John était au centre, avec sa Rickenbacker et sa voix faite pour le Rock. Pete, rescapé de la banane, était derrière à la batterie. Georges enfin se tenait droite et assurait les solos. Stu était rassuré. Ils n’avaient plus besoin de lui…

XIX. Top Ten – Hambourg avril 1961

Tout allait mieux maintenant. On leur proposait des dates aux quatre coins de la région, de quoi remplir l’hiver 61 et peut-être au-delà. Mais il y avait la parole donnée à Eckorn. Juste avant l’expulsion, John lui avait promis de jouer début avril au Top Ten de Hambourg. Il avait négocié de très bonnes conditions, bien meilleures qu’au Kaiserkeller. John y voyait aussi un gros avantage. Une série d’une centaine de concerts au même endroit signifiait la fin des périples incessants, le déballage continuel du matériel, les kilomètres et la fatigue… Il lui fut facile de convaincre tout le monde. Stu partirait en éclaireur dès le 15 mars. Avec l’aide précieuse de Klaus, il réglerait les paperasses avant leur arrivée, cinq jours plus tard. Et le premier avril, ils étaient sur la scène du Top Ten. Ils s’étaient entendus sur des sets commençant à dix-neuf heures et jusqu’à deux heures du matin. Pour les quatre-vingt-douze prochaines nuits, la scène était à eux ! Le contraste était saisissant avec l’atmosphère glauque du Kaiserkeller. Il y avait des tentures sur les murs, un lustre et des hommes en costumes. On servait du champagne dans des seaux étincelants, remplis de glace. Plus de marins, d’ouvriers de chantiers ou d’ ivrognes, mais des gens de bonne famille. Devant eux s’étalaient des tables aux nappes bien repassées avec des bougies qui éclairaient les visages proprets de la jeunesse dorée.

Les nuits de Hambourg s’offraient de nouveau à eux, avec tous ses excès. Elles finissaient souvent sur le port où les derniers noctambules venaient, dans leurs gosiers sans fond, vider leurs bouteilles de rhum, sur les lampadaires, leur vessie trop pleine et, dans les eaux noires de la rade, leur estomac. On en voyait sur les bancs, sur les jetées et parfois dans le caniveau.

Les jours de relâche, John et Stu passaient un peu de temps ensemble souvent dans un pub. Un soir, John lui confia, qu’au début, il en avait voulu à Astrid. Il avait l’impression qu’elle était entrée sournoisement dans sa vie, comme par effraction, pour lui voler son ami, qu’elle avait, dès l’origine, échafaudé une sorte de plan machiavélique pour pénétrer l’intimité du groupe et le faire exploser de l’intérieur. Mais maintenant, il savait que ce n’était pas vrai. Astrid était une chic fille, sincère et Stu avait été une victime bien consentante ; une victime maintenant heureuse et c’était le plus important. Il évoqua les Beaux-Arts, l’Écosse, Johnny Gentle, Cyn, les toits de Liverpool, quand ils refaisaient le monde une bière à la main, échafaudant des projets incroyables en regardant s’éloigner les portes-containers. Il écrasa une larme. En fait, la page, il ne l’avait pas complètement tournée. John se rendait compte que Shotton avait été son ami, Cyn une amante, mais que Stu avait été plus que ça, quelque chose d’indéfinissable, de rare, de précieux, quelque chose qui n’arrive qu’une fois dans la vie et qui s’éloignait de lui. Pete, de son côté, était tombé amoureux d’une strip-teaseuse, une lionne à l’incroyable tignasse rouge et aux milliards de tâches de rousseur. Chaque soir, il attendait qu’elle remballe ses sous-vêtements éparpillés sur la scène, puis il l’emmenait en ville. Personne ne savait où… Il rentrait souvent très tard ou plutôt très tôt, vers dix heures du matin environ et s’effondrait sur son lit. Paul n’aimait pas ça : « Impossible de réunir tout le monde pour les répétitions !». Il rappelait alors les sempiternelles règles de vie qu’il avait si souvent répétées : « Les gars ! On est un groupe. Et le principe d’un groupe est de vivre en groupe, c’est-dire à peu près la même heure ! Si chacun fait ce qu’il veut, quand il veut, ça ne peut pas marcher. Pete dort jusqu’à midi ! John est encore à moitié englué dans les vapeurs d’alcool… Georges est le seul à être à l’heure ! Vous faites ce que vous voulez, je ne suis pas votre mère. Mais la règle est d’être disponible à dix heures pour répéter ! » Tout le monde écoutait poliment… Et le lendemain, tout recommençait.

XX. Tony Sheridan – Juin 1961

Dans le cercle fermé des groupes de Rock de Hambourg, le Star Club était « The place to be », une sorte de Graal qui faisait rêver tous les apprentis Elvis. La Star du moment qui occupait la place, c’était Tony Sheridan. Un vrai rocker, un beau gosse à la voix de crooner et la banane à laElvis. En Angleterre, tout le monde le connaissait. Il était celui qui avait fait entrer la guitare électrique dans les foyers par le biais de la télévision. C’était dans les années 50, alors que John et sa bande n’étaient encore que des écoliers. Il était aussi celui qui avait ouvert la route de Hambourg aux groupes britanniques en emmenant dans ses bagages Elvis, Eddy Cochran et les autres… Il jouait parfois au Top Ten où il se faisait de temps en temps accompagner par John et sa bande. Il aimait « ces gamins à l’horrible accent de Liverpool, cette bande de bad boys mal-élevés tout droit sortis des banlieues ouvrières ». Ils étaient du même monde : ils partageaient l’amour du sexe et du Rock’n’roll. Tony tenait absolument à partager avec eux la scène du Star Club. Une aubaine pour Paul, l’occasion de franchir encore une étape…

Tony SHERIDAN

Dès leur arrivée, ils comprirent que Tony ne jouait pas dans la même court ! La scène du club était plus large, mieux éclairée, mieux sonorisée et encadrée d’élégants rideaux en velours gris. Le mur du fond affichait un décor moderne de buildings à l’américaine. Il y avait un piano à queue blanc qui occupait le tiers gauche de la scène et surtout, il y avait du beau monde et des serveurs en tenue. Ils s’installèrent rapidement et Tony distribua la liste des morceaux du soir. Ils passèrent en revue les grands classiques, mais aussi quelques titres originaux signés « Sheridan » comme « My Bonnie ». Une super soirée de l’avis de tous ! De toute évidence, ils étaient faits pour se rencontrer tant leurs jeux semblaient se compléter. Tony avait la maturité, les connaissances musicales et les relations qui leur manquaient et, de leurs côtés, ils avaient l’énergie, la spontanéité capables de le mettre en valeur. Pour Paul, Tony devint « l’instituteur ». Il était le coup de pouce du destin qu’il attendait, une sorte de « grand frère » qui allait les tirer plus haut. En plus d’être un excellent musicien, il maîtrisait la guitare comme personne, mais aussi le violon qu’il avait appris tout jeune et le piano. Il avait aussi une connaissance encyclopédique de la musique et pouvait les initier à de nouveaux univers, des champs inexplorés comme ceux du Blues américain ou de la Country des pionniers. Tony leur présenta un ami batteur qui venait de Liverpool comme eux. A croire que tout la ville s’était donné rendez-vous à Hambourg ! Le gars, un peu taciturne, pince-sans-rire, s’appelait Richard Starkey. Georges et Paul l’avaient vu jouer avec Rory Storm au Kaiserkeller. Ils le complimentèrent pour son jeu inventif et précis. Starkey apprécia le compliment. Il se faisait en fait appeler Ringo Starr et d’après Tony, il était le meilleur batteur du Lancashire.

Ringo (Richard Starkey) à gauche – Storm au centre

Paul, qui avait toujours un coup d’avance, réfléchissait en silence. Il évaluait déjà ses chances de piquer ce Ringo à Rory Storm. Pete faisait le Job, bien sûr, mais il n’apportait pas ce petit plus qui pouvait sublimer le groupe, cette touche d’originalité susceptible d’attirer l’oreille d’un producteur… Et puis, il y avait toujours cette strip-teaseuse de malheur, cette lionne qui lui mettait la tête à l’envers, l’empêchait d’être entièrement au service du collectif, sans parler de ses maux de tête à répétition qui le clouait au lit des journées entières… Il était évident qu’avec un batteur comme Ringo, un tel métronome, le groupe avait tout à gagner. Les sets au Star Club se multiplièrent devant un public toujours plus nombreux, conquis d’avance qui parfois venait des quartiers huppés de l’autre bout de la ville. Les costumes trois pièces et les robes de soirées avaient définitivement remplacé les vareuses des marins du Kaiserkeller. Un soir de décembre vint un type d’une quarantaine d’années, grisonnant, encore plus distingué que les autres dans son costume de tweed. Il s’assit au bar sur une chaise haute, commanda un cocktail et discuta avec le patron qui semblait le connaître. Alors que Tony et John commençaient à replier le matériel, il s’avança vers la scène et les apostropha : il voulait leur parler… Tout le monde se retrouva en coulisse autour d’une table ronde. Le type s’appelait Bert Kaempfert. Il était chef d’orchestre et était, d’après Tony, « très connu à Hambourg ». Certes plus habitué au classique et au Jazz, il s’était laissé tenter, sur les conseils d’un ami, par le son du Star Club. Il n’avait pas été déçu : vraiment, il avait entendu ce soir quelque chose de nouveau, de « la pure énergie capable de faire décoller le cul de la ménagère de sa chaise ». Il leur proposait d’enregistrer un titre ou deux. Pourquoi pas « My Bonnie » qu’il avait apprécié particulièrement ? John n’en croyait pas ses oreilles. Après toutes ces galères, cette vie de bohème entre dortoirs et bars à putes, ces kilomètres sur les routes, ces cachets en formes de bouteilles de Coca, ces bagarres, ces litres de bière et ces kilos d’amphétamines pour tenir le coup, un type venait enfin leur proposer d’enregistrer un vr,ai disque ! Un type qui en plus, avait l’air sérieux car il avait ses entrées chez Polydor ! Il ne fallait se louper. Un train comme celui-là ne passait pas deux fois. Bien sûr, ils acceptèrent. Bien sûr, ils étaient prêts à signer n’importe quoi…

Le lendemain, avec tout le matériel, ils étaient devant les studios de Polydor. Sheridan les attendait devant les portes vitrées de l’élégant immeuble du centre de Hambourg. Ils montèrent dans les étages cossus, se laissant guider dans les couloirs par une charmante secrétaire qui ouvrait les portes les unes après les autres, jusqu’à celle du studio n°2, une pièce capitonnée surplombée d’un aquarium d’où Bert Kaempfert les salua. Un technicien les invita à s’installer. Tony chauffa sa voix et lança son « One, two , three… » My Bonnie lies over the ocean, My Bonnie lies over the sea. My Bonnie lies over the ocean. Oh bring back my Bonnie to me La troisième prise fut la bonne. Tony and the Beat Brothers gravèrent My Bonnie sur le vinyle. La sortie était programmée pour le 23 octobre.

XXI. MerseayBeat – Bill Harry – Juillet 1961

Hambourg les avaient adoptés. Ils s’y sentaient bien. Ils avaient découvert en Allemagne un peuple avide de liberté, dans tous les sens du terme, bien loin de ce qu’ils avaient imaginé. En retour, ils avaient adopté Hambourg, devenue leur seconde patrie. Ils connaissaient maintenant tous les recoins de la ville, les meilleurs comme les plus sordides et, sans leur accent anglais, seraient passés pour des autochtones. Pourtant, les bonnes odeurs de Ketchup et de fish and chips commençaient à leur manquer sérieusement, sans parler de la famille et de la famille royale. L’envie d’un retour à la maison, d’un peu de repos, commençait à trotter dans toutes les têtes. Ils se mirent d’accord : ils partiraient en début d’été. Ils joueraient les dernières dates pour Eckorn plus tard… Début juillet, ils firent leurs adieux à tout leur petit monde : Tony, désolé de voir ainsi partir ses protégés, Klaus leur ami fidèle, Astrid et bien entendu Stu qui les accompagna à la gare d’où ils prirent le train pour les Pays-bas, puis le ferry jusqu’à Liverpool. Les docks les accueillirent avec son traditionnel brouillard, percé seulement par le bruit des cornes de brume et des halles où s’agitaient les vendeurs de poissons. Cyn, Mimi et Louise étaient sur le quai, heureuses de voir la troupe en bon état, remplumée, bien loin des corps de zombis desséchés qui était revenus d’Écosse un an plus tôt. Allan Williams, toujours lui, leur trouva un point de chute au Saint John Hall de Liverpool, le 13 juillet 1961. En fait de repos, commença une nouvelle série de concerts, entrecoupée seulement de deux ou trois jours de repos. Pas assez pour recharger les batteries fatiguées. Paul et John voulaient faire un vrai break. Les 21 ans de John furent l’occasion rêvée d’un week-end à Paris. Trois jours sans guitare, sans public, juste à parcourir les avenues de l’élégante capitale, les Champs Élysées et ses cinémas, le boulevard Haussmann et ses incroyables Grands-Magasins, l’interminable rue de Vaugirard… Ils passèrent des heures à regarder les parisiennes déambulées sur les quais de la Seine et se posèrent sur un banc face à l’Olympia, cette salle mythique qu’ils se promirent de conquérir. A La Caverne, John retrouva Bill Harry, le vieux copain des Beaux Arts qui lui avait présenté Stu, deux ans plus tôt. Ils se rappelèrent les bons souvenirs, les virées nocturnes, les soirées au Ye Cracke, le pub sur Rice Street, le Jacaranda et toutes ces filles qu’ils avaient caressées… Ça faisait à peine deux ans et c’était déjà si loin… Bill Harry était plutôt branché Jazz et c’était pour ça qu’il venait régulièrement à la Caverne. Il avait découvert le Rock’n’roll sur le tard avec les stars de Liverpool, comme Johnny Gentle, Rory Storm et Gerry. Bill avait toujours un carnet sur lui et prenait des notes à la volée sur tout ce qui se passait d’intéressant autour de Liverpool. Pour Bill, Liverpool était un peu comme la Nouvelle-Orléans, mais avec le Rock à la place du Jazz : une ville foisonnante, une ville de culture où explosaient les talents et à qui il manquait l’essentiel : un journal spécialisé. Les articles qu’il soumettait aux quotidiens finissaient invariablement à la poubelle. Alors, avec cinquante Pounds, il avait lancé son propre journal, le Merseybeat, le magazine de musique dont Liverpool avait besoin pour raconter les quelques 400 groupes qui sillonnaient les environs.

Mersey BEAT

Le premier numéro était sorti le 6 juillet 1961 et, en quelques mois, était devenu la bible des teenagers. La réaction à Mersey Beat fut phénoménale : les 5 000 exemplaires du premier numéro furent rapidement épuisés. Les adolescents s’arrachaient littéralement le journal, dévoraient les articles, découpaient les photos de leurs idoles qu’ils collaient sur les murs déjà bien chargés des chambres. Mersey Beat donnait la température, ou plutôt le « La » de la scène musicale de Liverpool à Southport. Les trois principaux vendeurs de livres et de disques de Liverpool qu’étaient alors WH Smith, Blackburn’s et Conlan’s réclamèrent à leur tour des copies de Mersey Beat. Bill dut procéder à des réimpressions. D’autant plus qu’il s’était mis en tête d’entrer chez NEMS, le North Ends Music Store, le plus grand magasin de disques du nord de l’Angleterre. Il s’y était rendu et avait demandé à voir le propriétaire : un certain Brian Epstein, un homme élégant d’une quarantaine d’années toujours en costume trois pièces. Bill lui avait montré le dernier exemplaire avec Gerry en couverture. Epstein avait aussitôt été séduit par « le concept novateur qui remplissait un vide ». Harry lui en avait laissé douze copies pour « essayer » ; il lui avait serré la main avec la promesse de reprendre les éventuels invendus. Epstein l’avait appelé dans l’après-midi : les douze numéros avaient déjà été écoulés et il en voulait d’autres. Pour le numéro suivant, il passa une pré-comande de douze douzaines d’exemplaires ! Bill voulait écrire quelque chose sur « la bande à John » comme il disait. John se prêta au jeu et, le soir même, apporta une biographie du groupe écrite de sa main, dans son style si particulier.

« Il était une fois trois jeunes gens, John, Georges et Paul de leur nom de baptême. Ils décidèrent de faire un bout de chemin ensemble car ils avaient un peu les mêmes idées. Lorsqu’ils étaient ensemble, il se demandaient « Pourquoi faire » ? Alors, soudain ils jouèrent de la guitare et créèrent des sons à la mode. De manière assez amusante, ça n’intéressait personne, sauf ces trois jeunes. Alors ils en découvrirent un quatrième : Stuart Sutcliffe et lui suggérèrent d’acheter une basse. Ce qu’il fit. Maisil ne savait pas en jouer. Alors ils s’assirent et lui apprirent . Et puis il cherchèrent un batteur… Soudain, pendant le tour en Écosse avec Johnny Gentle, le groupe découvrit que leur son n’était pas vraiment bon à cause des amplis. Beaucoup de gens demandent : c’est quoi les Beatles ? Pourquoi les Beatles ? Eh bien, je vais vous dire. C’est venu comme une vision, un homme apparaissant sur une tarte flambée et dit : « Maintenant vous êtes les Beatles avec un « A » » !

Harry coucha sur le papier l’histoire de John qui allait ancrer sa bande dans le paysage de la ville portuaire ; ce fut le premier d’une longue série qui leur ouvriraient les portes de la Une et, en attendant, les vitrines de NESMs.

XXII. Brian Epstein – Novembre 1961

A l’origine, North End Music était un magasin de matériels électriques créé en 1957 par le père de Brian Epstein sur Great Charlotte Street. Brian en avait hérité et, en quelques années, l’avait développé, l’installant à une adresse plus prestigieuse, l’agrandissant, puis le spécialisant dans tout ce qui concernait, de près ou de loin, la musique. Il vendait des pianos, des guitares, des radios sans fil, des gramophones et, bien entendu, des disques. NEMs était devenu, sous son autorité, une référence. Mais maintenant que le magasin avait atteint un confortable régime de croisière, Brian s’ennuyait. Il cherchait autre chose, « du stimulant », un nouveau challenge capable de le « sortir des allées grises de NEMS, où circulait une clientèle de la même couleur ». Mais il n’avait pas d’idée précise étant donné que son champ de compétence s’arrêtait à la porte vitrée de son magasin. Parmi la clientèle, il y avait Raymond Jones, l’habitué des habitués, ponctuel comme une horloge suisse et ennuyeux comme un jour de pluie. Un jour d’octobre, le 21 exactement, à 14 heures comme d’habitude, il était entré, avait poussé ces portes vitrées et avait délivré les politesses habituelles aux hôtesses d’accueil, puis s’était dirigé vers le comptoir où Brian avait espéré un moment demeurer invisible : – Bonjour monsieur Epstein, je suis à la recherche de My Bonnie avec les Beatles ! avait-il demandé. – Bonjour monsieur Jones. Je ne connais pas. Je n’en i jamais entendu parler, avait répondu Brian poliment.

Brain Epstein

– Ça vient de sortir chez Polydor, un label allemand. – Je suis désolé, je ne connais pas. Et je mets un point d’honneur à connaître tous les derniers 45 tours ! – Ah bon… – Mais le client chez NEMS est roi monsieur Jones. Si ces Beatles existent, je vous les trouverai. – Eh bien, je repasserai, demain, vers 14 heures. – Je n’en doute pas monsieur Jones. – Au revoir monsieur Epstein. – Au revoir monsieur Jones. Dans la soirée, deux jeunes filles se présentèrent au comptoir pour faire la même demande : – On cherche My Bonnie avec les Beatles ! – Décidément ! Tout le monde est à la recherche de ces illustres inconnus ! Je suis désolé mesdemoiselles, je n’ai pas l’honneur de connaître pas ces Beatles. Je suis, je dois vous l’avouer, un peu vexé de ne pouvoir contenter une si charmante clientèle… – Bien sûr que vous les connaissez, monsieur Epstein, fit la plus jeune ! Ils étaient là, la semaine dernière, au même comptoir, des garçons en cuir qui vous agaçaient par ce qu’ils réclamaient sans arrêt des disques et n’achetaient jamais rien ! – Ah oui… Ces jeunes-là… – Oui. Les Beatles, des types géniaux qui jouent à la Caverne. – Je suis désolé. Pourtant, je connais bien cet endroit. Je vais me renseigner. Dès que la jeunesse fut partie, Brian appela différentes maisons de disques. Personne ne connaissait My Bonnie, ni les Beatles. Il appela alors directement Polydor. Une belle voix féminine à l’accent allemand l’accueillit : – Bonjour Monsieur, on peut vous renseigner ? – Oui. Je suis Brian Epstein, le propriétaire de NEMS, un magasin de disques sur Liverpool, et plusieurs clients me demandent My Bonnie avec les Beatles. Connaissez-vous ? – Bien sûr ! My Bonnie vient d’atteindre la cinquième place dans les charts en Allemagne ! Mais le nom « Beatles » ne me dit rien. Vous devez parler des Beat Brothers et Tony Sheridan sûrement ?! » – Non. Je parle des Beatles… Mais envoyez-moi donc 500 exemplaires de My Bonnie. Je verrai. – C’est comme si c’était fait monsieur Epstein. Les exemplaires partent dès aujourd’hui. – Merci madame. Brian raccrocha le combiné, à moitié satisfait. Il savait qu’à 14 heures, le lendemain, Monsieur Jones serait là… Il se gratta la tête. «Les Beatles », il avait vu ce nom quelque part.. Il chercha dans sa pile de vieux magazines et en sortit le dernier Mersey Beat ! Bingo ! C’était là qu’il les avait vus. Dans les pages intérieures, John, Paul et les autres posaient avec leurs instruments de rockers. Il lit les quelques lignes qui accompagnaient l’article et eut effectivement la confirmation qu’ils faisaient les nuits de La Caverne, le club de Ray Mc Fall. La Caverne n’était pas très loin de NEMS. Il s’y rendrait dès que possible. Le 9 novembre 1961, à l’heure du déjeuner, Brian mettait son costume le plus élégant et sortait sur Matthew Street, accompagné de son assistant James Alistair Taylor, direction La Caverne. Une queue interminable de personnes plus ou moins jeunes s’étirait dans la rue. Mais Brian n’était par une personne ordinaire, il était une personnalité de Liverpool : il demanda au vigile à voir Ray Mc Fall. Ce dernier arriva aussitôt, le salua chaleureusement et lui indiqua l’entrée réservée aux VIP. Derrière la porte, se trouvait un escalier métallique qui semblait descendre aux enfers. Brian s’y engagea, suivi de son assistant et de Ray et s’enfonça dans les entrailles de la ville d’où remontaient les premiers accords de Roll over Beethoven. Tout en bas, s’étalait une salle sombre, voûtée, tapissée de briques rouges, tout en longueur, surchauffée où s’agitait une foule hystérique. Ray installa les deux associés à une table retirée, au fond du club. Ils commandèrent une bière.

Brian n’était pas dans son monde. Il était un homme de bonnes manières, un homme d’élégance et, au premier abord, les gars qui jouaient sur la scène lui parurent vulgaires. A l’étroit dans une sorte de niche, ils portaient des cuirs de mauvais garçons et de vieux jeans pourtant interdits au club ; ils fumaient beaucoup, avalaient bières sur bières, mangeaient des sandwichs entre les titres et parlaient avec les premiers rangs comme avec des amis. Mais il fallait reconnaître qu’ils avaient un son particulier, du rythme qui donnait envie de danser. Et les gens aimaient ça. Passée cette première impression, Brian s’intéressa au chanteur : John était alors au micro. Brian l’observa attentivement. Il y avait quelque chose de magnétique, d’animal, d’excentrique dans ce personnage de théâtre à la voix rocailleuse. Le bassiste aussi était bon. Il prenait de temps en temps le relais au micro. Il n’y avait pas un bon chanteur, mais deux ! Le gars à la Lead guitare n’était pas mauvais non-plus ! Et puis, il y avait toutes ces filles… Brian n’avait jamais vu ça : « hystérique » fut le qualificatif qui lui vient à la tête pour qualifier cette gente féminine complètement déjantée qui se comprimait au premier rang. Brian se dit alors que, peut-être, sur cette scène minuscule, quelque chose de nouveau se jouait, une opportunité, le nouveau challenge qu’il espérait tant, de quoi redonner un peu de peps à sa vie trop routinière… Soudain, la sono de La Caverne annonça : « Monsieur Brian Epstein est ce soir parmi nous ! » Brian se leva et salua la foule en soupirant : « Merci Ray ! Je te le revaudrai….». Les dernières notes de Please Mister Postman s’évaporaient maintenant au-dessus des têtes. Il était temps de partir. Mais Ray les avait rejoints et leur proposa de faire un tour dans les loges. « Très bonne idée » répondit Brian curieux de voir où son intuition pouvait le mener. Dans la loge, aussi petite qu’un tiroir de caisse, les Beatles étaient déjà là en train de ranger le matériel. Georges avait reconnu le patron de NEMS et lui demanda aussitôt : « Et qu’est ce qui vous amène ici monsieur Epstein ? » Brian flatté leur laissa sa carte. « J’ai aimé l’énergie que vous avez déployée ce soir ! Vous ne vous économisez guère ! » répondit-il en serrant la main à chacun. Les jours suivants, il chercha à se renseigner sur le groupe. Avait-il un manager ? Avait-il déjà enregistré quelque chose ? Assis à son bureau où des exemplaires de My Bonnie avaient été étalés, il se gratta le menton. Peut-être avait-il trouvé ce qu’il cherchait depuis si longtemps, de quoi sortir enfin de son ennuyeuse zone de confort ? En relisant Mersey Beat, il apprit qu’ils avaient leur quartier général à la Casbah. Il chargea alors James Alistair Taylor de s’y rendre avec un contrat : un vrai contrat de professionnels ! John, avachi dans le sofa de Mona, prit les feuillets que lui présentait Taylor. Il n’en croyait pas ses yeux. Cette fois-ci était la bonne, le vrai top départ de leur carrière, l’autoroute qui les mènerait sur les traces d’Elvis… Paul, plus mesuré, à la table du salon, parcourut le document en diagonal. Epstein se réservait 25% des recettes ! John fut étonné. Taylor expliqua que monsieur Epstein allait investir sur eux et qu’il s’attendait, dans un premier temps, à perdre beaucoup d’argent. Comment refuser ? Impossible !

Les quatre signèrent faisant de Brian Epstein leur nouveau manager. Taylor reprit : – Monsieur Epstein vous demande vous rendre disponible, car il va faire le tour des maisons de disques et pourrait sous peu décrocher une audition. John fit la mou : – Il y a un petit problème monsieur Taylor. Bien entendu, on est d’accord pour les auditions, les maisons de disques, la gloire, l’argent et tout le reste. Mais on doit partir en avril pour Hambourg : on a promis Peter Eckhorn de jouer encore quelques dates au Star Club. – Hambourg ? s’étonna Taylor. Qu’est ce que vous irez faire à Hambourg ? Il n’y a rien là-bas ! – Vous avez sans doute raison mon Taylor, mais on a promis. Le propriétaire nous a donné une avance et puis on lui doit bien ça. – Comme vous voulez. Ça nous laisse quatre mois avant votre départ. De son côté, Brian, très motivé par ce nouveau challenge, s’était déjà mis au travail. Il connaissait Mike Smith de la maison DECCA. Un coup de fil et il décrocha une première audition : le 1er janvier 1962, ils étaient attendus dans le nord de Londres. Brian leur dit de ne pas s’enflammer, de ne pas s’attendre à des miracles immédiats, car la concurrence était rude. Neil Aspinal chargea le matériel dans le van et ils prirent la route enneigée de West Hampstead où Mike Smith, un type pas très agréable, les accueillit. Tout alla très vite : les jacks furent branchés et ils jouèrent quelques titres, dont Besame Mucho et Till it was you. Mike Smith écouta et se montra a priori plutôt satisfait. Il promit une réponse rapide. Mais le temps passa, janvier, février, mars,… et toujours rien. Brian perdit patience. Il se précipita à Londres, força le bureau de Smith et demanda des explications. Smith ne se leva même pas. Il y avait à ses côtés Dirk Rowe, le directeur artistique de DECCA. Ce fut lui qui prit la parole d’un ton suffisant : « Retournez à Liverpool, monsieur Epstein, les groupes à guitares vont disparaître ! » « Quel imbécile ! » avait enragé Brian. Il s’en mordra les doigts… Le premier essai fut donc un échec. Brian s’y était préparé. Il reprit son combiné et commença à dérouler son carnet d’adresses. Ses protégés reprirent en attendant la route de La Caverne où ils avaient l’intention de s’enraciner au moins jusqu’au printemps. Ensuite, ils s’envoleraient pour Hambourg pour solder leurs derniers comptes.

XXIII. Stu – Avril 1962

*Le 13 avril 1962, les Beatles atterrirent sur le tarmac de Hambourg. Astrid les accueillit au terminal des vols internationaux, étrangement muette, tout de noir vêtue, un bonnet de laine enfoncé jusqu’aux yeux. John se précipita aussitôt vers elle et la serra dans ses bras. Il vit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Astrid, d’habitude si volubile, ne disait rien. John relâcha l’étreinte et lui demanda : – Qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi tu ne dis rien? Et Pourquoi es-tu seule ? Où est Stu ? – Stu est mort. dit-elle simplement en écrasant une larme entre ses doigts gelés. – Mort ? Qu’est-ce que tu racontes. Il n’est pas mort. – Il est mort. Hier. Dans son atelier. C’est fini… – Que me racontes-tu là ? Ce n’est pas possible. – C’est pourtant la vérité. Il s’est effondré au milieu de ses toiles et de ses couleurs. Je l’ai trouvé sur le parquet, inanimé. Les secours sont arrivés trop tard. Ils n’ont rien pu faire. C’est pour ça que je suis venue seule. John était effondré. Son ami de toujours, son frère n’était plus. Une partie de lui, la plus intime, venait de disparaître dans les vapeurs de Hambourg. Et il n’y pouvait rien. Absolument rien ; seulement serrer Astrid dans ses bras, encore plus fort, pour respirer peut-être son parfum, une dernière fois. Ils restèrent ainsi de longues minutes. Astrid sortit finalement de sa poche une enveloppe en kraft. John la décacheta et en extrait quelques photos, l’image figée de Stu désinvolte, sa basse en bandoulière, se cachant derrière ses éternelles lunettes noires, une mèche noire tombant sur son regard sombre. John essuya une larme à son tour. Il voulait voir l’atelier, les traces encore chaudes de Stu sur les lattes de bois.

Il laissa sa bande et partit avec Astrid, main dans la main. Les combles étaient encore encombrées par tout le matériel de l’artiste, comme si Stu s’apprêtait à travailler sur une nouvelle œuvre. Une lumière tamisée parvenait tout juste à transpercer les voiles orangés que Stu avait accrochés à l’unique fenêtre. Il y avait des toiles gigantesques, la plupart d’un noir profond, avec parfois quelques nuances de rouge, des peintures violentes, écorchées comme l’était le kid de Liverpool. Au sol, une palette témoignait du drame qui s’était joué dans cette petite pièce. John la ramassa. Elle était glacée, comme le reste de la pièce. Il n’y avait plus rien à dire, plus rien à faire. Astrid et John restèrent de longues minutes assis sur la chaise de Stu, l’un contre l’autre, unis dans la douleur. Astrid demanda à John de rester pour la nuit. Il accepta. Avec la disparition de Stu, les concerts du Star Club furent pour John une véritable corvée. Il ne voyait plus aucun intérêt à rester dans ce port sordide qui ne les menait nulle part. Leur avenir se jouait ailleurs, en Angleterre, à Londres où Brian se démenait comme un beau diable.

XXIV. Parlophone – 9 mai 1962

Malgré les efforts de leur nouveau manager, EMI et Colombia Records n’avaient pas voulu leur donner une nouvelle chance. Trop de groupes circulaient. Et, semblait-il, les groupes londoniens avaient plus de chances que les autres : les cuirs noirs et les bananes gominées, ça faisait trop « banlieue », trop « ouvriers ». Il fallait maintenant des costumes bien taillés et des manières de gentils garçons, comme Frank Ifield, Mr Acker Bilt ou les Tornados. Brian s’était donc mis en tête de changer l’image de ses protégés pour en faire de vrais Londoniens et leur ouvrir enfin les portes de la bonne société. Rangés donc les blousons, terminées les cigarettes sur scène et l’alcool à gogo. Les Beatles devaient s’acheter une conduite ; ils seraient maintenant en costume et salueraient leur public. Leurs prestations devaient dorénavant être exclusivement composés de leurs titres phares et être organisés au millimètre. L’idée était de séduire ! Séduire les décideurs, ceux qui avaient les clés des maisons de disque. Il commença à rédiger de petites notes, des mémos sur les mille et une façon de se comporter sur scène et dans la vie. Neil Aspinal serait sa courroie de transmission, le messager qui transmettrait les consignes au groupe. Brian avait deux qualités : sa ténacité et son carnet d’adresses. La première ne lui fit jamais défaut. La seconde, en revanche, commençait à montrer ses limites. Il arrivait au bout de sa liste. Il y avait bien Parlophone, mais le label était plutôt spécialisé dans les cordes et les cuivres. Mais Brian tenta sa chance. Bingo ! Cinq minutes lui suffirent pour séduire la secrétaire au bout du fil : Georges Martin, le directeur artistique, acceptait de le recevoir. Il était 8 heures, ce 9 mai 1962. Brian levait les yeux vers le ciel londonien où s’élevait le prestigieux bâtiment d’EMI. Il avait l’air d’un tout jeune homme avec sa chemise blanche tirée aux quatre épingles, une cravate de soie et son costume noir des grandes occasions.

Dans sa serviette, se trouvaient les précieuses bandes, des titres enregistrés en studio. Le son n’était pas terrible, mais ça devrait faire l’affaire. Il y avait quatre chansons, des reprises de vieux standards américains, comme Aint she sweet, That’s all I Want et quelques compositions originales. Il respira un grand coup. Il se sentait un peu comme un jeune diplômé se rendant à son premier rendez-vous d’embauche. Ce monsieur Georges Martin allait décider des suites de l’aventure. Mais Brian, même s’il ne savait pas pourquoi, était cette fois-ci plutôt optimiste. Après tant d’échecs, de portes refermées sur son nez, il était convaincu que le vent avait tourné et que la chance était maintenant de son côté. Il poussa la double porte vitrée. L’hôtesse d’accueil vérifia son identité, puis l’orienta vers un ascenseur. « Troisième étage » avait-elle indiqué. Brian appuya sur le bouton et la porte se ferma. En montant dans les étages, il pensa à tous ces directeurs qu’il avait vus, ces gens suffisants qui l’avaient éconduit, poliment ou pas. Il soupira. « Ding ! ». Il était arrivé. Il sortit de l’ascenseur et parcourut le couloir indiqué par l’hôtesse. Il se trouvait maintenant devant la porte du directeur. Il remit sa cravate en place, ajusta son costume, lissa ses cheveux noirs et frappa à la porte. Georges Martin lui ouvrit en personne. « Un vrai Lord britannique ! » se dit Brian. Il lui pria d’entrer et lui proposa de s’asseoir sur l’unique fauteuil qui trônait devant le bureau spartiate. Puis, Monsieur Martin lui proposa un thé de Ceylan que Brian accepta avec joie. Le directeur décrocha son combiné et demanda à sa secrétaire de faire le nécessaire. Brian avait préparé un petit speech : il parla de Liverpool, de NEMS, du scottish tour, de la Caverne et de Hambourg. Monsieur Martin écouta poliment. Puis Brian proposa d’écouter les essais enregistrés sur les bandes. Toujours sans dire un mot, Georges Martin les saisit et les glissa dans un petit magnétophone posé devant lui. Il pressa sur Play et les premières notes un peu nasillardes de Ain’t she Sweet résonnèrent. Brian, enfoncé dans le fauteuil de cuir, sondait les moindres traits de son visage, à la recherche d’un semblant d’excitation. Mais rien. Pas une ride sur son front, pas un rictus sur les lèvres, que le regard de l’expert capable de juger un morceau à la première écoute, comme le ferait un chef sommelier à la première gorgée de bon vin.

La secrétaire venait d’apporter deux thés et quelques morceaux de cakes. Monsieur Martin lui demanda, d’un geste de la main, de les poser sur la table de l’entrée. Ce qu’elle fit sans dire un mot. A nouveau, le visage du directeur se figea. Brian soupira : « Il a dû tellement voir défiler dans ce bureau des types comme moi avec des cassettes plus ou moins bonnes… Qu’est ce que j’avais espéré ? Il va me renvoyer à Hambourg, c’est sûr, comme les autres, comme ces idiots de DECCA ! » Brian avait déjà perdu espoir lorsque Georges leva le front et dit simplement : « OK, je veux bien les rencontrer. Voyons… Que dites-vous du 6 juin, aux studios d’Abbey Road ? » Brian n’en crut pas ses oreilles. Il venait de décrocher une audition chez EMI ! « Bien sûr que je suis disponible !  Le 6 juin est parfait. Ils seront là et vous verrez que vous ne serez pas déçu ! » Il salua monsieur Martin qui le raccompagna jusqu’à l’ascenseur. Brian, tout en cherchant à rester maître de ses émotions jubilait intérieurement… Il fallait rester calme, ne pas faire tout capoter… Heureusement, les portes se refermèrent. Il leva les yeux vers le plafonnier. Ce fut là qu’il fut pris d’une crise d’angoisse : ses protégés étaient toujours à Hambourg ! Il fallait rapidement les joindre et les faire rentrer en Angleterre, car ils n’auraient peut être pas une seconde chance.

XXV. Abbey Road – juin 1962

Impossible de les contacter. Brian avait tout essayer. Quand ils n’étaient pas sur scène, ils étaient sur le port, quand ils n’étaient plus sur le port, ils étaient dans un club sur Reeperbahn. Il laissa plusieurs messages au Top Ten sans succès. Il tenta de joindre Eckorn. Il était aux abonnés absents. Allan William n’avait pas plus de nouvelles… Et la date du rendez-vous approchait. Il fit une nouvelle tentative : John, cette fois-ci, décrocha. Brian lui exposa la situation. Il insista sur le sérieux de monsieur Martin et sur cette chance qu’il ne fallait pas laisser passer. Il fallait revenir au plus vite à Liverpool pour préparer l’audition. John raccrocha rassembla la bande : « EMI les gars ! On a une date avec EMI ! Vous en pensez quoi ? » Paul avait gardé le souvenir amer des auditions chez DECCA et préférait rester prudent. Mais il était d’accord sur le fait que toute occasion devait être saisie. Et celle-ci n’était pas n’importe quelle occasion. De toute façon, ils étaient arrivés au bout du contrat « Eckhorn », de ces quarante nuits épuisantes qui avaient eu raison de leurs kilos de trop et même entamés sérieusement les réserves ! Georges était emballé : il en avait plus qu’assez de l’Allemagne, de ses strip-teaseuses et des bagarres de rue. Il voulait rentrer au plus vite. Pete, de son côté, venait de se fâcher avec sa lionne et se languissait des Hamburgers de maman Mona. Il n’y avait finalement que John pour ressentir un pincement au cœur : il laisserait derrière lui Astrid et le souvenir terrible de Stu qui hantait encore les rues de Hambourg. Mais il savait que sa route devait maintenant se poursuivre à Londres, épicentre du Rock européen, marche-pied vers le succès.

Le 2 juin, les Beatles quittèrent définitivement Hambourg et, quatre jours plus tard, Neil Aspinal rassembla tout le monde. Il chargea de nouveau le matériel à l’arrière du Van et mit le contact : direction Londres, les studios d’EMI sur Abbey Road. L’ambiance était bonne, même si un peu de nervosité se faisait sentir. Neil briefa l’équipe, insista sur la politesse et les bonnes manières. Il ne reçut en réponse qu’un « Yes Mum !» de Georges et les éclats de rire des autres. Neil trouva une place non-loin du célèbre bâtiment. Ce fut quatre squelettes qui sortirent du véhicule : Brian n’en croyait pas ses yeux. A croire qu’ils n’avaient pas mangé depuis des jours ! Il fallait se dépêcher : on les attendait au studio n°2. Ce fut une sorte de vieux lord anglais qui les accueillit ! Un type d’une rare élégance, très digne, grand et mince, le cheveu grisonnant, soigneusement plaqué vers l’arrière, le genre de personnage qui ne faisait pas partie habituellement de leur paysage, que l’on voyait plutôt dans les romans de Dickens ou les histoires d’Agatha Christie. Georges Martin leur fit signe d’entrer et leur présenta les techniciens présents. Impressionnant ! Les quatre n’avaient jamais une telle abondance de gadgets techniques en tout genre, des tables de mixage, des microphones et de la moquette partout ! John s’assit sur son Vox. Georges Martin leur demanda s’ils avaient des questions avant de commencer.

Georges dit simplement qu’il n’aimait pas la cravate de monsieur Martin. « Ça n’a rien à voir avec la musique ! » lui répondit le directeur qui continua : « Bon, puisqu’il n’ y a pas de question, je monte dans son sémaphore et en avant ! Voyons ce que vous avez dans le ventre. » Chacun savait ce qu’il avait à faire : les heures de scène avaient depuis longtemps permis de tout régler : les reprises, les chœurs, tout ce qui faisait la fluidité d’une chanson, l’harmonie d’un ensemble était depuis longtemps calé. Ils branchèrent les jacks sur les amplis, réglèrent les volumes et les balances, poussèrent un peu la saturation et ce fut parti avec « Ask me why ». Perché dans sa bulle de verre qui dominait le quatuor, Brian à ses cotés, Georges Martin écoutait attentivement. Concentré, il avait repris son visage figé d’expert. La tête calée entre ses mains, il repensait à sa première écoute et se dit : « Les chansons sont moyennes. Mais il y a un son particulier, une ambiance, quelque chose de nouveau. John a une voix très Rock. Paul a du velours dans les cordes vocales, idéal pour les ballades ; je le verrais bien chanter « Love me tender ». Le gars qui n’a pas aimé ma cravate se débrouille bien aussi à la guitare. Le batteur n’est clairement pas au niveau des trois autres. J’ai bien fait de les faire venir, mais il faudrait essayer avec un vrai batteur… » Martin attendit la pause « cigarettes » pour faire part de son idée à Brian. Il était prêt à leur offrir un contrat, mais à une condition : il fallait qu’ils trouvent « un batteur digne de ce nom ». Brian écouta. Il avait tout anticipé sauf ça. Il commença à faire de savants calculs dans sa tête, réfléchir aux mille et une façon d’annoncer le truc à Pete, imaginer sa réaction… Pas simple après ce qu’il avait vécu avec les trois autres… L’audition se termina ainsi, sur la promesse de se revoir. Brian attendit que tout le monde fusse installé dans le van pour présenter au groupe la situation : « Monsieur Martin propose un contrat avec des enregistrements dès septembre. » Le van eut de la peine à contenir l’explosion de joie. Voyant Pete aux anges, il soupira puis reprit aussitôt : « Pete. Je ne sais pas comment te le dire. Mais il veut te remplacer… Il ne te trouve pas assez bon. Il veut que l’on trouve un autre batteur. Et c’est une condition sine qua none.  » A l’arrière du van, ce fut comme un coup de massue sur la tête du pauvre Pete. « Comment pouvait-on ainsi le jeter comme une vielle chaussette ? Après tous ces sacrifices, ces nuits à battre la mesure pour les autres sans jamais se plaindre… Il leur avait ouvert les portes de la Casbah, les avaient dépannés quand ils étaient dans la merde, toujours présent quand il le fallait, et maintenant … » Il n’était pas naïf : il savait qu’il n’était pas le meilleur sur la place, mais il avait tout fait pour progresser, il avait travaillé dur, jusqu’aux ampoules. Au moment où le groupe sortait de l’anonymat, il allait retourner chez maman… Les trois autres étaient sincèrement désolés. Pete avait été un chic type, serviable… Et ça leur faisait mal au cœur de le traiter ainsi. Évidemment, ils n’avaient rien contre lui.

Mais monsieur Martin avait été très clair : il fallait un autre batteur et vite ! John et Paul avaient le même nom en tête : le type que leur avait présenté Tony Sheridan : Richard Starkey, celui qui se faisait appeler Ringo Starr XXVI Ringo Starr Septembre 1962 Le 4 septembre, Neil Aspinal garait pour la seconde fois son Van au pied du building d’EMI. Ringo, bien entendu, avait accepté la proposition. Il avait pris la place de Pete à l’arrière du Van. Il était aussi bavard que Pete était silencieux, prenant tout à la rigolade. L’ambiance fut au beau fixe pendant tout le voyage. Ils se dirigèrent directement au studio numéro 2 où attendait Georges Martin. Première surprise : il leur présenta Andy White, un batteur de studio. Ringo n’était donc pas nécessaire ! Il en laissa tomber ses baguettes, jetant un regard noir sur Brian qui n’était pas au courant. Pour faire bonne figure, Georges Martin lui proposa de jouer des maracas ou du tambourin. Suprême humiliation pour celui qui se considérait comme le meilleur batteur de Liverpool. Seconde surprise : Georges Martin leur proposa un titre : « How you do it » composé par un certain Mitch Murray. Il était sûr d’en faire un numéro un. John écouta la maquette, puis Paul : ils n’aimaient pas. Ils préféraient jouer des titres à eux. Ils en avaient écrits pas mal à Hambourg. Il y avait par exemple « Love me do », un blues en mi avec des paroles idéales pour faire fondre toutes les midinettes de Liverpool, une chanson que Paul avait imaginée à l’époque déjà reculée des Quarrymen, en pensant à sa fiancée. John faisait l’intro à l’harmonica et Paul enchaînait avec le couplet : Love, love me do You know i love you I alwyas be true, So please Love me do Georges Marin était d’accord. Il passerait « How you do it » à Gerry and the Pace makers. La séance fut un peu laborieuse. La dix-huitième prise fut la bonne. Pour la face B du 45 tours, Paul et John proposèrent un autre titre de leur composition : « PS I love you ». Il fallut cette fois dix prises. Les deux singles étaient dans la boîte, prêts à partir sous presse pour se transformer en centaines de disques de vinyle. La sortie était prévue en octobre ou en novembre. En attendant, les Beatles reprirent leurs habitudes à La Caverne. Ringo s’était rapidement intégré au groupe. Il avait apporté sa technique, son sens du tempo, mais aussi de la fantaisie. Son jeu sobre collait incroyablement à l’ambiance créée par les trois autres, sans abus de roulements de tambours, de tom ou de caisse claire. Il s’effaçait au bon moment, se mettait en valeur quand il le fallait, comme s’il avait toujours fait partie de l’aventure. Il n’était pas un virtuose de la cymbale, mais avait un talent rare, celui de savoir s’insérer exactement, presque naturellement dans les titres qu’on lui proposait, se mettre au service du groupe, d’apporter discrètement à l’ensemble sa touche musicale personnelle. Il était le quatrième qu’ils attendaient depuis les Quarrymen.

Octobre arrivant, chacun guettait dans les bacs l’arrivée du 45 tours. Ce fut le 5 octobre que NEMS le proposa à la vente. Grâce au carnet d’adresses de Brian, la BBC l’avait passé deux ou trois fois sur ses ondes. Les groupies de Liverpool dépensèrent leur argent de poche et « Love me do » monta doucement dans les charts pour atteindre la dix-septième place ! Brian était à moitié satisfait, même si, pour un début, ce n’était pas si mal. En tout cas, ça leur donnait le droit à un second essai, un nouvel enregistrement chez Monsieur Martin. John, cette fois-ci, prit les devants et arriva avec l’une de ses compositions : « Please Please Me », un blues dans le style Roy Orbinson qu’il avait composé alors qu’il habitait encore chez Tante Mimi. Il avait déjà essayé de le caser sur la face B de « Love me do », mais Georges Martin l’avait trouvé trop mou. John l’avait retravaillé et cette fois-ci il proposait un tempo largement accéléré. Le titre marquait un vrai changement dans la manière de composer : jusque-là, Paul et John respectaient à la lettre la structure du Blues, autour de trois accords majeurs principaux. Avec « Please Please Me », John proposait de commencer en Blues, avec un La majeur et un Mi majeur, mais de s’en s’échapper pour le refrain en proposant une montée en Fa dièse mineur, suivi d’un Do dièse mineur, pour aboutir sur une apothéose en Si majeur : Please Please Me oh Yeah and I please you ». Un véritable feu d’artifices ! Martin accepta que Ringo prenne place derrière la batterie pour la première prise de « Please Please Me ». Il fit une petite démonstration au lord dubitatif qui dut se rendre à l’évidence : il faisait très bien l’affaire et il pouvait renvoyer son batteur de studio. « One, Two, Three Four ! » Ringo venait de donner le top départ. John commença l’intro à l’harmonica de l’Oncle Georges. Dix-huit prises plus tard, Martin était enfin satisfait : « les garçons, vous tenez là votre premier numéro Un ! » Pour la face B, John proposa « Ask me why ». « Please please me » sortit le 11 janvier 1963. Il fut signé Mc Cartney – Lennon, dans cet ordre et devint, comme Georges Martin, l’avait prédit, Numéro 1. A partir de ce moment-là, le quatuor n’appartint plus aux fans de Hambourg, ni à ceux de Liverpool. L’Angleterre tout entière le fit sienne. Bientôt, il irait conquérir le monde, faire pleurer les filles, déchaîner les passions, l’hystérie collective, influencer l’histoire de la musique, de l’esthétique, de la mode et au-delà. Il deviendra plus célèbre que le christ, connu des banlieues londoniennes jusqu’au faubourg de Manille, des plaines d’Ukraine aux préfectures japonaises, faisant passer le King pour un chanteur du passé… Une odyssée qui durera 7 ans encore. Postscript Il est minuit. L’immense arène d’acier va bientôt fermer ses portes. Les visages de John, Georges, Ringo et Paul ont décoré les murs de l’arrière-scène pendant toute la soirée, faisant couler des larmes de joie sur les joues des nombreux nostalgiques. Sir Paul est encore vaillant malgré les années et a accepté un dernier rappel. Il s‘installe au piano et nous propose le medley de la face B d’Abbey Road. Le dernier titre sonne comme une épitaphe : The end. Il est temps d’aller dormir. Ainsi soit-il.