NUPES et Front Populaire

Lu dans l’Express

Que la Nupes, cette alliance populiste, nationaliste et hétéroclite, puisse se revendiquer sans rire de l’héritage du Front populaire, montre que le niveau général en histoire a tellement baissé qu’on peut faire avaler n’importe quoi aux médias et aux Français. Puisqu’il faut donc le rappeler, la Nupes n’est pas le Front populaire. En fait, à peu près tout les distingue : la personnalité du leader, le programme, et le contexte politique et économique dans lequel ces deux alliances sont nées. 

La Nupes n’est pas le Front populaire car Mélenchon, malheureusement pour lui et pour la France, n’est pas Blum. Léon Blum, viscéralement antinationaliste (à la différence de Mélenchon) voulait faire entrer le socialisme dans une culture de gouvernement. Le célèbre discours de Tours de 1920 rompait avec le léninisme. Luc Ferry a montré récemment dans Le Figaro que la « modération » de Blum prenait ses racines dans le texte de Jaurès, Question de méthode, publié vingt ans plus tôt. Jaurès y rompt avec le marxisme, reconnaissant que ce n’est pas de l’appauvrissement du prolétariat prophétisé par Marx que viendra le progrès social mais de la diffusion des Lumières (des valeurs bourgeoises pour les marxistes). 

Blum a oeuvré pour le recentrage de la gauche là où Mélenchon, par son programme économique délirant, son ressentiment social, son accent révolutionnaire et sa haine de l’Union européenne, la décentre jusqu’à lui ôter toute culture gouvernementale. Qui imagine sérieusement une figure parmi les actuels députés Insoumis à un poste de grande responsabilité ? Les gens de gauche qui ont gouverné le pays (comme Bernard Cazeneuve) ou qui gouvernent des régions (comme Carole Delga) ne s’y sont pas trompés et ont à juste titre tourné le dos à la Nupes. 

Pour le Front populaire, un programme loin d’être révolutionnaire

Sur le fond, les idées du Front populaire étaient loin d’être révolutionnaires, parce qu’il s’agissait justement de gouverner et que Blum était conscient de la difficulté de la tâche. Dans Le Populaire daté du 11 janvier 1936, Blum insiste sur le fait que le programme du Front populaire est un « programme de gouvernement ». Ainsi est-il écrit en Une de l’édition : « Programme de second tour, programme commun de majorité, programme de gouvernement : c’est ainsi que se caractérise à mes yeux le programme du Front populaire. » Il prévoit sur le plan économique et social la liberté syndicale, la réduction du temps de travail sur la semaine, l’indemnisation du chômage, une politique de relance, une réforme de la Banque de France. Du côté des nationalisations, seules les industries d’armement sont dans le viseur. Le Parti communiste (qui n’ira pas au gouvernement) accepte alors une feuille de route minimaliste, bien plus que celle qu’il imposera après la guerre dans le cadre du Conseil national de la Résistance. Certes, dans l’exercice du pouvoir, le Front populaire ira au-delà de son programme, notamment sur l’introduction des contrats collectifs et les 15 jours de congés payés, pour répondre à l’explosion des grèves qui suivent son élection. 

Juste pour mémoire, Mélenchon propose, outre la retraite à 60 ans et la réduction du temps de travail, un blocage des prix, des nationalisations dans l’énergie, les autoroutes, l’espace…. et même la Française des jeux ; la désobéissance aux traités européens, l’abrogation de mesures qui ont fait baisser le chômage comme la loi El Khomri, des augmentations d’impôts sur les ménages les plus riches et sur les entreprises, et une réduction unilatérale de la dette publique française. On est dans une réalité parallèle. 

Des contextes économiques différents

Enfin, il faut apprécier ces programmes au regard du contexte. Le gouvernement du Front populaire succédait à un épisode particulier de l’histoire économique de la France : la déflation Laval. Quelques années après la crise de 1929, alors même que la France entrait en crise, Laval refusait le bon sens keynésien cohérent en période de récession. Ses deux objectifs demeuraient l’équilibre des comptes publics et la stabilité monétaire. Cette politique économique n’était pas la bonne dans le contexte des années 1930. Pour le coup, la politique de relance du Front populaire, même brouillonne, avait un sens macroéconomique.  

La Nupes veut quant à elle relancer la demande dans un pays surendetté, qui souffre d’un déficit commercial chronique et d’une augmentation de l’inflation. Cette politique de relance par la demande, non seulement n’est pas indiquée, mais aggraverait les maux de l’économie française.