WOKISME : la faute à Heidegger et Derrida ?


Lorsque Georges GRANEL chercha à traduire le terme « Abbau » utilisé par Heidegger (dans Les Problèmes fondamentaux de la phénoménologie), il ne trouva pas mieux que le terme « déconstruction » qui fit alors flores dans les milieux intellectuels (de gauche car, semble-t-t-il, il n’y a pas d’intellectuel à droite) parisiens des années 60. Mais c’est DERRIDA qui popularisa le terme en lui donnant au passage une définition :

La destruction, non pas la démolition, mais la dé-sédimentation, la dé-construction de toutes les significations qui ont leur source dans celle du logos. En particulier la signification de vérité. DERRIDA

L’idée avancée était de questionner les idées en place pour revenir aux sources des concepts et en comprendre ainsi l’origine.

En 2022, le mot a perdu tout ce qui faisait sa force. Devenu Wokisme, il s’est substitué à l’esprit critique cartésien en y ajoutant (et donc en le tuant) des idées préconçues, un chemin vers une vérité déjà tracée : le dé-constructeur wokiste critique dans un but bien précis : détruire le monde occidental pour supprimer toute discrimination, tout lien de subordination. La raison critique est donc écartée du wokisme si elle fait dévier la pensée vers d’autres sentiers. Ce n’est donc plus une réflexion mais un dogme qui s’habille de jolis termes comme « progressisme, égalitarisme ».

Bref, une définition dans laquelle bien des choses peuvent entrer. La déconstruction est a priori légitime. S’en emparer, c’est faire œuvre de bienfaisance intellectuelle, de progressisme. C’est un outil pratique pour qui veut bâtir un tribunal pour décrédibiliser, délégitimer un courant de pensée ayant servi de fondation au monde occidental. Sandrine ROUSSEAU l’a bien compris. Elle a déconstruit son homme pour en extraire tous les penchants malfaisants issus de sa culture occidentale. L’idée est de conserver uniquement le logiciel source, encore vierge de toute déviance. Et ne lui dites pas que le logiciel source est forcément un logiciel masculin car vous deviendrez un dangereux suppôt des phallocrates militants.

L’ennemi juré des déconstructeurs modernes, vous l’avez compris, est le monde occidental (à croire qu’il n’y a rien à déconstruire ailleurs), jugé raciste, inégalitaire par essence, incarnation de volonté de puissance (au sens Nietzschéen du terme). La parole est donnée aux forces réactives (toujours au sens Nietzschéen du terme), c’est-à-dire aux supposés racisés, victimisés. L’homme à abattre est le mâle blanc. Peu importe ses qualités propres, il est a priori dans le mauvais camp. Il s’est arrogé tous les privilèges. Il n’y a pas de distinction possible, pas de brebis à sauver dans le troupeau. Même son universalisme est suspect : c’est un paravent qui vise à cacher son sexisme, son racisme intrinsèque.

La force du déconstructionnisme (ou wokisme) est qu’il est s’appuie sur une bienpensance incontestable : l’antiracisme, l’anti-fascisme, l’intersectionnalité. Il culpabilise, voire discrédite, tout contradicteur qui forcement, selon le terme abordé, est raciste, fasciste, homophobe, phallocrate, misogyne, destructeur de planète… Le dé-constructeur est, quant à lui, du côté des victimes, des justes, une sorte de Robin des Bois des temps modernes. Bref la discussion s’arrête souvent brutalement par des mots d’oiseaux, dans une sorte de point GODWIN.

La faute à HEIDEGGER et DERRIDA

Le wokisme dé-constructeur annihile tout débat. Toute argumentation contraire est suspecte, entachée du péché occidental. Lorsque la raison a l’outrecuidance de s’en mêler, elle est également jetée aux vide-ordures des idées à détruire. La raison elle-même devient l’instrument du malin hétéro, phallo-mysogino blanc. Le discours déconstructionniste ne tolère pas la contradiction.

Plus on avance, plus la liste des objets à déconstruire s’allonge. Outre l’homme blanc qui est la quintessence du mal, il faudrait éliminer les mangeurs de viande, les voyageurs, les automobilistes, le capitalisme, les banques (et les banquiers), les sportifs, les scientifiques… La tendance naturelle est bien entendu d’aller vers la fin de l’humanité considérée comme un parasite pour la planète.