J’ai lu pour vous La parenthèse Boomers de François de Closets

François de CLOSETS (88 ans) n’aime pas le politiquement correct et c’est tant mieux. Enfin un journaliste qui parle vrai, sans crainte de fâcher (les vieux), qui met les pieds dans le plat (de la gérontocratie) même si celui-ci est indigeste. Il le dit justement : ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est légitime. Ou comme le disait le regretté Balavoine : il ne suffit pas d’être pauvre pour être honnête.

Il réfléchit la société comme une lutte des générations, et non-plus comme une lutte des classes. Il voit une certaine homogénéité dans la façon de penser d’une classe d’âge et il vise en particulier les boomers qui ont mangé tout le pain blanc.

Il dénonce dans La parenthèse Boomers la manie française de raisonner les politiques publiques sans tenir compte des générations à venir. La sécurité sociale, pour ne parler que d’elle, a par exemple été réfléchie par le Conseil National de la résistance sur une population d’après-guerre. Les hypothèses de l’époque sont fausses aujourd’hui : l’espérance de vie était de 60 ans, il y avait 3 enfants par femme et le taux de fécondité était supérieur au taux de mortalité ; la population était donc jeune avec beaucoup plus d’actifs que de passifs. Malgré l’évolution de ces paramètres, les droits sont restés les mêmes. Les déficits se sont mathématiquement creusés, ce qui a conduit à refiler la facture… aux générations suivantes.

Les boomers sont nés en 1946. Ils ont connu une forte croissance (les trente glorieuses), un taux de chômage très bas, une forte inflation qui leur a permis de devenir propriétaire à peu de frais, pas de conflit. Aujourd’hui, 80 % de l’immobilier leur appartient. Les jeunes, pour se loger sont obligés de s’endetter sur 30 ans pour satisfaire aux exigences des boomers. Ces derniers sont partis tôt à la retraite, sans imaginer un instant que leur bon temps serait financé par leurs enfants qui partiront au mieux à 62 ans. La dette a été creusée en raison de leurs demandes de plus en plus fortes de services publiques. Bien entendu, cette dette et les intérêts qui vont avec, seront les impôts de leurs enfants. Et le CO2 ? Toutes les marges de manoeuvre ont été mangées par la génération privilégiée qui demande maintenant aux jeunes de se priver, de faire les efforts dont ils ont été incapables.

François de CLOSETS dénonce l’évolution de la mentalité française qui se résume en une phrase : la France me doit tout et je ne lui doit rien. Le citoyen imaginé en 1789 qui se battait pour un idéal ; la liberté, la fraternité, l’égalité des chances a disparu. Il a fait place au consommateur individuel réclamant toujours plus de droits. On fait grève pour « son pouvoir d’achat », jamais pour la fraternité. Plus aucun scrupule quant à l’addition : on verra plus tard…

François de CLOSETS

De Gaulle avait mis les Français au service de la France ; là, on a mis la France au service des Français. Il ne fallait rien faire qui puisse les contrarier ! Même si les institutions perduraient, on a en fait basculé dans une autre République. Mais il ne faut pas donner à croire que le mouvement de 68 a été la seule cause de ce changement. La vérité, c’est que les Français des années 60 ont suivi De Gaulle mais sans avoir envie de servir la France. Ils découvraient le confort et trouvaient finalement que « le vieux » les embêtait. Raison pour laquelle ils l’ont fait partir. J’ai beaucoup travaillé sur cette histoire contemporaine à travers mes livres et j’ai eu tendance à mettre en cause les partis politiques, les syndicats, les corporations, alors que l’acteur principal de tout cela, ce sont les générations !

Cette génération d’après-guerre n’a, de fait, connu que la consommation et veut maintenant profiter de la vie. Je l’appelle la génération « Mittrac », c’est-à-dire Mitterrand-Chirac. On habille cela de gauche, de droite, mais l’objectif générationnel est le même. François de CLOSETS

Les boomers sont les enfants de parents qui ont connu la guerre, les privations. Comment leur en vouloir de cette soif de plaisirs et de consommation ?

Cette génération d’après-guerre n’a, de fait, connu que la consommation et veut maintenant profiter de la vie. Je l’appelle la génération « Mittrac », c’est-à-dire Mitterrand-Chirac. On habille cela de gauche, de droite, mais l’objectif générationnel est le même. C’est le paradigme de l’individu roi et la fin de la suprématie du collectif sur l’individuel. L’histoire est tragique et faite de guerres, d’épidémies et de famines. Tout d’un coup, à partir de 1965, il n’y a plus rien eu de tout cela. On a cru que cela allait toujours être comme ça, sans guerre, sans crise et, après tout, on l’avait bien mérité… On s’est installé dans cette insouciance. Or, il s’agissait d’une parenthèse, qui s’est refermée en 2020 avec le retour de l’épidémie puis de la guerre en Ukraine. On ne peut reprocher aux boomers d’avoir profité de cette période enchantée. Mais le danger évident de vivre une époque aussi heureuse, c’est de ne pas être prêt quand les choses deviennent difficiles.

Le confort a-t-il rendu égoïste toute une génération ?

Il y a 2 500 ans, l’homme était libre, mais au service de la Cité. Cette idée de liberté civique s’est imposée. Or, on s’aperçoit aujourd’hui que la croissance, le progrès technique ont fait disparaître cet état d’esprit au profit d’une liberté individuelle qui fait que je ne suis plus un citoyen, mais un client-consommateur d’une entreprise tous risques qui s’appelle la France. La France me doit des choses mais je ne lui dois rien. La liberté, aujourd’hui, est beaucoup moins dure à défendre contre les pseudos atteintes à la liberté individuelle – je pense au port du masque et au vaccin ! -, que contre la pression de tous les conformismes. La liberté n’est pas à défendre, elle est à construire, quitte à se tromper. Ce qui m’est insupportable, c’est le conformisme de la pensée. Quand quelqu’un vous dit : « À l’époque, tout le monde pensait ça… » Il faut penser par soi-même. J’ai une admiration sans borne pour ces Résistants de 1940, qui n’étaient ni juifs ni communistes, et qui auraient pu rester tranquilles…

La façon dont nous posons le problème de la retraite est aberrante ! Aujourd’hui, la génération qui reçoit a une situation beaucoup plus favorable que celle qui paye. Il y a trois fois plus de pauvres chez les moins de 30 ans que parmi les plus de 70 ans. François de CLOSETS

Cette conformité et cet égoïsme se retrouvent-ils, selon vous, dans l’organisation de la retraite ?

La façon dont nous posons le problème de la retraite est aberrante ! Nous faisons de la retraite un progrès social. Ce fut vrai pour celle du mineur de fond et ça le demeure pour ceux qui ont un métier difficile. Notre système fait que la retraite est payée d’une génération à l’autre. Or, aujourd’hui, la génération qui reçoit a une situation beaucoup plus favorable que celle qui paye. Il y a trois fois plus de pauvres chez les moins de 30 ans que parmi les plus de 70 ans. Je crois qu’on ne peut plus continuer à parler des retraités. Il y a les seniors de 60 à 80 ans, qui peuvent très bien encore avoir une activité et ensuite les vieux, qui ont d’autres besoins. Or, nous n’avons ni le personnel ni l’argent pour s’occuper de ces derniers, de plus en plus nombreux.

D’où votre réflexion sur l’idée d’un conseil de prévision pour les quinquagénaires…

Ma proposition de conseil de prévision est concrète et s’inspire de ce qui se passe dans les pays nordiques. Durant toute notre enfance, on apprend à être adulte mais quand apprend-on à être vieux ? Quand on étudie les chiffres sur l’espérance de vie en bonne santé, on est stupéfait de voir que les Français ont dix ans de moins que les Suédois. D’abord, parce que notre médecine est plus curative que préventive et, ensuite, parce que notre façon de vivre est moins saine. Donc, il faut apprendre ce qu’est la vieillesse à partir de 50 ans et, ensuite, organiser son vieillissement, notamment professionnel. C’est le sens du passage devant un conseil de prévision, avec la perspective d’un service non pas militaire, mais social. Avec des engagements en fonction de son âge de départ à la retraite. Plus j’arrête tôt, plus j’aide les autres. Ce serait en fait la mise en place d’une réserve civile, un peu sur le modèle pompiers volontaires. Si je résume, les actifs aident les seniors en cotisant, les seniors aident les vieux. Et les entreprises doivent apprendre la mise en place des retraites progressives avec une évolution des tâches. Le débat sur les retraites est complètement faussé puisque les syndicats font de la retraite un progrès social, alors que la génération des boomers est devenue une génération prédatrice qui a tout organisé à son profit au détriment des plus jeunes.