8 décembre 1980 – la vraie fin des sixties

Au mitan des années 1970, épuisé par le fracas de la Beatlemania, ses démêlés avec les services américains d’immigration et dix-huit mois de beuverie sur la côte Ouest en compagnie d’amis choisis (Ringo Starr, Harry Nilsson, Keith Moon, le batteur fou des Who…), John Lennon a tiré sa révérence. Il rend hommage à la musique de ses jeunes années avec Rock’n’Roll, un album médiocre, puis, réconcilié avec Yoko Ono et ses démons, se retire dans le Dakota House, ce manoir gothique de New York West où se déroule Rosemary’s Baby de Polanski.

Calfeutré dans les vingt-cinq pièces de ses quatre appartements, le rocker frondeur se mue en homme au foyer. Laissant le soin des affaires à Yoko, il s’occupe de son fils Sean et cuit son propre pain, au grand dam des fans avides de nouvelles sensations et peu sensibles aux joies de la vie domestique.

Le goût de la musique lui revient pendant l’été 1980. Il enregistre quatorze chansons inédites avec Yoko. Double Fantasy, album marital, sort en novembre. Les médias se précipitent sur le revenant. John Lennon multiplie les interviews.

Coups de feu dans la nuit

Le 8 décembre 1980, à 17 heures, après une séance photos avec Annie Leibovitz, John et Yoko sortent pour se rendre au Record Plant Studio, où ils travaillent sur un nouveau single au titre glaçant, «Walking On Thin Ice». Dans le hall du Dakota, deux hommes font le pied de grue. Le plus trapu des deux, Mark David Chapman, 1 mètre 75, 90 kilos, tend un exemplaire de Double Fantasy, que John paraphe. L’autre, Paul Goresh, photographe amateur, immortalise l’instant: au premier plan, John, un peu flou, a les yeux penchés sur le disque. Au second plan, Chapman, regard en coin, affiche un rictus stupide. Ce mauvais cliché montrant l’assassin et sa victime réunis pour la première et avant-dernière fois est vertigineux. Il donne l’impression que John signe une quittance…Keystone

A 22 heures 50, comme la nuit est exceptionnellement clémente pour la saison et que John veut faire quelques pas, la limousine dépose les Lennon devant le Dakota. A 22 heures 52, la glace fine sur laquelle marchait le Beatle craque. «M. Lennon!», le hèle-t-on. Il a à peine le temps d’amorcer un mouvement de rotation. Mark David Chapman s’est mis en position de combat. Genoux fléchis, bras tendu, la main gauche calée sur le poignet droit, il vide le chargeur de son Charter Arms calibre.38. Cinq balles. Quatre atteignent John – à l’épaule, à la poitrine, au dos. «I’m shot!» hoquette-t-il. Il fait quelques pas en titubant et s’effondre dans la loge du concierge, Jay Hastings. Celui-ci appelle la police, tandis que Yoko soutient la tête de son compagnon, crachant du sang et des débris de chair.

Je viens de tuer John Lennon

Premier arrivé sur les lieux, l’officier James Moran estime que l’état de John est trop grave pour attendre l’ambulance. Il soulève le blessé avec l’aide de Jay Hastings, qui sent craquer les os sous ses mains, et le dépose sur le siège arrière de son véhicule. Au Roosevelt Hospital, sept chirurgiens tentent l’impossible. Il est trop tard. John Lennon a perdu 80% de son sang. A 23 heures 07, il est déclaré mort.

Trajectoire erratique

Après avoir tiré, Mark David Chapman a laissé tomber son arme. Le portier José Perdomo écarte le revolver d’un coup de pied. «Vous savez ce que vous venez de faire?» lance-t-il. «Je viens de tuer John Lennon», répond calmement l’assassin. Il reste debout dans la rue, feuilletant L’Attrape-Coeurs , le roman culte de J. D.Salinger. Il n’oppose aucune résistance aux forces de l’ordre.

Né le 10 mai 1955, à Fort Knox (Texas), Mark David Chapman, a passé son enfance à Atlanta. Dès l’âge de 10 ans, il se prend de passion pour les Beatles, couvre les murs de sa chambre de photos des Fab Four et copie leurs plans de guitare. A 15 ans, il abjure la Beatle­mania au profit de Jésus. De fugue en fugue, sa scolarité s’interrompt. Il se rapproche du YMCA (Young Men’s Christian Association), qui lui trouve un travail au Liban. Mais la guerre civile y fait rage. Alors il rentre à Atlanta, où il s’entraîne pour devenir vigile, puis s’établit à Hawaii.

Pourquoi a-t-il tiré sur Lennon? Il a entendu des voix, des «petits êtres» parlaient dans sa tête… Le cynisme de Lennon se décrivant dans une interview comme un businessman millionnaire lui donne l’impression que son idole a trahi les idéaux d’amour et de paix chantés par les Beatles.

La fameuse provocation de John Lennon selon laquelle les Beatles étaient plus célèbres que le Christ l’avait mis en rage. «Qui sont-ils pour se comparer à Jésus?» demandait-il à ses amis chrétiens, avec lesquels il invente de nouvelles paroles pour «Imagine»: «Imagine que John Lennon soit mort.» S’il renie son idole, il pousse l’identification jusqu’à épouser une Japonaise plus âgée que lui. Sur son badge de vigile, il colle un scotch où il écrit «John Lennon». Et c’est de ce nom qu’il signe une dernière fois le registre de présence avant de passer à l’acte.AFP

Selon un psychiatre d’Hawaii, Chapman, qui a fait deux tentatives de suicide, aurait pu dire «Mon Dieu! Lennon sait que nous sommes deux! Je dois le réduire à un.»

Mark Chapman aurait prémédité son crime des semaines plus tôt. Fin octobre, il quitte son job et achète le revolver (169 dollars). Il se rend à Atlanta, mais revient à Honolulu. Le 5 décembre, il s’envole pour New York, où il loue une chambre au YMCA. A un chauffeur de taxi, il se vante d’être l’ingénieur du son de Lennon et confie que celui-ci s’apprête à enregistrer avec Paul McCartney. Il rôde autour du Dakota, passe une deuxième nuit au Sheraton, se paie un bon repas. Enfin, le ­8 décembre, l’irrémédiable s’accomplit.

Deuil planétaire

La nouvelle de la mort de John Lennon provoque une onde de choc comme le monde n’en avait plus connue depuis l’assassinat de Kennedy. Toutes les radios, y compris Radio Moscou dans un programme spécial de 90 minutes, passent des chansons de John et des Beatles (avec d’occasionnels contresens, «Let It Be» étant du pur McCartney…). Devant le Dakota, à Dallas, San Francisco, Londres, Liverpool, des milliers de fans s’amassent. Ils déposent des fleurs, allument des bougies. Certains citent Shakespeare («O untimely death!»), d’autres entonnent les hymnes les plus utopistes du défunt, «All You Need Is Love» ou «Give Peace A Chance». Le président Carter relève l’amère ironie de cette mort violente frappant un homme ayant œuvré pour la paix. Des trois Beatles, seul Ringo Starr vient à New York réconforter la veuve et l’orphelin. Eternel clown, il parvient même à rendre le sourire au petit Sean. George Harrison et Paul McCartney se terrent avec leur chagrin.

Cette disparition, c’est comme un grand bout de nous-mêmes qui fout le camp, un grand lambeau d’adolescence attardée dans les sixties lointaines

Ce sont des jours étranges, où chacun a l’impression d’avoir perdu un proche, d’être amputé d’un bout de soi-même, de dire brusquement adieu à sa jeunesse, à ses rêves, aux folles années 1960. «When the music died» («Quand la musique est morte»), titre sobrement Time. Alain Dister, fameux journaliste rock, traduit parfaitement ce sentiment de deuil universel dans (A Suivre), spécial John Lennon de janvier 81: «Cette disparition, c’est comme un grand bout de nous-mêmes qui fout le camp, un grand lambeau d’adolescence attardée dans les sixties lointaines. Et encore, s’il n’était question que de nostalgie… C’est plus loin, au fond de notre mémoire collective, le rêve brisé […] de plonger encore dans le sous-marin jaune, tout ça, foutu, broyé, pulvérisé.»

John, notre frère

Cette empathie globale est bien entendu liée au phénomène des Beatles. Ils ont fait mieux que de composer la bande-son des swinging sixties, ils ont catalysé les bouleversements sociaux de cette décennie où l’on a pu croire que le monde allait vers le beau. Les métamorphoses physiques de Lennon, tour à tour teddy boy graisseux, minet à frange, binoclard psychédélique, hippie barbu, «jealous guy» et apôtre de la paix, témoignent des mutations du monde occidental. Une génération a grandi dans le sillage de ce grand frère frondeur, ce «tisseur de rêves» qui avait le Morse de Lewis Carroll pour totem.

Les plus grandes souffrances sont liées au vedettariat et à la toxicomanie. Il n’y a rien de pire. Lui conjuguait les deux

Doté d’un esprit généreux et sarcastique, John Lennon était le plus malin des Beatles. Compositeur et chanteur hors pair, provocateur surdoué, idéaliste naïf mais sincère, il s’est mis à nu, physiquement et moralement, comme peu d’artistes auparavant. Il a posé dans le plus simple appareil sur la pochette de Two Virgins, un disque expérimental, ou, quelques jours avant sa mort, lové contre Yoko, tel un koala contre son eucalyptus.Keystone

Il a exorcisé ses traumatismes («Mother», dédié à sa mère qui l’a abandonné) et ses souffrances («Cold Turkey», sur l’addiction à l’héroïne) dans des chansons d’une grande violence. Le docteur Arthur Janov, auprès duquel John a suivi en 1970 une thérapie du cri primal, rappelle que «les plus grandes souffrances sont liées au vedettariat et à la toxicomanie. Il n’y a rien de pire. Lui conjuguait les deux».

Comme disait Eric Clapton, «c’est tellement dur d’être quelqu’un quand on a été un Beatle! C’est comme de continuer à vivre quand on a cru être Dieu – même un instant». John Lennon a incarné plus que quiconque les difficiles convulsions qui accompagnent le passage de l’adolescence à l’âge adulte, et réussi finalement à atteindre un équilibre. Album de la sérénité retrouvée, Double Fantasy s’ouvre sur une chanson de recommencement «(Just Like) Starting Over», et se termine sur une proclamation de foi en l’avenir («Hard Times Are Over»). John espérait quarante ans de créativité conjugale, et puis «Bang! Bang! Shoot! Shoot!» comme il le chantait dans «Happiness is a Warm Gun».

Quand nos cœurs retourneront à la cendre?

Au choc de la disparition, au sentiment d’injustice se mêle une impression de fatalité. Quand, accablé par le succès, Lennon chantait «They gonna crucify me» («The Ballad of John and Yoko»), pressentait-il son destin funeste? Et que penser de ce vers de «Walking On Thin Ice»: «Quand nos cœurs retourneront à la cendre»? Quelques heures après avoir travaillé cette ultime chanson, le Beatle assassiné a été incinéré dans un centre funéraire de la banlieue new-yorkaise, et ses cendres dispersées dans un endroit que seule Yoko Ono connaît.

Le travail du deuil

Accusé de meurtre au second degré, Mark David Chapman a été condamné à perpétuité, avec une période de sécurité de vingt ans. Sa demande de remise en liberté conditionnelle a été repoussée à sept reprises. La vindicte des fans l’accompagne à jamais. «Mark Chapman, nous te haïssons, tu as détruit nos vies, brûle en enfer», a griffé une main vengeresse sur le mur d’Abbey Road, le studio londonien où les Beatles ont enregistré leur œuvre.

Yoko Ono gère le patrimoine artistique et financier de son mari avec efficacité et sensibilité. Elle prolonge l’œuvre. En photographiant les lunettes brisées et ensanglantées qu’il portait le jour où il est tombé pour rappeler que les armes à feu ont fait plus de 676 000 victimes en vingt ans aux Etats-Unis. En plantant un grand yucca peint en blanc à la sortie d’Unfinished Music , l’exposition de la Cité de la musique, à Paris. Chaque visiteur est invité à rendre à l’arbre nu ses feuilles en crochant aux branches un petit message.

Le 8 novembre 1966, John Lennon se rend à la galerie Indica où exposait une artiste japonaise, issue du mouvement Fluxus. Une œuvre, «Ceiling Painting», l’interpelle: «Il y avait une échelle, menant à une peinture suspendue au plafond. On aurait dit une toile vierge avec une chaîne à l’extrémité de laquelle pendait une loupe. J’ai escaladé l’échelle pour regarder à travers la loupe et, en lettres minuscules, j’ai vu qu’il était inscrit «oui». C’était donc positif. Je me suis senti soulagé. Ça ne disait pas «non» ou «va te faire foutre», ça disait «oui».

Le 8 décembre 1980, dans la voiture qui roulait à tombeaux ouverts, l’officier James Moran du NYPD a demandé à l’homme mourant sur le siège arrière: «Etes-vous John Lennon?» «Oui», a-t-il soufflé, et ce fut son dernier mot, comme un écho au «yes» propitiatoire de Yoko Ono, comme une réminiscence des joyeux «Yeah, yeah yeah» qui, dix-sept ans plus tôt mettaient le feu à l’Empire britannique et à la planète: «She loves you, yeah yeah yeah.»

Tous les jours, devant l’entrée du Dakota, d’indécents touristes en bermuda se font photographier là où John Lennon est tombé, où le rêve s’est terminé. Un peu plus loin, une portion de Central Park, rebaptisée Strawberry Fields, est dédiée à la mémoire de John Lennon. Pas de statue, juste une mosaïque sur le sol, une rose des vents qui dit «Imagine». Il fait bon y déposer une fleur et laisser le soir en disperser le parfum et les pétales…

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